‹ Sept semaines en Tunisie et en AlgérieChapitre 14 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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A Alger, L... désertait. Après une seule journée passée à parcourir la ville, il l’avait déclarée trop européenne. Il ne voulait pas, disait-il, par des images banales et connues, effacer de son cerveau celle des villages kabyles, des femmes aux beaux bras nus et des hommes à burnous. En vain avais-je insisté, lui avais-je parlé de Cherehell, de Blidah ; des tsiganes jouant à l’hôtel pendant le dîner lui avaient porté un dernier coup, et, pris d’une nostalgie subite de Paris il s’embarquait le 7 avril.

Le soir du même jour, je recevais moi-même une dépêche me rappelant d’urgence à Paris.

Que de choses pourtant restaient à voir !

Sans compter Alger et ses environs immédiats, Birkadem, Sidi-Ferruçh, Notre-Dame d’Afrique, Bouzaréa, n’était-il pas déplorable de revenir en France sans connaître la Mitidja, Blida, Koléa, Tipaza, surtout le Tombeau de

la Chrétienne et les ruines de Cherchell, F an» cienne Cœsarea ? Il le fallait pourtant et comme disent les Arabes, c’était écrit ; mais mauvais musulman, si je me soumis à la volonté d’Allah, ce fut en maugréant.

Du moins voulus-je bien employer les deux journées qui me restaient avant le départ du paquebot.

Un ami établi à Alger depuis trente ans m’accompagna et se fit mon cicérone.

Alger francisée ne ressemble guère à ce qu’elle était sous la domination turque. Je me sers à dessein de ce mot, car nous n’avons pas, comme on le dit fréquemment depuis que les tendances humanitaires ont fait de nos jeunes gens les citoyens d’un monde d’où l’on n’exclut que la France, nous n’avons pas, dis-je, mis fin à l’indépendance des Algériens. Seuls les Kabyles étaient libres du joug de l’étranger.

Alger, comme le reste du pays, était soumise aux Turcs depuis qu’au commencement du xvie siècle les deux frères Barbcrousse, Aroudj et Khaïr-ed-Din, s’y étaient établis et avaient créél’odjack d’Alger en subjuguant les Arabes.

Ceux-ci avaient remplacé les Byzantins. Les Byzantins (je parle comme les généalogistes des Évangiles), avaient remplacé les Vandales qui avaient succédé aux Romains, lesquels avaient dépossédé les Carthaginois. Quant aux autochtones, ils n’ont fait que passer d’un con-

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quérant à un autre, et si aujourd’hui les races sont unies sous l’Islam, elles ne se sont pas encore confondues.

Le 5 juillet 1830, quand l’armée française y pénétra, Alger était, sur une pente extrêmement raide, un dédale de ruelles tellement étroites que « les essieux de l’artillerie pour « gagner la Kasba renversaient à chaque ins- « tant des pans de muraille. » Une enceinte crénelée, hérissée de crocs de fer où étaient encore fixées les têtes des prisonniers français, défendait la ville et n’était percée que de quelques portes, la Bab-Azoun, la Bab-el-Oued, la Bab-el-Djedid. Au sommet se dressait la Kasba ; au bas s’ouvrait un port mal protégé par la jetée Khaïr-el-Din et par 1’îlot du Penon.

Si comme à Tunis l’occupation s’était faite pacifiquement, nul doute que, laissant intacte l’ancienne et raide Djezaïr, les Français eussent pour y édifier la ville nouvelle, choisi la belle plage où s’épanouit aujourd’hui Mustapha, mais les nécessités de la défense s’imposèrent d’abord aux conquérants.

Leur premier soin fut à travers toutes ces ruelles de jeter de larges voies droites où les canons pourraient passer librement. Au fur et à mesure que les colons affluèrent, ils renversèrent des quartiers entiers, enserrèrent entre des digues un vaste port de quatre-vingtseize hectares, et comme la déclivité du terrain

s’opposait à la construction de maisons le long* du rivage, on éleva en façade sur la mer un colossal mur de soutènement, haut d’une vingtaine de mètres, dont les arceaux supportèrent un large boulevard bordé de maisons monumentales : c’est le boulevard de la République.

La ville augmentant toujours on jeta bas l’enceinte, sans même respecter la fameuse Bab- Azoun, la porte dans laquelle un chevalier de Charles-Quint avait enfoncé son poignard. Les indigènes furent cantonnés sur les pentes de la montagne, et, tandis qu’au nord le faubourg Bab-el-Oued abritait les travailleurs et les artisans, de fastueuses avenues s’allongèrent au sud et rejoignirent la jeune Mustapha qui recevait la population riche et la foule sans cesse croissante des hibernants.

Vue de la mer ou du phare élevé sur l’emplacement de l’ancien fort Penon, Alger avec les hautes arcades qui soutiennent ses boulevards, ses larges rampes, ses somptueuses maisons, mérite bien le nom de Superbe qui lui fut donné à une époque où elle ne devait guère y avoir droit qu’au sens latin du mot.

Le fort Penon dont je viens de parler fut construit en 1509 par les Espagnols sur un îlot à deux cents mètres du rivage pour forcer les Algérois à abandonner la piraterie, comme ils venaient de s’y obliger par traité.

Ne pouvant plus débarquer leur butin à

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Alger, ils le descendirent au cap Matifou ou à la baie de Sidi-Ferruch. C’était gênant, aussi, comme le Cheval qui veut se venger du Cerf, appelèrent-ils à leur aide un écumeur de mers, Aroudj-Barberousse, qui ne prit pas le Penon mais prit Alger.

En 1529, son frère Khaïr-ed-Din s’empara enfin de la forteresse espagnole ; elle résista littéralement jusqu’au dernier homme, puisqu’au moment de l’assaut les Turcs ne trouvèrent sur la brèche que le gouverneur Martin de Yargas, l’épée à la main. Tous les soldats étaient morts ou tellement affaiblis qu’ils n’avaient pu s’armer. Le Penon fut rasé et ses matériaux servirent à construire la jetée qui relie la petite île au rivage.

Le quartier européen n’a rien d’original. Les rues, toutes parallèles à la mer, sont bordées de riches magasins et sillonnées de tramways comme celles de toutes les grandes villes du monde. Les places, larges et rectilignes, sont, comme partout, entourées de cafés, d’hôtels et d’édifices publics.

La place du Gouvernement, où sur un cheval de bronze caracole le duc d’Orléans, le vainqueur de la Smala, mérite cependant une mention : la muraille dentelée, éclatante de blancheur qui forme un des côtés, et le haut minaret qui en surgit ont gardé un caractère tout oriental et très pittoresque.

C’est la mosquée de la Pêcherie, construite, dit-on, par un esclave chrétien que le dey fit empaler pour avoir donné au monument la forme d’une croix. C’est une des trois mosquées dont l’entrée est permise aux mécréants, bien entendu préalablement chaussés de babouches (coût 0 fr. 25). Elle a en effet la forme d’une croix surmontée d’une coupole mais n’a rien de remarquable, pas même son plan qui est commun à plusieurs mosquées. La célèbre mosquée du sultan Hasan au Caire et bien d’autres sont cruciformes et je ne sache pas que leurs architectes aient été chrétiens ni empalés.

Tout à côté est la grande mosquée qui date du xie siècle et est également accessible aux Roumis. Ses onze nefs sont séparées par des piliers carrés et trapus dont les fûts sans chapiteaux ni abaques sont reliés par des arcs plus hauts qu’eux-mêmes ce qui donne à l’édifice un aspect lourd mais puissant. En la comparant à la mosquée de Cordoue ou à celle de Kairouan on pourrait dire que celles-ci représentent le style gothique de l’Islam et la mosquée d’Alger son style roman.

Sur la rue de la Marine, la mosquée est précédée d’une longue galerie dont les arceaux retombent gracieusement sur des colonnes de marbre blanc aux chapiteaux enguirlandés de pampres, mais ce portique est moderne : il date de 1837.

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Cette rue de la Marine aboutit à un coin original, l’escalier de la Pêcherie. On se croirait dans quelque port italien ou provençal : marchands de poissons, débitants de coquillages sont installés sous les voûtes et sur les marches. Là viennent boire, manger des oursins et piquer des clovisses, tous les matelots débarquant ou en bordée ; les bagasse s’y croisent avec les per Baccho , et comme à nos halles parisiennes, les élégants ne dédaignent pas de se mêler parfois aux débardeurs et aux fêtards de bas étage.

La troisième mosquée est celle de Sidi-Abdel-Rahman, mais l’entrée n’en est permise aux chrétiens que deux jours par semaine et j’étais mal tombé. Je n’en pus donc voir que l’extérieur, décoré par un élégant minaret revêtu de faïences dont les frises courent entre quatre étages de colonnettes.

Je pus pourtant par une porte complaisamment ouverte (ô puissance du backchich sur les bedeaux de tous poils !) voir le tombeau du marabout, patron de la mosquée.

Abd-el-Rahman, mort en 1468, fondateur de l’ordre des Rahmanya auquel était affilié Abdel-Kader, et qui fut, paraît-il, de l’espèce rare des saints savants, repose sous une petite koubba dans un tombeau dont la forme est impossible à préciser sous les draperies, les bannières et les drapeaux qui le cachent.

A côté de la koubba se pressent un grand nombre de tombeaux, dont plusieurs sont recouverts de dalles de marbre ou de brillantes faïences : beaucoup de hauts personnages ont voulu en effet reposer auprès du saint homme et parmi eux, sous un petit mausolée, on nous montre le tombeau d’ Ahmed, la bête féroce qui fut ie dernier bey de Constantine.

Ce cimetière aux tombes ombragées d’oliviers, d’orangers, de cyprès, où passent sans cesse des femmes arabes, semblables sous leurs longs voiles blancs à des fantômes silencieux, est ravissant de douce mélancolie. On y jouit d'une vue étendue sur la ville et sur la rade, car la mosquée est dans la partie haute d’Alger, à l'extrémité du quartier arabe. Elle touche au jardin Marengo, où les palmiers, les eucalyptus, les yucas, les araucarias se mêlent aux arbres de nos pays et d’où la vue se repose sur les collines de l'Observatoire et s’arrête à Notre-Dame d’Afrique, la basilique élevée il y a une trentaine d’années sur le cap Saint-Eugène, à 124 mètres de hauteur.

A ces trois mosquées on pourrait presque ajouter la cathédrale, car celle-ci a endossé un vêtement qui certainement a voulu être mauresque, et n'est parvenu qu’à être grotesque. Si l'architecte ne s'est évidemment pas inspiré des tours du Trocadéro puisqu'elles sont postérieures de vingt ans à son œuvre, il les a

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pressenties et en les enjolivant de balcons (les chanoines d'Alger chantent-ils comme les muezzins?), il les a plantées sur une muraille crénelée. Entre ces tours s’ouvre un beau porche arabe (je parle sans ironie) auquel on accède par un noble perron. L'édifice a cet avantage de pouvoir d’église devenir café-concert sans avoir rien à changer à sa façade.

Contre la cathédrale, un vieux palais mauresque qu'un « ingénieur » a masqué d’une façade vénitienne sert de résidence au Gouverneur qui lui préfère ordinairement, et je le comprends, sa villa de Mustapha.

Deux autres édifices ont gardé de plus visibles traces de leur origine : l’Archevêché, résidence des deys depuis l'invasion turque jusqu’en 1816, époque où Ali-Khodja, dans la crainte des représailles que pouvaient lui attirer ses atrocités, le quitta pour se retirer à la kasba, et la Bibliothèque, ancienne demeure particulière de Mustapha Pacha, le dey qui correspondit avec Bonaparte et qui en 1805 périt dans une émeute.

Les cours de ces deux palais s’enferment entre deux étages de charmantes galeries mauresques, soutenues par des colonnes torses. Des stucs ouvragés délicatement, de belles faïences bleues et jaunes recouvrent les murs et les plafonds ; des portes arabes artistement menui-

sées, des balustrades ajourées, des plantes et des arbustes complètent la décoration.

Aujourd'hui, ces deux palais se confondent dans ma mémoire tant ils se ressemblent.

Voilà à peu près les seuls monuments anciens intéressants d'Alger : on peut y ajouter, à cause de sa porte mauresque, une mosquée devenue aujourd'hui Notre-Dame des Victoires.

Quant aux monuments modernes, ils sont nombreux : le lycée, Fhôtel de ville, le théâtre, le palais de justice, la prison, tous de ce style officiel qui permet le repos aux cerveaux des architectes, et qu’on retrouve partout, de Dunkerque à Toulon, le même édifice étant ici mairie, là palais de justice ou théâtre selon l’inscription gravée à son fronton.

Un bâtiment qui n’est pas encore tout à fait terminé, l'Université musulmane, sort de cette banalité. C’est une belle construction mauresque qui a fort bon air et est certes ce que les Français ont édifié de mieux à Alger.

Avec ses faubourgs , Alger compte 140.000 habitants. C’est la seule ville d'Afrique où les Français soient en majorité ; ils sont 70.000, les indigènes ne sont qu’une trentaine de mille, le reste est juif, italien ou espagnol.

Le quartier indigène n'est pas vaste ; il n’en est pas moins extrêmement curieux. Si on n'y trouve pas les souks de Tunis, les rues en sont plus pittoresques, plus étroites, plus étranges

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que celles de la capitale de la Régence. Gela tient surtout à la pente escarpée sur laquelle les maisons sont bâties entre la kasba et la mer.

Les maisons y sont entassées d’une manière invraisemblable : les étages empiètent les uns sur les autres soutenus par des étais obliques en thuya, et les façades opposées, se touchant presque, laissent à peine filtrer entre elles un rayon de soleil qui coupe d’une raie éclatante le pavé de la rue.

Souvent même ce rayon ne peut glisser entre les murs, les ruelles noires s'assombrissent encore de voûtes et finissent en caveaux.

La plupart de ces ruelles ne sont que de longs et raides escaliers aux marches usées par le passage incessant et par l’eau qui, les jours de pluie, s'y précipite en torrents.

Çà et là, on découvre une porte élégante, aux chapiteaux sculptés, aux tympans ciselés, malheureusement recouverts chaque année d’une couche de badigeon dont les enduits successifs forment une croûte épaisse. Si ces portes s’ouvrent un moment, vous entrevoyez des marches vernissées de faïences ou une cour aux sveltes arcades, mais la vision disparaît aussitôt : c’est le home musulman.

« Voir une de ces maisons, dit Louis Enault, c c’est en voir mille, car si l'on tient compte « de la différence nécessaire des proportions

« selon la fortune des gens, le plan est toujours « le même. Que l’on imagine une cour pavée « en marbre blanc sur laquelle s’ouvrent plu- « sieurs pièces assez longues. Cette pièce est « entourée d’un portique de colonnes torses « aux chapiteaux ioniens que supporte une < galerie à balustrade en bois ouvragé, sur « laquelle s’ouvrent à leur tour les pièces du « premier étage. Le plus souvent cet étage est « unique et au-dessus de lui s’étend une ler- « ras se plate. »-

Le soir, certaines de ces ruelles dont les noms expressifs semblent avoir été choisis à dessein, rue aux Grues, rue aux Oies, s’animent d’une clientèle spéciale et n’ont rien à envier aux rues arabes de l’Echelle à Constantine.

La kasba est située tout en haut de la ville, au milieu d’arbres et de bosquets, et si je n’en ai pas encore parlé, c’est que, transformée en caserne, elle n’a rien de remarquable.

Sa cour dallée de marbre et ceinturée de deux étages d’arcades soutenues par des colonnes de marbre blanc n’a qu’une vague parenté avec les portiques élégants de l’Archevêché ou de la Bibliothèque. On y montre le pavillon où l’ambassadeur de France, M. Deval, aurait reçu le fameux coup d’éventail, cause ou prétexte de la conquête. Je doute que le dey ait jamais donné audience à un ambassadeur dans

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un pareil taudis. Le coup d’éventail lui-même est-il absolument certain ?

Les environs d’Alger, m’assure mon cicérone, ont beaucoup perdu de leur charme depuis quelques années. Les bois ont été pour la plupart défrichés et remplacés par de fructueuses cultures de pommes de terre et d’artichauts, nos primeurs parisiennes ; les pinèdes, les olivettes, les vergers ont été transformés en terres de labour.

Venant pour la première fois en Algérie, je ne pouvais m’apercevoir de ces changements, et, dans une trop courte promenade en voiture, j’admirai sans réserve les sites magnifiques et les panoramas ravissants. Le temps nous favorisait : un soleil splendide et pas la moindre brume. On distinguait nettement les points les plus éloignés, bonheur rare, paraît-il.

Après avoir contourné le mamelon où derrière les arbres se cachent les murailles de Sultan- Kalassi (fort l’Empereur), construit quatre ans après l’échec de Charles-Quint à l’endroit même où l’Empereur avait établi ses batteries et dont en 1830 la prise amena la reddition d’Alger, nous gagnâmes le sommet des collines qui enserrent la rade, et dès lors, d’El-Biar, de la colonne Voyrol, surtout du cimetière de Mustapha supérieur, c’est une vue merveilleuse sur les collines, sur Mustapha, sur Alger et la mer bleue. .

Partout ce sont des villas charmantes échelonnées sur les pentes, des jardins délicieux où les roses, les jasmins fleurissent au milieu des phœnix et des araucarias, des chalets enguirlandés de glycines et empourprés de bougainvilles, des hôtels luxueux aux façades ensoleillées où tout est réuni pour la joie des riches hibernants. Nous en visitons un, l’hôtel Saint- Georges qui est un véritable paradis avec ses galeries artistiques aux faïences mauresques, où trônent des dieux et des déesses trouvées à Gherchell et d'où la vue s’étend sur un décor incomparable.

Nous passons devant la résidence assignée à la reine Ranavalo pour sa villégiature forcée. La République est bonne Allé et traite royalement la reine vaincue. Rome l'eùt fait jeter à la prison Mamertine ; heureusement pour elle, les temps sont changés.

Un peu plus loin, voici le palais d'été du Gouverneur, demeure féerique dont pourtant le Gouverneur ne s’accommode pas, dit-on; il voudrait quelque chose de plus digne de lui, il l’obtiendra. Contribuables, n'en doutez pas.

Enfin, plus en arrière, tout en bas, nous trouvons le jardin d'essai, la gloire d’Alger, dont les fucus, les platanes, les magnolias sont de taille prodigieuse, réclame muette: où les arbres se portent si bien comment les hommes pourraient-ils être malades ?

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Hélas ! il fallait partir laissant tant de choses non vues, tant de sites que j’avais rêvé de visiter, tant de points que j’avais marqués sur mon programme et le samedi 9 avril à midi je m’embarquais sur V Eu gène- P éreire.

Le ciel était d’un admirable azur : pas un souffle ne ridait la mer, tandis que le paquebot s’éloignait rapidement du rivage.

Quel fascinateur panorama ! On dirait que l’Afrique tente un dernier effort pour retenir le voyageur en dévoilant à ses yeux ses charmes les plus tentateurs.

D’abord c’est la ville toute blanche, soulignée par le somptueux boulevard de la République et les hautes arcades qui le soutiennent. Puis le paysage grandit : à l’ouest Notre-Dame d’Afrique piquète d’un point blanc le cap des Anglais, et la pointe Pescade pousse ses rochers dans le bleu sombre de la Méditerranée pendant qu’au-dessus, s’étendent à perte de vue des forêts vertes, des villas peintes ; à l’est une sombre barrière aux bords fièrement découpés sur le ciel, aux sommets étincelants de neige ferme l’horizon. C’est le Djurdjura, ce Djurdjura qui pendant vingt-sept ans resté libre comme les aigles qui l’habitent, semblait attester la fragilité de notre conquête.

Quelques tours d’hélice encore, Alger a disparu, la côte n’est plus qu’une ligne brumeuse et indécise, mais les cimes de la Kabylie sont

toujours là, hautes et blanches en plein ciel.

Pendant deux heures on les aperçoit à l’horizon, et lorsqu’enfin elles disparaissent dans un nébuleux lointain, on ne voit plus rien, rien que le ciel et Peau, tous les deux d’un bleu profond.

Et nous voguons vers le Nord, sur une mer aussi calme que le lac le plus paisible, sans un mouvement de tangage, sans un frémissement de roulis, et longtemps, longtemps derrière le vaisseau le sillage s’élargit sous la fumée immobile et lourde.

Personne ne manque au dîner : la table est complète, il faut faire deux services. Heureusement je n’ai pas trouvé place au premier, je suis resté sur le pont et je contemple le soleil qui lentement descend vers la mer. Il la touche, s’y enfonce à demi, et tout à coup de son globe presque disparu jaillit un éclair d’un vert vif, net, ardent. Le fameux rayon vert ! Que de fois en avais-je entendu parler ; que de fois Pavais-je guetté sans jamais le surprendre ! Je n’y croyais plus et soudain, au moment où je n’y pensais nullement, le voilà qui rayait l’espace, dernier adieu du soleil englouti.

D’où vient ce phénomène ? Un passager essaie de me l’expliquer. Je ne comprends absolument rien à sa démonstration : la comprend-il lui-même ? et comme le deuxième service commence, je laisse mon homme au milieu

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de ses « prismes » et de ses « interférences de « couleurs ». Ce que j’ai cru saisir, c’est que le rayon vert est produit par la couleur jaune du soleil se mêlant au bleu de la Méditerranée ; hum ! hum 1 je croyais que la lumière solaire était blanche.

Vingt-six heures après avoir quitté Alger l’ Eugène-Péreire abordait à Marseille.

Si toutes les traversées étaient aussi faciles, qui ne voudrait voir Alger ? Malheureusement si les tempêtes dangereuses sont rares sur la Méditerranée les coups de vent y sont fréquents et les traversées parfois mouvementées; j’avais donc été très favorisé et ne pouvais attribuer ma chance qu’au manitou inconnu qui avait veillé sur nous pendant le voyage.

Gomment, en effet, sans une protection mystérieuse expliquer le beau temps succédant subitement aux averses dès que nous arrivions quelque part ; une seule fois, à Sfax, la pluie nous avait gênés ! Gomment expliquer que toutes les hardiesses de L... n’aient jamais eu de suites malencontreuses, que, toujours, à point nommé, le hasard soit accouru à notre secours et que ces sept semaines de voyage n’aient jamais été assombries par une déception, un ennui, une contrariété ?

Aussi revenais-je enchanté, etc’était avec bonheur qu’en mon cerveau je revoyais les villes blanches et les hommes blancs, les oasis ver-

doyantes, les gourbis de toile, les murailles de terre, les horizons immenses, les montagnes escarpées, les ruines grandioses, Tunis, Neftah, El-Djem, l’Aurès, Timgad, la Kabylie ! Je revivais les jours où nos vélos roulaient sur les pentes de Teboursouk, où nos mulets traversaient les oueds de l’Aurès, les matins où rieurs, nous nous hissions sur nos berdâs , les soirs où devant leur demeure les cheiks nous accueillaient la main offerte et les yeux bienveillants, les nuits dormies sur les minces tapis des Beni- Ferrah !

Et tout cela se condensait en cette espérance: j’y reviendrai. Hélas! le pourrai-je? Les années commencent à peser sur moi et cependant mon cher désir, mon espoir est de retourner là-bas, tout là-bas, m’asseoir sous les orangers de Mohammed ben Tahar ou devant la porte du cheik de Menaah.

Le satisferai-je ?

FRAIS DU VOYAGE

FRAIS DU VOYAGE

Il est une question que ne traitent jamais les voyageurs dans leurs récits,, la question d’argent. Pourtant si l’or est une chimère cette chimère n’est pas à dédaigner, surtout en voyage.

Que de fois ayant lu l’attrayant récit d’une excursion se dit-on : « Elle n’est pas pour ma « bourse; non licet omnibus ... » Tout le monde ne peut pas se faire envoyer « en mission » aux frais de cette bonne et munificente princesse, Marianne.

Je crois donc être utile en joignant à la relation de notre voyage le relevé des dépenses : on verra que cette promenade est beaucoup moins coûteuse qu’on le suppose ordinairement.

Le voici jour par jour avec les heures de départ et d’arrivée et le nom des hôtels où nous sommes descendus.

FRAIS DU VOYAGE

Billet circulaire de première classe sur les chemins de fer et sur les paquebots de la Compagnie Transatlantique y compris l’automobile de Sousse à Sfax. — Paris à Tunis. Tunis à Sousse. Sousse à Kairouan et retour. Sousse à Sfax. Sfax à Metlaoui et retour. Sfax à Tunis. Tunis à Constantine. Gonstantine à Biskra. Biskra à El-Guerrah. El-Guerrah à Sétif. Sétif à Alger (ce dernier a été changé en route pour Tizi-Ouzou à Alger) 496 fr. 30

Itinéraire.

21 février 1904. — Départ de Paris,

22 février. — Arrivée à Marseille,

Départ sur le Duc-de-Bragance 12 m.

23 février. — Arrivée à Tunis 7.30 s. Séjour jusqu'au 26 février hôtel de Paris (voiture pour Carthage 1/3)

26 février. — Départ de Tunis 6.30 m. Arrivée à Sousse 11.55 m.

Grand hôtel.

27 février. — Départ de Sousse, 5.15 m. Arrivée à Kairouan 7.40 m.

Hôtel splendide.

A reporter

Report

28 février. — Départ de Kairouan

6 m. Arrivée à Sousse 8 m.

Départ de Sousse 1.15 s. Arrivée

à Sfax 7.15 s.

29 février. — Séjour à Sfax ; hôtel de France.

1 mars. — Départ de Sfax 5 m.

Arrivée à Gafsa, hôtel Rey.

3 mars. — ■ Départ de Gafsa 1.49 s.

Arrivée à Metlaoui 2 s. Ruvette de la gare.

5 mars. — Départ (à mulet) de Metlaoui 7.40 m. Arrivée à Tozeur 6. s. ; hôtel Besson. Séjour à Tozeur jusqu’au 8 mars.

8 mars. — départ deTozeur 5.30 m.

Arrivée à Metlaoui 3.30 s. Départ de Metlaoui 4.40. Arrivée à Gafsa 6.30 s.; hôtel Rey (mulets).

9 mars. — Départ de Gafsa 11.11 m. Arrivée à Sax 7.44 s.

hôtel de France.

10 mars. — Départ de Sfax 5,30 m.

Arrivée à Sousse 11.30 m. Départ pour Tunis 1.30 s. Arrivée à Tunis

7 s. ; hôtel de Paris. Séjour à Tunis jusqu’au 12 mars.

A reporter

FRAIS DU VOYAGE

Report

12 mars. — Départde Tunis, 5.15 s.

Arrivée à Medjez-el-Bab 7.26 s.

hôtel des Colons.

13 mars. — Départ de Medjez à vélo, 6.30 m. Arrivée à Teboursouk 1.15 s., hôtel International (mulets).

14 mars. — Départ de Teboursouk à vélo 5.30 m. Arrivée à Medjez 8.30 m. Départ de Medjez 10.02 m.

Arrivée à Hammam - Meskoutine 6.51 s.; hôtel de rétablissement thermal.

15 mars. — Départ d’Hammam 10.02m. Arrivée à Cons tantine 2.136.

Séjour le 16 mars à Constantine; hôtel d’Orient.

17 mars. — Départ de Constantine 8.20m. Arrivée àBatna 12.10 m.

Arrivée (vélo) à Timgad 5.30 s. ; hôtel Timgad. Séjour le 18 mars.

19 mars. — Départ de Timgad en voiture 7 m. Arrivée à Batna 9.45 m. Départ de Batna 12.40 s.

Arrivée à El-Kantara, hôtelBertrand.

Séjour le 20 (mulets pour Tilatou).

20 mars. — Départ de Batna8.31 m.

Arrivée à Biskra 10 m. ; hôtel des Zibans. Séjour (Achat de provisions).

A reporter

Report

24 mars. — Départ de Biskra (mulets). L/Aurès jusqu’au 27 mars; arrivée à El-Kantara ; hôtel Bertrand.

28 mars. — Départ d’El-Kantara 8.28 m. Arrivée à Sétif 8 s. (une heure de retard) hôtel de France.

29 mars. — Départ de Sétif (voiture) 10.40m. Arrivée à Kerrata 4 s.

hôtel du Ghabet.

30 mars. — Départ de Kerrata (vélo) 8.30 m. Arrivée à Ziama, hôtel Dolcino.

31 mars. — Départ de Ziama (vélo) 8.15 m. Arrivée à Bougie 4 s. ; hôtel d’Orient.

l#c avril. — Départ de Bougie 6 h.

55 m. Arrivée à El-Kseur 7 h. 20 m.

Arrivée à Azazga à vélo (hôtel).

2 avril. — Départ d’Azazga à vélo 10 h. 15 m. Arrivée à Fort-National 4 h. 30 s., hôtel des Touristes. Du 3 au 5 avril excursion à mulet en Kabylie.

5 avril. — - Départ de Michelet (hôtel des Touristes) 9 m. Arrivée à vélo à Tizi-Ouzou. Départ 3.45 s.

Arrivée à Alger 9 s.

A reporter 1.044.00

FRAIS DU VOYAGE

Report 1.044.00

6 avril. — Du 6 au 9 avril, séjour à Alger (hôtel de l’Oasis) (2 repas non pris à l’hôtel). 35.50

9 avril. — Départ d’Alger sur Y Eugène-Péreire, 12 m. 45.

10 avril. — Arrivée à Marseille 3 s. départ 8 h. 40 s.

11 avril. — Retour à Paris, 10 h.

Total. ’ 1.090,50

Ce total comprend toutes les dépenses sans exception, hôtels, pourboires, guides, provisions, mulets (membres du Touring-Club, nous avons bénéficié de la réduction accordée par les hôtels).

Ajoutez si vous voulez 50 francs ou 100 francs, vous arrivez au total maximum de douze cents francs.

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