‹ SérénusChapitre 1 sur 30 · DEUX MARTYRS · texte numérisé non relu

DEUX MARTYRS

matin du mois de mars de Fan 90, i(-^iiCv une heure avant le lever du soleil, ^^w^^ quelques hommes étaient arrêtés à la porte de la prison Mamertine, sur les marches de l'escalier qui menait de la rampe de l'Asyle à la rue du forum de Mars. 11 y avait au milieu

d'eux un vieillard à grande barbe blanche, avec de grosses veines au front et des yeux brillants. Deux litières vides étaient posées au bas des marches.

Il faisait froid 5 une pluie fine tombait ; le ciel, à l'orient, se teignait d'un jaune blafard et comme fangeux. La Ville éternelle, qui commençait à sortir des ténèbres, déroulait autour du Capitole une houle grisâtre de maisons, pareille à une mer bourbeuse après la tempête. De lourds monuments surgissaient çà et là, et leurs arêtes mouillées luisaient faiblement dans le crépuscule.

— . C'est bien pour ce matin. Styrax ? dit le vieillard à l'un des hommes.

— Oui, père très saint. Mon pauvre maître Sérénus a pu me faire avertir hier soir, et j'ai ce qu'il faut pour qu'on nous délivre son corps. Et voici Déméa qui retirera le corps de l'illustre consulaire Flavius Clemens. Le licteur et les triumvirs capitaux sont déjà dans la prison ; mais le geôlier ne nous laissera entrer que lorsque tout sera fini.

— Prions pour nos frères, murmura le vieillard.

A ce moment, les trois magistrats chargés de

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présider aux exécutions sortirent de la prison. Styrax présenta à l'un d'eux un parchemin revêtu d'un sceau.

— C'est bien ; le geôlier vous donnera les corps, dit le triumvir en leur montrant une espèce de géant blond, un homme de race germanique, qui se tenait, une torche à la main, sur le seuil de la porte entrouverte

Styrax et Déméa entrèrent derrière le geôlier, suivis du vieillard et de quatre hommes portant les civières.

Un vestibule ; un long couloir obscur ; quelques marches, puis un cachot. Au milieu, un corps enveloppé d'un manteau et une tête coupée, une longue tête aux joues creuses et aux cheveux

— Voici, dit le geôlier, le corps du consulaire Flavius Clemens.

Une flaque de sang luisait par terre. Un des hommes y trempa le bout d'un linge blanc, qu'il roula soigneusement et cacha dans sa tunique.

On passa dans un cachot voisin.

Le corps d'un homme encore jeune gisait dans un coin. La tête n'était pas séparée du tronc. La barbe et les cheveux étaient noirs, les

traits fiers et délicats. Chose singulière, les lèvres fines, entf ouvertes par un léger rictus, et le pli un peu dur des sourcils rapprochés donnaient à ce beau visage énigmatique un air d'ironie et d'orgueil jusque dans la mort.

— Voici, dit le geôlier, le corps de Marcus Annîeus Sérénus. On l'a trouvé mort ce matin, et les triumvirs ont dit que ce n'était pas la peine de décapiter un cadavre. Je pense qu'il s'est empoisonné.

La rude figure du vieux prêtre eut une contraction subite. C'était de la surprise, de la douleur et de la colère.

— Vous vous trompez, dit-il durement 5 Marcus était depuis longtemps malade... La prison l'a achevé, cela n'a rien d'étonnant. N'est-ce pas, fi'ères.'' ajouta-t-il d'une voix impérieuse en se tournant vers ses compagnons.

Styrax pleurait. Les autres étaient occupés à placer les deux cadavres sur les civières, et, quand ce fut fait, ils leur baisèrent les pieds.

Ils rencontrèrent, en sortant, quelques badauds attroupés : des portefaix, des esclaves, un crieur public, qui suivirent curieusement des yeux le cortège funèbre...

— Voulez-vous savoir, dit le crieur, qui vous venez de voir passer les pieds en avant dans leur dernier carrosse ? Deux patriciens, s'il vous plaît ! Flavius Clemens le consulaire, le propre cousin de Tempereur, et Sérénus, dont le père, dans les temps, recrutait de jolies femmes pour les plaisirs de Néron. Domitien les a condamnés à mort parce qu'ils conspiraient contre l'Etat, et, quoique patriciens, les a fait mettre en prison et décapiter parce que c'était son bon plaisir. Seulement il les a, comme vous voyez, exemptés des gémonies, ce qu'il ne ferait ni pour vous ni pour moi, qui sommes de pauvre hères. La femme et la nièce du consulaire, ainsi que la sœur de Sérénus, sont présentement en route pour l'île de Pandataria. Au reste, ces choses-là se passent sans le moindre bruit. Voilà comme cela, depuis deux ou trois ans, pas mal de sénateurs et de grandes dames qui disparaissent un beau jour sans dire pourquoi. Ceci nous enseigne la vanité des grandeurs. Quant à ceux qui escortaient les deux morts, ce sont de ces gens qu'on appelle chrétiens, tout ce qu'il y a de pire en fait de juifs, ils adorent une tête d'âne et sont les ennemis du peuple romain. Je suis, par métier.

au courant des nouvelles, étant petit-fils et successeur de l'illustre Vulteïus Mena qui vivait sous le divin Auguste et dont le poète Horace a conté l'histoire. Et maintenant, comme il fait presque jour et qu'il va falloir peiner encore, je m'en vais boire à la taverne un pot de vin de la Sabine.

Cependant la petite troupe des chrétiens, après avoir suivi la voie Sacrée et la voie Triomphale, franchit la porte Capène et prit la voie Appia. A cette heure, la route était presque déserte : à peine quelques voitures de maraîchers se rendant à la ville.

La pluie avait cessé et le beau temps était revenu avec le jour. Les tombeaux qui, des deux côtés, bordaient la chaussée sonore, tout luisants de la pluie récente, étincelaient sous le soleil levant au milieu des bosquets funéraires. Des gouttes glissaient sur les feuilles rafraîchies des lauriers-roses ; les lilas étaient en fleur, et aux branches des autres arbres les premières feuilles pointaient comme une écume verte. Des oiseaux chantaient autour des sépulcres et une extrême douceur était répandue dans l'air.

Les chrétiens aux faces mortifiées traversaient

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lugubrement, penchés sur les corps de leurs martyrs, cette nature animée et joyeuse. Pourtant l'un d'eux ne put s'empêcher de dire :

— La belle matinée !

Le regard que lui jeta le vieux prêtre lui fie comprendre quil avait mal parlé. Evidemment ce vieillard ne se souciait point des arbres, des oiseaux ni du soleil. Il était indifférent à tout, hormis à sa pensée intérieure, et la gaieté des choses lui était en ce moment un scandale donc il détournait ses yeux.

Après avoir suivi pendant une heure la voie Appienne, les chrétiens tournèrent à droite et prirent la voie Ardéatine. Au bout de quelques centaines de pas, ils s'arrêtèrent devant une façade de briques large et basse, adossée à une colline toute fleurie de primevères. C'était le tombeau de Flavius Clemens. La porte ouverte et une torche allumée, les deux corps furent déposés dans une vaste chambre souterraine.

Le prêtre congédia ses compagnons :

— Laissez-moi avec nos martyrs ; demain nous célébrerons leurs funérailles. Avertissez les fidèles.

Resté seul, il plaça la torche dans un godet

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de fer fixé à la muraille. Par instants, de larges lueurs éclairaient violemment son visage aux traits énergiques, qu'on eût dit taillé dans un bois très dur, et couraient sur les plis des deux linceuls, qui semblaient alors remuer, tandis que des reflets rougeâtres traversaient en dansant la voûte de l'hypogée.

Il se mit à genoux, sur les dalles, entre les deux cadavres, et pria longtemps. Puis il souleva l'un des suaires et prit entre ses mains la tête coupée de Flavius Clemens. Elle était jaune comme de la cire 5 le nez busqué s'amincissait déjà, et le blanc des yeux révulsés et l'éclat des dents un peu longues entre les lèvres exsangues faisaient effrayante cette tête morte. Le prêtre la baisa sur le front, essaya sans y parvenir de lui fermer la bouche et les yeux, et la remit doucement sur le brancard.

Ensuite il découvrit le visage de Sérénus. La bouche ironique s'était détendue, le pli des sourcils s'était effacé, et ses traits immobiles étaient empreints d'une grande douceur. Le prêtre fixa sur ce gracieux visage endormi un regard aigu, obstiné, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de l'âme mystérieuse qui n'habitait plus ce

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corps élégant. Et à mesure qu'il le considérait, il était pris de colère contre ce chrétien qui semblait s'être éteint sans douleur, comme un gentil dans son bain tiède, contre ce martyr douteux dont le corps n'offrait aucun vestige de souffrances expiatoires, contre ce mort si propre, presque souriant dans son dernier sommeil, et qui avait emporté son secret.

Tandis qu'il scrutait ce cadavre d'une interrogation muette et furieuse. Tune de ses mains s'était appuyée sur la poitrine de Sérénus. Il sentit sous le linceul quelque chose de résistant et qui avait la forme d'un rouleau de papyrus. Il examina les vêtements du mort et découvrit en effet dans la doublure de sa tunique de soie, qu'il déchira brusquement, un petit étui de pourpre, et dans cet étui une étroite bande de parchemin roulée autour d'un bâton d'ivoire. 11 reconnut l'écriture de Sérénus 5 mais, les caractères étant très fins, il ne put les déchiffrer à la lueur mobile de la torche.

Alors, sans songer même à recouvrir la face pâle de son fière en Christ, il s'élança hors de l'hypogée, ferma la porte à la hâte et s'enfuit du côté de Rome à grands pas

La foule commençait à grouiller dans les rues. C'étaient des bandes de clients allant chercher la sportule, ou d'esclaves revenant des provisions ; des badauds attroupés autour d'un hercule ou d'un charlatan; des marchands d'allumettes et des marchands de tripes ; des citoyens attendant leur tour sous l'auvent d'un barbier; des femmes du peuple se pressant, l'écuelle de terre à la main, devant les tavernes où Ton vend des pois frits, des lupins cuits à l'eau, des fèves, des saucisses et de la tête de mouton bouillie ; des enfants presque nus, bruns comme des grillons, barbotant dans la boue du ruisseau ; un troupeau d'ânes portant des immondices dans des coufiins d'osier ; des bois de construction branlant sur des chariots ; des heurts, des cris, des jurements, des éclats de voix perdus dans un immense bourdonnement ; toutes les couleurs, tous les costumes, toutes les langues; un mélange de toutes les populaces de l'univers.

Mais le vieillard, serré dans un grossier manteau de laine grise, jouant parfois de ses coudes pointus, fendait la cohue sans rien voir ni rien entendre. Il s'engagea dans la rue Suburrane et entra dans une vieille maison à cinq étages.

noire et lézardée, à laquelle s'adossaient un cabaret d'esclaves et l'échoppe d'un savetier. C'est là qu'il demeurait, parce que c'était un homme très saint qui pratiquait la pauvreté et qui traitait durement son corps, et aussi parce qu'il trouvait dans ce quartier de la misère de meilleures et plus nombreuses occasions d'annoncer la foi du Christ.

Il gravit un escalier de bois raide et inégal, pratiqué dans la cour intérieure. Arrivé au cinquième étage, il ouvrit une porte sur laquelle était écrit en lettres rouges ce nom : Timorhée.

C'était le nom du vieillard, et cette inscription devait faciliter aux fidèles la découverte de son taudis. Une natte, un escabeau, une table et quelques vases de terre en composaient l'ameublement. Par la fenêtre, où le vent secouait une méchante toile mal attachée, arrivait la rumeur de Rome.

Timothée tira de dessous sa tunique le manuscrit de Sérénus et le lut avidement.

MANUSCRIT DE SÉRÉNUS

E suis bien fou d'entreprendre cette confession. Ou elle ne sera point lue, ou elle désolera ceux qui la liront.

Mais peut-être qu'en me racontant une dernière fois à moi-même, je me justifierai à mes propres y'eux. Des cœurs excellents m'ont aimé, et aucun ne m'a vraiment connu. Or, quoique j'aie longtemps mis mon orgueil à vivre en moi et à n'être pénétré par personne, aujourd'hui mon secret me pèse. Un regret me vient, et presque un remords, d'avoir si bien joué le rôle singulier que les circonstances et ma curiosité ont fini par m'imposer. Je voudrais, pour me persuader que je n'ai pu faire autrement, ressaisir toute la chaîne de mes sentiments ec de mes actions depuis mon

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plus lointain passé jusqu'à ce jour où je vais mourir.

« Mon père L. AnnseusSérénus était capitaine des gardes de Néron. Il avait le cœur noble, l'àme inquiète, la volonté faible : ambitieux et convaincu de la vanité de toutes choses, voluptueux et prompt à sentir l'amertume qui gît au fond des plaisirs charnels, aimant la vie et la méprisant, plein de désirs et vide d'illusions. Il consentit à passer pour l'amant de l'affranchie Acte, afin que Néron, très jeune alors et surveillé de près par Agrippine, pût, sous ce couvert, voir librement sa maîtresse. Le rôle auquel se prêtait mon père n'avait rien de magnifique. Son excuse, c'est qu il s'arrangea pour ne mentir qu'à moitié, Acte n'étant point une inhumaine. Il jouait ainsi plus gros jeu qu'il n'eût fait en refusant au prince ce service délicat 5 mais c'était encore un des traits de son caractère de prendre sa revanche de ses faiblesses par de dangereuses fantaisies. Ajoutez que les mœurs des cours d'Orient commençaient à s'introduire à celle des empereurs romains, et que l'obéissance au prince, n'importe en quelle matière, y passait déjà pour honorable. Enfin mon père avait pour

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Néron une sorte d'affection, en partie justifiée. Néron était à cette époque un adolescent vaniteux, violent et sournois, mais avec des goûts d'artiste et, parfois, des manières félines et enveloppantes qui ressemblaient à de la tendresse. Plus tard ce mauvais comédien, affolé par la toute-puissance, devint le plus méchant des hommes. A dix-huit ans ce n'était qu'un joli monstre capricieux, et séduisant à ses heures comme une femme.

« Mon père ne pouvait guère s'occuper de moi, et ma mère ne s'en souciait point. Ma première éducation fut abandonnée à des esclaves, à des précepteurs grecs spirituels et immoraux. Heureusement une certaine distinction de nature me garda de l'avilissement précoce. J'étais un enfant intelligent, impressionnable à l'excès, doux, réfléchi et sans gaieté.

« J'avais douze ans lorsque le grand incendie dévora la moitié de Rome et jeta plus de cent mille malheureux sur le pavé. Pendant deux ou trois ans, malgré les énormes distributions de pain et d'argent ordonnées par fempereur, la misère fut efîroyable à Rome. Le spectacle de tant de souffrances imméritées me fit au cœur

une blessure incurable. Je conçus l'injustice des choses et labsurdité des destinées. Je trouvai inique que mon père eût cinq cents esclaves quand tant de pauvres gens mouraient de faim. Je leur donnai tout l'argent dont je pouvais disposer. Mais, avec la raide logique de mon âge, j'estimais qu'ils n'avaient point à me remercier, et je fuyais leurs effusions, dont la grossièreté choquait d'ailleurs mon goût d'enfant aristocrate.

<( Un jour, mon précepteur me mena à une grande fête que Néron donnait au peuple dans ses jardins. Pour détourner la colère de la foule, qui l'accusait d'avoir allumé l'incendie, il avait fait arrêter quelques centaines de chrétiens. La plupart venaient d'être livrés aux bêtes dans le cirque. D'autres, vêtus de sacs enduits de résine, étaient attachés à de hauts poteaux, de distance en distance, dans les larges allées. A la nuit tombante, on y mit le feu. La populace se pressait avec des vociférations autour des torches vivantes. La flamme qui enveloppait les suppliciés, parfois courbée par le vent, laissait voir leur face horrible et leur bouche grande ouverte dont le cri ne s'entendait pas. Une odeur de chair brûlée

emplissait l'air... J'eus une crise nerveuse et l'on m'emporta à demi mort.

« La secousse avait été trop forte; et, quoique les plus douloureuses impressions s'effacent vite à cet âge, il m'en resta quelque chose, une langueur à certains moments, une mélancolie, une paresse à vivre, rares chez un enfant.

« Cependant Sénèque, l'ami de mon père, s'était retiré de la cour et, dans sa maison de campagne, songeait à bien mourir. C'était un homme séduisant et singulier; grand directeur d'âmes, qui savait pénétrer dans leurs replis et communiquer aux autres la force et la sérénité qui lui manquaient ; un déhcat épris de luxe et de vie élégante, qui s'imposait des privations secrètes et vivait en pythagoricien ; le meilleur et le plus noble des hommes s'il n'eût craint la mort. C'est pour cela qu'il en parlait si souvent, il mit vingt ans à dompter cette peur; et, quand ce fut fait, il était presque trop tard pour l'honneur de sa mémoire. « Mon père allait le voir souvent. Il m'emmenait avec lui et j'assistais à leurs entretiens. J'avais quinze ans ; je recueillais avidement leurs paroles. J'embrassai bientôt le stoïcisme avec une ferveur d'adolescent.

« Une Intelligence esc immanente au monde ; elle y crée l'ordre à tous les degrés^ et le sage est sur la terre sa plus haute expression. La vertu est la conformité de la volonté à l'ordre universel. La justice et la raison tendent à régner dans le monde. Si le mal nous paraît triompher^ c'est que nous ne voyons pas tout et que nous n'occupons qu'un moment de la durée. Abstenonsnous, souffrons. Cherchons notre joie en nous. Après la mort, ou nous vivrons d'une vie supérieure dans une région éthérée, ou nous rentrerons au sein de Dieu. — J'aimais cette philosophie de détachement et d'orgueil, et je vivais superbement en moi, fier de me sentir complice des sublimes fins de l'univers.

« Sur certains points j'allais plus loin que mes maîtres. Sénèque proclamait l'égalité des hommes : je concluais à l'émancipation des esclaves. Mon père, plus calme, disait : Attendons.

« J'admirai beaucoup la mort emphatique de Sénèque. Sa femme Pauline, un peu simple, toujours à genoux devant son mari, s'ouvrit les veines, voulant le suivre. Il aurait bien pu l'en détourner. Heureusement on arriva à temps

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pour la sauver, et elle se laissa faire. Depuis, j'ai soupçonné dans tout cela un peu de comédie ou, tout au moins, d'arrangement.

« Peu après, ce fut la guerre civile, les soldats d'Othon et de Vitellius s'égorgeant dans les rues de Rome, la populace ignoble assistant au massacre comme aux jeux du cirque. La vue de tant de hontes et d'horreurs raviva en moi les affreuses impressions de mon enfance et me confirma dans mon orgueilleuse tristesse.

« Mon père, que j'aimais tendrement, mourut dans la première année du principat de Vespasien. Vers la fin de sa vie, il me trouvait trop austère et trop guindé, me raillait sur la rigidité de ma jeune sagesse. Après avoir traversé le stoïcisme, il en était arrivé à un septicisme indulgent et amusé, ne croyant plus à rien, mais trouvant le monde curieux comme il est, encore qu'abominable, et estimant par dessus toutes choses la douceur et la bonté. Je me raidis pour porter cette mort en stoïcien : mais devant son bûcher je fondis en larmes.

« Ma mère mourut deux mois après, en donnant le jour à ma bien-aimée sœur Séréna. Je restais donc à peu près seul au monde, maître

d'une très grande fortune et libre de tout soin matériel : Styrax, le vieil intendant de mon père, administrait mes biens, et ma petite sœur était entre les mains de la fidèle Athana, ancienne nourrice de ma mère et dévouée corps et âme à notre maison. Je menais une vie studieuse et austère, lisant les philosophes et les poètes, ne mangeant que des légumes et couchant sur une natte, doux à tous ceux qui m'approchaient, mais préférant ma solitude et mes méditations à la société des hommes et m'appliquant de bonne foi à réaliser l'idéal du sage. Même j'étais chaste et respectueux de mon corps. Parmi les belles divinités symboliques que nous avons empruntées à la Grèce, j'avais choisi pour patronne la fière Artémis et je m'étais juré, comme THippolyte d'Euripide, de ne jamais connaître les femmes.

« En dépit de mes théories, je gardai mes esclaves. Du moins j'ajournai leur affranchissement, me disant qu'ils n'étaient point malheuheureux à mon service et trouvant d'ailleurs du plaisir à me passer d'eux tout en les gardant, et à vivre comme un pauvre au milieu de toutes les ressources de l'extrême opulence.

« Cette belle ardeur stoïque dura trois mois. Puis vint la lassitude, un doute sur l'excellence de ce régime, un vague désir d'autre chose. Sans doute aussi l'effort contre nature que je venais de faire me laissait, par trop de fatigue, d'autant plus désarmé et plus faible aux tentations.

« Un jour de printemps, j'allai, pour la première fois depuis mon deuil, à l'un de ces lieux de promenade où fréquentent les gens qui s'amusent. Je frôlai dans le portique de Pompée des femmes peintes, étincelantes de bijoux et qui sentaient bon. En continuant d'errer au hasard, je me trouvai sur la voie Appienne à l'heure du beau monde. C'était une éclatante mêlée d'équipages luxueux, de Htières d'hommes à la mode portées sur les épaules de huit esclaves, de chaises découvertes de matrones éventées par des négresses. Deux piqueurs numides passèrent comme un tourbillon, et, derrière eux, une rhéda tendue de soie rouge, que conduisait ellemême une femme d'une grande beauté. Je la contemplais d'un air un peu farouche en dissimulant une admiration de novice. Elle arrêta ses chevaux et me fit signe de monter près d'elle. J'obéis, ec je ne me rappelai que le lendemain

les préceptes du Portique. Cette femme était Lycisca, une affranchie en renom. Pourquoi eutelle cette fantaisie ? Peut-être, quand elle me rencontra, me connaissait-elle déjà et savait-elle que j'étais riche. Elle prétendait m' avoir enlevé simplement pour s'amuser et parce que ma figure étonnée de jeune sauvage lui avait plu. Ce n'est pas impossible, car Lycisca était une fille d'imagination et de caprice. Elle m'initia à la haute vie et ne me coûta que deux miUions de sesterces.

« Dès lors, ce fut comme la fureur d'une revanche. Au commencement, voulant conciher cette vie avec mes maximes de détachement, je me disais que, pour mépriser les voluptés en connaissance de cause, il est nécessaire de les avoir éprouvées, surtout dans ce qu'elles ont de raffiné et d'aigu. Puis, après m'y être prêté par cet admirable scrupule philosopliique, je m'y livrai par curiosité de psychologue et d'artiste. Je cherchais à me dédoubler, à me tenir en dehors de mes sensations pour les analyser et pour en mieux jouir. Mais le contraire arrivait. Pour que la jouissance soit aussi vive que possible, sans doute il y faut de l'inconscience, un abandon de soi.

J'avais la lassitude et le dégoût des voluptés sans en avoir l'ivresse. Je voulais la faire naître^ mais, justement parce que j'y tâchais, elle ne venait pas. Mon habitude inexorable de réflexion sur moi-même me rendait le plus souvent impropre au plaisir. Je ne pouvais m'oublier. Au milieu de l'orgie la plus folle ou la plus élégante, ma tête restait froide ; je sentais le néant de toutes choses, et je m'ennuyais.

« Et pourtant, suivant toute apparence, il m'a été donné de vivre au temps où l'on a porté à leur plus haut degré le pouvoir et l'art de jouir. Jamais, je pense, on n'a vu ni on ne verra un si petit nombre d'hommes occuper à leur profit et absorber un si grand nombre d'existences humaines. Quelques-uns de mes amis avaient jusqu'à trois mille esclaves et des richesses dont ils ignoraient les limites. Et la science du plaisir était égale aux ressources dont elle pouvait disposer. Plusieurs générations de privilégiés avaient étudié les moyens d'affiner, de varier et de multiplier les sensations agréables. Assurément les hommes qui viendront après nous ne concevront qu'à peine la vie que certains d'entre nous ont connue et pratiquée. Pour des raisons qu'il est

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bien inutile de donner ici, la richesse des particuliers ne peut plus que décroître. Et l'on prévoit le temps où les barbares rompront les barrières de Tempire. Alors ce sera la fin de la fête...

(( Maisj comme l'avenir imaginera malaisément l'intensité de nos plaisirs physiques, peutêtre ne comprendra-t-il pas non plus la profondeur de nos satiétés; et il admirera, en lisant nos chroniques, combien d'hommes se sont donné la mort de notre temps.

« Après quinze ans d'orgie tour à tour grossière et délicate, le corps usé, les sens émoussés, le cœur vidé à fond de toute croyance, même de toute illusion, qu'avais-je à faire au monde .^ Il m'apparaissait comme un spectacle absurde et ne m'intéressait plus. J'avais gardé cette douceur native qui me venait de mon père, mais seulement parce qu'il m'était agréable d'être bon, et encore cela même me devenait indifférent. Au reste, je répugnais à toute action; les emplois publics, devenus vils et précaires, me dégoûtaient d'avance. Je languissais dans un immense et incurable ennui. N'ayant plus aucune raison de vivre, je résolus de mourir.

ce La mort ne m'effrayait point : c'était pour

moi la grande libératrice j mais je la voulais sans souffrance.

« Ayant affranchi cous ceux de mes esclaves que je jugeai capables de bien user de leur liberté, je passai deux jours sans prendre aucune nourriture; puis je me plongeai dans une baignoire où l'on versait continellement de l'eau chaude. J'avais fait installer la cuve de marbre dans le péristyle de ma maison; et, tandis que la chaleur du bain épuisait lentement mes forces, des fleurs rares aux parfums capiteux m'asphyxiaient délicieusement. J'avais la sensation d'une défaillance voluptueuse et morcelle, où tout mon être fondait et se dissolvait peu à peu. La tête renversée, je regardais, sans penser à rien, un des coins du voile de pourpre tendu sur la baignoire et, autour de ce voile, de petits nuages flottants sur le bleu du ciel, qui prenaient la forme de femmes que j'avais connues 5 et il me semblait qu'une parcelle de mon âme, se détachant de moi à chaque souflle, allait les rejoindre dans l'azur enflammé...

« — Me reconnaissez-vous, Marcus ? dit une voix très douce.

a J'ouvris les yeux : j'étais dans mon lit; ma sœur Séréna se tenait auprès de moi.

« Styrax, me voyant évanoui dans mon bain, m'en avait retiré sans se soucier des suites de sa désobéissance. Il m'avait porté dans ma chambre et, me desserrant les dents, m'avait fait prendre un peu de bouillon. Une fièvre cérébrale s'était bientôt déclarée, et depuis huit jours j'étais entre la vie et la mort.

« Quand j'aperçus Séréna penchée sur moi, je crus voir une figure merveilleuse venue d'un monde meilleur et plus beau que le nôtre. Elle avait seize ans, était blanche et blonde, d'une beauté immatérielle et comme transparente qui laissait voir toute son âme, avec un air d'innocence et de gravité que je n'ai jamais vu qu'à elle.

(( Mon existence avait été jusque-là entièrement séparée de la sienne. Elle vivait retirée dans son appartement sous la garde de la vieille Athana. Quand je m'étais résolu à mourir, je n'avais point prévenu Séréna de mon dessein, craignant une scène pénible, et n'avais même pas voulu la voir. La pauvre enfant, avertie par Styrax, venait de passer sept jours et sept nuits

à mon chevet : tout amaigrie par la fatigue^ elle avait un regard d'une infinie douceur, un regard detoile dans ses yeux agrandis.

« — Me reconnaissez-vous, mon cher Marcus? répéta- t-elle.

« Je l'attirai à moi, la baisai sur le front et pleurai longtemps.

« Je guéris 5 mais de mon suicide manqué il me resta, pendant plusieurs mois, une extrême faiblesse. Je n'avais ni désirs, ni regrets, ni tristesse, ni joie. Pourtant, dans cette mort de mon être, un sentiment s'était éveillé. Je m'étais mis à adorer ma sœur Séréna, à l'aimer d'un amour humble, craintif,, religieux; et, quoique je fusse son aîné de vingt ans, dans ce retour à l'infirmité du premier âge, je m'attachais à elle et lui obéissais comme un petit enfant à sa mère. C'était plus que de l'affection fraternelle : c'était un amour d'une espèce particulière et tel que je n'avais jamais rien éprouvé d'approchant. Séréna était si différente de toutes les femmes que j'avais rencontrées ! Il me semblait que cet amour évoquait du fond de mon passé et faisait renaître en moi ce que j'avais eu jadis de meilleur, mes ardeurs de jeune sage aspirant à la suprême

pureté. Puis, à mesure que mon intelligence recouvrait sa vigueur, mes habitudes de curiosité me revenaient, et j'apportais peu à peu, dans mon amour passionné pour ma sœur, l'attention d'un observateur séduit par le spectacle d'une âme extraordinaire.

<( Un jour, Séréna me dit :

et — Voulez-vous me faire un grand plaisir? Venez avec moi demain matin là où je vous conduirai.

« — J'irai où vous voudrez, Séréna.

" — Alors soyez prêt de bonne heure.

« Le lendemain, au point du jour, Séréna m'attendait dans l'atrium avec une trentaine de nos esclaves.

« — Ils viennent avec nous?

" — Sans doute.

« En chemin, elle me demanda si j'avais entendu parler des chrétiens et ce que je savais d'eux.

<(■ — Peu de chose, répondis-je. C'est, je crois, une secte juive, en tout cas un culte venu d'Orient, comme il y en a tant à Rome. On dit que ce sont des meurt-de-faim, des frénétiques et des fous, qu'ils ont des cérémonies bizarres,

qu'ils adorent une tête d'âne et qu'ils sont les ennemis de l'empire.

« — Croyez-vous que ce soient eux qui aient mis le feu à Rome au temps de Néron ?

ce — Mon père ne le pensait pas. Il fallait des coupables pour le peuple : on a inventé ceux-là. Et, tenez^ vous me rappelez qu'un imbécile de pédagogue me conduisit dans les jardins de l'empereur (j'étais tout enfant) pour y voir brûler quelques-uns de ces malheureux...

a — Vraiment^ vous les avez vus? interrompit Séréna dont les yeux brillèrent tout à coup

ce Puis, après un long silence :

« — Mais vous, me demanda-t-elle, croyezvous ce qu'on dit? Les chrétiens sont-ils, à votre avis, des fous et des scélérats ?

« — Oh ! moi, ma chère Séréna, je n'ai pas d'opinion là-dessus et ne m'en embarrasse guère. Et puis, vous savez, je ne suis point dur aux misérables. Je ne m'étonne pas que les gueux trouvent leur part mauvaise et je comprends fort bien qu'ils s'insurgent. Je n'ai point de colère contre eux. J'ai plutôt quelque sympathie, étant malade et dégoûté du monde comme il est, pour tous ies révoltés, quelles que soient les rai-

sons de leur révolte... Mais pourquoi me demandez-vous tout cela ?

« — Parce que je suis chrétienne, dit tranquillement Séréna.

« J'avais appris dès longtemps à ne m' émouvoir de rien :

« — Si vous êtes chrétienne, Séréna, c'est donc que les chrétiens valent mieux qu'on ne prétend ; et je serais curieux de faire leur connaissance.

« — Cela ne tardera guère, car voici que nous arrivons.

« Et elle me montra sur la voie Ardéatine, que nous suivions depuis quelques instants, une des sépultures de la famille Flavia. Un homme se tenait dans le vestibule ; Séréna lui donna un mot de passe, et nous entrâmes dans l'hypogée, suivis de nos esclaves. Une cinquantaine de personnes s'y trouvaient déjà, la plupart agenouillées, d'autres assises sur des bancs de pierre le long des murs.

« Les parois du souterrain étaient percées de niches horizontales, les unes closes par des pierres funéraires, les autres béantes et attendant leurs morts. Quatre guirlandes peintes, l'une de

roses, l'autre d'épis, la troisième de raisins, la dernière de feuilles de laurier, s'enroulaient autour de la voûte. Au-dessous de ces guirlandes, une fresque représentait des moissonneurs, la faucille à la main, coupant des blés. Puis c'étaient, au haut des murs et dans l'intervalle des niches, d'autres peintures symboliques dont le sens me fut révélé plus tard : un berger portant une brebis sur ses épaules, que d'abord je pris pour un Mercure criophore, des ancres, des navires, des colombes, des poissons. Au fond de la salle, deux chaires taillées dans le roc. Entre les deux, un autel de pierre chargé de pains, avec du vin dans une grande coupe. La salle était éclairée par des lampes de cuivre sur lesquelles étaient gravés les mêmes symboles que sur les murailles, a D'autres chrétiens entrèrent. Depuis le coup terrible dont Néron avait frappé la secte, ils avaient pris l'habitude de s'assembler hors de la ville, dans des tombeaux, sous prétexte de cérémonies et de repas funèbres. A l'époque où je les connus, on les laissait fort tranquilles, mais la crainte d'une persécution toujours possible donnait à ces réunions un air de mystère qui en augmentait pour moi l'étrange nouveauté.

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ce J'aperçus dans l'assemblée le consul de l'année, Flavius Clemens : ce qui m'expliqua que la réunion eût lieu dans un des tombeaux de sa famille. Je reconnus la femme de Clemens et sa nièce, et Pomponia Grœcina, et Pauline, la veuve de Sénèque, pâle à jamais d'avoir suivi son mari plus qu'à mi-chemin dans la mort. Elles étaient voilées très bas, de manière à cacher leurs cheveux. Je vis enfin, au premier rang. Acte, l'ancienne maîtresse de Néron et l'ancienne amie de mon père, belle encore malgré ses cinquante ans, et, je crois, quelque peu fardée. Le reste de l'assistance me parut se composer de petites gens et d'esclaves.

<( Un vieux prêtre de figure chétive et douce, qui avait pris place sur l'un des sièges de pierre, se leva, et, dans un assez mauvais latin, prononça, sans doute à mon intention, une harangue où étaient résumées les croyances de la secte : le péché du premier homme et ses conséquences, la rédemption du genre humain par Jésus, dont je ne connaissais jusque-là que le nom et le supplice, l'union des âmes en Jésus signifiée par le banquet fraternel, et toute la morale chrétienne exprimée par les huit béatitudes.

ce Après quoi, le prêtre récita lentement des prières où Jésus était invoqué comme le fils de Dieu et le sauveur des hommes. Ensuite il étendit ses deux mains sur les pains et sur la coupe pleine et rappela que Jésus, dans son dernier repas avec ses compagnons, avait fait ainsi en disant : « Mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang. Faites la même chose en mémoire de moi. j:» J'ai su depuis que quelques-uns des prêtres et la plupart des fidèles ne voyaient point dans ces paroles une image singulière et hardie, mais croyaient en effet manger et boire leur Dieu; et ce fut une de mes plus vives surprises.

ce Enfin le prêtre distribua le pain aux assistants et leur présenta la coupe après y avoir bu le premier. Je ne pris point part à ces agapes, n'étant pas encore initié.

(( Tout cela me parut grave, majestueux, touchant et nouveau. Mais je sentis très nettement, et du premier coup, que ces rites et cette assemblée ne seraient jamais pour moi qu'un spectacle et qu'il y avait un abîme entre ces hommes et moi.

« — Mon cher Marcus, me dit Séréna en sor-

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tant, vous avez vu ce que sont les chrétiens. Vous les aimerez davantage à mesure que vous les connaîtrez. Vous êtes malheureux, je le sais. Il faut vous faire chrétien. Là est la vérité, et là aussi la consolation.

« — J'y songerai, Séréna.

« Je suivis assidûment les assemblées. Je retrouvai dans l'enseignement de Calliste (c'était le nom du prêtre) nombre de pensées et de maximes de Pythagore, de Zenon et des anciens sages. Jésus, par sa vie et par son supplice, me rappelait le portrait idéal du juste, tracé par Platon. Ce qui me semblait propre à la religion naissante, c'était d'abord l'obligation rigoureuse de croire à certains dogmes comme à des vérités révélées de Dieu. Puis, toutes les vertus que les philosophes avaient déjà connues et prêchées m'apparaissaient, chez les disciples de Christus, transformées par un sentiment nouveau : l'amour d'un Dieu homme et d'un Dieu crucifié, amour sensible, ardent, plein de larmes, de confiance, de tendresse, d'espoir. Évidemment ni les forces naturelles personnifiées ni le Dieu abstrait des stoïciens n'ont jamais inspiré rien de pareil. Et cet amour de Dieu, source et commencement

des autres vertus chrétiennes, leur communiquait une pureté, une douceur, une onction et comme un parfum que je n'avais pas encore respiré.

« J'admirais de bon cœur ces croyants 5 mais je ne croyais pas. J'avais uniquement gardé de mon éducation philosophique cette conviction, qu'en dépit d'obscurités ou d'exceptions apparentes, tout se passe dans le monde selon des lois nécessaires et immuables et qu'il n'y a pas de merveilleux particulier. Une révélation directe de Dieu à un moment donné de l'histoire, le passage d'un Dieu homme sur la terre et tous les dogmes de la religion nouvelle trouvaient dans ma raison une invincible résistance et qui, jusqu'à l'heure où j'écris, n'a pas été ébranlée.

« J'avouerai d'autres répugnances que j'éprouvais par instants. L'idée que mes nouveaux frères avaient de ce monde et de cette vie heurtait en moi je ne sais quel sentiment de nature. Je reconnais l'impertinence d'une telle contradiction; mais, malgré mon pessimisme persistant, mal combattu par ma curiosité et par mon amour pour Séréna, il me déplaisait que des hommes méprisassent si fort la seule vie, après tout, dont nous soyons assurés. Puis je les trou-

vais par trop simples, fermés aux impressions arcistiques, bornés, inélégants. Ou bien, un peu de souci de la patrie romaine se réveillant en moi, je m'effrayais du mal que pouvait faire à l'empire, si elle continuait de se répandre, une telle conception de la vie, un tel détachement des devoirs civils et des occupations profanes. D'autres fois, j'étais décidément injuste. L'arrière-pensée religieuse que les chrétiens mêlaient à leurs affections pour les épurer me semblait refroidir ces affections en leur ôtant de leur liberté, de leur grâce et de leur abandon. N'être aimé qu'en tant que racheté par Jésus et qu'en vue de mon salut éternel, cette idée me glaçait. Et alors j'étais choqué que ces saints fussent si sûrs de tant de choses, et de choses si merveilleuses, quand j'avais, moi, tant cherché sans trouver, tant douté dans ma vie, et mis finalement mon orgueil dans mon incroyance.

« Mes habitudes d'observation m'empêchaient encore, d'une autre manière, de devenir chrétien. J'éprouvais tantôt un sentiment de mauvaise humeur, tantôt un méchant plaisir à surprendr chez les chrétiens ces faiblesses humaines qu'à d'autres moments je leur reprochais d'avoir voulu

dépouiller. Le consul Clemens, dans cette société de frères égaux devant Dieu, était traité avec des honneurs particuliers et y prenait plaisir. Les esclaves restaient des esclaves, et leur place était aux derniers rangs. Il y avait entre les femmes des rivalités pour la préparation des agapes ou l'entretien des vêtements sacerdotaux, et des luttes plus vives encore autour des prêtres pour forcer leur attention et capter leur faveur. Acte, que les matrones tenaient à distance, se faisait remarquer par une piété violente. C'était une femme d'imagination désordonnée et de faible jugement. Elle n'avait jamais voulu croire aux crimes de Néron, mettait le supplice des chrétiens sur le compte de Poppéej et, déjà chrétienne quand Néron mourut, elle avait élevé de ses deniers un tombeau au cadavre abandonné de son ancien amant. Repoussée par la communauté chrétienne, puis rentrée en grâce, reprise peu après de la folie de son corps, pardonnée de nouveau, calmée enfin par l'âge, elle embarrassait souvent le vénérable Calliste par l'indiscrétion de son zèle et par ce qui, dans son allure ou sa toilette, sentait encore la femme galante. Mais le doux vieillard, pour ne point faire de tort

à ses pauvres, ménageait l'extravagante créaturc : car elle était riche et donnait à pleines mains.

« En dépit de ces menues faiblesses, les bonnes et belles âmes que j'ai rencontrées là! J'avais beau me dire : Ces saints font un marché 5 ils comptent sur le paradis ; c'est en vue d'un salaire qu'ils pratiquent les plus sublimes vertus. Mais croire à cette récompense éloignée, n'est-ce pas encore un acte de vertu, puisque c'est croire à la justice de Dieu et le concevoir tel qu'il devrait être.'' Et quelle vertu est entièrement gratuite.-^ Au temps où je suivais les maximes des stoïques, n'avais-je pas pour salaire la conscience orgueilleuse de ma supériorité morale.''

« Et quelle foi animait ce petit troupeau ! Ils ne croyaient plus, comme les premiers chrétiens, à la fin prochaine du monde ni à la Jérusalem terrestre. Mais ils ne doutaient pas que la domination de l'univers ne fût assurée à leur religion. De fait, il y avait déjà dans toutes les villes importantes de l'empire des communautés chrétiennes, et sans cesse ces « Eglises » échangeaient des nouvelles, s'envoyaient des encouragements et des espérances. Et, sentant dans l'ardeur de

leur foi une incalculable puissance et ce que leurs dogmes avaient d'approprié aux besoins de la plupart des hommes, surtout des humbles et des souffrants, je songeais que peut-être ils avaient raison, que l'avenir leur appartenait, que, si dans un siècle ou deux l'empire s'effondrait sous le choc des barbares, la religion de Jésus florirait sur ses ruines. Si cela doit arriver, que sera cette humanité neuve? Sans doute il y aura plus de vertu, par suite plus de bonheur, puisque le bonheur vient surtout de l'âme 5 en revanche, moins d'art et d'élégance, une moindre intelligence du beau.. ,

« Hé! que m importe ce que sera après ma mort la face changeante de la mystérieuse humanité.'' Ce que je sais, c'est que j'ai connu pour la première fois, dans le tombeau de la voie Ardéatine, la bonté des cœurs simples, la résignation des misérables, l'amour de la souffrance, la chasteté sans tache,

« Là j'ai connu l'admirable charité de mon affranchi Styrax, Ayant appris que je fréquentais l'assemblée des chrétiens, il me supplia un jour de l'y conduire, disant qu'il ne pouvait avoir une autre religion que celle de son maître. Quand

la « bonne nouvelle » lui fut révélée, tout son cœur se fondit. Il pleurait de joie à chaque assemblée. Il lui vint un grand amour des pauvres et des malades : non content de l'argent que je lui donnais pour cela, il y ajoutait du sien en le répandant sous mon nom. Il ne secourait pas seulement les chrétiens, mais cous les malheureux, quels qu'ils fussent; et par Tunique ascendant de sa bonté il enrôlait des bandes de pauvres gens dans la religion du Dieu qui aime et qui console.

« Là surtout j'ai connu la grâce plus qu'humaine, la douceur et la pureté de Séréna. Toutes les vertus qui chez les autres chrétiens me paraissaient tantôt unies à trop de rudesse et à une simplicité d'esprit excessive, tantôt gâtées pas l'attente trop sûre d'une récompense ou par l'intolérance qui accompagne les croyances absolues, ces vertus semblaient chez Séréna les fruits naturels d'une âme exquise et vraiment divine. Et ma grande occupation était de sentir le charme qui émanait de sa personne et de la voir vivre sa vie bienfaisante, belle à la fois de la plus rare beauté morale, de la candeur de l'enfant et des séductions épurées de la femme...

42 SÉRfNUS

« — Ne voulez-vous pas recevoir le baptême, Marcus? me disait-elle quelquefois.

« Je répondais :

« — Attendez, de grâce, que les mauvais souvenirs de jadis ne me troublent plus et que ma vie passée soit entièrement morte en moi. Quand je serai tout à fait chrétien de cœur, je demanderai le baptême.

« Elle se contentait de cette assurance, heureuse d'ailleurs de me voir reprendre quelque goût à l'existence et assister avec elle aux saintes assemblées.

« Un jour, revint de Syrie, où il était allé visiter les EgUses, un des chefs de la communauté de Rome, le prêtre Timothée, ancien esclave et d'origine africaine. Il était austère, désintéressé, et croyait ardemment : fort ignorant du reste, parlant un mauvais grec, comprenant à peine le latin. Avec cela, de brusques éclairs d'éloquence. Mais sa logique était étroite; il connaissait mal les cœurs ; il ne comprenait rien aux nuances un peu délicates du sentiment ou de la pensée; son imagination était sombre et son zèle avait quelque chose d'âpre et de

farouche. Je vis clairement par son exemple les côtés fâcheux d'une foi trop absolue et trop militante, et ce qu'elle peut engendrer, chez certains esprits, de roideur désagréable, d'inintelligence, presque d'inhumanité.

« Le doux Calliste avait sagement permis au consul Clemcns de prendre part, extérieurement, aux cérémonies de la religion romaine; Timothée s'indigna de cette tolérance, dit qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et remplit d'une telle terreur l'esprit un peu faible de Clemens que le pauvre homme résigna subitement ses fonctions de consul, ce qui fut l'origine de sa perte. Après quelques avertissements, Timothée condamna à des pénitences publiques cette innocente Acte, parce qu'elle continuait à se farder, à porter des bijoux et à s'habiller avec trop de recherche. La bonne créature me raconta un jour, en versant des torrents de larmes, comme il l'avait traitée durement..,, et je vis bien qu'au fond, toujours affamée d'émotions et de drame, elle subissait avec d'étranges délices les brutalités de son impitoyable directeur.

« J'eus mon tour. Par des arguments qui, je le reconnais, étaient sans répUque, Timothée

me mit en demeure de recevoir le baptême ou de sortir de l'Église. Lui expliquer mon cas, il n y fallait pas songer : jamais il ne serait entré dans ces subtilités. Quitter la communauté chrétienne, c'était affliger cruellement Séréna, me condamner à la voir moins souvent et renoncer à un spectacle qui m'intéressait de plus en plus, mieux que cela, à un touchant commerce avec bien des coeurs excellents, avec une famille que j'avais fini par aimer. Quoique cette hypocrisie me répugnât, je me résignai au baptême. Après tout, cette cérémonie ne faisait que m'agréger un peu plus étroitement à des hommes dont j'admirais et vénérais les vertus, si je ne partageais pas leur foi. Mon baptême n'était qu'un témoignage décisif de ma sympathie pour eux. 11 signifiait que j'étais de cœur avec le petit groupe qui, à mes yeux, représentait alors dans le monde la plus haute perfection morale. Puis, Domitien devenant de jour en jour plus soupçonneux, l'Église, à tort ou à raison, s'attendait à être bientôt inquiétée. J'étais engagé d'honneur à ne point abandonner mes amis à l'heure du danger. Enfin l'idée que je réjouirais tant de bonnes âmes fit taire mes derniers scrupules. Je me

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laissai donc baptiser. Et, pour ne mentir qu'à demi, tout en récitant la profession de foi des chrétiens, je m'appliquais à n'y voir qu'une formule symbolique et j'y cherchais un sens assez large pour que ma philosophie y pût souscrire. Si ce fut lâcheté, la joie de ma chère Séréna m'en sauva le remords.

fc Mais le temps passe; le bourreau viendra dans une heure et je voudrais terminer ma confession.

« Lorsque, non loin de la porte Capène, un matin que nous nous rendions à l'assemblée, j'eus à peu près assommé le favori de l'empereur, Parthénius, qui, revenant de quelque orgie, avait outragé ma sœur en paroles, j'aurais dû fuir aussitôt et j'en eus l'idée; mais j'attendis, je ne sais trop pourquoi, par apathie, par dégoût de l'action, pour ne point troubler Séréna, me disant que rien ne pressait, qu'il serait encore temps le lendemain. Or, le soir même, un centurion vint avec des soldats. Ma sœur était condamnée au bannissement et devait partir sans délai. Le caprice de l'empereur étant au-dessus des lois, on m'arrêta pour me conduire à la

prison Mamertine : on ne me faisait pas même la grâce de me décapiter dans ma maison. Nos biens étaient confisqués : la vengeance de Parthénius était complète.

ce Ma sœur m'embrassa gravement et me dit :

a — Bénissons Dieu^ mon cher Marcus.

Nous nous reverrons bientôt. Ne vous inquiétez pas de moi. Ma vieille Athana ne me quittera point, et l'exil n'a rien qui m'effraye puisque Dieu est partout. Je le prie de vous assister dans votre épreuve et je vous envie l'honneur qu'il vous fait en vous permettant de mourir pour lui...

(( Elle disait cela tranquillement, de sa voix harmonieuse, me prêtant naïvement une âme égale à la sienne... Mais tout à coup, ayant détourné la tête, elle éclata en sanglots (sois bénie pour cette faiblesse, Séréna!). Moi, le cœur me manqua en lui disant adieu, et il me sembla que j'étais mort par avance.

(( J'arrivai à la prison comme on y amenait le consulaire Clemens, et nous pûmes échanger quelques paroles. L'arrêt impérial le déclarait coupable, comme moi, « de superstition et de vie judaïque ». En réaUté, il était condamné

comme suspect et mécontent, car, depuis qu'il s'était démis de ses fonctions, il vivait dans la retraite et ne prenait part à aucune cérémonie publique. En outre, ses grands biens avaient tenté 'empereur. La femme et la nièce du consulaire étaient, comme Séréna, reléguées dans l'île de Pandataria. Clemens, que j'avais toujours regardé comme un fort petit génie, me parut admirable de sérénité : son placide héroïsme me fit honte et releva un peu mon courage. La pensée que ma chère sœur retrouverait des amies dans son exil m'apporta aussi quelque tranquillité.

« Le geôlier est un bon homme. J'avais sur moi de quoi écrire j il m'a procuré une lampe. Il a bien voulu me prévenir que le bourreau viendrait vers la pointe du jour. J'ai écrit toute la nuit. Je n'ai plus aucune attache à la vie, et la mort, anéantissement ou passage dans l'inconnu, ne m'effraye pas. Je me suis remis, à peu de chose près, dans l'état d'esprit où j'étais l'an dernier, quand j'ai voulu mourir dans mon bain. . . Mais, au dernier moment, j'ai peur de la mort qui souille et qui défigure; j'ai peur de la hache

qui peut manquer son coup... On a poussé très loin, de mon temps, la science des poisons : la perle creuse de mon anneau contient une goutte d'un liquide incolore qui me tuera en quelques minutes, presque sans douleur.

« J'ai vu quels honneurs rendaient les chrétiens à l'ossuaire où sont les restes des victimes de Néron. Us vont m'honorer aussi comme un de leurs saints. Mais puis-je à présent les détromper.^ Et d'ailleurs, à quoi bon? Je souhaite qu'ils devinent mon suicide, je souhaite qu'ils lisent cette confession 5 mais je ne ferai rien pour cela. Car si Séréna savait comment je meurs et dans quelle incroyance, ce serait pour elle une trop grande douleur. . . Au reste, j'espère bien que Timothée, qui ne m'aimait point, ne laissera rendre à mes os qu'un culte modéré... Et si des cœurs simples me vénèrent plus que de raison, qu'importe encore.? C'est leur foi qui leur sera comptée, non les mérites du saint qu'ils invoqueront. Puis, après tout, ce n'est point un méchant dont ils honorerontla mémoire. J'ai cherché sincèrement la vérité. Je me suis efforcé, dans mon adolescence, d'atteindre à la

sainteté telle que je la concevais. Et si j'ai été paresseux, voluptueux et faible, si j'ai peu fait pour les autres hommes, j'ai toujours eu pour eux beaucoup d'indulgence et de pitié.

« Je viens de briser la perle entre mes dents. Adieu, Séréna, ma sœur bien-aimée! Le monde n"eût-il d'autre raison d'être que la production (fût-ce à de longs intervalles) d'une âme aussi douce et aussi parfaite que la tienne, l'existence de ce monde inintelligible me serait assez justifiée... ))

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