‹ Sept lecons de physique generaleChapitre 2 sur 11 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

DISCOURS D’OUYERTURE.

Nous sommes parvenus à une époque extraordinaire où une activité sans cesse renaissante dévore tous les esprits. L’homme a mesuré les cieux et sondé la profondeur des abîmes. Il a consulté les débris des vieux monuments, et leur a demandé de lui raconter l’histoire des générations qui dorment ensevelies dans ^a poussière du tombeau. Il a visité le sommet des monts les plus inaccessibles, les plages les plus reculées, les déserts brûlants où régnent les feux du tropique, et les arides rochers qui environnent les glaces du pôle. Il s’est élevé dans la région des tempêtes, et est descendu jusques dans les entrailles de la terre, afin

d’y assister, s’il était possible, à la création même de notre planète. 11 a décomposé les éléments et les a fait servir à ses besoins ou à ses caprices. Il a forcé la vapeur et les gaz de guider ses vaisseaux sur les plaines de l’Océan, ou de transporter sa nacelle au milieu des airs. Enfin, après avoir scruté les secrets de la nature, il a porté un œil investigateur sur les bases mêmes de l’ordre moral et de la société. Quel sera le fruit de tant de courses lointaines, de tant de travaux, de tant de fatigues ? Si je demande à tous ceux qu’entraîne le mouvement général des esprits, quel est le but de leurs pénibles recherches, tous me répondront, sans doute, que c’esl la conquête de la vérité. N’est-ce pas, en effet, pour conquérir la vérité que celui-ci s’enfonce dans la poudre des bibliothèques afin de connaître dans tous leurs détails les législations des anciens peuples, de rectifier quelques dates, ou d’établir quelques faits qu’il puisse ajouter à l’existence des siècles passés? N’est-ce pas dans le même dessein qu’un autre traverse les mers, et qu’il observe dans les ruines de Thèbes du de Palmyre les mœurs et les usages de l’ancienne Égypte et de la Syrie? N ’est-çe pas encore pour conquérir la vérité que celui-là entreprend les expériences les plus délicates de la physique et de la chimie, ou que, le scalpel à la main, il consulte un cadavre inanimé sur les moyens de prolonger l’existence de ses semblables? N’est-ce pas enfin pour conquérir la vérité, que cet autre interroge l’algèbre, épuise toutes les ressources de l’analyse, et demande à une formule de lui apprendre les lois qui régissent le cours des astres, ou les vibrations des dernières particules de la matière? Oui, sans doute, messieurs, la recherche de la vérité doit être le but unique de toute science. C’est vers elle que sont dirigés les efforts des vrais savants; c’est à elle seule qu’ils consacrent leurs veilles.

Faut-il s’en étonner? L’esprit humain, fait pour la posséder, ne peut trouver de repos hors de son empire. L’homme ne saurait se passer de la vérité. Il ne peut vivre sans elle. .Elle est une des conditions de son existence comme l’air qu’il respire et le pain qui le nourrit. Elle lui est tellement nécessaire que ceux-là même qui s’arment contre elle, ont besoin pour se faire des sectateurs de laisser croire qu’ils se proposent uniquement d’étendre son règne, et c’est toujours au nom des lumières que sont proclamées ces doctrines qui frappent de'mort les intelligences, ou les plongent dans l’abime du doute universel. La vérité est un trésor inestimable dont l’acquisition n’est suivie d’aucun remords et ne trouble point la paix de l’âme. La contemplation de ses célestes attraits, de sa beauté divine, suffit pour nous dédommager des travaux que nous aurons entrepris, des sacrifices que nous aurons faits pour la découvrir, et le bonheur du ciel même n’est que la possession pleine et entière de l’immortelle vérité. Mais pour ne pas risquer de nous égarer en nous mettant à sa poursuite, il importe de savoir comment nous pourrons arriver jusqu’à elle. Jeunes élèves de philosophie, qui vous destinez à la noble carrière de l’enseignement des sciences, c’est à vous particulièrement que ce discours s’adresse. Si je me permets de vous offrir quelques conseils sur les moyens de perfectionner votre instruction, et de retirer plus de fruit de vos études, vous les pardonnerez au désir ardent que j’ai de contribuer à vos succès, et même, j’ose le dire, au bonheur de votre vie. Vous accueillerez avec bienveillance les paroles d’un aini, et vous accorderez quelque confiance à celui qui, vous ayant précédé d’un petit nombre d’années dans la carrière de la vie, a consacré ses travaux dans une science que vous voulez apprendre : à la recherche de la vérité.

Ici bas la vérité ne nous sera jamais connue dans son ensemble. Nous pouvons en découvrir quelques traits, et lorsque nous y sommes parvenus en philosophie, en histoire, en analyse, nous possédons ce qu’on appelle des vérités philosophiques , historiques , mathématiques. Ces vérités sont de deux ordres différents. Les unes, que tout homme a besoin de connaître, sont les vérités philosophiques et morales qui lui apprennent à distinguer le juste de l’injuste, les actions innocentes et permises de celles dont il doit s’abstenir. Les autres sont les vérités scientifiques qui perfectionnent son intelligence sans l’instruire de ses devoirs. Pour enseigner les premières, il faut en avoir reçu la mission de l’auteur même de l’univers, de ce Dieu dont le genre humain tout entier proclame l’existence, dont la parole a créé l’homme et conserve la société. Oui, nous ne pouvons en disconvenir, il existe des vérités trop sublimes pour que nos calculs puissent les atteindre, et si c’est une obligation pour l’homme de connaître et d’observer les lois qui doivent régir le monde moral, il ne lui a pas été donné de les établir. Voyageur sur la terre où il ne s’arrête que quelques instants, comment un mortel pourrait-il s’arroger le droit de tracer à ses semblables des règles de conduite, de promulguer des lois obligatoires pour toutes les sociétés humaines? N”est-il pas évident que ces lois ne sauraient être le produit de son intelligence, et qu’elles ont dù obliger les hommes avant qu’il parût sur la scène du monde, comme elles les obligeront lorsqu’il sera descendu dans le tombeau ? Aussi n’est-il pas en son pouvoir de perfectionner la morale, ni de réformer celle qui s’appuie sur les préceptes divins. Quant aux sciences qui lui révèlent toutes les beautés du monde physique et les merveilles de la création, c’est à ses travaux qu’il est réservé

de hâter leurs progrès, de les enrichir de nouvelles découvertes.

Parmi ces sciences, il en est une où se manifeste toute la puissance de l’analyse, et dans laquelle le calcul créé par l’homme se charge de lui apprendre, par un mystérieux langage, les liaisons qui existent entre des phénomènes en apparence très-divers, entre les lois particulières et les lois générales de la création. Cette science, qu’on peut faire remonter à la découverte du principe de la gravitation universelle, a été successivement enrichie des immortels travaux des Descartes, des Huyghens, des Newton, des Euler. Mais c’est particulièrement depuis vingt ans que le perfectionnement rapide de l’analyse mathématique lui a permis de faire d’immenses progrès. C’est depuis cette époque qu’on a pu appliquer le calcul à la théorie de l'élasticité, de la propagation de la chaleur dans les corps ou dans l’espace, de la propagation des ondes à la surface d’un fluide pesant, de la transmission du son à travers les corps solides ; à la théorie de l’électricité dynamique, à celle des vibrations des plaques et des lames élastiques; enfin, à la théorie de la lumière comprenant les phénomènes divers de la réflexion, de la réfraction simple, de la double réfraction, de la polarisation, de la coloration, etc C’est enfin depuis cette

époque qu’ont été publiés les importants travaux des Ampère, des Fourier, des Poisson et de quelques autres dont il est inutile de vous rappeler les noms. Ces mémoires forment la base principale de la science à laquelle se rapporte le cours que Sa Majesté a daigné me confier. Cette science n’est autre que la physique sublime ou physique mathématique dont l’enseignement se trouve ainsi rétabli par un Prince dans lequel je me plairais à vous faire remarquer ce goût de 5a littérature et des arts, cet amour

éclairé des sciences qui contribuent puissamment au bienêtre des peuples et à la prospérité des royaumes, si l’attrait particulier qui m’entraîne vers les sciences abstraites, surtout vers celle dont je suis chargé de vous entretenir, ne semblait pouvoir donner dans ma bouche à la plus juste des louanges un certain air de partialité.

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