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CHAPITRE III

LE DJÉRID

Tozeur — Neftah — El-Oudiane.

Le 3 mars c’était sous un ciel sans nuages qu'à sept heures nous montions sur nos mulets ; outre les trois qui nous portaient, un quatrième était réservé aux bagages et aux provisions et chacun des deux guides l'enfourchait tour à tour, tandis que l’autre cheminait à pied.

Les selles étaient remplacées par de larges berdâ , sortes de bats rembourrés de fibres de palmiers sur lesquels nous étendîmes nos couvertures ; une courroie dont les extrémités étaient garnies d'étriers et une mauvaise corde attachée à un mors libre complétaient le harnachement.

De Metlaoui à Tozeur il n'y a qu'une piste, c'est-à-dire un passage suivi par les caravanes et jalonné de poteaux télégraphiques ; cependant cette piste a été récemment améliorée et est à peu près praticable aux voitures légères.

LE DJKRID

Nous avions même beaucoup hésité si nous n’en louerions pas une: cinquante-cinq kilomètres, sans ombre, sous le soleil, m’effrayaient quelque peu et l’hôtelier cle Gafsa nous présageait toutes sortes de calamités si nous ne prenions pas son araba. D... nous décida à opter pour les mulets et combien en route, nous nous applaudîmes de ne pas être cahotés sur les creux et les bosses de la piste et de respirer largement en plein air !

La contrée est horriblement triste. Il n’en fut pas toujours ainsi car dès nos premiers pas nous traversons les vestiges d’une ville romaine dont le nom même est ignoré et qui s’étendent informes sur un vaste espace.

Comment, de quoi pouvaient vivre les habitants ? Faut-il admettre que l’oued Seldja n’était pas alors ce ravin absolument desséché, un « ued » comme dit le calembour connu, et que le pays n’avait pas cette stérilité désolante ? Plusieurs faits tendraient à le faire croire, et pourtant cette plaine aride, tantôt argileuse, tantôt sablonneuse et nue, hérissée seulement de touffes sèches de retem, parsemée de squelettes d’animaux où pendent parfois encore des lambeaux de chair putréfiée, a-t-elle jamais pu être cultivée et ces montagnes qui courent de l’est à l’ouest à l’horizon ont-elles jamais pu encadrer autre chose que le désert !

Après quatre heures de marche monotone qu'animent à peine quelques mots échangés et les harré-barra! incessants de nos guides, nous atteignons les bords de l'oued Baiech qui descend de l'oasis de Gafsa; celle-ci l'a absorbé en grande partie et l’oued n'est plus qu’un ruisseau encaissé entre des talus sablonneux où croissent quelques buissons de tamaris et de nopals.

Nous voudrions nous installer là pour déjeuner, mais le vent est devenu trop violent ; il nous faut chercher un abri dans le bordj Gouifla, la seule « hôtellerie » qui soit sur notre route.

C'est une enceinte de briques crues haute d'environ trois mètres ; elle renferme deux pièces, chambres ou écuries à volonté, où sur le sol jonché de fumier peuvent s’asseoir et dormir hommes et animaux.

Nos mulets s'emparent de l’une, nous de l'autre; nous ouvrons les boîtes de conserves, nous débouchons les bouteilles et nous déjeunons dans 1’ « hôtel des cent mille puces » ; c’est l'enseigne qu’un touriste a écrite sur le mur.

Nous ne vîmes et ne sentîmes aucune des cent mille hôtesses annoncées, non plus que les vipères cornues, ces serpents à piqûre mortelle qui, à en croire M. Baraban, pullulaient dans le bordj lorsqu'il s'y arrêta en avril 1885.

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Nous déjeunâmes donc gaiement, tandis que dans la cour nos guides mangeaient quelques dattes ; nous y ajoutâmes les reliefs de notre festin, auquel, non sans hésitation, ils se décidèrent à goûter lorsque nous leur assurâmes que le thon n'avait rien de commun avec leporc.

Quand nous sortîmes de notre « salle à manger » le ciel si pur le matin s'était plombé d'une teinte sale et grise qui ne présageait rien de bon ; le vent subitement tourné au sud augmentait de violence, mais il fallut laisser reposer les mulets, puis ce fut une caravane qui défila près de nous, ensuite D... qui ne rêvait qu'outardes et gazelles voulut étrenner le fusil loué à Tunis, il se mit en chasse et parvint à tuer une pie-grièche grise et deux alouettes ; enfin L.., descendu pour photographier, laissa échapper son mulet que les guides ne parvinrent à reprendre qu’après une longue poursuite. Tout cela nous retarda et le ciel prenait une teinte livide de plus en plus inquiétante; le djebel Droumès tout proche maintenant, était devenu invisible.

Tout à coup une bourrasque nous fouette le sable dans la figure, la pluie cingle et malgré coups et « harré-barra » énergiqûes, nos mulets refusent d'avancer, nos guides ne rient plus. Heureusement le tourbillon dure peu ; un quart d’heure plus tard la pluie cesse, et le ciel, sans perdre complètement son aspect grisâtre

n’a plus cette couleur de plomb caractéristique de la tempête.

Nous en sommes quittes pour la peur ; si la bourrasque avait duré comment aurions-nous gagné un refuge ?

La plaine se prolonge toujours devant nous, mais sur notre gauche nous dépassons le djebel Droumès, ces montagnes que nous apercevions depuis Metlaoui et qui côtoient le chott Djérid ; nous approchons donc de notre but et en effet voici des palmiers ; c’est El-Hamma.

Blottie dans un repli de terrain au fond duquel jaillit une source considérable, Foasis d’El- Hanima était autrefois beaucoup plus vaste ; l’envahissement des sables l’a réduite et aurait fini par Fanéantir si les Français n’étaient survenus à temps pour la sauver.

Des talus de terre plantés de tamaris, surmontés de palissades en branches de palmiers, ont arrêté le sable dont l’amoncellement a formé des digues naturelles ; des plantations ont maintenu les pentes croulantes et l’ensablement a été vaincu beaucoup plus sûrement que par les prières seules à Allah que les Arabes avaient su jusque-là lui opposer.

Ce n’est pas sans peine qu’ils se sont décidés à agir. A M. Baraban, chargé de diriger les travaux, ils montraient le ciel en disant : « Le sable vient de là-haut par la « volonté d’Allah, rien ne peut Farrêter. »

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Allah, aujourd’hui, a changé d’idée et, je suppose, les indigènes aussi.

Cette oasis est charmante ; de nombreuses tourterelles à demi privées volent sous les palmes et s’approchent de nous ; D... toujours réduit à sa pie-grièche et à ses deux alouettes saisit cette occasion d’augmenter ses prouesses et une malheureuse tourterelle complète sa chasse.

Nous faisons halte quelques instants pour prendre un « kaoua » en compagnie du « gardien des plantations », et après un coup d’œil jeté sur la rivière où s’abreuvent nos mulets, coin ravissant, nous disons adieu à l’oasis.

Il faut nous hâter, le jour baisse et nous avons encore neuf kilomètres à franchir, neuf kilomètres de sable sans un brin d’herbe, sans même la toutfe de diss ou de lentisques qui jaunit dans les steppes que nous venons de traverser.

Enfin, voici une koubba en briques devant laquelle sont assis cinq ou six Arabes et, presque aussitôt, tout près, l’oasis, cachée jusque-là par un pli de terrain, apparaît.

Tozeur est la plus importante des quatre oasis du Djérid : d’après les chiffres officiels, ses palmiers sont au nombre de 417.500, dont la moitié environ sont productifs ; Neftah en

compte 380.700, El-Oudiane 213.000 et El-Hamma 73,500

L’oasis de Tozeur a 1500 hectares de superficie, non compris 539 hectares employés à la défense contre Tensablement. Cinq villages y sont dispersés ; le plus important de beaucoup est Le Souk, connu généralement sous le nom de Tozeur.

C’est une véritable ville de 9.000 habitants ; elle était jadis bien plus considérable et s'il faut ajouter foi aux récits des historiens arabes et aux traditions locales, elle aurait au xive siècle compté 100.000 habitants.

J’ai peine à le croire ; à moins que le sable n’ait englouti d’immenses étendues alors fertiles, l’oasis n’a jamais pu nourrir une telle population.

Quoi qu’il en soit, le Djérid sous les Romains était beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui.

De longues guerres avec les voisins, les razzias fréquentes des nomades du désert, les conquêtes éphémères des beys de Tunis suivies de révoltes et de répressions sanglantes ont peu à peu amené une décadence qui était complète en

A ce moment, Tozeur s’était depuis trois ans libérée du joug tunisien, mais dévastée par les Touaregs qui chaque année envahissaient l’oasis pour y piller récoltes et fruits, elle était à peu près abandonnée et la culture était délais-

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sée par les habitants découragés. Elle accueillit nos troupes sans aucune résistance et depuis lors la «paix française» avec la sécurité absolue lui a rendu une partie de son ancienne prospérité.

Le Djéridien a tôt compris les avantages qu’il pouvait retirer de notre civilisation.

Pourtant, à ses débuts, le télégraphe eut à subir certaines attaques et les fils furent souvent coupés et volés; mais dès que la communication était interrompue des spahis partaient de Gafsa et de Tozeur et ne tardaient pas à rencontrer les coupables. Naturellement ceux-ci niaient et prenaient à témoin Allah et tous les saints de son paradis. Alors l’officier amenait les délinquants au pied d’un poteau : « Ecoute, « leur disait-il, et je vais te traduire ce que me « dit le génie : il dit que c’est un Arabe avec une « cicatrice au front et un nègre avec un doigt « de moins à la main gauche. N’as-tu pas, toi « une cicatrice et toi un doigt de moins? Nie- « rez-vous encore? » et épouvantés, entendant la voix mystérieuse qui parlait dans le poteau, les voleurs avouaient.

Aujourd’hui, l’indigène emploie fréquemment le télégraphe, et même le téléphone qui relie les quatre oasis. Le buraliste nous assure que du 1er avril au 31 décembre dernier le mouvement des fonds s’est élevé à la poste de Tozeur à 1.400.000 francs; rien que la valeur des

mandats émis quotidiennement est en moyenne de 1.500 francs. L’Arabe, en effet, est-ce un atavisme provenant des jours où les pistes étaient peu sûres? n’aime pas à avoir d’argent sur lui en voyage et s’adresse à lui-même un mandat au lieu où il veut aller, preuve concluante de sa confiance dans la poste française.

Tozeur ne ressemble à aucune des villes que nous connaissons : les maisons en briques tellement séchées par le soleil qu’elles semblent cuites au four, sont appareillées « en dessins « réguliers dus à la disposition de ces briques « qui se détachent les unes des autres par une « légère saillie. Les combinaisons des dessins « sont simples et rappellent les ornementations « géométriques des nattes d’alfa qu’on tresse « dans toute la Tunisie. Le parti général de la « décoration consiste à figurer comme un im- « mense tapis étendu sur les murs. » (Gagnai et Saladin). Ce but est atteint par les positions horizontales, verticales, obliques ou de champ données aux briques; il est singulier que seuls les Djéridiens aient employé ce mode artistique de constructions.

Les maisons de Tozeur sont immenses et souvent hautes de deux étages ; quelques-unes décorées de faïences intéressantes et d’inscriptions coraniques semblent les ruines d’anciens palais. Ruines est le mot exact; ce n’est partout que murs croûlants ou tombés, décombres, amas

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d'ordures et saleté : on croirait être au lendemain d'un terrible bombardement. L'Arabe ne répare pas : tant qu’il a un coin de toit pour s’abriter, un pan de muraille le long duquel il peut se coucher, il attend. Il ne bouche même pas le trou qui, chaque jour élargi, finit par emporter le toit ; quand tout s’est effondré, il se décide à reconstruire, soit sur les décombres, soit à côté.

Les rues en général sont resserrées entre des murs de sept à huit mètres de hauteur dont aucune ouverture n’égaie la tristesse grisâtre, et les gouttières en branches de palmiers, qui en cas de pluie déversent l’eau des terrasses, s'allongent au-dessus de vos têtes comme des poutrelles d'échafaudage oubliées dans les murailles.

Les mosquées sont tristes et sévères malgré les tuiles vernissées de leurs coupoles, et leurs minarets massifs et carrés n’ont pas un seul ornement. L’un d’eux est penché, mais le problème souvent posé pour le campanile de Pise ne saurait l'être ici. Evidemment cette inclinaison n’est pas voulue ; un beau jour, la tour se couchera sur les terrasses voisines, et les fidèles Tozeuriens se consoleront avec un Allah ackbar ! ou un mektoub.

La vie de Tozeur est concentrée sur la place ; les Français y ont édifié une fontaine où boivent les animaux et où les femmes viennent

puiser l’eau dans des amphores aux formes antiques ; une petite pyramide a été élevée en l’honneur de M. Canova, contrôleur civil mort il y a peu d’années à Neftah, victime de son dévouement pendant une épidémie de choléra.

C’est là que se réunissent les indigènes pour leurs transactions et assis par terre derrière les tas de blé, de fèves, ils attendent patiemment les amateurs. Beaucoup ont les yeux rouges et malades et les aveugles sont nombreux : on dit en Égypte que sur quatre fellahs, un est aveugle, l’autre borgne et que le troisième a les yeux chassieux. La proportion n’est pas si déplorable dans le Djérid, cependant les ophtalmies y sont extrêmement fréquentes ; le sable est une des causes, mais combien plus encore le turban, cette coilïure qui laisse les yeux exposés au soleil, la malpropreté et surtout la résignation fataliste !

Sur la place est le « Cercle français », nom bien ambitieux pour la salle d’épicier marchand de vins où se réunit la vingtaine de Français qui habitent la ville ; là aussi se trouve le contrôle, ancien Dar-el-Bey, résidence du bey quand il venait à Tozeur ce qui, je pense, était assez rare,* les relations des habitants avec lui étant le plus souvent tendues. Un drapeau tricolore, au sommet d’un mât, rappelle aux indigènes que les temps sont changés. Cet ancien palais est vaste mais n’a rien de remarquable ;

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nous y sommes accueillis par M. Dumas avec cordialité, il nous invite à dîner et la table est dressée au coin du feu.

La soirée en effet est fraîche, bien que le soleil ait été chaud dans la journée et le feu est agréable, sinon de saison. A cette époque, d'ordinaire, la température est déjà élevée, maisl'hiver a été mauvais et froid dans toute la Tunisie ; à Gafsa, l’hôtelier nous disait qu'il n’avait pas depuis bien des années vu le sommet des montagnes couvert de neige en mars ; à Tozeur la quantité d’eau qui tombe l’hiver (l'été est absolument sec) et qui est habituellement d'une douzaine de centimètres, a été doublée, et hier encore une averse est tombée sur l’oasis.

Cette oasis est célèbre ; c’est à elle ou à ses voisines du Djérid qu’on applique la lettre où Pline fait la description d'une colonie africaine. Là, dit il, sous le palmier croît l'olivier, sous l'olivier le figuier, sous le figuier la vigne, et sous la vigne le blé ou les légumes. Le voyageur romain exagère quelque peu, mais aujourd’hui encore on pourrait en bien des endroits trouver trois ou quatre cultures superposées.

Rien du reste ne ressemble plus à une oasis qu’une autre oasis ; à peine quelques différences d’irrigation les distinguent-elles. A Gafsa les jardins sont divisés en carrés séparés par des digues étroites et basses et sont irrigués par des dérivations de l’oued et par l’eau des

piscines ; à Tozeur Feau est fournie par environ cent cinquante sources qui proviennent de la meme nappe souterraine. L’eau a une température de vingt à trente degrés et les irriga-^ tions sont réglées « au moyen de barrages « formés d’un tronc de palmier placé horizon- « talement et sur lequel sont pratiquées des « encoches d’une largeur proportionnelle au « nombre de parts d’eau auxquelles a droit tel « ou tel propriétaire. L’oukil préposé au service « ferme à volonté ces encoches au moyen de « petites levées de terre ; le temps est mesuré « au gadou, sorte de sablier à eau (Baraban). »

Le droit à Feau est acquis avec le sol. Cette distribution d’eau a lieu tous les quatre jours à Tozeur, tous les cinq jours à Neftah.

Les jardins de Tozeur sont ordinairement assez grands, ce qui est peu surprenant quand on sait que Foasis appartient à peine à trois cents propriétaires. Les terres sont cultivées par des khammès , métayers qui ont droit seulement au cinquième du produit.

Celui-ci varie beaucoup : un palmier deglat peut rapporter une trentaine de francs, mais les deglats, ou dattiers de première qualité, sont peu nombreux ; les dattiers ordinaires rapportent en moyenne quinze ou vingt francs. A ces produits il faut ajouter les oranges, toutes consommées sur place, les légumes et Forge qui sert de fourrage, mais il faut en déduire le

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kanoun, impôt établi sur les palmiers et qui est lourd puisqu'il monte annuellement pour les quatre oasis à 450.000 francs.

Aussi les khammès sont, dit-on, dans une misère profonde. Il est fort difficile de s’en apercevoir dans une simple excursion ; ces hommes que nous croisons jambes nues et vêtus d’une tunique courte ne sont pas plus loqueteux que nombre de leurs compatriotes qui dorment ou rêvent le long des maisons ou au seuil des cafés. Où commence la misère arabe ? Qu’est-ce que la misère pour ces gens qui couchent n’importe où, sur la terre, vivent de quelques dattes et ne s’en portent pas plus mal ?

Dans l’oasis sont dispersés plusieurs villages, amas de huttes formées de troncs de palmiers serrés les uns contre les autres et liés par de la terre. En passant près d’une de ces huttes, nous entendons des voix enfantines, c’est une école, une mécid : le maître est accroupi au milieu du cercle de ses élèves et ceux-ci, balançant la tête, ânonnent interminablement les versets du Koran. Nous verrons encore beaucoup de ces écoles et partout ce sera la même chose : Le Koran, toujours le Koran, rien que le Koran. C’est à faire ajouter foi à la parole prêtée à Omar, le prétendu destructeur de la bibliothèque d’Alexandrie.

Au milieu d’une clairière s’élève une tour

carrée en briques qui repose sur trois assises superposées en pierres de taille dont l'appareil révèle l'origine romaine. Trois rangs de pierres, voilà, avec quelques débris épars et deux ou trois fragments de colonnes, tout ce qui survit de l'antique Thusuros.

Auprès d’un des villages, un énorme jujubier (nebgâ) couvre un immense espace ; beaucoup de ses branches ponctuées de petites pommes jaunes traînent à terre ; nous mesurons cent quinze mètres de circonférence. Aucun arbre des oasis n'est à beaucoup près aussi colossal, aussi la légende s’est emparée de lui et l’indigène qui nous guide nous assure gravement que ses racines plongent jusqu’à Kebilli, de l’autre côté du chott, à 'quatre-vingts kilomètres.

Le soir, en rentrant à Tozeur, nous avons le pittoresque spectacle d’une noce arabe ou plus précisément des réjouissances qui l’accompagnent.

Les assistants forment un demi-cercle dans lequel tour à tour pénètrent des jeunes gens armés de fusils anciens, sortes de tromblons à larges gueules; ils arrivent en sautant, piétinant et tenant leur arme horizontalement, puis parvenus à l'autre bout devant les parents des époux, ils font un bond et lâchent leur coup de fusil n’importe où, n’importe comment. Plus l’explosion est forte, plus la joie des assistants

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est grande, aussi les acteurs chargent-ils autant que possible le canon de leurs tromblons, et peu rassurés, nous avons soin de nous tenir à Técart.

Des époux nous voyons le mari, grand garçon d’une vingtaine d’années, à la barbe naissante; quant à la femme, elle nous est restée aussi inconnue qu'elle l'est encore à son mari.

Un peu plus loin, autre divertissement : une douzaine de nègres promènent un bouc enguirlandé de feuillages en chantant et en frappant à coups redoublés sur des tambours de basque et des timbales, charivari qui semble ravir les bambins qui les suivent en troupe. Les musiciens paraissent s’amuser autant que les gamins ; en nous voyant, ils se mettent à sauter, à danser, sans cesser de crier et de frapper sur leurs instruments et il faut la promesse de quelques « sordi » pour les décider à rester à peu près tranquilles devant nos objectifs.

L’aubaine est précieuse pour ces pauvres , gens; le métier de baladin ne doit guère être fructueux ici, et il paraît que nous avons rencontré la troupe du théâtre de Tozeur.

Le lendemain de grand matin, nous partions pour Neftah. La piste sablonneuse longe à quelques centaines de mètres, les rives du chott Djérid. Le mot rives est-il exact? Quoi-

que les chotts sur nos cartes soient indiqués par la teinte azurée réservée aux lacs, on chercherait en vain, sauf quelquefois après les pluies d'hiver, de l’eau dans cette immense plaine absolument nue, couverte d’efflorescences salines, et qui à vingt ou trente centimètres de profondeur, cache sous sa croûte solide une vase sablonneuse dans laquelle chameaux et hommes disparaîtraient sans chance possible de salut. Une seule route ou plutôt une seule piste permet de traverser le chott Djérid qui, entre El-Oudiane et Debabcha, points de départ et d’arrivée, a cinquante kilomètres de largeur. Malheur à l’imprudent qui quitterait la piste, il serait englouti.

Ces chotts, plus ou moins salins, plus ou moins vaseux, se prolongent sous différents noms sur 350 kilomètres depuis le seuil de Gabès jusqu’en Algérie au sud de Biskra, séparés les uns des autres par des isthmes dont le principal est celui qui d’El-Hamma à Tozeur forme une barrière entre le chott El-Rahrsa et le chott Djérid.

Il y a une vingtaine d’années le commandant Roudaire, supposant que jadis ces chotts communiquaient à la Méditerranée et formaient une mer intérieure, hypothèse que rendaient vraisemblable la légende du lac Triton et le niveau des chotts algériens inférieur de vingtcinq à trente mètres à celui de la Méditerranée,

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avait conçu le projet de rétablir les communications disparues.

De la « mer saharienne » ainsi créée il espérait un changement radical dans le climat desséchant du sud tunisien. Tozeur, Neftali, seraient devenues des ports de mer, capitales de contrées revivifiées par des pluies bienfaisantes.

Ce projet, combattu vivement par nombre de colons qui craignaient la « création d’un « immense bourbier père de fièvres et destruc- « teur des palmeraies djéridiennes », fut soutenu par M.de Lesseps; une somme de 25.000 francs fut accordée par le ministre de la guerre au commandant Roudaire pour ses études, et des sondages furent commencés. Ils démontrèrent que le seuil d’El-Hamma établissait une différence de trente-cinq mètres de niveau entre le chott El-Rahrsa et le choit Djérid : si le premier est à vingt mètres au-dessous de la Méditerranée, le second est à quinze mètres audessus ; c’était l’abandon forcé du projet.

Si la mer saharienne n’a pas existé (du moins aux temps historiques), il est à peu près certain qu’à une époque relativement peu éloignée de nous les quatre oasis djéridiennes formaient une seule palmeraie qui peut-être se prolongeait jusqu’à Gabès, et non loin de Neftah, en plein désert aujourd’hui, nous rencontrons des pans de murailles, ruines informes de la cité romaine de Zafrana. Au moyen âge

il y avait un peu plus loin, sur les bords du chott, une ville nommée Agar-Senepte : elle a disparu complètement sous les dunes. »

Les empiétements du sable montrent assez comment le désert a peu à peu, devant l’inertie arabe, disjoint les oasis et comment il aurait fini par les absorber si l'activité européenne n’était venue lui opposer une sérieuse résistance.

Rien qu'à Neftah 425 hectares ont été aménagés en lignes de défense, et le sable, loin d’avancer, recule ; chaque année les plantations gagnent du terrain et si les forages artésiens tentés vainement jusqu’aujourd’hui donnaient enfin un résultat, peut-être dans un siècle ou deux l’ancienne palmeraie serait-elle rétablie.

L’oasis de Neftah présente un aspect particulier. Ce n’est pas, comme à Gafsa, un oued puissant qui la fertilise, ni comme à Tozeur des sources fournies par une nappe souterraine ; ici deux profonds ravins coupent l'oasis et se rejoignent au pied d'un promontoire sur lequel la ville est construite. Des pentes abruptes de ces ravins sourdent une quantité de ruisseaux qui se réunissent en un seul au fond d'un entonnoir profond de soixante-dix à quatre-vingts mètres appelé la Corbeille.

Il n'est donc pas surprenant que Neftah offre mille points de vue pittoresques. La Corbeille

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est bien nommée, immense corbeille de verdure dont les bords sont festonnés par les mosquées et les koubbas de la ville. Le coup d’œil est ravissant. M. Greg, à la fois restaurateur et fonctionnaire, (un des rares Français de Neftah où résident une dizaine d’Européens), chez lequel nous avons déjeuné, nous sert de guide et, à cheval, précède nos mulets.

Il nous fait faire le four de l’oasis le long des digues élevées contre les sables.

Cette promenade nous donne une idée de l’étendue de l’oasis et nous montre comment au moyen d’un barrage et d’un élévateur nouvellement installés est réglée la distribution des eaux ; elle nous amène au bord du chott : devant nous à perte de vue c’est une plaine blanche, toute plate, éblouissante sous le soleil, semblable à un interminable champ de neige. Vingt pas encore, nous serions engloutis et nous reculons instinctivement devant ce gouffre traître.

Il y a une cinquantaine d’années, là devant nous, des Touaregs poursuivis par les Tozeuriens se sont hasardés sur cette plaine menteuse et ils ont disparu jusqu’au dernier, chameaux et hommes ; pas un n’a échappé.

La fraîcheur de la matinée a fait place à une chaleur lourde ; nous descendons de nos mulets, et nous entrons dans la palmeraie.

Là, pas de chemins ombreux comme à Tozeur,

se croisant dans tous les sens, les rares sentiers aboutissent à des jardins ou à des ruisseaux et souvent il faut traverser ces petits oueds sur des ponts primitifs, parfois simples troncs de palmiers.

Mes compagnons s’en sont donné à cœur joie de me voir franchir l’un d’eux à quatre pattes ; j’aimais certes mieux leur fournir ce spectacle amusant que celui, peut-être encore plus récréatif pour eux mais beaucoup moins pour moi, d’une dégringolade dans le ruisseau.

D... quelques instants après, nous en donna un moins gai. Pour en enlever la boue il essuya un de ses souliers contre une de ces frêles haies en branches de palmiers qui séparent les jardins et il s’enfonça dans le pied une de ces épines qui, longues de dix à vingt centimètres, sont dures et aiguës comme un poinçon d’acier. Par bonheur, après quelques efforts douloureux pour le patient, l’épine put être retirée.

Comment, sur des arbres hérissés de telles aiguilles, les indigènes aux pieds nus peuvent-ils grimper ? C’est incompréhensible, car aux épines s’ajoute le dur tranchant des feuilles coupées qui leur servent d’échelons.

La récolte des dattes est finie, c’est l’époque de la fécondation du palmier qui, comme on sait, est uni-sexuel ; pour la faciliter, les indigènes introduisent le pollen dans le régime du palmier femelle et l’y retiennent avec une liga-

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ture; or pour cela il faut atteindre le sommet de l’arbre.

Dans un des sites les plus charmants de Foasis, le marabout de Sidi Bou-Ali arrondit sa koubba blanche sous un dais de magnifiques palmiers.

Bou-Ali fut un saint qui, en sa qualité de saint, avait vécu grassement sans rien faire ; lui mort, le droit à cette vie facile revenait à ses enfants. N’en avait-il pas ? Toujours est-il qu’aujour d’hui c’est un neveu de son cuisinier qui remplit son rôle, a hérité de sa sainteté et jouit de ses revenus.

Je plaisante les marabouts : j’ai tort, je devrais être plus reconnaissant, car c’est un marabout, un mokkadem, c’est-à-dire un chef religieux, qui le premier, nous donna l’hospitalité arabe.

Pendant que nous déjeunions chez M. Greg survint le khalifat (maire), Sidi Embarek-el- Khazem, fort bel homme qui nous convia à dîner. Cette invitation à des inconnus paraît bizarre, mais le devoir de l’Arabe est de pratiquer l’hospitalité; ici il n’a guère l’occasion de le faire car les oasis du Djérid sont, malgré leur beauté, peu fréquentées : l’an dernier une soixantaine de voyageurs sont venus à Tozeur, une douzaine seulement, la plupart officiers, ont poussé jusqu’à Neftah.

Nous allons accepter quand M. Greg, qui a

servi d'interprète, nous affirme que le mokkadem des Kadria, Sidi Mohammed-ben- Ibrahimel-Kébir nous invitera certainement et que le khalifat s'effacera devant lui. M. Dumas nous a recommandé d’aller voir ce mokkadem, et a eu l’obligeance de lui télégraphier notrtf visite. Nous sommes attendus. Contrairement à notre intention qui était de revenir le soir même à Tozeur, nous nous décidons alors à rester, curieux de connaître la cuisine et les lits arabes. Nous remercions donc le khalifat, et nous allons rendre visite au mokkadem.

C'est un homme d’une soixantaine d’années, à moustaches et barbiche blanches, le teint brun, l'air doux, le sourire agréable et bienveillant ; il est vêtu d’une robe de soie blanche sous un burnous immaculé.

Il nous reçoit de la manière la plus affable, et comme on nous l’avait annoncé, il nous invite à dîner et à passer la nuit dans sa zaouia. M. Greg heureusement est là car le mokkadem ne parle pas français, et nous ne savons pas dix mots d'arabe. « M. Dumas « était mon grand ami, il le sera maintenant « plus encore, puisqu’il vous a envoyés dans « ma zaouia. A quelle heure voulez-vous « dîner? — C’est à vous à nous le dire. — Du « tout ; vous êtes les maîtres ici. Voulez-vous « une chambre ou deux ? — - Comme il vous « sera le plus aisé. — Tout m’est aisé pour vous

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« remercier de m’avoir honoré de votre visite. »

Je ne sais ce que le marabout pense en son for intérieur ; évidemment lui, chef religieux musulman, il ne peut être flatté de nous recevoir nous, des mécréants, des infidèles qui buvons du vin et mangeons du porc ; quoi qu’il en soit ni ses paroles ni son attitude ne révèlent ses sentiments intimes.

C’est du reste un ami de la France ; un de ses frères a été tué dans nos rangs à l’assaut d’In-Salah ;un autre a — et l’affaire a fait grand bruit il y a trois ans, — retrouvé et arrêté les assassins vrais ou faux du marquis de Morès ; ses propres sentiments gallophiles sont connus dans le Djérid et lui ont même un peu nui auprès de ses coreligionnaires.

Ces sentiments ne s’expliquent guère, car la France n’a pas été douce pour lui ; dernièrement ses biens qui, comme ceux du clergé autrefois chez nous, étaient à cause de son rang religieux exempts d’impôts, y ont été soumis et on lui a réclamé l’arriéré depuis la conquête, une dizaine de mille francs. Bien plus, lors d’une tournée faite par M. Millet, alors résident à Tunis, celui-ci, poussé par le caïd, ennemi personnel de Mohammed-ben-Ibrahim aurait répondu à ses protestations de dévouement qu’il ferait mieux de payer son kanoun (impôt du palmier) que de se mêler de politique.

Ce mokkadem ainsi rabroué est pourtant un homme qui pourrait soulever des tribus entières, et M. Claretie prétend que, recommandé par lui, on pourrait traverser impunément le Sahara.

C’est le grand chef des Kadria qui sont répandus dans toute l'Afrique et forment un des trois plus puissants ordres religieux du sud. Les deux autres sont les Rahmania et les Tabaia.

Aussi pour acquitter ses impôts a-t-il entrepris une « tournée pastorale » chez ses fidèles : il a parcouru la centaine de « zaouias » tunisiennes et algériennes qui sont sous sa direct tion et il en a rapporté une somme considérable.

Tout n'a pas été employé à satisfaire le fisc, car le mokkadem vit sur un pied assez large ; il a trois voitures, coupé, Victoria et cabriolet, dont il ne doit guère pouvoir se servir au milieu de ces sables. Il voudrait même avoir une automobile depuis que, l’an dernier, une auto a pour la première fois, véritable tour de force, fait son apparition à Neftah.

Ce fut un événement inouï. A l’approche de la bête monstrueuse les habitants s'enfuirent, puis quand elle se fut arrêtée sur la place et qu'eurent pris fin les formidables rugissements de ses teuf-teuf, ils s'avancèrent et s’enhardirent jusqu’à la toucher, cherchant où pouvaient se cacher les chevaux mystérieux ; il est de fait

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que, n’ayant jamais peut-être entendu parler de chemins de fer, voir tout à coup rouler une auto est chose surnaturelle. Le plus intrépide des grognards de la vieille garde eût peut-être tremblé en en rencontrant tout à coup une sur son chemin.

Que ferait le marabout d’une automobile? Je me le demande. Une autre de ses ambitions, c’est d’avoir la croix ; celle-là, pourquoi ne pas la satisfaire? Ce serait si facile.

Tel était l’homme qui nous offrait l’hospitalité.

Le dîner, arrosé de vins que notre hôte avait pour nous commandés à M. Greg, car, fidèle musulman, il ne buvait que de l’eau, se composa de potage, de méchoui (mouton rôti), du couscoussou national et de quelques autres plats tous fortement pimentés ; nous en aurions eu un plus grand nombre si dans l’après-midi n’était survenu à l’improviste le cadi de Sfax avec trois ou quatre personnages.

Le repas avait donc été dédoublé ; le cadi et ses compagnons dînaient dans une salle et noms dans une autre, mais le maître de maison avait tenu à faire honneur aux étrangers et il présidait notre table. Les murs de la salle où nous mangions étaient blanchis à la chaux et complètement nus ; comme nous nous étonnions de cette austérité peu en rapport avec la situation du mokkadem, M. Greg nous en donna la rai-

son. L’année dernière, des armes étaient suspendues aux murs et un hôte ayant admiré un yatagan : « Il est à vous », avait dit le marabout avec l’exagération orientale. Le quidam avait feint de prendre l’offre au sérieux, il avait remercié et avait gardé le yatagan. Pour éviter une nouvelle mésaventure Sidi Mohammed avait fait porter les autres objets dans les appartements fermés, loin d’hôtes aussi indiscrets.

Ceux-ci sont parfois peu reconnaissants et M. Greg nous cite un médecin parisien qui, après cinq jours passés chez le mokkadem, ne lui avait même pas envoyé les photographies promises.

Anomalie singulière chez un prêtre musulman, Sidi Mohammed désire en effet avoir son portrait ; nous avons eu le plaisir à notre retour de lui montrer que tous les Français n’étaient r pas oublieux et de lui envoyer sa photographie le représentant debout dans sa cour et s’offrant complaisamment à l’objectif.

En aura-t-il fait un couvercle de cafetière? Peut-être, carD... lui ayant donné le soir quelques photographies françaises, nous les retrouvions le lendemain matin sur nos tasses, empêchant le kaoua de se refroidir. Pourtant, le mokkadem semble attacher du prix à la moindre marque de souvenir et après dîner, il nous montra avec joie les nombreuses cartes

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de visite que lui avaient laissées ses « amis de France ».

Cette exhibition terminée, nous gagnâmes notre chambre dont l’ameublement était des plus sommaires : trois lits de fer, quatre chaises et une cuvette.

Nous dormîmes très bien ; les matelas étaient bons, et la journée avait été assez fatigante.

Deux fois cependant nous fûmes réveillés, la première fois par un étudiant qui implorait Allah ; il était trois heures du matin, c’était un peu tôt.

C’est que le marabout habite une zaouia «’est-à-dire une école religieuse.

Ses disciples vivent dans la zaouia, et la nuit, enveloppés dans leurs burnous, couchent dans la cour.

Ils se lèvent de temps à autre pour célébrer les louanges du Très-Haut, et s’en privent d’autant moins lorsque des Roumis dorment auprès d’eux ; un secrétaire du Contrôle, furieux, leur a une nuit jeté le contenu d’un pot d’eau. Je ne sais si le moyen fut bon ; nous n’eûmes heureusement pas à y recourir, M. Greg ayant averti les élèves que Sidi Mohammed leur ordonnait de ne pas troubler notre sommeil par leurs litanies.

Une heure plus tard, ce fut le muezzin qui à son tour invoqua Allah, mais à celui-là il n’y

avait rien à dire, il accomplissait un rite obligatoire.

Le lendemain, un excellent kaoua bu, nous primes congé de notre aimable hôte après lui avoir fait promettre de ne pas manquer de nous rendre visite s'il venait un jour à Paris, ce qui est avec l’automobile et la croix un de ses désirs, des trois le plus facile et le moins coûteux à satisfaire.

Notre retour à Tozeur fut l'occasion d’une petite scène amusante : le prix des mulets avait été fixé à trois francs par jour, tarif ordinaire, et L... trésorier de la société, avait remis à notre guide la somme nécessaire.

Cependant le propriétaire d’un des mulets nous aborda pour nous réclamer encore un franc. Ahmed, notre guide, essayait de le renvoyer : « Ne lui donnez rien, il a assez. » Nous voulûmes savoir et de l'explication, facilitée par un ou deux indigènes parlant français, il résulta qu" Ahmed avait prélevé sur chaque mulet une « petite commission » d’un franc.

Indignation du vertueux L... qui. Ahmed niant, veut l’emmener au Contrôle, aveu du coupable et finalement restitution des trois francs qui manquent par le « voleur » comme disaient les Arabes enchantés de la mine déconfite du pauvre Ahmed. L... ne comprend rien au commerce. Plus tard, en Kabylie, même scène se renouvellera et L.. , de nouveau indigné, s'effor-

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cera de faire entrer des principes de saine morale dans le cerveau d’un guide, d’un guide arabe !

La journée du lundi 7 mars fut une des meilleures du voyage : nous la consacrâmes à l’oasis d’El-Oudiane.

Dès Tozeur elle souligne l’horizon et après une douzaine de kilomètres sur une bonne route on atteint les premiers palmiers.

El-Oudiane est formée d’une longue et étroite palmeraie resserrée entre le chott et le djebel Droumès. C’est de cette barrière rocheuse que s’échappent les quarante-cinq sources qui alimentent l’oasis et qui coulent d’abord dans des fissures tortueuses et profondes. Un peu plus loin, le terrain s’abaissant, les sources se trouvent au niveau du sol et se répandent dans l’oasis. Ici pas d’oued formé, comme à Neftah, de la réunion de plusieurs ruisseaux, chaque source coule indépendante et arrose une partie distincte ; aussi l’oasis d’El-Oudiane est-elle plutôt un chapelet d’oasis.

Il y en a cinq principales : Deguèche et Kriz sont les plus importantes.

Deguèche est la première en arrivant de Tozeur ; les rues escarpées du village, coupées de ruisseaux où les femmes aux fronts tatoués de croix bleues, les mains rougies de henné,

viennent puiser Feau dans les amphores, sa place coupée par un ruisseau ombragé, lui donnent un aspect tout particulier.

Notre visite a été signalée par M. Dumas, aussi le khalifat s’empresse de nous inviter à déjeuner ; mais nous avons emporté des provisions pour déjeuner en plein air ; « qu’il « soit fait comme nous le désirons, nous trou- « verons notre table mise dans les jardins de « Mohammed-ben-Tahar, les plus beaux du « pays. »

Ce khalifat parle français, il a vécu à Tunis ; au moment où nous entrons, un notaire lui lit un contrat arabe, et je ne sais qu’admirer davantage de la volubilité de l’officier ministériel ou de l’intelligence du khalifat qui peut comprendre un tel flux de paroles. L’acte cependant tient sur une seule feuille de papier et je reste stupéfait de ce que peut contenir une page d’écriture arabe. Molière exagérait à peine dans la fameuse scène du Bourgeois gentilhomme.

Le khalifat nous donne un guide; fier d’une telle mission celui-ci nous précède et à coups de baguette force les indigènes à se lever sur notre passage. Vite, nous mettons fin à la manœuvre; nous ne tenons pas à tant de déférence obligatoire. À Neftah nous avons refusé le spahi que M. Dumas avait chargé de nous accompagner, et si nous n’avons pas voulu de l’im •

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posant manteau bleu à côté de nous, nous voulons encore moins que l’outrecuidance d’un domestique éloigne de nous les indigènes ; nous ne sommes pas, grâce à Dieu ! des personnages officiels.

S’il fallait choisir entre les oasis djéridiennes, je donnerais la préférence à celle d’El- Oudiane: les jardins y sont entretenus avec un soin extraordinaire et quels jardins ! Sur les abricotiers, sur les pêchers, sur les figuiers, sur les ricins déjà touffus, partout des fleurs, des bourgeons, des feuilles. Partout sous les palmes les nuances les plus délicates, lejaune pâle, le blanc crémeux, le rose le plus adorable; partout des parfums. C’est l’épanouissement du printemps méridional, l’exubérante joie du renouveau : les bourgeons des vignes percent les tiges et voici que sur les rosiers pointent les boutons.

Dans le jardin de Mohammed-ben-Tahar la table promise est dressée sous de superbes orangers dont les fruits pendent sur nos têtes. « Je les ai réservés pour vous », nous dit Sidi Mohammed qui survient en ce moment, et il va lui-même cueillir les plus belles oranges dont il nous envoie une pleine corbeille. De son côté le khalifat nous a fourni vin, dattes et olives. A tout nous faisons honneur ; les oranges surtout sont délicieuses, d’une saveur exquise.

Quelle différence avec les fruits acides vendus sur nos boulevards parisiens !

Combien en avons-nous mangé ? Allah le sait et cependant il en reste encore un tas sur notre table. « Elles sont à vous, dit Mohammed- « ben-Tahar ; emportez-les, ce serait me faire « injure que de les laisser ici. » Nous ne voulûmes pas faire injure à cet affable et rare proprio.

C’est un homme d’une quarantaine d’années, à la figure très brune coupée par une moustache aussi noire que ses beaux yeux cerclés de longs cils. Lui aussi il a reçu sa photographie, son portrait en robe et burnous blancs mouchetés des taches lumineuses qu’y jetaient les rayons du soleil à travers le feuillage des oliviers et des orangers. « Le colonel Marchand, « nous disait-il, n’avait jamais vu de plus beau «jardin » et je suis tenté de croire que l’éloge n’était pas une banale politesse.

Pourquoi nous sommes-nous contentés d’aller jusqu’à Zaouiet-el-Arab sans pousser jusqu’à Kriz ? Parce que le temps avait marché pendant que nous flânions dans Deguèche et son oasis. Kriz pourtant, outre quelques ruines romaines de l’ancienne Thiges, nous aurait montré l’attache de la seule piste qui traverse le chott Djérid et peut-être cette piste méritaitelle mieux que de nous apparaître de loin, ligne grise à travers l’immense étendue blanche,

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comme nous l’aperçûmes du haut du minaret de Zaouiet-el-Arab ?

Ce minaret domine toute l’oasis. Le vert des palmiers en nombre d’endroits se mélange au gris de l’olivier. El-Oudiane compte en effet vingt-six mille oliviers tandis qu’ils sont rares à Tozeur et à Neftah. Çà et là, et ce ne sont pas les points les moins jolis, nous rencontrons des huileries sur le bord des ruisseaux ; nous entrons dans l’une d’elles.

Dans la demi-obscurité, nous apercevons deux ombres qui tournent autour du pressoir. Ce sont des femmes, ces bêtes de somme des pays musulmans. Elles marchent de front, d’un pas égal, pieds nus et poussent l’énorme barre de bois qui met en mouvement la meule pesante. Muettes, elles passent et repassent devant nous, haletantes, courbées, tandis que devant la porte leur seigneur et maître, mari ou frère, assis tranquillement, équarrit une branche de palmier. La galanterie n’est décidément pas maliométane.

Quel splendide coucher de soleil ce soir-là 1 Quelle illumination féerique quand Phoibos Apollon disparut dans son lit étincelant ! Quel merveilleux scintillement d’étoiles !

Au-dessus, très haut sur l’horizon, Sirius resplendissait, tandis que sur nos tètes Orion semblait un char de feu et qu’à l’horizon montaient ces étoiles nouvelles dont parle le poète.

Les silhouettes fines des palmiers se détachaient nettement sur le couchant doré, toutes noires.

De tous côtés, du fond des cours et du haut des terrasses, les chiens aboyaient à la lune, et des formes blanches allongées le long des murs révélaient des dormeurs enveloppés de burnous.

Puis soudain, un chant rauque mais puissamment modulé sembla tomber du ciel.

« Allah hua dbkar ! aschadu la ilia il Allah , « aschadu ana sidna Mohammed rasul Allah! » « — Dieu est grand. Rien n’est aussi grand que « Dieu. Mohammed est le prophète de Dieu. » Et dans l’ombre, les formes blanches se levaient et retombaient face contre terre, puis se redressaient et bras levés, paumes ouvertes, se tournaient vers l’Orient, vers la cité sainte « Allah il Allah! » « Dieu est Dieu ! »

C’était grand, c’était religieux, c’était beau.

Le lendemain nous quittions Tozeur ; nous y avions été fort bien, seuls au seul hôtel tenu par une brave femme qui, chose incroyable, depuis dix ans à Tozeur, connaît à peine quelques mots d’arabe. L’hôtel est modeste, une maison indigène en briques appareillées, et seulement deux pièces au rez-de-chaussée, mais dans ces pièces des lits excellents.

Quant aux repas, nous allions les chercher dans un restaurant où prenait pension le qua-

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tuor du maître d'école, du percepteur, et des deux employés français du Contrôle.

Rien n'est donc plus facile que de vivre à Tozeur et cependant rares y sont les touristes* Ceux-ci ne dépassent guère Kairouan et Sousse; quelques-uns, à cause d’El-Djem, poussent jusqu’à Sfax, les plus hardis atteignent Gabès, bien peu s’avancent jusqu’au Djérid.

Il a pourtant certes de quoi tenter et j’avais peu de regret de ne pas voir Gabès. Quelque belle que soit son oasis, elle ne peut égaler celles du Djérid; le contact européen en a forcément retiré la plus grande part de poésie, tandis que le Djérid a jusqu’ici, — sera-ce pour longtemps encore ? — échappé à toute infiltration.

Aussi était-ce avec regret que nous quittions ce pays enchanteur, si différent de tous ceux que nous connaissions, où la vie, à l’apparence du moins, est si douce, si facile, où les habitants sont si bienveillants, si inoffensifs qu’on peut la nuit sans aucun danger parcourir les rues ou aller rêver dans les allées de l’oasis et que jamais l'idée ne nous est venue de nous munir des revolvers restés au fond de nos valises.

De Tozeur à Tunis aucun incident ne marqua notre retour ; journée terriblement chaude pour gagner Metlaoui, halte d'une demi-heure dans le lit desséché de l’oued Seldja où nous fîmes

honneur aux oranges de Mohamuied-ben-Tahar ; nuit à Gafsa, matinée passée à flâner en ville et dans l’oasis, deuxième nuit à Sfax, automobile jusqu’à Sousse, chemin de fer jusqu’à Tunis, c’était en sens contraire le chemin parcouru en venant.

Certes, un autre itinéraire nous tentait : Kasserine, Tébessa, Thala, Sbeitla et enfin Dougga par le Kef, mais c’était une longue et fatigante excursion de 450 kilomètres à mulets, dans des contrées montagneuses et des plaines désertes. Elle aurait demandé trois semaines et nous y avions renoncé malgré battrait des ruines romaines éparses sur tout le chemin.

Nous étions donc revenus à Tunis et là D..., sous un prétexte quelconque, renonçait à ses projets d’aller fusiller les flamants dans leur sommeil sur le lac. Son enthousiasme cynégétique s’était refroidi, et il se disait peut-être que si tant d’outardes, de gazelles, de mouflons espérés et vus en rêve, se réduisaient à deux alouettes, à une pie-grièche et à un pigeon, ses seules victimes, les flamants de Tunis se changeraient sans doute en grenouilles ou lézards d’eau.

Le lendemain, après une journée employée à parcourir Tunis et à retourner au Belvédère, nous accompagnâmes jusqu’à bord de X Eugène- Péreire D... à qui « les affaires» ne permettaient

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pas une plus longue absence et en disant adieu à notre compagnon nous lui souhaitâmes le bon voyage que la mer calme et l’air sans souffle présageaient.

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