‹ Ser I. Méditations sur la religion chrétienneChapitre 36 sur 64 · SEPTIÈME · texte numérisé non relu

SEPTIÈME

inspirés du ciel, a donné naissance à une institution, non pas organisée, mais d'un prix inestimable, à l'ordre des prophètes, si l'on peut l'appeler un ordre. Sous la protection, sinon toujours, du moins en général efficace, de leur caractère sacré, les prophètes étaient , dans la nation juive, un pouvoir souvent supérieur à celui des rois et des prêtres; et ils maintenaient, dans ce petit coin du monde, cette diversité, cette lutte des influences qui est la seule garantie réelle du progrès continu. La religion n'était pas, chez les Hébreux, comme elle l'a été si souvent ailleurs, la simple consécration de tout le régime établi, et un obstacle à tout progrès ultérieur. Un Israélite distingué, M. Salvador, a dit que les prophètes étaient , dans l'Église et l'État juifs, l'équivalent de la liberté de la presse chez les modernes; c'est là une juste mais insuffisante image du rôle qu'a joué, dans l'histoire nationale et universelle, ce grand

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élément de la vie hébraïque : l'inspiration n'étant jamais complète, ni épuisée, tout homme d'un génie et d'un sens moral supérieurs pouvait nonseulement dénoncer et réprouver, sous l'autorité directe de Dieu, tout ce qui lui semblait mériter la réprobation, mais encore mettre en avant de meilleures et plus pures interprétations de la religion nationale... Il est difficile d'imaginer des conditions plus favorables au progrès ; aussi les Juifs, loin de rester stationnaires comme les autres Asiatiques, ont-ils élé, avec les Grecs, le peuple le plus progressif de l'antiquité ; et c'est chez eux, en même temps que chez les Grecs, que se trouvent le point de départ et le principal moteur de la civilisation moderne1. »

M. Mill dit vrai; seulement il n'en dit pas assez. C'est en effet des Juifs et des Grecs que dérive essentiellement la civilisation moderne.

1 . Considérations on représentative government, by John Stuart Mill, Londres, 1861, p. 41-43.

Les Grecs en ont été l'élément humain et intellectuel; les Juifs, l'élément divin et moral. Et dans ces origines, la part des Juifs est, sinon la plus brillante, du moins la plus haute et la plus chèrement achetée. Après la puissance et l'éclat de David et de Salomon, l'histoire des Juifs n'est plus qu'une longue série de maux et de revers, une orageuse et douloureuse décadence. L'État hébraïque se divise en deux royaumes presque constamment en guerre l'un contre l'autre. Le royaume d'Israël est en proie à des usurpations et à des révolutions continuelles qui en font le théâtre d'une tyrannie violente et changeante. Le royaume de Juda a des alternatives de bons et de mauvais princes qui le tiennent dans une position incessamment troublée et précaire. La religion tombe sous le joug de la politique; l'idolâtrie entre dans le royaume d'Israël, et brave audacieusement l'ancienne foi nationale. Le royaume de Juda de-

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meure plus fidèle à Jéhovah et à sa loi, aux traditions de Moïse et à la race de David; mais sa fidélité languissante ne suffit pas à L'arrêter dans sa décadence. Pour l'un et l'autre royaume, les désastres extérieurs s'ajoutent aux désordres intérieurs; de grands empires s'élèvent et se succèdent autour d'eux; Israël d'abord, puis Juda sont envahis par les étrangers; les Assyriens , les Égyptiens, les Syriens, les Babyloniens les subjuguent tour à tour. Les Hébreux sont non-seulement vaincus et assujettis, mais exilés, transportés, emmenés captifs loin de leur * patrie. Un nouveau conquérant, Cyrus, leur permet le retour dans Jérusalem; mais ils n'y retrouvent pas l'indépendance ; sujets des rois perses, ils passent bientôt de cette domination à celle des généraux grecs qui se partagent les conquêtes d'Alexandre; puis, de la domination des Grecs à celle des Romains. A peine , en traversant tant de servitudes diverses, les Juifs

rencontrent-ils .quelques moments, quelques apparences d'existence nationale et libre ; la Judée est subjuguée comme la Grèce, et avec plus d'humiliations et de douleurs.

N'y aura-t-il, dans la société hébraïque, aucun élément de résistance efficace à ces revers? Que deviendront, dans cette ruine de la nation juive, son Dieu et sa foi? Les miracles du Sinaï n'auront-ils pas plus de vertu que les mystères d'Éleusis, et Jehovah ira-t-il languir et s'éteindre, comme Jupiter, dans les routines sacerdotales ou le scepticisme philosophique?

Certainement non; au milieu de la décadence de son peuple, le Dieu d'Israël conserve des interprètes qui luttent, avec une foi indomptable, contre les égarements et les revers publics. Le premier des prophètes, Moïse, a parlé au nom et selon le commandement de Jehovah. Après lui, les successeurs ou les prétendants à cette mission divine n'ont point manqué dans Israël :

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« Je leur susciterai un prophète comme toi, d'entre leurs frères, dit l'Éternel à Moïse, et je mettrai mes paroles en sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui aurai commandé... Mais si quelque prophète a assez d'orgueil pour dire quelque chose en mon nom' que je ne lui aurai point commandé de dire, ou s'il parle au nom d'autres dieux, ce prophète -là mourra1. » De Moïse à Samuel, la série des prophètes continue, quelques-uns célèbres, comme Nathan sous les règnes de David et de Salomon; la plupart sans nom dans l'histoire et dispersés dans le cours des années. On les appelle des Voyants2 ou des Inspirés2',, dont la parole bouillonne comme une source sous le souffle de Dieu. Quand le régime des juges fait place à celui des rois, le grand acteur dans cette transition, Samuel, ouvre, pour

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