‹ Séraphine; comédie en cinq actes (volume 2)Chapitre 122 sur 189 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

AGATHE, saisie.

Nous séparer !

PLANTROSE.

Oui !

AGATHE

El voilà ce que vous m'oft'rcz froidement ! Une séparation entre mari et femme !...

PLANTROSE.

Oli ! ne dénaturons pas les choses. Je ne suis pas votre mari, et vous n'êtes pas ma femme. On ne saurait être à la fois à son mari et à Dieu autant que vous l'êtes : il faut choisir. Certaines femmes, que j'oslime et vénère, savent allier les principes de la religion aux exigences de la vie conjugale. Elles ne transportent par les rigueurs du cloître au sein du ménage. De tous les devoirs que Bien leur impose, elles n'ignorent pas que le premier, le plus sacré, c'est le bonheur de leur mari, et que, pour êlre épouses tendres, elles ne sont que meilleures chrétiennes ; mais ceci est la vraie piété. Ce n'est point votre fait, on ne vous enseigne que le fanatisme. Votre ménage n'est pas de ce monde. 11 est au Ciel, et en galant homme qui ne veut être ni importun ni ridicule, je aie retire !

AGATHE

En vérité, monsieur, je me demande si ceci est sérieux, pouvez-vous comparer l'amour que j'offre à Dieu à l'affection que je vous dois?... et quel reproche?...

PLANTROSE.

Un seul ! vous avez tué toutes mes joies!

AGATHE

Et quelles joies encore?

PLANTROSE.

J'ai dit toutes! — Je n'avais qu'un rêve : vous faire la vie radieuse do notre fortune et de notre âge. Vous n'avez eu qu'un but : me faire de mon ménage un séjour d'amertume et d'ennui !

AGATHE

01) ! monsieur! que le Ciel qui nous enlend.,.

PLANTROSE.

Ah ! restons sur la terre '.... J'aime les repas délicats; j'aime les bonnes causeries d'hiver au coin du feu ; j'aime l'espril, j'aime le rire!... Mes meilleurs amis, invités par moi, sont venus une fois, une seule ! L'indiflférence de votre accueil , l'air glacial de voire belle-mère, la mauvaise grâce des valets à les servir, une cuisine monastique ; tout offensait à la fois leur esprit, leur palais, leurs yeux! j'ai supprimé les dîners! j'ai supprimé l'esprit, l'amitié, le rire !...

AGATHE

Mais enfin !

PLANT ROSE

J'aime les voyages, et toute jeune femme en est avide! Je vous ai proposé les bords du Rhin ; vous n'avez voulu voir que Rome, et de Rome que sei églises !... Indécents, les musées !... impurs, les antiques !... trop nu, Raphaël !... j'ai sujtprimé les voyages !... J'aime les théâtres, les bals, les concerts!...

AGATHE

Vos plaisirs mondains !...

PLANTROSE, interrompant.

J'ai supprimé les plaisirs mondains! Mais enfin, la chambre de ma femme, ce n'est point mondain, cela!... Vous en avez fait un sanctuaire si redoutable, que le plus chaste désir n'y trouve plus un pauvre petit coin tendre où se nicher... Et maintenant que vous avez chassé de chez moi tout ce qui fait le charme de la vie, vous me demandez ce que vous avez tué !... comptez donc vos morts!

AGATHE

Je n'en vois qu'un seul à pleurer! Voire amour! mais grâce à Dieu, il me reste encore mon enfant !

PLANTROSE , assis sur le pouf.

Ah ! mon enfant, c'est vrai... j'oubliais mon enfant! Je ren-

Iro, avide do trouver une consolaLipii dans ses caresses, et à peine sur mes genoux : « Bi'bé, qu'as-tu fait ce matin? — Papa, j'ai prié pour que tu n'ailles pas en enfer! »

AGATHE

Est-il défendu de le faire prier pour que vous (échappiez aux tentations du mal?...

PLANTROSF.

Que no le faites-vous prier au- si pour que jVchappe aux gendarmes!... sa cjnclusion d'enfant serait la même : papa est un drô'e!

AGATHE, luttant contre son émotion.

Je ne suis qu'une femme et vous aurez toujours raison !... Aussi bien, ce ne sont pas mes faibles efforts qui pourraient vous retenir... séparons-nous... Rendez-moi du moins cette jusiice que si je me suis trompée, c'est de bonne foi ! J'ai voulu votre boniieur !... je m'y suis mal [)rise... c'est ma faute. . mais vous pouvez me pardonner, mon ami, j'en suis punie bien amèrement !

PLANTROSE, se levant et allnnt n elle.

Agathe ! vous pleurez !

AGATHE

Ah ! je ne voulais pas; mais c'est plus fort que moi!... cequi m'arrive est si cruel !... Qu'ai-jc fait pour le mériter?... je n'ai rcvé que le bien ! j'ai voulu concilier tous mes devoirs, et rester à la fois tille obéissante, chrétienne assidue et digne épouse, et je n'ai réussi qu'à vous détacher de moi?... N'estce pas bien injuste... et bien douloureux?...

PLANT ROSE

Agathe, mon amie !...

AGATHE

Oh ! ne me parlez pas aiiusi ! vous me haïssez !

PLANTROSE, viTemeiit.

Non, je ne le hais pas! pauvre enfant ! je t'aime !... et si je t'aj pirlé de la sorte, c'est que je voulais t'arrachcr une larme, un cri du cœur 1

11 s'est assis près d'elle sur le canapé.

88 SERA PUINE

AGATJIE, Tivernciit.

Ah ! lu ne pars plus, alors ?

PLANTROSE.

Sans loi? jamais!.., mais lous deux! à l'iustanl !

11 se lèVe.

AGATHE, se levant.

Quitter ma mère !

PLANTROSE.

Surtout quitter ta mère ! ô Dieu !

AGATHE

Oh ! Olivier, que me proposez-vous h ?

PLANTROSE.

Ton bonheur ! le mien !

AGATHE

Elle me maudira !

PLANTROSE

Je le bénirai !... Il est écrit : Tu quilleras père et mère pour suivre ton mari... ce que je sais de la Bible, je le sais bien !

AGATHE

Et si nous nous trompions !

PLANTROSE.

Jamais !

Il y a de quoi nous conduire en enfer!

PLANTROSE.

Ta mèrS' n'y sera pas !

AGATHE

Ah Dieu! plaisanter dans un tel moment!...

PLANTROSE, avec chaleur.

Non, je ne plaisante pas !... mais, une fois dans la vie, sois donc ma vraie femme ! écoule-moi !... Qui peut mieux te conseiller que ton mari, le père de ton enfant, celui qui l'adore à cause de lui, et qui l'adore à cause de loi?... Agathe, mon amour! viens avec moi !... je serai ton défenseur, ton directeur, ta mère, si tu veux I...

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