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Évang. selon saint Luc, chap. xviiî, vers

pour aucun homme, néanmoins, parce que cette veuve m'importune, je lui ferai justice, afin qu'elle ne vienne pas toujours me rompre la tête. » Penset-on que, par là, Jésus-Christ voulût comparer Dieu au juge inique, et donner l'importunité de la prière comme un titre à la grâce divine? Il citait simplement un fait qui probablement faisait de son temps quelque bruit, pour faire vivement sentir l'utilité de la persévérance. Jésus-Christ ne se sert jamais, pour atteindre son but, de moyens détournés ou impurs ; mais il puise, dans les faits communs de la vie humaine, des exemples et des raisons pour faire comprendre et accepter les préceptes divins. Toutes ces paraboles ont ce sens et ce dessein.

Après les préceptes relatifs aux rapports des hommes avec Dieu viennent les préceptes qui ont trait aux rapports des hommes entre eux. La foi et l'espérance s'adressent à Dieu ; la charité a les hommes pour objet.

On a beaucoup dit que la charité est le grand précepte de Jésus-Christ , la vertu chrétienne par excellence. Je ne sais si l'on a assez vu et dit d'où viennent à la charité chrétienne son caractère et sa grandeur.

Dans les diverses religions païennes, grossières ou savantes, ce sont les forces de la nature ou les hommes qui deviennent Dieu. Et même dans celles de ces religions où les dieux à leur tour se font hommes, c'est l'homme surtout qui paraît et vit dans cette incarnation du dieu. Dans le christianisme, au contraire, ce n'est pas un Dieu d'origine naturelle ou humaine qui se fait homme, mais le Dieu qui existe par lui-même, avant comme au-dessus de tous les êtres, le Dieu unique et éternel. Seule entre toutes les croyances religieuses, la foi hébraïque montre Dieu essentiellement et éternellement distinct de la nature, et de l'homme qu'il a créés et qu'il gouverne. Seule, la foi chrétienne montre le Dieu unique et éternel,

le Dieu d'Abraham et de Moïse se faisant homme, et la nature divine s'unissant à la nature humaine dans la personne de Jésus- Christ. Et dans cette union, c'est la nature divine qui éclate, parle et agit. Et cette incarnation est unique, comme le Dieu qui l'accomplit.

Et pourquoi Dieu se fait-il homme? Quel est le but de cette incarnation unique et mystérieuse? Dieu veut sauver les hommes du mal et du péril qui pèsent sur eux depuis la faute de leur premier auteur. Il veut racheter le genre humain du péché d'Adam, devenu celui de tous les enfants d'Adam, et les ramener dans les voies de la vie éternelle. C'est là le dessein hautement proclamé de l'incarnation divine dans Jésus-Christ, et le prix de toutes les douleurs par lesquelles Jésus -Christ doit passer pour l'accomplir.

11 n'est pas besoin de longues paroles. Qui ne voit combien ce fait sublime relève la dignité de l'homme et met en lumière sa valeur? Par cela

seul que Dieu s'est fait homme, la nature humaine est glorifiée, et tout homme a, pour ainsi dire, sa part dans l'honneur que Dieu a fait à l'humanité en s' unissant à elle et en acceptant, pour un moment, les conditions de sa vie. Mais il y a ici, pour les hommes, bien plus qu'un honneur, bien plus qu'une glorification; il y a la manifestation éclatante du prix qu'ils ont tous aux yeux de Dieu. Car ce n'est pas pour quelques-uns d'entre eux, ce n'est pas pour telle ou telle classe, telle ou telle nation, telle ou telle portion de l'humanité, c'est pour l'humanité tout entière que Dieu s'est incarné dans Jésus-Christ, et que Jésus- Christ a subi toutes les douleurs humaines. Toute âme humaine est l'objet de ce divin sacrifice et appelée à en recueillir le fruit.

Là est la source, et aussi le privilège de la charité chrétienne. C'est le dogme qui fait la puissance du précepte. Jésus- Christ crucifié, c'est la charité de Dieu envers les hommes. Comment les

hommes ne se devraient-ils pas entre eux ce que Dieu a fait pour eux, et à quel homme la charité ne serait-elle pas due? Otez la divinité et le sacrifice de Jésus-Christ ; le prix de l'âme humaine s'abaisse, s'il est permis de parler ainsi; ce n'est plus de son salut, ni de l'exemple de son sauveur qu'il s'agit; la charité n'est plus que la bonté humaine, beau et utile sentiment, mais limité dans sa force d'impulsion comme dans son efficacité, car il vient de l'homme seul , et il ne peut que soulager incomplètement des misères inégalement distribuées. Ce n'est pas assez pour inspirer les longs efforts et les grands sacrifices; ce n'est pas assez pour que le désir de la guérison morale, comme du soulagement matériel des hommes, devienne cette sympathie inépuisable et cette passion infatigable qui sont vraiment la charité, et que, dans le cours de l'histoire du inonde , la foi chrétienne seule a su inspirer.

Ainsi les préceptes essentiels de Jésus-Christ,

les vertus qu'il commande comme la base et la source de toutes les autres, tiennent intimement à sa doctrine, à cette doctrine « qui n'est pas de lui, dit-il lui-même, mais de Dieu qui l'a envoyé, » c'est-à-dire aux dogmes fondamentaux de la religion chrétienne. Personne ne conteste la perfection, la sublimité de la morale évangélique ; on se complaît même à la célébrer pour en conclure, plus ou moins explicitement, qu'elle suffit aux hommes et qu'elle est l'Évangile tout entier. C'est méconnaître absolument le lien qui unit, dans l'homme, la pensée au sentiment et la croyance à l'action. L'homme est plus grand et plus exigeant que ne le disent ces moralistes superficiels ; pour lui et dans le profond instinct de son âme, la loi de sa vie est dans un rapport nécessaire avec le secret de sa destinée, et le dogme chrétien donne seul à la morale chrétienne l'autorité souveraine dont elle a besoin pour gouverner et régénérer l'humanité.

O0 JÉSl S-CI1RIST ET SES MIRACLES.

J'ai dit que j'étais de ceux qui admettent le surnaturel , et par quels motifs. Je pourrais m'en tenir là et n'entrer clans aucune réflexion spéciale sur les miracles évangéliques. Quand on reconnaît en principe la possibilité des miracles, on n'a plus qu'à examiner la valeur des témoignages qui les attestent , et ce sera dans la seconde série de ces Méditations qu'en traitant de l'authenticité des livres saints, je m'occuperai de cet examen. Mais je ne veux éluder, sur le fond même de cette

question, aucune des difficultés qu'elle présente, car là est le point d'attaque des adversaires de la foi chrétienne. L'image de Jésus-Christ selon l'Évangile serait d'ailleurs étrangement infidèle si ses miracles n'y prenaient place à côté de ses préceptes.

Je rappelle que je crois en Dieu, en Dieu créateur et souverain maître de l'univers qu'il règle et gouverne par cette action libre et continue de sa providence et de sa puissance qu'on appelle les lois de la nature. A ceux qui regardent la nature comme subsistant de toute éternité, par elle-même, et gouvernée par des lois immuables et fatales, je n'ai rien à dire de Jésus- Christ et de ses miracles; la question qui s'agite entre eux et moi est plus grande encore que celle des miracles; c'est la question même du panthéisme ou du christianisme, du fatalisme ou de la liberté, divine .et humaine. J'en ai déjà dit ma pensée générale et ses motifs; j'y entrerai plus

avant dans la troisième série de ces Méditations, quand je parlerai des divers systèmes qui sont aujourd'hui aux prises avec la religion chrétienne. En ce moment, c'est aux déistes seuls et aux esprits incertains que je m'adresse.

Un fait est incontestable , la parfaite sincérité des apôtres et des premiers chrétiens dans leur foi aux miracles de Jésus -Christ. Sincérité d'autant plus frappante qu'elle s'allie à toutes les hésitations de l'esprit, à toutes les faiblesses de la conduite, et qu'elle n'en triomphe que lentement, tardivement, quand Jésus -Christ a quitté ses disciples et les a laissés chargés seuls de son œuvre. Pendant qu'il était avec eux, saint Pierre a failli, saint Thomas a douté ; après plusieurs miracles de Jésus, ses apôtres s'étonnent, l'interrogent, doutent encore de lui et de son pouvoir. A plusieurs reprises, Jésus les appelle « gens de peu de foi; » et, au moment où il est arrêté, ils l'abandonnent, ils s'enfuient. Nul entraînement passionné, nulle

bravade dans leur confiance et leur dévouement ; même avec eux , Jésus est en présence de toutes les incertitudes, de toutes les pusillanimités humaines; il ne les persuade, il ne les conquiert, il ne les conserve qu'à grand'peine et à force, pour ainsi dire, de puissance comme de vertu divine. Ils ne croient vraiment en lui qu'après l'accomplissement de son sacrifice et de son dernier miracle, quand ils l'ont vu crucifié et ressuscité. Alors seulement , mais dès lors leur foi devient entière, supérieure à tous les périls, à toutes les épreuves : pleins du Saint-Esprit et associés, dans une certaine mesure, à la puissance de leur divin maître, ils poursuivent son œuvre avec une confiance et une fermeté inébranlables, sans y prétendre aucun mérite, sans aucun mouvement d'orgueil personnel. Devant « la belle porte » du temple de Jérusalem, saint Pierre a guéri et fait marcher un impotent; « et comme l'impotent qui avait été guéri tenait par la main Pierre et Jean,

tout le peuple étonné courut à eux, au portique qu'on appelle de Salomon. Mais Pierre voyant cela, dit au peuple : Hommes israélites, pourquoi vous étonnez-vous de ceci?? Ou pourquoi avez-vous les yeux arrêtés sur nous, comme si c'était par notre propre puissance ou par notre piété que nous eussions fait marcher cet homme?... Vous avez fait mourir le prince de la vie, que Dieu a ressuscité des morts; de quoi nous sommes témoins. C'est par la foi en son nom que son nom a raffermi cet homme que vous voyez et que vous connaissez ; et c'est la foi que nous avons en lui qui a opéré dans cet homme cette parfaite guérison, en présence de vous tous1. » Le peuple n'était pas seul à s'étonner; les sénateurs, les scribes, le souverain sacrificateur et tous ceux qui étaient de la race sacerdotale s'assemblèrent, firent comparaître Pierre et Jean, et après une délibération

\. Actes des Apôtres, chap. m, vers. 1-16.

pleine cle trouble, « ils leur défendirent absolument de parler, ni d'enseigner, en aucune manière, au nom de Jésus. Mais Pierre et Jean leur répondirent : Jugez vous-mêmes s'il est juste, devant Dieu, de vous obéir plutôt qu'à Dieu; car, pour nous, nous ne pouvons pas ne point parler des choses que nous avons vues et que nous avons entendues1. »

Quelle sincérité et quelle fermeté plus éclatantes que celles de la foi de saint Paul? Il en était bien plus éloigné que les autres apôtres; il avait fait bien plus que faillir comme saint Pierre ou douter comme saint Thomas; il avait ardemment persécuté les premiers chrétiens. Atteint et conquis à son tour, sur la route de Damas, par la voix de Jésus , il lui voue son âme et sa vie ; il raconte lui-même sa miraculeuse conversion2, et

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