Sept lecons de physique generale
On voit depuis quelques jours au sein de la salle d’attente des séances de l’Académie des sciences, dans une embrasure de fenêtre, un buste d’Augustin Cauchy dû au ciseau d’un sculpteur habile et très-soigné, mais qui a le grand malheur de ne pas être assez ressemblant ; c’est à peine si j’ai pu reconnaître vaguement mon illustre maître. C’est peut-être son front, mais ces yeux abaissés ne sont pas ses yeux, ces lèvres épaisses et pendantes ne sont pas ses lèvres, et cette physionomie sans caractère n’est pas la sienne. Puisque le but de ce petit opuscule est de lui donner un bon souvenir, de continuer son apostolat de savant et de chrétien, qu’il me soit permis d’esquisser rapidement son portrait et sa vie.
Famille et naissance . — Cauchy eut le bonheur d’appartenir à cette classe moyenne de la société qui n’est exposée ni aux souffrances de la pauvreté ni aux dangers de la richesse. Son père, secrétaire-
archiviste de la Chambre des pairs, était un homme antique, un patriarche vénérable qui donnait l’exemple de toutes les vertus et qui fut béni dans sa postérité. Ses quatre enfants, trois garçons, Augustin, Alexandre, Eugène, et sa fille, Mme Guignon, éminemment distingués par leurs qualités physiques et morales, entouraient sa table une fois chaque semaine au palais du Luxembourg avec leurs enfants; on ne vit jamais une famille plus étroitement unie et plus édifiante. L’aîné des garçons, Augustin Louis, naquit le 21 ^oùt 1789.
Son éducation. — Commencée de bonne heure par son père, elle se continua sous d’habiles professeurs à l’école centrale du Panthéon. Il en sortit en
1804, à peine âgé de quinze ans, après deux années de rhétorique, remportant au concours général le premier prix de vers latins, le deuxième prix de discours latin, le deuxième prix de version grecque, et conquérant la couronne que l’Institut décernait alors à l'élève le plus distingué en humanités. En
1805, à seize ans, après une seule année d’études, il entrait second à l’Ecole polytechnique et sortait troisième en 1807, choisissant la carrière des ponts et chaussées, où il débutait premier de sa promotion. En 1825, ayant à peine trente-six ans, il était déjà ingénieur en chef; et en 1811, n’ayant encore que vingt-deux ans, il faisait ses débuts à l’Académie
des sciences par trois mémoires à jamais célèbres, la démonstration de deux théorèmes d’Euler sur les polyèdres, et la solution d’un des inabordables problèmes de Fermât. En 1816, son admirable mémoire sur la propagation des ondes lui valait le grand prix de mathématiques.
Sa carrière scientifique. — Il devint tour à tour, en 1816, membre de l’Académie des sciences et professeur d’analyse à l’Ecole polytechnique. Plus tard il occupa la chaire de mécanique de la faculté des sciences, et fît, au Collège de France, comme suppléant de M. Biot, le cours de physique-mathématiques. 11 émigra en 1830, accepta en 1832 la chaire de physique sublime créée pour lui à Turin par Sa Majesté le roi de Sardaigne, et vint à Prague en 1833, appelé par le roi Charles X pour enseigner les sciences au jeune comte de Chambord. Il se sépara de son royal élève quand sa mission fut terminée, et vint reprendre sa place au sein de l’Académie des sciences, sans conditions, accueilli par ses confrères avec la plus vive sympathie. En 1840 le bureau des longitudes l’appela dans son sein à l’unanimité des suffrages, mais sa nomination ne fut pas ratifiée par S. M. Louis-Philippe, qu’il ne voulut pas reconnaître pour son roi. En 1848, il remonta dans la chaire de la faculté des sciences pour la quitter de nouveau en 1851, et la reprendre encore en 1852,
dispensé cette fois de tout serment de fidélité, à la suite d’une lettre de Son Excellence le maréchal Vaillant à M. Fortoul, son collègue de l’instruction publique, lettre que nous nous faisons un devoir de rappeler : «Vous savez comme moi de quelle belle réputation jouit M. Cauchy comme savant; au dire des hommes compétents, c’est le plus grand mathématicien de l’Europe; j’ajoute que c’est un homme d’une pureté et d’une droiture exemplaires-, d’une religion douce, éclairée et sincère; tout le monde l’aime, tout le monde l’estime. 11 ne faudrait pas prendre pour de l’hostilité au gouvernement de l’Empereur la réserve que M. Cauchy a cru devoir s’imposer, on se tromperait. Placé à côté de lui à l’Académie, je puis assurer que M. Cauchy a pour Sa Majesté une véritable admiration, et une reconnaissance sincère pour la protection que l’Empereur accorde aux sciences et aux arts. »
Son porirait. — Cauchy était d’une taille au-dessus de la moyenne, svelte et très-élancée ; sa démarche était rapide, toujours pressé par le temps, ne voulant pas perdre une minute, il lui arrivait souvent de courir. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe étaient rares, ce qui donnait à sa figure, d’ailleurs calme et douce, un certain air enfantin ; son front était haut, large et très-ouvert ; ses yeux, un peu voilés, un peu incertains dans le regard, mais
pleins de vie et d’intelligence ; son nez long et fin, ses lèvres ouvertes, sa bouche un peu grande, sa voix forte et quelque peu commune; sa prononciation parisienne et grasse à l’excès, son teint pâle et un peu maladif ; faible en apparence, il était rarement arrêté par la maladie.
Une toile célèbre de Roller, une photographie réussie de MM. Bertsch et Arnaud et une lithographie faisant partie de la collection des hommes célèbres de notre temps reproduisent très-fidèlement ses traits et sa physionomie.
Ses habitudes et son caractère . — Ses mœurs étaient simples et paisibles à l'excès; jamais vie ne fut mieux réglée et plus pleine ; le travail, la prière, la charité, les devoirs de famille et de société avaient leur part bien faite qui ne leur était jamais enlevée.
Son cabinet de travail était petit et modestement meublé ; il écrivait le plus souvent la main levée sur une petite table sans casiers, s’éclairant la nuit de deux simples bougies avec abat-jour. Tout, dans sa chambre et sa bibliothèque, était parfaitement en ordre ; il ne sortait jamais sans enlever le bois du foyer et sans dresser le garde-feu.
A part ses aumônes qu'il faisait aussi abondantes que possible, il ne dépensait absolument rien pour lui, s’oubliant complètement et n’ayant aucun désir à satisfaire.
Sa toilette était simple, sans élégance, mais propre et convenable à son rang, grâce aux soins attentifs qui l’entouraient.
« Qui pourrait, dit le grand Biot, qui cependant l’admirait plus qu’il ne l’aimait, et le contrariait souvent, qui pourrait peindre dignement l’homme privé, le fils affectionné, le frère dévoué, le bon père de famille, le sujet dévoué jusqu’à l’héroïsme, le citoyen bienfaisant, pour tout dire, en un mot, le vrai chrétien, remplissant avec foi et amour tous les devoirs de loyauté, de probité, de charité affectueuse, que la religion nous prescrit envers nousmêmes et envers les autres. »
Sa foi. — C’était vraiment la foi du charbonnier, la foi vive et forte du moyen âge, mais éclairée par la science et fondée sur une conviction aussi raisonnée que profonde. Il priait, il se confessait, il communiait avec la ferveur d’un élu. Ce n’était pas un simple chrétien, mais un apôtre, chasseur ou pêcheur d’hommes, et le ciel lui accorda la conversion de plusieurs parents et amis, entre autres le retour à la foi d’un de ses confrères les plus éminents de l’Institut. 11 ne laissait jamais échapper l’occasion de parler de Dieu, opportunè , importuné , et de tendre ses filets pour pêcher une âme ; les discours qu’il prononçait sur la tombe des académiciens étaient de touchantes homélies sortant de l’abondance de son cœur.
Il prenait une part active à toutes les entreprises généreuses, l’œuvre de la propagation de la foi, l’œuvre des écoles d’Orient, l’œuvre de la sainte enfance, l’œuvre de saint François Régis pour le mariage civil et religieux des pauvres, l’œuvre de saint Joseph pour l’éducation des enfants abandonnés, l’œuvre des petits Savoyards, l’œuvre de saint Vincent de Paul, l’œuvre de la propagation des bons livres à laquelle il sacrifia beaucoup de temps et d’argent. Dans les dernières années de sa vie, tout son traitement de la Faculté des sciences se dépensait en œuvres de bienfaisance pour la commune de Sceaux, où il avait provoqué la fondation de deux écoles confiées <\ des religieux et à des rebgieuses. Quand M. le maire, intermédiaire éclairé de sa charité, lui témoignait quelque hésitation à le voir si prodigue : allez, lui disait-il, c’est l’Empereur qui paye.
Sa fécondité. — Elle était prodigieuse, incroyable. Rentré à l’Académie des sciences en 1832, n’étant ni distrait, ni contenu par les devoirs du professorat, on le voyait, dit encore l’illustre Biot, épancher dans chaque séance l’intarissable abondance de son génie mathématique. Pendant ces dix-neuf années de sa vie, il composa et publia dans les volumes des mémoires et des comptes rendus plus de cinq cents études ou notes ayant presque toutes une grande valeur mathématique, présentant toutes des initia-
tives d’idées et de méthodes appelées à devenir grandement fécondes.
Son génie. — Son nom restera éternellement attaché aux plus grands tours de force qu’ait jamais exécutés l’analyse transcendante moderne. Rien de comparable aux magnifiques inspirations qui l’ont conduit à la détermination du nombre des racines réelles et imaginaires des équations algébriques ; à la méthode de calcul par approximation de ces mêmes racines : à la nouvelle théorie des fonctions symétriques des coefficients des équations de degré quelconque, à son évaluation à priori , et sans aucune expérience photométrique préalable, de la quantité de lumière réfléchie par la surface des métaux ; à sa théorie des fonctions imaginaires ; à sa détermination de la grande inégalité de Pallas, etc. Ces découvertes et mille autres l’ont placé au premier rang des esprits créateurs, et l’ont fait le chef glorieux d’une école nouvelle, bien supérieure dans ses élans à l’école de Laplace son maître et le guide de ses premiers pas, à l’école de Poisson son redoutable rival; d’une école qui a été et qui sera pour la France la source d’une gloire aussi éclatante qu’incontestée.
Son talent d'écrivain. — Philosophe orthodoxe , littérateur classique, poëte de circonstance heureusement inspiré et souvent agréable, Cauchy écrivait
sa langue avec autant de pureté que d’élégance. Il avait au plus haut degré le talent de rendre sa pensée avec une clarté et une harmonie qu’il serait difficile de surpasser. Chacun des mémoires d’analyse ou de géométrie qu’il présentait à l’académie des sciences ou àla sociétéphilomatique étaitprécédé d’un exposé en langage ordinaire ; et ces exposés sont tous, ou presque tous des chefs-d’œuvre du genre. Leur réunion formerait une histoire précieuse des sciences mathématiques et physiques qu’onliraitavec un très-grand intérêt et ferait beaucoup apprendre.
Les leçons de physique générale que nous publions aujourd’hui pour la première fois, mais dont plusieurs pages se retrouvent dans d’autres opuscules de Cauchy sont nettement conçues et élégamment écrites ; il y aborde les questions les plus délicates et les rend accessibles à toutes les intelligences. A part les grands principes de la corrélation et des équivalents mécaniques des diverses forces de la nature qui n’avaient pas encore été formulés, elles contiennent réellement presque toute la philosophie des sciences. Cauchy a laissé une petite géométrie sans figures, charmant tour de force que nous avons eu entre les mains, mais que nous n’avons plus et que nous serions cependant bien heureux de publier.
Sa mort . — Le mardi 12 mai 1857, souffrant de ce qu’il appelait un gros rhume, les traits déjà gran-
dement altérés, il était allé commencer la saison d’été dans sa délicieuse campagne de Sceaux. 11 n’avait pas cessé de poursuivre les nombreux développements en série qu’il devait à ses coefficient régulateurs, heureux artifices de calcul sur lesquels il fondait les plus grandes espérances, et qu’il classait déjà au rang de ses plus belles découvertes. Le jeudi 21 , il reçut la visite de Son Eminence le cardinal Morlot, archevêque de Paris. Le vendredi, à son réveil, rien ne semblait encore changé dans son état, mais dans l’après-midi , sa faiblesse et la décomposition de ses traits firent des progrès effrayants, sans que rien annonçât cependant les approches de la mort. Il s’était confessé le matin ; on lui proposa de recevoir l’extrême-onction pour qu’il pût communier en viatique. Il accepta, sans que lui et sa famille crussent à un danger prochain , sans que la pensée vînt à personne qu’on administrait un mourant. 11 reçut les derniers sacrements avec une piété angélique, répondant lui-même en latin et à haute voix à toutes les prières de l’Eglise ; il bénit ses enfants et ses petits-enfants d’une bénédiction ordinaire, sans laisser voir qu’il leur faisait ses derniers adieux. ,
Toutes ces saintes cérémonies achevées, il dormit encore du sommeil du juste, calme et recueilli ; la nuit fut bonne. Vers trois heures du matin seule-
ment, il se sentit excessivement faible, et l’on vit apparaître sur son visage les signes avant-coureurs de la mort. A trois heures et demie, il leva les yeux au ciel, fit une courte et ardente prière, prononça les saints noms de Jésus et de Marie, et s’endormit dans le Seigneur, sans agonie, sans convulsion aucune et presque sans douleur. Il avait vécu de la vie des justes, il mourut de la mort des prédestinés.
« On l’avait vu , c’est encore Biot qui parle , s’occuper à faire du bien autour de lui jusqu’à ses derniers moments, attendant, acceptant la mort avec la sérénité confiante qu’une foi profonde peut seule inspirer. Heureux celui en qui Dieu, pour notre exemple, a voulu ainsi réunir les dons du génie et ceux du cœur ! »
Les ombres du tableau. — Cauchy a pu laisser paraître quelquefois un peu de susceptibilité ; il a pu se montrer trop jaloux de ses droits de priorité ; on a pu s’étonner de le voir prendre des précautions, aujourd’hui insolites, pour s’assurer le mérite de ses découvertes ; mais comme le disait si bien sur sa tombe un de ses confrères de la section de mécanique, M. Combes, ce n’était ni vanité, ni ambition; c’était seulement une émulation toute juvénile et la passion delà vérité. Il a pu aussi froisser, dans l’excès de son zèle, quelques âmes atteintes par le doute et l’incrédulité. On peut enfin lui reprocher de n’avoir
pas rempli complètement la mission que le ciel lui avait donnée, parce qu’il n'a pas su se borner, parce qu’il ne savait pas apprécier la valeur relative des produits de son esprit, parce qu’un entraînement irrésistible le faisait passer sans cesse d’un sujet à l’autre, et le condamnait fatalement à renvoyer à la séance suivante une fin qu’un nouveau travail aussi brillant, mais autant mutilé, ajournait indéfiniment.
Conclusion. — Mais, et tout le monde le proclamait au jour de ses obsèques, c’était une vaste intelligence, un puissant génie, un noble cœur, un caractère héroïque, et il comptera parmi nos gloires les plus pures. C’était, en outre, un ange de pureté et de charité, et sa mémoire sera éternellement bénie.
M. Cauchy avait deux filles dignes de lui par leur esprit élevé et leur cœur généreux. Mariées, l’aînée, à M. le vicomte de l’Escalopier, conseiller référendaire à la Cour des comptes ; la seconde, à M. le comte de Saint-Pol, gentilhomme normand; elles sont toutes deux mères de famille.
Nous sommes heureux de pouvoir annoncer l’apparition prochaine, à la librairie de M. Gauthier- Villars, d’un ouvrage en deux volumes : la Vie et le catalogue des ouvrages et mémoires d' Augustin Cauchy , publiés, sous la direction de M. Eugène Cauchy, membre de l’Académie des inscriptions et belleslettres, par M. Valson, professeur de mathématiques à la faculté des sciences de Grenoble.
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