CHAPITRE II
DE TUNIS AU DJÉRID
Sousse — - Kairouan — S fax — Gafsa.
Le lendemain 26 février, à la première heure, nous prenons le train pour Sousse.
La voie traverse d’abord une contrée verdoyante, fertile, centre de vastes exploitations où nous remarquons la station de Potinville au nom vaniteux et vaudevillesque ; l’épicier parisien cultive là 2.500 hectares de terres et de vignes, mais quand, après avoir coupé la péninsule du cap Bon, le chemin de fer a rejoint la mer auprès d’Hammamet, il s’engage dans une plaine triste qui renverse mes idées sur la Tunisie.
Les dithyrambes sur le Tell tunisien, sur la fertilité du Sahel et sur la richesse de TEnfîda m’avaient fait imaginer une campagne verte aux labours interminables, aux gigantesques oliviers, aux ceps innombrables; nous roulions dans ce Sahel, dans cette Enfida, et à perte de vue c’était une lande désolée, aride, hérissée
de lentisques juchés sur les petits tumuli amoncelés par le vent autour des tiges, coupée par des sbakh vastes pièces d’eau stagnante et salée, et à peine interrompue par les quelques oliviers et les quelques hectares d’orge et de fèves serrés autour des stations.
Cinq heures après avoir quitté Tunis nous descendions à Sousse dont les oliviers et les cultures nous avaient indiqué l’approche. A deux lieues de Sousse, une petite ville séduisante, Kalaa-Kebira, est perchée sur une hauteur, mais nous ne lui rendons pas visite. Où ne pas nous arrêter si nous nous laissons tenter ? N’avons-nous pas laissé en arrière Hammam-Lif, la ville balnéaire, le Monte-Carlo tunisien, Hammamet aux murailles féodales, Takrouna perché au sommet d’un pic, le seul village qu’au xie siècle les Ouled-Saïd aient épargné, les ruines d’Aphrodisium, celles de Clupea, vingt autres encore ?
A Sousse, la ville européenne et la ville arabe sont plus distinctes encore qu’à Tunis car la ville indigène a conservé sa ceinture de murailles hautes et crénelées.
L’européenne est au bord de la mer, le long du port creusé il y a quelques années. Les navires semblent en ignorer encore le chemin et dans ce vaste bassin de vingt-huit hectares qui a coûté près de cinq millions, seuls deux bateaux dépêché sont amarrés aux quais.
Cependant Hadrumète fut, à la période romaine, le port le plus important de la côte orientale ; il est vrai qu’alors ses environs étaient tellement fertiles qu'elle avait été surnommée frugifera. Il lui faudra bien des années pour reconquérir ce titre et longtemps encore, j’en ai peur, les vaisseaux seront rares dans le port inutile.
La ville européenne déjà importante, gentille avec ses maisons blanches et ses jardins, est banale.
La ville arabe l'est peut-être autant, mais nous ne sommes pas encore habitués à cette banalitélà et nous en jouissons avec joie. A l'exception des réverbères fixés à l’angle des rues, rien d’étranger ne choque dans l'enceinte des hautes murailles. Hélas ! il ne reste rien non plus des monuments d’Hadrumète ; les quelques mosaïques découvertes ont été transportées au musée du Bardo, et si des colonnes sont çà et là encastrées dans les murailles, elles sont tellement empâtées de chaux qu'on en peut à peine distinguer les lignes.
Une grande mosquée masque presque la Babel-Bahr élargie par une brèche ; cette mosquée, comme celles de Tunis, n’est ouverte qu’aux croyants.
Elle est d'ailleurs insignifiante et ce n'est pas par ses monuments que Sousse peut retenir le touriste.
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Il faut cependant faire exception pour la Kasba, citadelle transformée en caserne. Sa porte, dont Tare qui dépasse s’arrondit sous les faïences et les peintures, est un élégant vestige de l’art arabe.
C’est le seul, mais les tirailleurs ont réuni dans leur salle d'honneur un véritable musée romain ; quelques mosaïques, surtout une panthère bondissante, ne seraient pas déplacées dans celui du Bardo. C’est tout ce qui reste de la capitale de la Byzacène, et c’est bien peu.
De la Kasba la vue plane sur la ville qui, comme Tunis, mériterait le nom de « la Blan- « che ». Seuls deux ou trois palmiers jettent sur cette éclatante blancheur de minuscules taches vertes tandis qu’à l'infini, au delà du port vide et de la longue jetée qui protège contre les vagues les vaisseaux absents, resplendit la Méditerranée bleue.
C’est dans la ville que gît l'intérêt, dans ces rues escarpées, quelquefois coupées de degrés, dans ces souks aux voûtes percées de soupiraux, dans ces coins de remparts aux créneaux arrondis, flanqués de tours carrées, au pied desquelles s’alignent les arabas au repos et se couchent les mulets fatigués. C’est aujourd’hui « la fête du Mouton » ; les souks sont peu animés, beaucoup de boutiques sont fermées ^ la ville est en fête, les indigènes ont revêtu
leurs vêtements des « dimanches » et partout on se félicite, on s’embrasse.
Tandis que nous sommes attablés à un café maure, les nouveaux venus vont tour à tour donner l’accolade aux consommateurs assis sur les bancs de pierre, le long des murailles ; cependant un miséreux qui entre s’approche en vain de notre voisin, celui-ci ne dit pas un mot, ne fait pas un mouvement et l’autre se retire sans avoir placé son embrassade. Pourtant le pauvre, même le plus loqueteux, le plus haillonneux, n’est pas ici comme chez nous tenu à l’écart ; il se mêle aux plus fortunés sans que ceux-ci s’en choquent et sans doute, pour refuser l’accolade, notre voisin avait un autre motif que la misère du pauvre hère.
Il est fort bien du reste ce voisin avec sa tunique de soie saumon, brodée de passementeries, son burnous de fine laine blanche et son turban artistement enroulé : une barbe noire et des yeux aux longs cils complètent le personnage. A côté de lui est allongé un informe paquet jaunâtre qui tout à coup se tourne vers nous, et nous apercevons deux yeux blancs dans une face noire et rasée ; un bras ramène un pan de burnous sur la figure et le paquet ne bouge plus. Vis-à-vis, deux indigènes jouent aux dames : l’un est vêtu d’une blouse noire sans manches, ornée de broderies rouges et de pompons, il arrive sans doute des îles Kerkennah ; la blouse
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de son partenaire est rayée de noir et de rouge et de sa chéchia s'échappent par derrière de longs cheveux, c'est quelque paysan des environs de Tunis ; les autres sont enveloppés de leurs burnous et, silencieux, de temps à autre, trempent leurs lèvres dans leur tasse de café ou portent à leur bouche la minuscule pipe où ils fument le kif c'est-à-dire le chanvre, cet opium abrutissant de la côte barbaresque.
Le café où nous sommes n'est pas un vulgaire café, c’est le café du Dôme : Calxoua el - Koubba , ainsi nommé à raison d'une coupole à godrons qui s'appuie sur la muraille creusée de niches et d'arcatures. Une autre coupole à peu près semblable touche à la première : ce sont évidemment les restes d'une église byzantine, quelque ruine de l'épiscopale « Golonia Justiniana».
Gomme la plupart des villes arabes, Sousse, enfermée dans ses murailles, n’a aucun faubourg : pas une maison ne s'est hasardée au dehors de l'enceinte, et cependant les environs sont tentateurs avec leurs superbes oliviers et leurs champs d’orge entourés de cactus épineux.
Seuls, à quelques pas de la formidable muraille de la Kasba dont la tour carrée du Phare domine la masse pesante, des nomades sont venus établir leurs gourbis et ont installé ces tentes noires si justement comparées à des chauves-souris couchées.
Là, derrière une haie de branches sèches^ sur un sol exhaussé du fumier des chameaux et d’immondices de toutes sortes, grouille une tribu d’hommes basanés et de femmes aux fronts et aux lèvres tatoués de bleu ; leurs oreilles et leurs cous sont chargés de lourdes pendeloques d’argent et de colliers où pendent les mains de Fatma et d’autres amulettes protectrices ; leurs robes, uniformément d’un bleu sombre, rattachées à l’épaule par des agrafes d’argent, laissent voir des bras magnifiques. Ce sont des Bédouins, des descendants des envahisseurs arabes qui ont de leurs ancêtres gardé des habitudes demi-nomades.
Quel âge ont ces femmes ? Je ne parle pas de ces vieilles accroupies devant une marmite où, du bout d’un bâton, elles remuent je ne sais quoi ; non plus de ces sorcières noires qui nous regardent fixement du fond de leurs tentes, mais ces femmes qui s’avancent pour nous voir en nous montrant leurs dents blanches ? Une vingtaine, une trentaine d’années au plus à en juger par l’âge des enfants qu’elles poussent vers nous et qui nous entourent en criant : Gib sordi , donne un sou ; à leurs faces ridées, ravagées, on leur en donnerait cinquante.
Quelques fillettes de dix à douze ans sont charmantes avec leurs grands yeux veloutés qu’agrandit le khôl et timidement elles tendent
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vers nous leurs petites pattes rougies de henné. Nous voudrions les photographier, mais de la tente surgit soudain le père ou le maître et à sa voix la bande s'enfuit.
En vain faisons-nous comprendre au troublefête que nous paierons le cliché de quelque menue monnaie, il ne daigne pas nous répondre. Voilà un an que ces gens sont là : de quoi vivent-ils ? De mendicité surtout, nous at-on dit. C’est invraisemblable. Qui leur fournit, sinon le pain, du moins la datte quotidienne ? Ce ne sont certes pas les turcos qui du haut de la route les regardent indifférents ; ce ne sont pas non plus les quelques « sordi » que nous distribuons aux gamins acharnés à nous quémander, et dont D... s’éloigne avec terreur, en pensant aux innombrables habitants cachés dans ces loques invraisemblables ; alors, quoi? Allah Kébir! Dieu est grand !
De Sousse à Kairouan, le chemin de fer vous conduit en moins de trois heures. Il a remplacé le Decauville qui fut établi aussitôt la conquête et qui, avec ses wagons traînés par des chevaux, permit à nos troupes de pacifier rapidement le pays.
Nous sommes ici dans le pays saint, la terre sacrée des musulmans d’Afrique. On s’attendait à trouver une résistance désespérée à Kairouan, La Mecque de l’Occident, une des quatre villes
saintes de l’Islam, où jamais mécréant Savait pénétré qu’au péril de sa vie. Elle était si peu connue que Galibert dans un livre imprimé en 1843 dit qu’il n’en reste que des ruines.
A la stupéfaction de nos généraux il n’y eut même pas simulacre de défense : un marabout avait annoncé que des soldats à pantalons rouges entreraient à Kairouan et les musulmans, soumis à la volonté d’Allah, avaient ouvert leurs portes. Qui sait ce qui serait arrivé si des chasseurs avaient marché à l’avant-garde?
Le prophète n’avait pas eu grand mérite à sa prédiction : il était mort en 1860 et dès cette époque sans être animé du souffle divin on pouvait prévoir les pantalons rouges.
Malgré la reddition de Kairouan le pays resta longtemps agité, des postes militaires durent être établis et le Decauville rendit des services importants.
Aujourd’hui la Tunisie entière est pacifiée ; les seuls soldats que nous voyons sont des spahis et des turcos qui profitent du congé accordé pour l’Aït-el-Kebir, et aux stations embrassent consciencieusement les amis et parents rencontrés.
Les voir est la distraction de la route ; le paysage en offre peu. Si la légende dit vrai, quand Okba, lieutenant de Mahomet, fonda Kairouan en l’an 50 de l’hégire, le pays était couvert d’une épaisse forêt. Aujourd’hui c’est.
une fois les olivettes soussiennes dépassées, un interminable steppe, qui seulement aux alentours des stations s’égaie d’un peu de verdure.
Parfois des murailles écroulées, un tas de pierres, indiquent remplacement d’une cité ou d’une ferme romaines.
A droite et à gauche, des sbakh (au singulier sebka) ajoutent à la désolation du paysage. Ces « sbakh » sont des marais salins, des lacs plutôt, formés par des rivières sans issue; ils sont assez nombreux en Tunisie et quelques-uns sont très étendus. Desséchés pendant Pété, ils s’étalent l’hiver sur de vastes espaces ; à notre droite la sebka délia Kebbia a une vingtaine de kilomètres de longueur et à notre gauche celle de Sidiel-Hani est quatre fois plus considérable.
Quelquefois ces deux sbakh communiquent et c’est précisément ce qui est arrivé ce dernier hiver. Durant près d’un mois la circulation des trains a été interrompue, et encore aujourd'hui, pendant plusieurs kilomètres, les wagons avancent lentement sur une voie où l’eau atteint presque l’essieu des roues.
Le ciel est très bas, très triste, en harmonie avec le paysage ; depuis longtemps nous devrions voir Kairouan et nous n’apercevons que la lande interminable et déserte.
Enfin, une ligne blanchâtre apparaît à travers la brume : c’est Kairouan.
Un quart d’heure plus tard, nous sommes
à « l’Hôtel splendide » nom ambitieux qui, malgré son exagération, sert d’enseigne à une confortable et très suffisante hôtellerie.
Au surplus ce n’est pas pour la cuisine que l’on vient à Kairouan et, aussitôt que nous nous sommes munis d’un guide indigène, nous pénétrons dans la ville.
Elle est tout arabe : si sur ses 25.000 habitants Sousse compte 6.000 Européens, à peine aux 20.000 indigènes de Kairouan s’ajoute-t-il une soixantaine de Français et d’Italiens groupés au pied des murailles, à l’entrée de la ville sainte.
Ses murailles rappellent celles de Sousse ; comme à Sousse les créneaux sont séparés par des pierres aux angles émoussés, et les tours rondes qui les flanquent sont à demi engagées dans la muraille qu’elles ne dépassent pas en hauteur.
A peine dans la ville, l’Orient vous étreint, vous pénètre.
Sans doute ces trottoirs réguliers, ces pavés, ces réverbères montrent que l’Européen est venu, mais il a agi discrètement, sans toucher aux lignes essentielles de la ville et Kairouan est resté le pur type de la ville arabe.
Ces maisons, aplaties sous leurs terrasses, dont le rez-de-chaussée s’ouvre aux boutiques de toutes sortes, ces auvents protecteurs contre le soleil, ces koubbas blanches, ces mina-
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rets, ces rues tortueuses ressemblent sans doute à ce que nous avons vu à Tunis et à Sousse ; cependant c’est tout autre chose.
La foule en habits de fête se presse dans les rues et c’est un régal pour les yeux que ce kaléidoscope de costumes aux couleurs vives, ces robes de soie jaune, orange, rose, bleu, ces turbans, ces chéchias, ces burnous, ces haïcks qui se croisent et se mêlent, tandis que, fantômes noirs, des femmes complètement voilées se glissent le long des maisons.
Sur la place, des divertissements sont installés ; n’y cherchons pas la couleur locale : des jeux de bague, des montagnes russes sommairement organisées attirent la foule des gamins, n’étaient les costumes, ce serait une fête villageoise française. Des enfants s’entassent dans des charrettes, des voitures et fouettent cochers ! courent à fond de train le long des remparts en se bousculant avec des cris de joie ; d’autres les suivent, qui à cheval, à mulet, à àne, qui à pied et c’est une cavalcade continuelle qui tournoie dans la poussière, aux yeux des Arabes gravement assis devant les cafés, drapés majestueusement dans leurs burnous. Kairouan s’amuse; cela lui va mal et le rire des enfants n’empêche pas d’entendre les appels rauques des muezzins qui du haut des quatre-vingt-cinq mosquées rappellent aux croyants que Dieu est Dieu et que Mahomet est son prophète.
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Quatre-vingt-cinq, tel est bien le nombre des mosquées de Kairouan; il est vrai qu’un grand nombre sont de simples marabouts et quatre seulement valent une visite.
La grande mosquée, jadis au centre de la ville, est maintenant à une des extrémités, à un angle du triangle formé par l’enceinte, car Kairouan au xive siècle comptait, dit-on, 160.000 habitants et par trois fois l’enceinte a du. être rétrécie. Il y a vingt-cinq ans, aucun Européen n’y avait encore pénétré, aussi les légendes la peignaient comme un édifice splendide, chef-d’œuvre féerique de l’art arabe.
Il a fallu en rabattre quoiqu’elle soit très remarquable, surtout si on la compare aux autres mosquées tunisiennes.
Fondée en même temps que la ville, la première mosquée dont les pierres étaient venues d’elles-mêmes se ranger à l’endroit que leur assignait Okba ne tarda pas, en dépit de son origine miraculeuse, à être remplacée par une seconde qui elle-même fut, en l’an 155 de l’hégire (772, J. -G), rasée par Ziadet-Allah, souverain aglabite. C’est à celui-ci que nous devons la mosquée actuelle; elle est donc antérieure à la mosquée de Gordoue avec laquelle elle a des points frappants de ressemblance.
D’ailleurs, toutes les mosquées se ressemblent. A l’exception de celles de Constantinople qui sont d’anciennes églises chrétiennes transfor-
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mées et de celles construites sur leur modèle, elles se composent d’une cour, d’un minaret et de la mosquée proprement dite, le liouân a plafond bas porté par une infinité de colonnes. Le mur nu de l’enceinte, soutenu par d’épais contreforts, ne laisse rien soupçonner de l’intérieur.
A Kairouan, la porte percée dans ce mur a grand air. Très hauts, sous l’arc mauresque appuyé sur le marbre de colonnes antiques, ses vantaux de chêne sont travaillés artistement et décorés de carrés et de losanges, tandis qu’au dessus courent des feuillages et des arabesques.
La porte franchie, vous êtes dans une immense cour dallée de marbre blanc entourée d’un double rang de portiques dont les arcades retombent sur des colonnes lisses ou cannelées, aux chapiteaux variés, qui toutes proviennent des ruines des cités romaines. Les unes trop longues sont enfoncées en terre ; trop courtes, les autres sont exhaussées sur des stylobates. Ces galeries servent ordinairement d'abri aux pèlerins et aux étudiants ; aujourd’hui elles sont désertes : c’est VAit el-Kebir.
A une extrémité de la cour s’élève le minaret, à l’autre la coupole de la mosquée. Sous la cour est creusée une vaste citerne ; l’eau qu’on en tire, versée dans des fûts de colonnes évidés, sert aux ablutions.
Un portique plus élevé et des colonnes plus ' riches et de marbres plus précieux précèdent le « liouân » principal.
Nous pouvons le franchir car nous avons eu soin de nous munir au Contrôle d’une carte d’entrée, carte gratuite refusée aux seuls juifs dont la présence, plus odieuse cent fois que celle des chrétiens, souillerait la mosquée. Le Koran ne dit-il pas : « Ceux qui haïssent le plus «les croyants sont les juifs et les idolâtres ; ceux « qui seraient le plus disposés à les aimer sont « les chrétiens? » Comment le contrôleur a-t-il pu deviner que nous n’étions pas fils d’ Abraham ? A nos nez probablement, car il ne nous a fait aucune question. Chose singulière, les mosquées de cette ville si longtemps inaccessible aux infidèles sont aujourd’hui les seules de Tunisie où ils puissent pénétrer. D’où vient cette anomalie ? nous n’avons pu le savoir. Ali, notre guide, nous assure que, lors de l’entrée des troupes françaises, les officiers, pour tenir leurs soldats sous la main en cas d’alerte, les firent camper dans les mosquées, et dès lors celles-ci étant profanées restèrent ouvertes aux Roumis. L’explication ne me satisfait guère ; je la donne pour ce qu’elle vaut.
Quoi qu’il en soit, nous entrons. Les nattes ont été relevées, ce qui nous dispense de chausser des babouches ; c’est, en effet, la natte d« la prière et non le dallage qui est sacrée. Les
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nattes cachent tout le sol et même de petites, relevées, protègent la hase des colonnes.
Dix-sept rangs de colonnes dont quelquesunes sont accouplées divisent la nef et soutiennent les arceaux des travées. Des poutrelles en bois qui semblent pourtant bien inutiles à la solidité de l’édifice coupent disgracieusement les allées en joignant les chapiteaux. L’impression ne peut être comparée à celle donnée par la mosquée de Cordoue, si défigurée que celleci ait été par les Espagnols ; elle est cependant très profonde. Cette forêt de colonnes qui s’alignent à perte de vue, ces voûtes basses, cet enchevêtrement d’arceaux agissent fortement sur Famé. L’effet que nos « maîtres maçons » du moyen âge ont cherché dans la hauteur, les architectes maures Font demandé à la profondeur, et celui qu’ils ont obtenu est puissant aussi, grave et religieux. Toutes les colonnes sont antiques, beaucoup sont en granit, d'autres en onyx, en jaspe, en marbres de toutes nuances, plusieurs en porphyre, comme ces deux superbes de l’allée centrale entre lesquelles, ainsi qu’à la mosquée d’Amrou au Caire, seuls peuvent passer ceux qui entreront au Paradis. Hélas ! aucun de nous trois ne verra les houris promises par le Prophète à ses élus !
Les lustres qui pendent du plafond ou des poutrelles transversales n’ont rien d’artistique ;
ce sont des amas de morceaux de cristal ou de simples lampes.
Le mirhab, c’est-à-dire la niche indiquant aux fidèles la direction de La Mecque, et la chaire ou mimbar sont les seuls accessoires d'une mosquée et c'est sur eux que se concentrent ses richesses.
Il en est ainsi à Kairouan. Une belle coupole éclairée par des vitraux s'arrondit au-dessus du mirhab et du mimbar placés à côté l'un de l'autre. Le mirhab encadré de deux colonnes de marbre rouge taché de jaune, « dont l'empe- « reur de Constantinople a offert le poids en or » est peinturluré de couleurs heurtées, mais le mimbar est en bois sculpté et travaillé comme de l'ivoire. Les plus célèbres mimbarsdu Caire ne sont pas plus beaux, aussi Ali nous affirme qu'il vient directement du Paradis.
A l’autre extrémité de la cour, se dresse le minaret, haut de trente-cinq mètres. C'est une tour massive, carrée et crénelée qui, rétrécie subitement aux deux tiers de sa hauteur, puis un peu plus haut, se termine par un dôme.
Du sommet la vue est admirable, splendide, étrange.
Tout près, la mosquée avec ses dômes et ses vastes toits plats ondulés, puis tout autour, des terrasses blanches, des murs blancs, des koubbas arrondies, des coupoles de marabouts, et encore des terrasses et des terrasses, se touchant, se
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juxtaposant, s’entassant jusqu’àune ligne nette, blanche aussi, festonnée, qui est la muraille crénelée de l’enceinte .
Au delà quelques dômes et minarets, la mosquée des Sabres, celle du Barbier, d’autres encore, puis tout de suite, nue, désolée, immense, la plaine, le steppe.
Je viens de parler d.e la mosquée du Barbier, nous nous dirigeons vers elle en quittant la Djama Kebira.
Sur notre route, à cinq cents pas de l’enceinte, c’est-à-dire déjà dans le désert, nous rencontrons un bassin polygonal de cent mètres de largeur où s’emmagasine l’eau amenée de trente kilomètres à Kairouan.il a été construit par les Aglabites, la dynastie arabe qui, au temps de Charlemagne et d’Haroun-al-Baschid, régnait à Kairouan. L’impéritie musulmane avait délaisséce remarquable travail, aussi tombait-il en ruines lors de la conquête française: il est aujourd’hui restauré.
La mosquée de Sidi-Sahab ou du Barbier doit son nom au marabout qui y est enterré, et qui, barbier du Prophète, a voulu être inhumé avec trois poils de la barbe de Mahomet. Elle est isolée dans la plaine.
Ce n’est pas seulement une mosquée, c’est aussi une medersa, c’est-à-dire une université. La plupart des tobbas (étudiants) sont absents (c’est jour de fête) ; cependant nous en
voyons un certain nombre qui, isolés ou groupés, un carton à la main, balançant la tête, ânonnent je ne sais quoi, ou plutôt je le sais trop : ce sont des « sourates » du Koran, l'alpha et l'oméga de la science musulmane.
Un des tobbas, un homme de quarante-cinq ans environ, est seul dans un réduit, occupé à une étude qui nous intrigue ; à demi-nu, il regarde attentivement son burnous : « Que faitil ? » demandons-nous à Ali. « Il cherche ses poux », répond notre guide. Peut-être est-ce plus utile que d’étudier le Koran.
L'édifice, très vaste, est flanqué d'un joli minaret où flotte l'étendard tunisien. La cour est entourée de galeries au plafond arteso nado comme disent les Espagnols, c'est-à-dire à caissons de bois ciselés et dorés ; des stucs ouvragés semblables à des ivoires, des faïences anciennes aux couleurs harmonieuses décorent les murs.
Seules une porte rococo et des fenêtres à frise italienne détonnent étrangement dans cet ensemble oriental; c’est l’ex voto d’un Kairouanais qui les avait « reçues » (?) en Italie. Il eût mieux fait de les garder pour lui, car nulle part ne se vérifie mieux le vieil adage : « Cha- « que chose à sa place » et ces sculptures, qui seraient élégantes à Naples, sont grotesques
Le vestibule à ciel ouvert qui conduit au
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tombeau est une des plus jolies choses de la Tunisie avec ses arcades mauresques, ses faïences, ses filigranes de stuc.
Le tombeau du Figaro musulman est protégé contre Fexcessive vénération des fidèles par un treillage en bois vert semblable à ceux où grimpent les volubilis des « campagnes » de Bougival ou de Champigny. Pour compléter l’illusion des boules de verre, rouges, bleues et jaunes entremêlées à des sachets remplis de terre rapportée de La Mecque sont suspendues aux lames du treillage.
Au milieu, sur un tapis, abrité par des bannières de toutes couleurs, le cercueil de Sidi- Sahab, voilé entièrement d'une housse d’un vert foncé, galonnée et « arabesquée » d’or. A côté du cercueil un vase renferme un peu d’eau ; Ali nous apprend que cette eau est miraculeuse.
A La Mecque, on place auprès du tombeau du Prophète un pot plein d’eau et une cuvette. Le lendemain le pot est vide et la cuvette est pleine. L’eau ainsi transposée se vend naturellement très cher, ce qui prouve que les imams de La Mecque ne sont pas des sots. Heureusement pour eux aucun Élie ne va semer du sable dans la Kaàba.
Une autre mosquée intéressante est celle d’Amer-Abbàda, appelée aussi des Sabres, dont les cinq coupoles à côtes longitudinales se
voient de très loin. L'espace qui la sépare de celle du Barbier est semé de tombeaux, c'est la nécropole de Kairouan.
Les musulmans ne paraissent pas avoir un grand respect pour leurs morts et ils viennent rarement et seulement à jours fixes prier sur leurs tombes. Celles-ci n'ont aucun signe distinctif, pas un souvenir, pas une fleur ; le nom même du défunt n’est inscrit que sur les sépultures des grands personnages ; le commun des fidèles dort sous des dalles anonymes aux extrémités desquelles sont plantées de petites pierres, deux juxtaposées si la dalle recouvre une femme, et ces tombes abandonnées sont bientôt cachées par les ronces, les herbes ou la terre amoncelée. Rien ne les protège contre les bestiaux et les passants et nous en avons vu en Kabylie jusqu'au milieu des chemins.
Jadis, beaucoup de gens se faisaient enterrer dans la cour même de leurs maisons; les Français ont interdit cette coutume peu hygiénique.
Quelques champs sont cultivés auprès de la ville, et nous y voyons des laboureurs pousser leurs charrues traînées par deux bœufs, charrues primitives que l’Arabe routinier se refuse obstinément à modifier, et qui, soc de fer recourbé tenu à la main, doit être celle dont il y a des milliers d'années se servaient les laboureurs berbères.
Revenons à la mosquée des Sabres. Elle
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remonte à peine à cinquante ans. Un forgeron s’imagina ou du moins fit croire aux Kairouanais qu’il avait été subitement rempli de l’esprit prophétique, et cela lui permit non seulement de vivre grassement des aumônes reçues mais d’édifier la mosquée.
Dans le vestibule on nous montre les sabres qui ont donné leur nom à l’édifice ; ils ont été forgés par le marabout, et s’ils pouvaient servir à quelqu’un ce serait à Goliath ou à Gargantua. A côté on lit sur une planche la fameuse prophétie qui annonce l’arrivée des Français. Des sceptiques prétendent que, moyennant rétribution raisonnable, elle a été inspirée au prophète par un intelligent consul ; d'autres vont jusqu’à dire qu’elle a été découverte auprès du tombeau seulement quelques mois avant l’expédition française ; qui le saura ?
Ali, notre guide, a une autre manière d’expliquer Feutrée des Roumis dans la ville sainte. Les Bédouins, ces nomades que les sédentaires considèrent d’un œil aussi malveillant que nos paysans voient les bohémiens vagabonds, refusaient de payer leurs impôts au bey ; celui-ci pour les mettre à la raison appela les Français, et c’est aux gendarmes du bey que Kairouan ouvrit ses portes.
Ali connaît bien d’autres histoires : dans un terrain voisin de la mosquée des Sabres, il nous montre des ancres provenant évidemment
d’un gros navire moderne. Ce sont les ancres de l’arche de Noé, et une vision a révélé au Forgeron qu’on les trouverait auprès de Porto- Farina à quelques lieues de Tunis; le bey fit faire des recherches et découvrit les ancres diluviennes, qu’après la mort du marabout, en 1860, il envoya en hommage à sa mosquée.
Est-ce dans celle-ci ou dans celle des Trois Portes que se trouve le fameux puits qui communique mystérieusement avec celui de la Kaâba de La Mecque? Je ne me le rappelle plus, mais, ici ou là, nous avons vu cet illustre puits et Ali se porte garant du miracle. La preuve, c’est qu’un jour, un hadji avait, par crainte des voleurs, cloué des pièces d’or sous une planche ; par mégarde il la laissa choir dans le puits de La Mecque et quelle fut sa surprise, de retour à Kairouan, en retrouvant ici, dans ce puits, la précieuse planche clouée d’or! Qu’avez-vous à répondre à cela? Que répondriez-vous aussi aux mille légendes que nous raconte notre guide et auquel il croit aussi fermement qu’un Breton aux revenants et aux farfadets ? N’est-il pas, par exemple, certain que la nuit des vers sortent de la bouche des Juifs ? Il n’en a pas vu, mais il en est sûr. Pourquoi ? Voici : Mahomet avait jadis exterminé les Juifs ; mais touché par les lamentations de leurs veuves, comme il était fort bon, il permit à cellesci une dernière nuit avec leurs maris et de ces
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unions posthumes descendent les Juifs d’aujourd’hui. Fils de morts, ils ont conservé en eux les vers du sépulcre.
Chose singulière, nous avons retrouvé cette légende bien loin de Kairouan, à Biskra ; notre guide d’alors y croyait aussi fermement qu’Ali.
Les Arabes ne disent-ils pas : « Mange avec le « Juif et dors avec la chrétienne ? » C’est que le Juif ne mange pas de porc et que la chrétienne n’a pas de vers entre les dents.
Nombreuses sont ces superstitions musulmanes. Si cette maison est écroulée c’est que le Forgeron, mécontent de voir un Juif demeurer si près de lui, l’a fait tomber d’un geste et depuis on n’a pas pu la reconstruire. S’il n’y a pas de scorpions à Kairouan, c’est que le Prophète, (Ali veut sans doute dire Okba, car Mahomet n’est jamais venu à Kairouan qui n’existait pas encore), a défendu à ces bêtes malfaisantes d’approcher à moins de six kilomètres ; s’il y a tant d’aveugles, ce n’est pas à la malpropreté, au soleil qu’il faut l’attribuer, c’est que les imprudents auront voulu compter les colonnes de la grande mosquée, etc, etc..
La mosquée des Trois-Portes est la quatrième des grandes mosquées de Kairouan. Chose rare, la façade retient l’attention. Quatre lignes horizontales d’inscriptions coufiques la couvrent dans toute sa longueur de leurs belles lettres décoratives, depuis les voussures des
trois porches juxtaposés qui ont donné leur nom à l’édifice jusqu’à la corniche saillante du toit, soutenue par des modillons variés.
Ces visites aux mosquées nous ont pris beaucoup de temps, aussi quand nous arrivons à la zaouia où les Aïssaouas exécutent leurs pieux exercices, nous la trouvons close: la prière est terminée et les Aïssaouas retournent chez eux. Ils nous offrent bien de recommencer pour nous, mais nous trouvons que les trente francs qu’ils nous demandent peuvent être plus agréablement employés qu’à voir des gens se percer la joue avec un poignard et avaler du verre cassé : nous refusons. Il ne fallait pas qu’ils vinssent à l’Exposition de 1900, où, pour beaucoup moins cher, ils nous ont dégoûtés.
Nous rentrons donc en ville derrière les Aïssaouas déçus, et après avoir franchi la belle porte double dite de Tunis et la place où la fête bat toujours son plein, nous pénétrons dans les ruelles et les souks. L... ne pourrait traverser une ville sans acheter des bijoux, colliers, bracelets, agrafes, et D... veut un tapis de Kairouan.
Les bijoux sont achetés, et le prix en est fixé par un contrôleur spécial qui les pèse et les poinçonne. Quant aux tapis, ils sont loin de valoir ceux de Tunis : les teintes en sont crues, heurtées, et sont dues aux couleurs d’aniline; aussi cette industrie, si prospère
autrefois, a t-elle beaucoup souffert. Le prix de vente s’est abaissé de trente et vingt-cinq francs jusqu’à huit francs le mètre carré. L’administration française a voulu couper le mal par la racine, et a exigé le retour aux colorants végétaux; elle a accordé six mois pour l’écoulement des fils teints à l’aniline, mais, comme les six jours bibliques ces mois paraissent être d’une nature particulière et s’allonger indéfiniment.
Ali, dont la femme, comme nombre de ses compatriotes, fabrique des tapis, nous affirme naturellement qu’elle ne se sert que de nuances végétales et il nous conduit dans sa maison.
Maison très simple : un vestibule bas blanchi à la chaux, une cour exiguë, un hangar et deux chambres. Des cornes de béliers et de bœufs attachées aux murailles, et une main de Fatma peinte près de la porte, éloignent les esprits méchants.
Sous le hangar, les métiers à tisser sont suspendus ; métiers primitifs : une chaîne de fils de laine verticale, dans laquelle l’ouvrière passe à la main la trame qu’elle fixe ensuite en frappant avec un peigne dont les dents pénètrent entre les fils de la chaîne. Aucun modèle ; l’ouvrière est laissée à son inspiration, elle prend la couleur qui lui convient et forme le dessin qui lui plaît. Chaque famille a son dessin spécial transmis de génération en généra-
tion. A mon avis, ils sont ordinairement peu réussis et inférieurs à ceux des tapis de Tunis ou de Perse.
Sur notre demande les deux sœurs et la femme d’Ali se mettent à l’ouvrage et elles y déploient une grande dextérité. Ali n’essaye pas de nous placer sa marchandise; guide d’étrangers, il trouve facilement des acquéreurs, et le tapis que nous voyons à peine commencé est déjà vendu.
J’ai parlé de la femme d’Ali : il n’en a qu’une et c’est une fort jolie brune malgré l’exagération de la peinture de ses sourcils qui se rejoignent et se prolongent, larges, presque jusqu’aux oreilles. Le coquin a bien choisi, ou plutôt sa mère a bien choisi pour lui, car l’Arabe voit sa femme pour la première fois le soir de ses noces ; c’est la mère, ou à défaut une parente, qui s’occupe des préliminaires, cherche la fiancée, et discute la dot que le mari paiera aux parents. L’homme épouse une femme voilée dont le soir seulement il a le droit d’apprécier les charmes.
S’il ne les apprécie pas suffisamment, un remède est sous sa main, le divorce.
Ali en a usé : sa première femme lui a coûté 1.300 francs, frais de noces compris; elle a eu un enfant mais celui-ci étant mort. Ali a répudié la mère'moyennant une indemnité de 90 francs payée à la famille, plus 7 fr. 50 pour le notaire.
Ayant réfléchi, il a repris la répudiée, puis
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décidément volage, il a encore divorcé, à bien meilleur compte cette fois: 10 francs seulement pour la famille, non compris toujours les 7 fr.50 du notaire»
Tout cela nous est raconté tranquillement, simplement, c’est la chose la plus naturelle du monde.
Et sa seconde femme ? Oh ! celle-là ne lui a coûté que 600 francs, et il n’a pas envie de divorcer, la maman a bien choisi.
C’est notre avis, surtout celui du plus jeune d’entre nous.
Mais quand il y a deux, trois, quatre femmes? Chacune a sa nuit tour à tour. Le Koran l’ordonne et dans sa deuxième sourate, le Prophète a traité ces questions avec un aussi grand luxe de détails que Jéhovah dans le Décalogue .
Le Koran interdit aux femmes de se dévoiler devant tout autre que leurs pères, leurs enfants, leurs neveux et nièces et leurs esclaves, et pourtant, nous voyons fort bien les yeux noirs de Mme Ali, mais pour les cent sous que nous coûte la journée de notre guide, nous avons sans doute droit à quelques privilèges.
La chambre où nous pénétrons, (l’autre, celle réservée aux femmes, nous demeure interdite), est décorée avec assez de goût, et sur un lit, au fond, est couché le père d’Ali, vieillard de quatre-vingt-six ans, à figure patriarcale, qui ne peut plus se lever, mais qui a con-
serve toute son intelligence. C'est un ancien interprète ; il nous souhaite la bienvenue en bon français, et c’est à la française aussi que nous lui serrons la main en lui souhaitant encore de longues années. En cha Allah ! nous répond-il, « s’il plaît à Dieu », phrase que nous entendions pour la première fois et que nous avons entendue bien souvent depuis, le musulman l’employant à tout propos.
Le soir, une étrange fanfare nous faisait quitter la table où nous savourions le menu de V « Hôtel splendide » ; c’était la retraite aux flambeaux des tirailleurs, et comme nous étions à quelques pas du « Contrôle », nous pûmes pendant un quart d’heure nous régaler des tambours, des clairons, et surtout de cette bizarre nouba , sorte de fifre propre aux régiments de turcos, comme la cornemuse, qu’elle rappelle d’ailleurs, l’est aux régiments de highlanders.
Ces lumières vacillantes qui s’enfonçaient dans la rue sombre, cette musique à demi-barbare terminaient dignement une des plus belles journées du voyage à laquelle il n’avait manqué que le soleil demeuré obstinément caché derrière de gros nuages. Pleuvra -t-il? Les indigènes l’espèrent, voilà la soixantedixième journée sans pluie : « Les Kairouanais « ne sont plus assez pieux » disent les imans et nous répète Ali.
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Le lendemain de bon matin nous quittions Kairouan, et en deux heures le train nous ramenait à Sousse.
Les souks étaient en pleine activité, c’était l’heure de la vente à la criée des étoffes; le vendeur, sa marchandise à la main, parcourait les galeries en criant les enchères obtenues: tleta, arba , khamsa , trois, quatre, cinq, et dans une des boutiques un commissaire-priseur européen tenait note des prix.
Un autre souvenir de cette matinée est d’un genre tout différent: c’est, sur le seuil dune maison dont la porte entre-bâillée laissait voir des arcades décorées de faïences, une jeune fille d’une quinzaine d’années d’une admirable beauté. Je voulus en conserver les traits, malheureusement à la vue de mon kodak, elle rentra précipitamment et la porte se referma. Pourtant c’était une Juive; son costume l’indiquait et ses traits aussi, cette beauté spéciale qui faisait dire à l’enthousiaste père Hyacinthe prêchant à Notre-Dame : « Quand la Juive passe, « qui ne reconnaît que le regard de Dieu s’est « abaissé sur elle ? »
Les Juifs sont nombreux à Sousse et leur cimetière, non loin de la Kasba, est curieux avec ses tombes en marbre blanc étagées sur la pente de la colline, mais les heures s’écoulent et il est temps de déjeuner à la hâte avant de
monter dans l’automobile où nos places sont retenues depuis cinq jours.
C’est en effet une automobile qui fait le service entre Sousse et Sfax en attendant le chemin de fer depuis longtemps projeté. La machine est une ancienne Panhard dont les pneus ont été remplacés par des cercles de fer. En six heures elle franchit les 128 kilomètres qui séparent les deux villes, bien entendu quand la fâcheuse panne ne s’en mêle pas, mésaventure fréquente et qui précisément retient à quelques lieues d’ici l’auto que nous devrions croiser.
Les environs de Sousse sont agréables. Nous traversons des champs bien cultivés et des olivettes ; de nombreux indigènes, isolés ou par groupes, suivent la route, s’écartant précipitamment au « teuf-teuf » de notre auto. Les mulets, les ânes s’esbrouffent, et les chameaux s’enfuient dans les champs voisins quand leurs conducteurs à notre approche n’ont pas pris la précaution de les y conduire eux-mêmes, mais quand nous avons dépassé Bourdjine, village aux rues étroites et tortueuses, où, dans l’encombrement des animaux, des voitures et des hommes, notre machine avance lentement, le pays change d’aspect.
Nous retrouvons le steppe tel que nous
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l’avons vu de Sousse à Kairouan ; c’est le même sol aride, pierreux ou sablonneux, parsemé de touffes d’alfa, de diss aux longues feuilles aiguës et piquantes, de buissons de jujubiers épineux sans feuilles à cette saison et dans une dépression à droite nous apercevons la sebka Sidi-Hani dont, auprès de Kairouan, nous avons touché l’autre extrémité.
Tout cela est fastidieux et nous abrégeons les lenteurs de la route par la conversation avec nos compagnons d’auto.
Deux, l’un pharmacien à Sfax, l’autre habitant El-Djem, ne demandent pas mieux que de causer.
Nous parlons colonisation, elle a pris un grand développement depuis quelques années ; aux environs de Sfax, des centaines de milliers d’oliviers ont été plantés. Le terrain ne convient ni à la vigne ni au cotonnier, l’olivier au contraire y prospère. L’Administration a puissamment encouragé ce mouvement en vendant dix francs l’hectare seulement d’immenses domaines appartenant à l’Etat, nommés terres sialines, parce qu’elles proviennent de confiscations sur une famille Siala. Ces ventes sont consenties à la seule charge de planter dans un certain délai, condition peu onéreuse étant donnée la nature du contrat particulier employé dans la région entre propriétaire et fermier. Aussi ces concessions ne sont-elles accordées
qu’à persona grata et qui le distributeur peutil avoir de plus gratus que lui-même ?
Ce contrat se nomme m’gharcia; le propriétaire fournit le terrain et quelque argent pour achat de plants et dépenses de culture ; l’indigène fermier creuse les trous nécessaires à la plantation des arbres, pioche, bine, taille, cultive le champ entre les oliviers, et quand, après dix années, l’olivier devient productif, le propriétaire et le fermier se partagent par moitié terrain et arbres.
Bien entendu, il faut que le fermier ait cultivé suffisamment, sinon il est purement et simplement congédié. Il a certes le droit de s’adresser aux tribunaux, mais il en use rarement ; Inexpérience a, paraît-il, prouvé que jamais un propriétaire européen Savait à tort expulsé son fermier, ce qui est tout à l’éloge des propriétaires.
Cette équité n’empêche pas le colon de gagner beaucoup d’argent, et la valeur des terres de s’accroître considérablement. Un exemple frappant est celui d’un haut fonctionnaire ; nos voisins citent des chiffres auxquels nous n’attachons pas une créance bien grande, mais y eutil exagération, l’exemple est assez suggestif pour donner envie de le suivre, surtout quand on est haut fonctionnaire.
J’oubliais d’ajouter, mais cela va sans dire, qu’avant de procéder au partage, le fermier
devait rembourser au propriétaire les sommes avancées ; lorsqu’il ne le peut, et le cas est habituel, il s'acquitte en abandonnant tout ou partie de ce qui lui est échu.
S'il rembourse, il ne paie que le capital, les intérêts ayant été compensés avec le quart des récoltes qui revient au propriétaire. Avantageuse compensation, puisque les avances du propriétaire ne s’élèvent guère qu’à 20 ou 25 francs par hectare, mais en Tunisie le capital est productif.
Le taux ordinaire, je dirais presque le taux légal, est 12 0/0 ; c’est le minimum, 18 0 0, 30 0/0,35 0 0 sont des taux fréquents. A Tozeur, nous verrons une brave dame qui prête à 5 0 0, mais à 5 0/0 par mois, soit à 60 0 0 et ne croyez pas que l’aléa du prêt justifie ces taux fantastiques : le prêteur, juif ou européen, car nombre de colons ne dédaignent pas ces opérations profitables, ne prête qu’à coup sûr et prend en garantie soit des bijoux, soit des immeubles ; dans ce dernier cas, il doit connaître à fond l,a propriété arabe et se méfier des biens habous , c’est-à-dire religieux, qui sont inaliénables.
Le livre foncier avec sa force probante, (les jurisconsultes me comprendront), existe bien en Tunisie, mais comme il n’est pas obligatoire, dans le sud les colons seuls font immatriculer leurs immeubles. Les indigènes ont un système si compliqué de transmission et surtout de suc-
cession que dans le Djérid il arrive souvent que non seulement un jardin appartient à plusieurs divisement ou indivisément, mais que telle branche d'un palmier n’a pas le même propriétaire que la branche voisine.
Le Koran n’admet pas l’intérêt; comme la Bible, il traite d’usure tout produit du capital. La Tunisie étant soumise au droit musulman le créancier ne pourrait donc réclamer d’intérêts, s’il ne parait au danger de la manière la plus simple. Il ne prête que pour une année et retient d’avance l’intérêt. Gomment, dans ces conditions, l’indigène peut-il, accablé en outre de ces impôts dont je parlerai plus tard, rembourser son prêteur ? Il y parvient quelquefois quand l’année est bonne, car il vit avec presque rien. Le plus souvent, après quelques prêts annuels et successifs, il abandonne bijoux ou biens au créancier et ce résultat deviendra de plus en plus fréquent quand les immenses plantations du Sahel sfaxien auront amené l’avilissement du prix de l’huile.
Une singulière habitude favorise ces placements « avantageux » . L’Arabe n’aime pas toucher à ce qu’il a gagné ; quand, après une récolte abondante, il a pu amasser quelquë pécule, il le cache, l’enfouit, et s’il survient une mauvaise année, au lieu de prendre sur le bénéfice des années précédentes, il emprunte. Le trésor servira à des acquisitions de terrain ou
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à d'autres emplois, mais tant qu’il trouvera à emprunter, son propriétaire n’y touchera pas.
Pendant que nous nous instruisons, l'auto roule toujours et juste devant nous, un point apparu à l’horizon grandit rapidement, d'abord humble tumulus, puis rocher au sommet plat, aux parois verticales, étrange, surnaturel, creusé de baies, ajouré de cavernes; plus près la forme se dessine mieux, le rocher est de main d’homme, les cavernes sont des arcades, c'est l’amphithéâtre d’El-Djem.
Il n’est pas de ruine romaine plus grandiose que ce splendide monument dont la route rectiligne semble être l’avenue.
Ses dimensions sont colossales, exactement celles de l'amphithéâtre de Vérone: 150 mètres de longueur, 123 de largeur. Le Colisée et Capoue sont seuls plus vastes, 187 mètres sur 155 et 169 sur 139. Les arènes de Nîmes sont sensiblement inférieures : le grand axe mesure 133 mètres, le petit 101. Je donne ces chiffres parce que seule la comparaison permet de se rendre compte de la taille de ces géants. Les trois rangs des arcades superposées d'El-Djem dépassent 35 mètres, les deux étages de Nîmes n’atteignent pas 22.
Ce qui met El-Djem hors de pair, ce n’est du reste ni son étendue, ni son état, Nîmes est bien
autrement conservée, c’est sa situation incomparable.
Les autres arènes sont dans des villes, entourées de maisons, ou au centre d’une place, la vie moderne les environne, c’est un morceau d’antique dans une robe nouvelle ; ici quelle différence ! Dans cette lande sans bornes, où rien n’arrête le regard, El-Djem se dresse formidablement au-dessus des cabanes et des maisons d’un village indigène.
De loin, on le contemple tout entier ; de près on en suit les détails. Ce magnifique édifice était encore intact il y a deux cents ans. Depuis longtemps Thysdrus avait disparu ; les Y andales avaient passé, puis les Byzantins et lors de l’invasion arabe, Kahéna, l’héroïne berbère, y avait résisté pendant quatre ans, et malgré invasions, sièges, incendies, il avait gardé son triple rang d’arcades, ses galeries et ses gradins, quand, vers 1700, des tribus rebelles s’y fortifièrent. Le bey employa le canon contre cette citadelle et il y fit ouvrir une large brèche pour qu’à l’avenir elle ne pût servir de refuge à des révoltés.
Dès lors, l’amphithéâtre transformé en carrière servit de mine de salpêtre, ses gradins disparurent, le côté de l’ouest fut en grande partie détruit et d’immenses décombres recouvrirent l’arêne.
Aujourd’hui la dévastation est arrêtée. Du
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côté oriental, les trois étages subsistent avec leurs colonnes corinthiennes ; les voûtes du rez-de-chaussée ont également résisté et si ces galeries que rien ne défend sont remplies d’immondices, de fumier et servent de latrines aux habitants du village, leur délabrement, qu’heureusement aucune réparation « intelligente » n’a encore atténué, est cent fois plus grandiose etplus impressionnant que les pierres blanches du Colisée ou les bancs réservés dans les arènes de Nîmes à M. le Maire et à MM. les conseillers municipaux.
Du haut d’un minaret voisin, pygmée près du colosse, le monument apparaît plus majestueux encore.
Comment, de l’antique Thysdrus, seul nous est-il parvenu ? On ne le saura jamais. Thysdrus fut une ville importante. Gordien y fut proclamé empereur par les légions et en J 881 nos soldats déterrèrent ici un chapiteau corinthien de deux mètres quinze centimètres de diamètre ! Dans les environs on a découvert les vestiges de citernes, de temples, de thermes et un cirque de 550 mètres de longueur.
L’existence d’une ville dont les édifices étaient si considérables et dont l’amphithéâtre pouvait contenir vingt mille spectateurs serait inexplicable si les récits des premiers historiens arabes ne nous montraient couverte d’arbres et de blé cette plaine aujourd’hui si aride.
L’eau était tellement abondante à Thysdrus, qu’on distribuait aux maisons particulières le trop plein des fontaines publiques : « Aqua « adducta coloniœ, dit une inscription, sufji- « ciens et per plateas lacubus impertita, domU « bus etiam conditione concessa . »
« Quand on veut aller de Kairouan soit à « Tebessa, soit à Gafsa, soit à Gabès, dit M. G. « Boissier, il faut se résigner à traverser de « grandes étendues de sables rougeâtres, où « rien ne pousse et qui sont presque inhabitées ; « ce pays est pourtant l’ancienne Byzacène « dont on vantait la richesse, et nous avons la « preuve manifeste que les éloges qu'on en fai- « sait étaient mérités. Au milieu de ces solitudes « se dressent les ruines de villes dont on peut « mesurer l'importance avec assez d’exactitude « par leurs monuments encore debout et leur « assiette encore visible.
« C'est d'abord Thysdrus dont l'amphithéâtre, « le cirque et le grand temple étaient colossaux « et qui a dû avoir plus de 100.000 habitants. « Suffetula en avait sans doute 20.000 à 25.000, « Cilium 12.000 à 15.000 et Thélepte, une des « grandes villes de la Tunisie ancienne, 50.000 « à 60.000. Outre ces centres, de gros bourgs « comptaient chacun plusieurs milliers d’habi- « tantset outre ces villes et ces bourgs, un grand « nombre de villages et de fermes isolées, « dont on rencontre les restes pour ainsi dire
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« à chaque pas, couvraient la campagne. »
Aux agronomes à rechercher si cette prospérité a disparu à jamais.
El-Djem dépassée, le désert reprend ses droits, la route traverse la pointe d’une sebka et à la nuit tombante nous atteignons Sainte- Juliette, la plus septentrionale des plantations du Sahel sfaxien. Nous sommes à trente kilomètres de la ville : les olivettes, d’abord parsemées, se resserrent et forment de longues allées d’arbres symétriquement plantés à vingt-quatre mètres les uns des autres ; puis voilà des haies de cactus et enfin des murailles de terre que nous ne distinguons plus qu’à la lueur des lanternes de notre voiture. Au loin une étoile intermittente scintille dans la nuit, c’est le phare de Tina dont la portée lumineuse est de trente milles.
Enfin nous arrivons à Sfax : pas une panne ! Le « manitou » de L... continue à nous protéger.
Le lendemain il nous abandonnait ; cette dernière journée de février fut la plus maussade du voyage : un ciel triste, une pluie continuelle, un vent froid. Les Kairouanais pouvaient se réjouir, les prières de leurs imams avaient fléchi Allah, il pleuvait.
Aussi que dirai-je de la ville ? Avez-vous jamais vu une Parisienne à toilette légère, sur-
prise l’été par un orage? La robe claire se colle aux jambes, le chapeau de paille s’affaisse, les fleurs se décolorent et la pauvrette prend les vagues airs d’un soldat de l’armée du salut. Ainsi des villes orientales sous la pluie. Oh l ces nuages épais et bas, quelle anomalie au pays de la lumière ! La pluie de Hollande à Sfax, quel contre-sens !
Ces maisons bleues et blanches ruisselantes d’eau, ces toiles qui tout à l’heure simulaient des draperies effrangées, maintenant misérables loques dégoûtantes de pluie, ces quartiers de bœuf saignants, ces têtes de moutons accrochées aux pointes de fer des étals qui laissent suinter des rigoles rougeâtres, ces hommes à vêtements blancs tachés de boue qui, chaussés de babouches jaunes, pataugent dans les ordures délayées, quelle tristesse, quelle laideur !
Sous les auvents les indigènes se pressent, immobiles, attendant l’éclaircie, le rayon de soleil qui ne vient pas, ou, le burnous relevé, mouchetant de taches noires leurs bas roses, descendent les rues à grandes enjambées au milieu des détritus emportés par les ruisseaux, sous l’éclaboussement des gouttières qui déversent l’eau des terrasses. Les ânes cheminent tête baissée, les chiens s’abritent aux angles des portes ; seuls les chameaux, à la file indienne, balançant leurs longs cous, s’avan-
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cent impassibles vers le fondouk où le fumier détrempé exhale d’indescriptibles odeurs.
Gomment alors s’intéresser à une porte mauresque, à uîie arcade jetée sur une rue, à un élégant moucharabyeli : il pleut !
Sfax est la seule ville qui en 1881 opposa à nos troupes une résistance sérieuse ; l’amiral Garnaut dut la bombarder, il fallut en faire sauter les portes et dans la lutte des rues nous perdîmes une cinquantaine d’hommes.
C’est que si Ivairouan est une des villes sacrées de l’Islam Sfax a l’honneur de posséder un grand nombre de descendants du Prophète. Là seulement nous avons vu le turban vert qui leur est réservé. Cette origine estelle bien authentique, j’en doute, et probablement beaucoup de porteurs de turbans verts seraient embarrassés de fournir leur généalogie.
Au surplus elle n’est pas impossible, car si, des femmes de Mahomet deux seulement lui donnèrent des enfants, elles lui en donnèrent neuf dont huit pour la seule Khadidja.
Quoi qu’il en soit, ces fils du Prophète comptaient sans doute sur la protection de leur aïeul pour les défendre contre les Roumis ; cette protection leur manqua et ne paraît pas du reste les accompagner tous, car nous avons vu le turban vert s’enrouler autour du front de simples portefaix, vêtus d’une modeste gadroun .
C'est une sorte de tunique avec capuchon en laine rousse, agrémentée de passementeries blanches, commune parmi le peuple. Elle ne descend guère plus bas que les genoux. La marche vive des Sfaxiens contraste singulièrement avec la lenteur solennelle des Kairouanais. Chose extraordinaire, ils semblent avoir quelque chose à faire et dans les rues se hâtent presque autant qu'un Européen. Ils gesticulent, parlent haut et vite ; sont-ce véritablement des Arabes malgré leurs turbans verts ?
Comme Kairouan, comme Sousse, Sfax (je parle de la ville indigène) est ceinte de murailles qui forment un rectangle de six cents mètres sur quatre cents.
Ces murailles crénelées, flanquées de tours carrées, de retraits, d’avancées sont hautes d'une quinzaine de mètres et on s'explique la confiance que les Sfaxiens avaient en leur solidité.
Elles donnent à la ville un aspect imposant.
Comme les autres cités tunisiennes Sfax renferme des souks animés et des rues pittoresques. La plupart des maisons ont plusieurs étages, et, quelques-unes, desportes mauresques aux arceaux enjolivés de faïences jaunes et bleues.
Guidés par le pharmacien dont nous avons fait la connaissance en auto, nous parcourons les rues, nous buvons le kahoua, nous regardons et flânons en dépit de la pluie. L..., bien
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entendu, achète des bijoux; nous visitons une maison arabe, la Driba (bureaux du Caïd), fort jolie avec ses colonnades, ses faïences et les arabesques de ses stucs ; nous longeons les murs bas de la mosquée dont les colonnes antiques disparaissent sous le plâtre et la chaux et nous entrons enfin dans l’Ouzara, le tribunal indigène.
Nous tombons bien : la cause est amusante, et M. Z... nous met au courant. Quand un mari a répudié sa femme et qu’il a devant le cadi prononcé la formule consacrée : « Je te répudie « au troisième degré; tu n’es plus pour moi « qu’un être mort ou de la chair de porc », si plus tard il la regrette, le Koran (sourate 11-230) dit ceci : « Le mari ne pourra reprendre sa femme « que lorsqu’elle aura épousé un autre mari, et « lorsque celui-ci l’aura répudiée à son tour. » Condition ennuyeuse, on en conviendra. Aussi que fait le mari? Il cherche un ami complaisant qui épouse sa femme, la respecte, la répudie le lendemain, et le tour est joué. A défaut d’un ami disposé à remplir ce rôle un peu ridicule, il va trouver un huila c’est-à-dire un homme qui, pour argent, sera un excellent mari « blanc », un continent professionnel.
Bou-Krardi s’est fié à un ami, et l’ami a pris son rôle au sérieux, très au sérieux : l’ami le nie, mais Bou-Krardi l’affirme. Une rixe a suivi l’explication, et Bon Krardi a eu le dessous.
Voilà les deux hommes devant le tribunal; tous les deux parlent à la fois et le chaouch a peine à les calmer. Bou-Krardi, dont l’œil droit est abominablement « poché », fait de grands gestes et parle haut; l’ami met la main sur son cœur et proteste encore plus haut. Arrive un témoin : à peine a-t-il commencé à parler que les deux adversaires l’interrompent et lui montrent le poing. Tout le monde rit, le cadi lui-même. Qu’a-t-il dit?
M. Z... malheureusement, n'a pas entendu.
Enfin le cadi rend sa sentence. Tous deux paieront l’amende. L’ami sort, silencieux et raide; Bou-Krardi est furieux, il murmure des menaces. Pauvre Bou-Krardi! Le fait est que le pauvre diable n’a pas eu de chance ; ce soir il se vengera sans doute sur sa femme.
Voici maintenant un débiteur récalcitrant.
Chez nous que de retards pour obtenir justice! Des mois et parfois des années se passent avant que les juges tranchent votre différend ; il faut huissiers, avoués, avocats, paperasses et dossiers. Parlez-moi de la justice arabe : « Tu « me dois tant. — Non. — Si, viens au tribu- « nal. » Et le cadi décide séance tenante et le récalcitrant est emmené en prison jusqu’à ce qu’il paie ce qu’il doit.
Est-ce que cette justice ne vaut pas la nôtre ? Le calife Omar en a depuis plus de mille ans fixé les règles dans une lettre célèbre et les
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conseils qu’il donne aux juges : « Ne cède pas « à des mouvements d’impatience et d’ennui, « ne traite pas les plaideurs avec dédain » pourraient être lus avec profit par beaucoup de nos magistrats.
On prétend que le juge arabe rend toujours sa sentence au profit de qui « l’honore » davantage. Notre cicérone soutient qu’on exagère beaucoup ; il a vu maintes fois de pauvres gens avoir raison contre de gros bonnets, ou, pour être plus exact, de gros turbans.
Il y a souvent des passe-droit, c’est incontestable. N’y en a-t-il pas chez nous et n’y en aura-t-il pas tant qu’on ne se décidera pas à adopter la justice idéale, celle de Bridoye qui sentenciait les procès au sort des dés ?
J’ai parlé de prison pour une dette déniée; il faut bien moins encore pour l’encourir. Passé minuit, tout Arabe rencontré dehors est coffré et s’il est surpris à cette heure indue sortant d’un café, il en « coupera » de ses trois mois de prison ; un homme ivre ne s’en tirera pas à moins de six mois et celui que nous avons vu tout à l’heure escorté par la foule est sûr de son affaire.
Heureux si en attendant qu’il comparaisse devant le cadi ses parents viennent lui apporter à manger à travers les barreaux de la géôle, sans quoi, dut-il demeurer là plusieurs jours, il jeûnera, à moins que ses compagnons de pri-
son ne partagent avec lui ce qu’ils recevront. La justice beylicale nourrit les condamnés, mais elle ne s’occupe pas des prévenus.
A combien de mois de prison le goût de D... pour les marteaux de porte aura-t-il fait condamner un pauvre diable ? Les marteaux des portes de Sfax, sans être artistiques, sont originaux avec leur forme de fer à cheval, (le fer à cheval porte bonheur). D... voulut en rapporter un ou deux, et chargea le pharmacien de lui en procurer; cela coûterait quelques sous.
En repassant à Sfax, nous apprîmes que l’indigène auquel M. Z... s’était adressé avait trouvé beaucoup plus simple de se les procurer gratis et il avait été empoigné au moment où il en descellait un.
Dans un café nous fîmes connaissance avec la bouka, eau-de-vie de figues anisée, liqueur favorite des Israélites.
Nous goûtâmes aussi au lagmi ou vin de palme. C’est la sève du palmier. On la recueille en tranchant le sommet de l’arbre. Cette décapitation est quelquefois mortelle, mais le plus souvent la tête repousse et de l’opération il ne reste au tronc qu’un étranglement à l’endroit où elle a eu lieu. Des palmiers subissent deux fois et même trois fois cette section capitale.
Un palmier fournit environ neuf litres de lagmi par jour et la récolte dure deux mois et
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demi, soit environ sept cents litres qui se vendent en moyenne quinze centimes le litre.
Le lagmi se boit sous trois états différents : doux, demi-doux, fermenté. Dans les deux premiers états c’est une boisson fadasse et sucrée; quant au lagmi fermenté, il pourrait facilement être confondu avec le vin blanc et il a sur celui-ci l’avantage de n’être pas interdit par le Koran.
Malgré le mauvais temps, j’ai conservé une excellente impression de Sfax. La ville est pourtant bien pauvre en monuments. Peut on donner ce nom aux quelques mosquées et aux insignifiants minarets du haut desquels les muézzins glapissent leurs appels à Allah avec les sons rauques d’une porte cochère aux gonds mal graissés ? Mais les remparts donnent une illusion féodale étrange.
Du fondouk situé auprès de Bab-Dahraoui, cette illusion s’accentue encore et je ne sais pourquoi je dis illusion puisque c’est la réalité que l’on a devant les yeux. Rien ici n’a changé depuis mille ans, pas même l’homme, et c’est ainsi que Damas, Jérusalem, Damiette durent apparaître aux croisés de Godefroy de Bouillon et de Tancrède.
Je n’ai parlé que du Sfax indigène ; il serait injuste de ne pas dire un mot de la nouvelle ville qui est venue s’adosser aux murailles. Trois mille Européens l’habitent, mais ses rues
tracées entre les palmiers, ses avenues projetées, ses voies futures, indiquées par des jalons, sont celles d’une cité de 30.000 âmes.
Le fondateur « a vu grand » ; l'hôpital, les postes, le théâtre surtout, copie amusante et libre du style mauresque, sont dignes d'une grande ville et les rues s’allongent entre des maisons modernes hautes de trois et quatre étages.
C’est que Sfax paraît promise à une prospérité exceptionnelle ; à la vente de l’huile fournie par les oliviers innombrables (trois millions dit-on) qui s’alignent dans sa banlieue, elle ajoute le transport des phosphates de Gafsa et la pêche des poulpes et des éponges sur les bas-fonds voisins. La pêche des éponges occupe deux mille individus, la moitié Siciliens et Maltais, et provoque un mouvement de un million 500.000 francs sur le marché de Sfax ; celle des poulpes y amène annuellement 30.000 kilogrammes de pieuvres desséchées qui sont expédiées en Autriche et surtout en Grèce.
Aussi le port de Sfax est-il moins désert que celui de Sousse. Ce port, creusé en 1897, était indispensable ; auparavant les plus humbles barques ne pouvaient s’approcher de la ville, tant la plage de sable est peu inclinée.
La marée, chose bizarre en Méditerranée, agit ici d’une manière sensible, et les deux mètres du flux et du reflux couvrent et décou-
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vrent de vastes espaces qui sont utilisés pour des pêcheries fixes en clayonnages ; on en compte environ douze cents, y compris celles des Kerkennah, îles sablonneuses situées à une vingtaine de kilomètres.
Depuis Tunis nous avions toujours, en nous dirigeant vers le sud, marché parallèlement à la mer ; nous allions maintenant nous enfoncer dans les terres vers l'Occident.
Il y a trente ans, la traversée des 205 kilomètres qui séparent Sfax de Gafsa était une expédition «pénible et dangereuse » ; je me sers des expressions des docteurs Rebatel et Tirant qui la firent en 1874, et qui, disent-ils, n’ont pu la réussir que parce qu’ils étaient accompagnés d’un sieur Mattéi, connu et estimé dans le pays. Lorsqu’ils rentrèrent à Sfax, ils furent « atten- « dus et complimentés par toute la colonie « française ». La contrée était alors sans cesse parcourue par des tribus pillardes et les razzias étaient incessantes.
Tout a bien changé. De riches mines de phosphates ayant été découvertes dans les montagnes de Metlaoui au delà de Gafsa, elles ont été concédées à une compagnie à diverses conditions parmi lesquelles figurait l’obligation de construire un chemin de fer.
La compagnie s’exécuta rapidement puisque
la ligne fut terminée en dix-huit mois et aujourd'hui des wagons confortables vous transportent en neuf heures de Sfax à Gafsa.
Quand le soleil en se levant nous permit de distinguer autour de nous, car nous avions quitté Sfax à cinq heures du matin, nous venions de dépasser les dernières olivettes, nous étions à Maharès et abandonnant le rivage cotoyé jusque-là nous entrions dans un steppe aride, sans eau, ou avec de l'eau si chargée de magnésie et de chlorures qu'elle ne peut même servir à l'alimentation des locomotives.
Le seul produit tiré de ces régions désolées est l’alfa dont des tas énormes sont amoncelés auprès de rares stations.
De chaque côté de la voie, à une vingtaine de kilomètres, courent deux chaînes de montagnes jaunes aux contours rudes, au sud les Djebel Meloussi et Majorah et au nord le massif du Bou-Helma dont les sommets sont encore blanchis de la neige tombée hier. Pendant des lieues et des lieues, le train s’élève lentement dans cette lande monotone jusqu’à l’altitude de quatre cents mètres et atteint enfin la petite oasis de Leila dont les palmiers semblent l'avant-garde de ceux de Gafsa qui soulignent l’horizon.
Gafsa remonte à une haute antiquité. Salluste attribue sa fondation à l'Hercule Libyen. « Erat « inter ingéniés solitadines oppidum magnum
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« atque valens, nomine Capsa , cujus conditor « Hercules Libys memorabatur (1). »
Les solitudes sont restées ou plutôt sont revenues ; quant à la grande et puissante ville Marius Fa livrée aux flammes. Reconstruite sous Tibère, elle fut de nouveau ruinée par les Arabes. Aujourd’hui c’est une bourgade de cinq mille habitants, à Fextrémité de Foasis la plus septentrionale de la Tunisie.
C’est la première oasis ^ue voient mes compagnons; et qui ne serait frappé à la révélation de cette nature luxuriante, à Faspect de cette végétation si différente de celle à laquelle nous sommes habitués ?
Autant la ville orientale diffère de nos cités, autant, et plus encore, la palmeraie diffère de nos forêts.
Au lieu de ces palmiers malingres, pâles, chétifs, qui à force de soins vivotent tant bien que mal sur notre côte d’azur, voici des arbres robustes, aux palmes d’un vert vif, au tronc solide, droit et rond comme la colonne d’un temple.
Sans le palmier, que deviendrait FArabe? Comme dans l’« animal roi » de Monselet tout est bon en lui, si tout ne se mange pas. Son tronc soutient les maisons, ses branches et ses
(1) Au milieu de vastes solitudes s’élevait une ville grande et puissante nommée Capsa, dont le fondateur était, dit-on, l’Hercule Libyen.
feuilles les couvrent, ses fibres se tissent pour les nattes, ses fruits nourrissent l’Arabe, sa sève lui donne le lagmi.
Et qu’il est beau quand, à vingt mètres de hauteur, il balance ses palmes au-dessus de la foule des autres arbres, ou quand, seul à côté de quelque koubba abandonnée, il profile hardiment dans le ciel bleu sa silhouette vigoureuse et son panache ondoyant !
Qu’il est harmonieux quand, au crépuscule, le vent choque ses feuilles rudes et de cette harpe éolienne tire des sons prolongés ! Qu’il est imposant, quand, sous le souffle de la bourrasque, toute la palmeraie se courbe et se redresse avec des mugissements de mer orageuse et de vagues déferlant sur les roches !
Ici il règne en maître sur un peuple d’énormes abricotiers, de figuiers, d’orangers, de pêchers, d’amandiers, de pruniers, de grenadiers. Tout cela est d’un vert adorablement tendre, les feuilles commencent à se développer, les bourgeons naissent, les blanches fleurs des pommiers se mêlent aux pétales roses d^s pêchers. Dans un mois les rosiers, les jasmins en fleurs s’enrouleront autour des troncs des dattiers, mais alors le feuillage sera trop touffu, trop dense et l’œil sera arrêté à quelques pas, tandis qu’aujourd’hui il pénètre au loin sous les berceaux et se repose sur le vert vif des graminées dont le tapis couvre le sol.
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C’est ravissant.
Et que de jolies scènes ! Ces troupeaux de bœufs, ces chameaux qui, en longues files, viennent se désaltérer à l’oued large où, dans leurs cruches aux formes romaines, puisent les femmes voilées, tandis qu’à côté d’elles des Arabes remplissent les outres, ou lavent le linge en le frappant du pied à coups redoublés î Ces ânes qui rentrent chargés des branches qu’a brisées la tempête d’hier, ces hommes qui marchent une pioche à la main, une fleur coquettement fixée derrière l’oreille gauche, et qui nous saluent gravement, ces enfants qui gambadent autour de nous, tandis que les fillettes s’enfuient et que les femmes se hâtent de ramener leur haïck devant leurs figures, tout cela sous les voûtes éternellement vertes et frémissantes qui se rejoignent au-dessus des allées étroites forme des tableaux sans cesse différents, sans cesse renouvelés et toujours enchanteurs.
Et que de coins délicieux dans cette oasis : le grand abreuvoir auprès de la route de la gare, la source au pied des murs de la Kasba, le petit marabout d’El-Halaî Qui croirait qu’il y a cinquante ans cet oued si calme, si peu profond que les femmes le traversent sans mouiller leurs genoux, s’éleva de trois mètres tout à coup et envahit furieusement la palmeraie? Les Français ont rendu impossible un nouveau désastre, mais les parties dévastées, recouvertes par le
sable, ont été abandonnées et elles forment encore de vastes taches lépreuses où la dent des chèvres éternise la stérilité.
Surtout, n’omettez pas de gravir la colline de Sidi-bou-Yahia; c’est l’affaire d’une demi-heure et de là vous embrasserez d’un coup d’œil l’oasis entière, verte sur le désert jaune. Entre les palmiers vous apercevrez les maisons blanches de Gafsa, la tour carrée de son minaret et la vieille forteresse byzantine de la Kasba ; comme fond de tableau, vous aurez le pic rugueux du Djebel Orbata dont le sommet, haut de 1170 mètres, est piqué d’un point qui est un poste optique; au midi, votre vue se perdra dans l’immensité du steppe et vous redescendrez ravi de ce spectacle qui ne vous rappellera rien de déjà vu.
Quoique la ville n’ait pas les souks des cités du littoral et que trop d’enseignes européennes : « Café de la Régence », — « Petit Louvre » — « Restaurant international », peintes sur de misérables baraques ou de modestes maisonnettes déparent la grande place, elle mérite une visite, quand ce ne serait que pour les piscines romaines.
Bien que les parois en soient très dégradées, les bassins sont assez bien conservés pour être encore utilisés. Ils forment deux carrés de dix mètres de côté, et communiquent par un couloir voûté sur lequel passe une rue. Une des
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piscines est réservée aux hommes, l’autre aux femmes ; celies-ci s’y rendent le soir et alors l’entrée est rigoureusement interdite.
L’eau a une chaleur naturelle de trente-deux degrés, aussi des enfants guettent-ils l’arrivée des touristes. Gib sordi, jette des sous; aussitôt ils plongent dans l’eau limpide et après quelques instants ils remontent agitant triomphalement la pièce jetée. Voulez-vous un poisson ? L’enfant ira en saisir un au fond de l’eau. J’ai vu tel de ces petits plongeurs rester trente secondes sous l’eau.
Gomme les piscines, les colonnes de la mosquée sont d’origine romaine ; quelques arcades restées debout au milieu d’une cour, çà et là de grosses pierres de taille et des piliers à demi engagés dans les murs des maisons sont tout ce qui reste de Gapsa ; les portiques de marbre que l’historien El-Bekri signalait encore au xve siècle ont entièrement disparu.
On nous avait beaucoup vanté les tapis et les burnous de Gafsa ; les burnous sont ordinaires et les tapis sont de beaucoup inférieurs à ceux de Tunis et même à ceux de Kairouan; le prix, il est vrai, en est peu élevé, une trentaine de francs pour un tapis carré de 2 m. 50 de côté.
Une autre sorte de tapis est particulière à Gafsa, c’est le « tapis en poils de chameau, « très épais, très lourd, inusable, au poil long
« et très dur. Le dessin est rudimentaire, quel- « ques lignes noirâtres sur le fond d'un gris « jaune. Le poil n'est pas teint et les parties « foncées sont choisies pour former le dessin. « Ces tapis très simples sont extrêmement artis- « tiques. » N'étant nullement de l'avis de M; G. Claretie, nous ne fîmes aucune empiète à Gafsa.
La Kasba est un édifice important; forteresse byzantine, elle tombait en ruines lors de l'occupation française. Le génie militaire la restaura, ou plutôt la rebâtit et il jugea à propos de planter au milieu de la tour principale un magnifique cadran, innovation très utile peut-être, abominable à coup sûr. Le nègre du boulevard Saint-Denis avec son cadran dans le ventre est une merveille de goût comparé à la tour de la Kasba de Gafsa.
Bien nettoyée, bien propre, retapée à neuf, la forteresse, en dépit de son horloge malencontreuse, a gardé fière tournure avec ses tours et ses murailles crénelées que domine un haut minaret, seul reste d'une mosquée arabe.
Cette citadelle, que le canon seul pourrait réduire, est à peine occupée par quelques soldats. Les soldats ne manquent pourtant pas à Gafsa, mais ils sont relégués dans des baraquements non loin de la Kasba : c’est une compagnie de discipline.
Nous aurions, grâce à nos recommandations, pu facilement pénétrer dans le camp ; le spec-
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tacle toujours attristant de malheureux ne nous tenta pas.
Le lendemain, nous prenions le train pour Metlaoui, point terminus de la ligne.
S’il est un lieu désolé, c’est bien ce coin de désert sans eau, sans arbres, sans buissons, séparé de Gafsa par quarante kilomètres de steppe.
A une centaine de mètres de la gare, deux baraques de « vins liqueurs » émergent seules du sol. Partout c’est la plaine nue, jaune, immense, sauf au nord où court une barrière à peu près verticale de montagnes ternes d’un ton sale et ocreux.
C’est dans cette paroi que sont creusées les mines de phosphate de la Compagnie de Gafsa, et pour mes deux compagnons, l’un cultivateur, l’autre agronome, ces mines offraient un intérêt particulier ; aussi avions-nous pris soin de nous munir de lettres d’un administrateur et de M. de Robert, l’aimable agent général à Tunis, nous accréditant auprès de M. Bursault, l’ingénieur résidant à Metlaoui, dont M. G. Claretie, dans un livre paru l’an dernier, vante l’amabilité.
L’usine est bâtie dans un repli de terrain à quinze cents mètres environ de la gare ; les mines, « la grande Recette, la table à Lousif »
sont à quatre ou cinq kilomètres plus loin.
Raconter comment, après avoir parcouru l’usine. Faire de séchage, les fours, à la recherche de M. Bursault, et comment, l’ayant enfin rejoint, il nous fit un accueil à nous faire envier les chiens égarés dans un jeu de quilles serait sans intérêt. Sa réputation, si bien établie qu’elle fût, ne nous laissait pourtant pas supposer qu’il aurait si peu d’égard aux recommandations de ses supérieurs.
Bref, nous ne pûmes visiter les mines : « Si « vous croyez que je vais faire chauffer un « train pour vous ! Est-ce que je suis à vos « ordres ? Vous ne me connaissez pas ! »
Cette déconvenue qui n’en était pas une pour moi et dont mes compagnons prirent aisément leur parti, ne m’empêche pas de reconnaître que l’usine semble parfaitement conduite : propreté des bâtiments, vastes agencements, activité méthodique, discipline, tout révèle une vigoureuse direction.
Pour commander à trois mille ouvriers, et quels ouvriers ! de toutes nations et de toute sorte, il ne faut pas, j’en conviens, un mirliflor à gants jaunes ; il est regrettable seulement que le directeur déploie son énergie contre ses visiteurs.
Après une telle réception nous ne crûmes pas devoir accepter à l’usine l’hospitalité à laquelle nos lettres de recommandation nous donnaient
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droit et nous regagnâmes la gare de Metlaoui. Mieux valait risquer de passer la nuit en plein air.
Heureusement, dans un des « vins liqueurs » nous trouvâmes des lits qui, quelque modestes qu'ils fussent, nous débarrassèrent de toute inquiétude.
Nous rencontrons là un voyageur de commerce qui raconte sa mésaventure. Venu pour placer des marchandises à l'épicier il s'est hasardé jusqu'à l’usine et a été découvert par M. Bursault. Le malheureux, lui, n'avait pas de recommandations ; aussi « ce que j’ai été « reconduit dans les grands prix, disait-il ; il « voulait me faire sauter un talus de quatre « mètres pour me flanquer plus vite dehors. »
Décidément, il faut être fils d'académicien et « honoré d'une mission de M. le ministre des « Beaux-Arts » pour trouver grâce devant le personnage.
Dans la salle à boire, une vingtaine d’individus sont attablés : trois ou quatre Maltais plus bruns que des Arabes chantent une canzone italienne en choquant leurs verres ; à côté deux gendarmes parlent d’un crime commis auprès de Gafsa et dont ils cherchent l'auteur : « Tous bandits, tous menteurs, impossible d'en « rien tirer. » « Quand ils se tueraient tous « entre eux, le grand mal! » ajoute l'autre. «J'ai « bien envie, répond le premier, d’en fourrer
« dedans une douzaine ; plus on en coffrera, « plus il y aura de chances de pincer le vrai. » Raisonnement juste et incontestable, ô Pandore !
Dans un coin, un groupe de nègres et d’Arabes boivent de l’absinthe. Ce sont des travailleurs des mines : l’un a le torse nu, les autres sont, non vêtus, mais couverts de guenilles ; ils ne disent rien, ils boivent, ils fument. Et je me rappelle le mot d’un de ces colons féroces qui rêvent la destruction de la race indigène : « Ce serait l’affaire de quelques milliers de litres d’absinthe. »
La fumée du tabac et du kif, l’odeur des alcools frelatés rendent l’atmosphère irrespirable : nous sortons. Quel magnifique coucher de soleil î Ceux d’Égypte sont-ils plus beaux ?
Comme aux bords du Nil une nappe d’or lumineuse s’étale sur la moitié du ciel, puis se nuance de rose, de lilas, et peu à peu, pâlissante, disparaît à l’Occident ; les étoiles naissent par milliers et superbe, la lune, toute ronde, remplace les feux de pourpre qui viennent de s’éteindre par sa lumière d’argent, si claire dans cet air sec et pur qu’elle semble tomber d’un soleil pâle.
Des chiens hurlent je ne sais où, là-bas, tout là-bas, aux portes des tanières que des ouvriers nègres se sont creusées dans la montagne et sur le steppe plat nous voyons approcher des silhouettes d’ânes et d’hommes : ce
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sont nos montures et nos guides pour demain.
Ils arrivent de Tozeur, d’où le très aimable M. Dumas a bien voulu nous les envoyer. Celuilà m'est pas ingénieur des mines ; c’est le contrôleur civil de Tozeur, une sorte de préfet du Djérid et sa réputation est aussi bien établie que celle de M. Bursault, mais en sens absolument opposé. Si notre domination est acceptée de cœur par les indigènes, c'est à des hommes comme M. Dumas que la France en sera redevable.