LES FUNÉRAILLES DE FIRDOUSI I9I
Quand le cortège, non point funèbre, mais lugubre, diminué à chaque tournant de rue, arriva au tombeau d'Ali-Maboul, rien n'était prêt. Un ouvrier dormait, les autres étaient allés boire.
Zora secoua le dormeur :
— Quelle honte et quelle pitié! dit-elle. Allez, mon garçon, chercher un de vos camarades, et creusez une petite fosse à mon maître, là, sous ce palmier. Car nous ne pouvons pas le remporter, n'est-ce pas?
Dix orateurs, sur cinquante, avaient tenu bon ; ils lurent leurs discours l'un après l'autre, et à mesure qu'ils avaient fini, ils s*en allaient en s'épongeant.
Le dixième, un petit vieux, resté seul avec l'officier du roi, les deux femmes et le char aux figures de cire, commença imperturbablement la lecture de son manuscrit :
— Pourquoi cet immense concours de peuple? A qui s'adressent les hommages enthousiastes de cette multitude innombrable ?
Le bonhomme, n'étant qu'un personnage de peu d'importance, avait préparé un discours très long. Si bien que les deux ouvriers, qui attendaient pour combler la fosse, grognaient d'impatience.
Le vieux, intimidé, sacrifia sa péroraison...
Zora pleurait à chaudes larmes 3 Zétulbé sanglotait.
L'officier du roi s'approcha de la belle fille :
— Vous êtes sans doute parente de Firdousi, mademoiselle ?
— Non, monsieur 5 mais j'étais sa voisine et je l'ai veillé les trois dernières nuits.
— Cela ne me surprend point : belle comme vous êtes, vous devez être bonne... Mais ne pleurez plus, je vous en prie, et essuyez ces johs yeux...
Le bel officier parla quelque temps sur ce ton. Puis il se pencha sur Zéiulbé et baisa ses che-
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veux d'or. Et, peu à peu, la petite cessa de pleurer; elle essuya ses yeux, elle prit le bras du bel officier j et tous deux s'en furent vers la ville.
Au moment oia ils entraient par la grande porte de Bagdad, le rire de Zétulbé sonna clair comme un chant d'oiseau...
Et du haut de son éternité, le vieux Firdousi, parfaitement sage et parfaitement bon, suivait d'un regard bienveillant le couple amoureux...
Et seule, la vieille servante, à genoux sur la fosse, pleurait encore Firdousi.
mmû^mmma
EssiRE Ory de Hautcœur parcourait un jour la campagne sur son cheval blanc, cherchant aventure. Il était du haut en bas tout de fer vêtu, et un panache long d'une aune flottait sur son morion. Derrière lui venait son chapelain, un vénérable homme à face vermeille et débonnaire, lentement balancé au pas d'une mule ; puis quatre hommes d'arm.es habillés de bure o;rossière et chevauchant des
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juments maigres^ car le bon chevalier était riche de vertu plus que de pécune.
Comme il se dressait sur ses étriers pour explorer l'horizon, il aperçut au loin un nuage de poussière. Le nuage grossit, approcha ; il en sortit un bruit furieux de galopade. Le tourbillon passa près d'Ory. Il distingua en tête de la troupe un chevalier de haute taille dans une armure toute noire, puis des gens d'armes à figures de mécréants, et, au milieu d'eux, liée sur un cheval par la ceinture, les pieds attachés à sa crinière et la tête ballottant sur sa croupe, une femme merveilleusement belle, en robe blanche, et dont le vent mêlait les longs cheveux d'or à la longue queue du destrier.
— A mon aide, messire, cria-t-elle, au nom de Dieu et de la benoîte vierge Marie !
Ory de Hautcœur piqua des deux; mais la cavalcade était déjà loin, et elle allait si vite que le cheval du bon seigneur, bien que dûment éperonné, ne pouvait la rejoindre. Ses quatre compagnons, s'évertuant, le suivaient de loin. Ory criait au chevalier noir :
— Arrête, arrête ! ravisseur de femmes ! félon ! renégat !
L'autre n'entendait pas et galopait toujours.
Alors en moins de temps qu'il n'en faut pour dire amen, Ory sauta à terre, ramassa un gros caillou, remonta sur son cheval et lança la pierre avec tant de force et d'adresse qu'elle alla frapper avec un grand bruit le casque du chevalier noir.
Le méchant seigneur jura comme un païen et fit volte-face avec toute sa troupe. Il ricana en voyant Ory sur son cheval étique et la pauvre mine de ses quatre varlets. Il ne songeait pas à ceci, que Dieu était avec Ory.
De raconter le combat, ce serait trop long. Sachez seulement qu'Ory fendit en deux le chevalier noir d'un grand coup d'épée, et qu'avec ses quatre bons servants il tua ou mit en fuite la grosse escorte, ce pendant que le chapelain, se tenant à l'écart derrière un buisson daubépine, priait Dieu d'être en aide aux champions de la noble dame.
Quand cette besogne fut faite, Ory de Hautcœur, ayant essuyé sur l'herbe sa bonne épée, coupa déhcatement les nœuds qui serraient la belle prisonnière et la soutint de sa main gantée de fer pour qu'elle descendît de cheval. Elle
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s'appuya contre un arbre pour respirer un peu, car elle était froissée des liens et de la course ; mais, par une grâce singulière d'en haut, elle n'avait pas de blessure griève.
Ory défit son heaume et le posa à terre; et la noble dame ne fut pas peu surprise de voir que ce chevalier qui venait de batailler si rudement avait un visage frais et jeune, à peine un léger duvet brun sur les lèvres, et des yeux aussi douxque ceux d'une jeune fille.
Lui, de son côté s'émerveillait de la beauté de la dame, de ses cheveux soyeux comme de la soie, de ses yeux bleus comme les bluets, de sa bouche rose comme des roses, et de l'air de douceur et de pudicité répandu sur son visage délicat. Il la trouvait plus belle que les images d'anges et de saintes qu'il avait vues dans les missels ou aux verrières des églises. Et, en la regardant, il se mit à l'aimer aussi fort qu'on aima jamais une créature de Dieu.
Alors il mit un genou en terre et lui dit :
— Très noble dame ou demoiselle, je rends grâce à Dieu qui m'a conduit sur votre chemin. Je me mets, dès cette heure, entièrement à votre service ; et, s'il vous plaît que je porte vos cou-
leurs, je ne les maculerai par aucune vilaine action; mais je les porterai avec autant de révérence qu'un clerc le saint-sacrement. Je suis un chevalier errant et je m'appelle Ory de Hautcœur.
— Relevez-vous, messire, dit la dame, car il ne sied d'être à genoux que dans les églises. J'ai nom Frileuse de Blanc-Lys et je ne suis pas dame, mais demoiselle. J'étais encore toute fraîche du saint baptême lorsque ma mère trépassa; et mon père, étant parti pour la dernière croisade, n'en est oncques revenu. Je vivais seulette dans le vieux château de Tour-Vermeille, qui n'est qu'à deux lieues d'ici, sous la garde de dame Gudule, ancienne meschine de ma mère, et d'un vieil homme nommé Rigobert, écuyer du feu seigneur. Mais lorsque j'atteignis ma seizième année, notre voisin, le sire de Pic-Tordu, que vous venez de pourfendre, m'ayant vue un jour aux environs de ma demeure, conçut soudainement un désir damnable et voulut m'induire en péché. Or, n'ayant pu me vaincre par ses paroles insidieuses, comme je restais enfermée dans mon manoir pour ne m'exposer à quelque fâcheuse rencontre, il est survenu cette
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nuit avec une troupe armée et est entré dans le château, je ne sais par quelle traîtrise. Le fidèle Rigobert et mes autres serviteurs sont morts en me défendant. J'ignore ce qu'il est advenu de dame Gudule. Pour moi, j'étais en grand danger de mort ou de déshonneur, si Dieu ne vous eût envoyé à mon secours. De quoi, gentil chevalier, je garderai remembrance éternelle. Adonques je vous octroie de porter mes couleurs, qui sont blanc et azur, vu que j'estime sur toutes choses la pureté du cœur, et que, souventes fois, dans ma vie recluse, me réconforte la pensée du ciel. Et maintenant ramenez-moi, afin de parfaire votre bonne action, au château de Tour- Vermeille, dont vous pouvez apercevoir, derrière ce rang de collines, le donjon de pierre rouge et les toits en poivrière. Hélas ! j'y retrouverai, saignants sur les dalles, les corps de mes bons vasseaux et j'y serai plus seulette que devant. Mais Dieu, je n'en ai doute, a reçu leurs âmes dans son benoît paradis; et je ne me cuide entièrement abandonnée de lui, puisqu'il a suscité pour ma sauvegarde si féal et si vertueux chevalier.
Ainsi parla Frileuse de Blanc-Lys, d'une voix
suave comme une musique et qui se mouilla de larmes vers la fin de son discours. Ory imprima sur la longue main blanche de la demoiselle un baiser dévotieux ec l'aida à monter sur son cheval, qu'il conduisit lui-même par la bride.
HEMiN faisant, ils devisèrent des aventures où s'étaient illustrés les chevaliers d'autrefois , principalement les compagnons du roi Artus, qu'on nomme aussi les chevaliers de la Table ronde; de la beauté et de la chasteté de leurs dames, et des prouesses où les avait engagés l'amour, lequel, pourvu qu'il soit pur, révérencieux et dégagé de tout mauvais désir, fait fleurir au cœur des hommes toutes les vertus et leur inspire une vaillance invincible.
— Gentil chevalier, dit Frileuse, encore que je ne sois comparable aux illustres dames des
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temps anciens, je voudrais de bon cœur que par l'amour de moi ec par le zèle de mon service aussi grande gloire vous vînt comme jadis à Lancelot du Lac et à Perce val le Gallois.
— Sinon par mes prouesses, répondit Ory, du moins par ma droite volonté et par la constance de mon amour ai-je l'espoir d'égaler ces antiques parangons de la chevalerie dont les jongleurs chantent les gestes miraculeuses durant les veillées d'hiver.
Et, de fait, Ory était tout semblable aux parfaits chevaliers des âges lointains. Quoiqu'il vécût dans un temps où la chevalerie entrait déjà en décadence, où la plupart des seigneurs étaient plus souvent conduits par l'intérêt et l'avarice que par famour de Dieu et des dames, où les bourgeois, s'enrichissant dans les villes et soi rigollant avec leurs commères, commençaient de railler ceux qui rêvent des amours non charnelles et non muables et qui vont chercher la gloire aux pays étranges, Ory de Hautcœur traversait sans la voir la corruption du siècle, car toujours ses yeux et son âme s'élevaient au-dessus, et il était candide et crédule comme un enfant bien né que sa nourrice enchante de belles histoires.
— Je fus baptisé, continua-t-il, avec l'eau du gave où l'archevêque Turpin alla puiser pour abreuver Roland. Mon père esc more, comme le vôtre, gentille dame, en guerroyant contre les Sarrazins. Ma mère, après qu'elle fut veuve, édifia un monastère de filles nobles dont elle est présentement abbesse, où elle vit dans une haute pénitence, priant pour les mécréants que j'occis et enluminant des missels et des antiphonaires, car elle est aussi entendue qu'un clerc aux choses de l'écriture. J'ai quelque part un castel dans les monts pyrénéens, mais je lai quitté vers ma douzième année et n'y suis oncques rentré depuis. Je vais de par le monde combattant pour les causes qui me semblent justes. J'ai laissé là-bas dans mon manoir un vieil homme qui gouverne ma terre et me fait tenir, quand il peut, une escarcelle d'argent monnayé, car jamais je ne reçois de salaire ni ne prends ma part de butin. Je couche dans les églises que je rencontre en chemin, parfois à la belle étoile, sous la voûte céleste qui est une plus vaste et aussi sainte église, ou bien dans le château d'un seigneur ami, ou dans la chaumine des vilains, lesquels me considèrent comme un fol et toute-
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fois me traitent avec honneur, sachant que je les aime ainsi que des frères infirmes et misérables et que je les défends à l'occurrence. Ainsi j'erre à l'aventure, confiant en mon épée et tâchant d'être toujours le bon servant de Dieu. Aussi suis-je le vôtre, ce qui est tout un, car jamais vous ne me commanderez rien que Dieu n'approuve.
— Messire, reprit Frileuse, il m'est doux de vous entendre parler. Dans le vieux château où coulaient mes journées, toutes semblables Tune à l'autre, je ne priais du matin au soir, car il faut du répit aux plus saints exercices. Mais souvent je me faisais raconter par le vieux Rigobert (dont Dieu ait lame !) de belles histoires de chevalerie , puis j'y ressongeais dans ma chambre et j'aurais voulu être une de ces dames pour qui les hommes font des prouesses. Le soir, en regardant par la croisée ouverte le coucher du soleil, je sentais en moi une douceur mêlée de tristesse, et je me mettais à désirer des choses que je ne pouvais dire. Je laissais ma pensée aller où elle voulait; je rêvais d'un beau chevalier orné de toutes les vertus et perfections; il m'aimait uniquement, il remplaçait auprès de moi mon père
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et ma mère défunts et m'était encore quelque chose de plus. Je l'attendais, je le voyais venir dans la gloire du soleil couchant, et les nuages de pourpre formaient le dais de son triomphe. Or aujourd'hui je ne rêve plus, messire, puisque vous voilà.
Tandis qu'Ory et Frileuse conversaient ainsi, le chapelain qui les suivait sur sa mule les écoutait sans dire un mot; mais un sourire malicieux retroussait le coin de ses grosses lèvres et de ses petits yeux gris; et il semblait que le saint homme raillât en lui-même la sublimité de tels
prop
os.
^Î^A^^^PRÈs deux heures de marche, la petite Y'/^vy troupe arriva au château de Tour- ^2L^^^^ Vermeille. Il y avait, tout au travers des cours, des cadavres dans des mares de sang; mais Ory et Frileuse les virent à peine, parce qu'ils étaient heureux. Joignez que Dieu, vou-
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lant que ce misérable monde durât;, a mis au cœur des vivants un rapide oubli des morts.
Comme ils entraient dans la grande salle, ils entendirent des gémissements, puis des cris « A Taide ! » et aperçurent dame Gudule solidement attachée au fauteuil seigneurial, lequel était de structure si ample, et si lourdement façonné de chêne massif que la vieille, malgré tous ses efforts, n'avait seulement pu le faire bouger d'une ligne. Dès que les variées l'eurent déliée, elle se répandit en paroles :
— Quoi ! c'est vous, chère demoiselle, mon ange, ma colombe, mon agneau, Frileuse de mon cœur ! Sainte Vierge, quelle aventure ! Bien ai-je cru ne vous revoir qu'en paradis et mourir de faim sur le fauteuil du feu seigneur! Est-il possible, Jésus, qu'il y ait des chrétiens si méchants! Mais vous, que vous est-il arrivé? et comment vous êtes-vous tirée des griffes de ces renégats ? Us m'ont battue comme plâtre, mon enfant, et ma vieille peau doit être toute mouchetée de bleu ; et, tout en me battant, ils faisaient entre eux d'horribles moqueries et me voulaient enlever ma cotte, tant, que j'ai craint pour ma vertu; et si, aurai-je septante années à
la Chandeleur, ou ne s'en faudra de beaucoup. MaiSj dites-moi, mon hermine, vous ont-ils point ravi votre honneur? Car ce Pic-Tordu est un damné ! Sa mère était une Egyptienne savante en maléfices, que son père avait ramenée des pays du Levant, où cette païenne l'avait ensorcelé par des philtres et des charmes diaboliques. Un jour, on ne l'a plus revue, soit qu'elle fût morte, ou autrement. Aucuns la tenaient pour un démon succube et content que Pic-Tordu est le propre fils du diable. Aussi tremblais-je de tout mon corps, voyant qu'il vous entraînait. Vous a-t-il fait du mal, mon cœur ? Vous êtes pâlotte, mais point malade, ce semble, et même vos yeux bleus sont plus clairs et luisants que de coutume. Quel bonheur de vous retrouver! Vous faisiez vos premières dents quand votre sainte mère tomba en langueur et sentit la mort venir : ce Gudule, me dit la chère dame, si je meurs, tu veilleras sur Frileuse et la protégeras de tout mal soit du corps, soit de l'âme. » Jugez de mon état, quand je me vis liée à ce fauteuil, toute seule, et ne pouvant bouger, et que je pensais à part moi : « Où est-elle maintenant la pauvre chère créature ? et qu'est-ce qu'on lui
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fait, Seigneur Jésus! n Mais pourquoi ne me répondez-vous pas, demoiselle?
— Dame Gudule, dit en souriant Frileuse, je ne vous réponds pas parce que vous parlez toujours. Ce brave chevalier que vous voyez m'a sauvé la vie, et plus peut-être, en pourfendant Pic-Tordu et ses soudards. C'est Ory de Hautcœur qu'on le nomme. Je suis contente, dame Gudule, qu'il ne vous soit pas advenu plus grand mal, car je vous aime comme la nourrice et la fidèle servante de ma mère.
— Messire Ory, reprit Gudule, soyez béni de Dieu pour m'a voir rendu notre demoiselle. C'est une perle, je vous le dis, un joyau précieux, une fleur insigne de grâce et de vertu. Quand elle était toute petite encore.. .
— Bonne Gudule, interrompit Frileuse, messire Ory et monsieur le chapelain voudront bien accepter l'hospitalité au château de Tour-Vermeille. Allez voir si ces bandits nous ont laissé quelques provisions et apprêtez-vous à traiter nos hôtes de votre mieux.
— Reposez-vous sur moi, demoiselle, repartit Gudule. Je parle beaucoup, voire à tort et à travers, comme il advient aux vieilles gens ; mais
malgré Tâge, j'ai la tête assez bonne. Dieu merci...
Vous aurez aussi grand soin, Gudule, de ces braves gens qui ont combattu avec messire Ory. Pour vous, monsieur le chapelain, vous serez indulgent si je ne vous offre aujourd'hui des plats succulents tels que quartiers de chevreuil, hures de sangliers et faisans tout habillés de leurs plumes, avec raisiné, frangipane, fruits confits et autres mignardises débouche...
— Madame, dit le chapelain, il ne faut, à la vérité, faire fi des présents du Seigneur ; mais par état et profession j'en dois être détaché; et, d'abondant, la grâce de votre accueil est un condiment à rendre digne d'un roi la chère d'un vilain.
— Si ce condiment suffit, ne le sais, dit Frileuse ; mais je vous promets viande moins creuse dès que j'aurai pu remplacer mes pauvres serviteurs. (Et sur ce mot de grosses larmes mouillèrent ses yeux de pervenche). Nous relèverons leurs corps dès ce soir, ajouta-t-elle, et les veillerons toute la nuit. Demain vous direz pour eux, monsieur le chapelain, la messe des trépassés et nous les déposerons en terre sainte.
— Qu'elle soit légère à leurs os, murmura le
chapelain, car, s'ils n'ont toujours vécu en état de grâce, assurément ils y sont morts, puisqu'ils sont morts pour vous, demoiselle Frileuse ! Ils ont peiné durant leur vie, ils ont été résignés et vaillants 5 ils ont eu l'esprit simple et le cœur droit, une foi patiente en Dieu et en la justice future qu'ils nommaient paradis. Ils furent de ces humbles qui obligent Dieu à souffrir sur terre les puissants et les riches sans charité, et dont les vertus sont des raisons suffisantes pour que ce monde subsiste, encore qu'il soit mauvais et tout plein de choses horrifiques. De belles visions et une espérance immortelle consolaient leur existence chétive ; ils ont vécu et sont morts pour d'autres qu'eux-mêmes ; et ceci ne serait point duperie quand même on supposerait, par une impiété abominable, que point n'est de paradis là-haut. Prions pour eux, mes frères, oremus.
RY de Hautcœur demeura quelques semaines au chàreau de Tour-Vermeille. Il chassait le cerf et le sanglier dans les forêts environnantes. Le soir, il devisait avec Frileuse^ et toujours revenaient dans leurs propos les dames et chevaliers de jadis 5 et c'étaient des discussions sur leurs vertus et mérites (Ory préférant celui-ci^ Frileuse celui-là) et sur les conditions requises pour bien aimer. Mais toujours ils finissaient par tomber d'accord. Souvent aussi ils priaient le chapelain de leur lire les gestes écrites qui se trouvaient en assez grand nombre dans la bibliothèque du château. Le saint homme leur faisait volontiers ces lectures, non toutefois comme un homme qui prend feu pour son compte (car il était de sens fort rassis), mais comme quelqu'un qui se divertit à observer curieusement les idées et comportements des autres.
Ce chapelain, qui s'appelait Simon Godard, était un fils de vilain, né dans la plus pauvre chaumine d'un très pauvre village. Le prieur de la proche abbaye l'avait remarqué, tout enfant, pour sa gentillesse, et le petit manant, par son esprit subtil et sa diligence, était devenu un très excellent clerc et versé en toutes sortes d'études. A dire le vrai, il n'était tout à fait si accompli en sainteté. Il était quelque peu friand, prudent à l'excès, raillard, et moins grand diseur d'oraisons et patenôtres que le bon chevalier de Hautcœur. Mais sa charité pour ses frères était grande, non seulement en ce qu'il était fort aumônier, mais en ce qu'il excusait les pauvres pécheurs, pourvu qu'il n'y eût point de méchanceté dans leur cas, n'étant pas plus dur aux péchés des autres qu'aux siens propres. Du reste, il ne s'étonnait de rien, supportait tout le monde et ne se fâchait pas contre ceux qui ne lui ressemblaient point. Il avait sur quantité de choses des idées qui n'étaient qu'à lui et qu'il ne disait point, par prudence ou par crainte d'être mal compris. A l'ordinaire sa figure et tout son extérieur étaient d'un homme d'église jovial et peu pensant ; mais il ne s'y fallait fier 5 et parfois, quand il n'y pre-
nait garde, il lui échappait des réflexions d'une sapience hardie et qu'on n'eût point attendues de telle trogne monastique.
Il s'amusait des amours d'Ory et de Frileuse comme d'un jeu gracieux de grands enfants ingénus. Pourtant il finit par estimer que le jeu se prolongeait un peu. Telle quintessence de sentiments lui semblait rêve et billevesée. Tantôt il jugeait le chevalier coquebin plus que de raison 5 et tantôt, connaissant les hommes et l'infirmité de la chair, il appréhendait l'innocence même des deux amants et il ne se pouvait empêcher d'être en méfiance sur la fin de l'aventure.
— Messire, dit-il un jour à Ory, vous aimez demoiselle Frileuse?
— Voire, répondit Ory, et de toutes les puissances et facultés de mon àme.
— Et demoiselle Frileuse vous aime aussi .^
— J'en ai, si je puis le dire, quelque soupçon.
— Ètes-vous un pur esprit, messire ?
— Si je l'étais, monsieur le chapelain, je ne serais point, comme je suis, un misérable pécheur.
— Et demoiselle Frileuse, la croyez-vous un esprit pur et une âme toute nue ?
— Je suis tout près de le croire, monsieur le
chapelain. Tant de grâce, tant de pureté ne sont point d'une créature terrestre ni assujettie aux servitudes du corps...
— Un pur esprit n'aurait pas de si beaux yeux, messire, car les esprits n'ont pas d'yeux du tout ; et vous ne l'aimeriez point, car les esprits sont invisibles. Dites-moi encore: êtesvous libres tous les deux ?
— Frileuse est orpheline et nul n'est mon maître que Dieu !
— Que ne devenez-vous donc l'époux de la demoiselle de Blanc-Lys par le sacrement de mariage ?
Ory fit un haut-le-corps, comme s'il eût éprouvé une surprise désagréable :
— Si tôt? répondit-il. Mais ce ne serait plus la même chose ! 11 faut que je la mérite, et c'est de cette pensée que me vient ma vertu. Froisser cette fleur divine ! vous n'y pensez pas, monsieur le chapelain. Si je faisais ce que vous me proposez, il me semble que je commettrais un sacrilège, qu'une force s'en irait de moi et qu'une grâce s'en irait d'elle.
— Et pourquoi donc l'aimez-vous, messire, si ce n'est pour la posséder ?
— Mais je l'almc... pour l'aimer, répondit simplement Ory.
— Dieu vous bénisse, mon fils ! murmura Simon Godard tout rêveur.
^y^^S^^ ^^ ^^ préparait une nouvelle croisade contre les Infidèles, qui tenaient encore en leur puissance le tombeau de notre Seigneur. Dès que le bruit en vint à Ory, il en eut une grande joie et dit à Frileuse :
— Il ne sied qu'on aille sans moi conquérir le Sainc-Sépulcrc et navrer les ennemis du Sauveur. Je vous requiers humblement, demoiselle, de m'octroyer mon congé. Je reviendrai de là-bas, s'il plaît à Dieu, moins indigne de votre miséricordieux amour.
— Cher sire, répondit Frileuse, je serais pétrie d'argile bien grossière si je n'avais le courage de vous dire : Allez ! Mais je serais de fer ou de granit si je n'ajoutais : Revenez bientôt, et
2l6 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U RD*H U I
si je ne sentais mon cœur faiblir en moi au moment où vous me quittez.
Ayant dit ces mots, elle aida elle-même Ory à revêtir son armure, jambarts, éperons, cuissards, brassards, gantelets, cotte de mailles, cuirasse et sur le tout une tunique de soie précieuse qu'elle avait ouvrée de ses mains et qui était mi-partie blanche et bleue 5 vu que c'était, on s'en souvient, les couleurs de la chère demoiselle. Après quoi, elle lui ceignit son épée et lui mit son heaume, dont le masque d'acier ne lui laissait voir le jour que par deux trous percés à l'endroit des yeux.
Ory et Frileuse étaient en cet instant dans la cour d'honneur du château, où poussaient l'herbe entre les dalles et çà et là quelques fleurettes. Tout à coup Frileuse, par une inspiration de Dieu, cueillit une de ces fleurs, une petite marguerite à cœur d'or.
— Recevez cette fleurette, dit-elle, et gardezla en souvenir de moi. Si vous me la rapportez des lieux saints intacte et aussi fraîche qu'à cette heure, je connaîtrai que votre pensée m'aura été fidèle et je vous tendrai la main au retour.
— Demoiselle, répondit Ory, je ne m'enquiers
comment cette fleur pourra conserver si longtemps sa fraîcheur et novelleté ; je le crois puisque vous le dites, car vous n'avez jamais menti. S'il ne faut que vous être fidèle, fût-ce dans dix ans, je vous la rapporterai, si je ne meurs, dans létat où vous la voyez présentement. N'en doutez non plus que du saint Evangile.
Alors Frileuse fixa la petite fleur sur le heaume d'Ory en introduisant la tige dans l'une des charnières, et (ce qu'elle n'eût fait sur les joues de chair du beau chevalier) elle le baisa des deux côtés de son casque, sur ses joues d'acier poli ; et si grand était l'amour de la pauvre fille que ce froid baiser lui fut chaud au cœur. Elle frissonna, pensa défaillir et pleura longtemps.
^^^J:^ D o N c Qjj E s messire Ory se mit en £<C/A \As ... , ,
V^/i^\V route, suivi de ses quatre varlets, les-
.-^^^è^ quels avaient nom Hector, Ogier,
Lahire et Lancelot, et de son chapelain, maître
Simon Godard. Le bonhomme n'allait certes en
2l8 CONTES d'autrefois ET d' A U J O U R d' H U 1
Palestine par ferveur religieuse ni par amour des coups, mais par curiosité et désir de voir des choses nouvelles.
La petite troupe, chemin faisant, rejoignit d'autres bandes, et, peu à peu, cela fit une armée. Mais le temps était déjà passé ou la chrétienté tout entière, jusqu'aux vieillards, femmes et petits enfants, marchait derrière un moine à la conquête de Jérusalem. Dans l'ost où messire Ory chevauchait au premier rang, on ne voyait guère de vilains ; et de bourgeois, pas un ; mais seulement des chevaliers et des gens d'armes et soudards faisant de la guerre leur métier.
Ory allait devant lui plein de ses rêves et du souvenir de Frileuse, sans même s'apercevoir que nombre de ses compagnons étaient menés par d'autres pensées que celle du service de Dieu et ne se comportaient pas toujours en parfaits chrétiens.
Simon Godard, juché sur son antique mule et le ventre ballotté comme une outre pleine, cheminait d'ordinaire aux côtés du chevalier, dont il aimait la candeur, et souvent ils devisaient ensemble pour tromper la longueur du voyage.
— Serons-nous bientôt en Palestine? lui demanda un jour messire Ory, qui n'était pas grand clerc en géographie.
— Dans un mois d'ici, nous en approcherons si rien de fâcheux ne survient, répondit le chapelain. Mais nous serons moitié moins à l'arrivée qu'au départ. On meurt beaucoup dans Tost, par disette, fatigue et fièvres malignes. Je ne sais si vous vous en apercevez, étant toujours perdu dans vos songeries; mais nous laissons derrière nous quantité de nos compagnons, et, comme on n'a pas le temps de les enterrer bien creux, les chiens et les corbeaux leur font une autre sépulture.
— Je ne plains pas ceux-là, dit Ory, qui nous devancent dans le saint paradis de Dieu. Le corps est une prison et la matière en est vile; ce qu'il devient n'importe mie.
— Il est des moments, messire, où je ne distingue pas clairement la prison du prisonnier. Cela m'afflige que l'on meure tant. Et je ne vois pas non plus nettement à quoi servent toutes ces morts. Nous mettrons un an et plus à prendre deux ou trois villes, et, quand nous serons vainqueurs, il ne restera de nous qu'une poignée
d'hommes. Les maladies nous achèveront; les infidèles n'auront même pas la peine de nous mettre dehors, et ce sera à recommencer.
— Voire; mais les murs de Jéricho ne sont tombés qu'à la septième journée, et ce n'est encore la septième croisade.
— Mais est-il bien nécessaire que les chrétiens possèdent le tombeau du seigneur Jésus, qui n'est d'ailleurs qu'un sépulcre vide, où rien n'est resté de lui, et qu'il souffre depuis plus de mille ans être détenu par les infidèles.'' Et ne croyezvous pas, seigneur chevalier, que ce sol leur appartienne aussi légitimement qu'aux Français le sol de France?
— Ne parlez pas ainsi, monsieur le chapelain, car telle raillerie ne sied à un homme d'Eglise ni à un saint comme vous êtes.
— Je ne raille pas, messire; mais la volonté de Dieu ne m'apparaît aussi manifestement qu'à vous. Cela me gêne que Dieu ait donné à ses pires ennemis plus de richesses qu'aux chrétiens, une industrie plus savante, de meilleurs engins de guerre et la victoire sur ses fidèles serviteurs.
— Ignorez-vous donc, maître Godard, que
leur richesse leur vient du démon et qu'elle ne sert qu'à les entretenir dans leurs mœurs abominables ? Et si Dieu a permis qu'ils nous vainquissent quelquefois, c'est qu'il éprouve ceux qu'il aime, vu que l'épreuve nous purifie et nous élève jusqu'à lui.
— Vous seriez, messire, un fort bon théologien; et je serais, moi, un très mauvais chevalier. Si, d'aventure, j'étais seigneur au pays de France, je crois que je n'en sortirais guère. Pendant que les seigneurs vont se faire occire au loin, les manants payent mal leurs redevances; les bourgeois, dans les villes, entassent les écus et, comme les seigneurs ont besoin d'argent pour si lointaines expéditions, se font vendre toutes sortes de libertés et privilèges. Je ne m'en plains, étant du peuple; mais je dis que c'est grande duperie à un noble homme de se croiser.
— Je sais, monsieur le chapelain, que vous parlez contre votre pensée et que tout cela n'est que pour me tenter. Mais tels discours ne me touchent pas, moi qui n'ai qu'un petit castel, peu de terres et point de villes. Puis, cela ne me chagrine point que d'autres chrétiens tâchent
de rendre meilleure leur basse et dure condition. Quant est de moi, je ne suis pas un drapier ni un marchand d'épices pour ne sortir de mon trou et ne faire état que de l'argent et des éjouissances corporelles. C'est d'autre chose plus haute et de plus grand prix que je suis en quête. Je ne | suis pointj monsieur le chapelain, de même pâte que vos bourgeois et vos vilains. Je ne saurais demeurer longtemps en un même lieu ni borner ma félicité aux choses qu'on peut voir et toucher. J'aime la demoiselle de Blanc- Lys, et je la quitte sans savoir si je reviendrai. Je vais tenter une aventure que vous dites inutile et folle et dont il ne me reviendra nul profit lors même qu'elle réussirait : pourquoi fais-je ainsi? Je ne sais, je ne puis faire autrement et je sens que cela plaîc à Dieu et que je suis son ouvrier.
Maître Simon Godard, encore qu'il fût d'esprit retors, ne trouva plus rien à répondre, sinon : Amen !
OMME les croisés traversaient l'AlIemagne, un chevalier de ce pays vint se joindre à eux. Il était de petite taille^ semblait porter avec peine son armure de fer et chevauchait sans grâce. Il avait avec lui une suite assez nombreuse de variets et quantité de bagages et de fourgons. Il conta qu'il venait de très loin, d'un château qu'il possédait proche l'embouchure du fleuve Vistule, et qu'il allait en terre sainte pour expier ses péchés. Il avait nom Von der Pouf. Au reste, il parlait peu et ne se mêlait point aux autres croisés soit dans la marche, soit dans les campements.
Un jour, il rencontra dans la campagne, à l'écart, un garçon qui menait des pourceaux. Il lui demanda s'ils étaient à vendre et, tandis qu'il discutait du prix, ses variets égorgetèrent doucement par derrière le pauvre porcher.
S'étant ainsi emparé des pourceaux, comme
quelques-uns des seigneurs croisés souffraient disette de vivres, il les leur vendit le plus cher qu'il put.
Ory de Hautcœur lui acheta un goret, assez beau à la vérité, mais qu'il dut payer cinquante écus.
— Ce Von der Pouf, dit le chapelain, qui va en Palestine pour expier ses péchés, craint sans doute que la matière ne fasse faute à sa pénitence. J'estime ce chevalier fort capable de livrer Celui dont il va conquêter le saint sépulcre.
— Pour ce, répondit Ory, gardons d'autant plus soigneusement nos mains pures de tous gains injustes, et détachons-nous des biens terrestres, qui sont perdition de l'âme.
EPENDANT Ory regardait tous les soirs, en ôtant son heaume, la petite fleur ■^^ blanche que Frileuse y avait attachée. Toujours il la trouvait fraîche comme au mo-
ment où on l'avait cueillie, et il ne s'en étonnait aucunement, mais il s'en réjouissait dans son cœur. Et il faisait remarquer ce prodige au chapelain comme un signe de la protection de Dieu et de la haute sainteté de demoiselle Frileuse.
— Je ne suis, dit Simon Godard, versé dans la science des végétaux ; mais possible est que l'eau qui coule de votre front par les longues journées de marche, venant à mouiller la tige de cette fleurette, l'entretienne en sa prime novelleté. Toutefois je ne m'en porterais caution. Il est de par le monde nombre de phénomènes naturels dont je ne sais pas les causes, et je laisse à de plus grands clercs le soin d'élucider ceci.
— Heureux ceux qui croient, monsieur le chapelain!, répondit Ory de Hautcœur.
— Hé! fit Simon Godard, les Turcs croient à iMahomet aussi fermement et naïvement que vous au Christ, et si, seront-ils damnés!
Lorsque l'armée, ayant passé l'Hellespont sur des bateaux et traversé encore d'autres pays, arriva en terre sainte, la petite fleur n'était non plus fanée qu'au départ. Et quand messire Ory, par les nuits fraîches et claires, couchait à la
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belle étoile, il trouvait le matin une goutte de rosée dans le cœur de la merveilleuse fleurette.
Le bon chevalier, en se souvenant de l'Occident brumeux et moite, était tout émerveillé de la pureté du ciel oriental, de la grandeur ou de la rigidité des feuillages, de Tazur profond des lacs, de la blancheur des maisons et des édifices, et de Tardente lumière épandue sur toutes choses. Les paysages lui semblaient faits de métaux précieux; il en trouvait l'aspect surnaturel et fantastique et estimait que c'avait été là un digne théâtre de la vie du sauveur Jésus. Quelquefois aussi, par des soirées molles et tièdes, il était pris de langueur et il lui venait comme un désir de vivre sans peiner et de jouir de son corps. Alors il prenait la fleur dans ses doigts, et la vue de sa corolle immaculée lui rendait son courage et sa vertu.
Maintes batailles furent données où Messire Ory accomplit de mirifiques prouesses. La petite fleur de Frileuse, toujours fraîche et vivace, ne quittait point la visière de son heaume; et, quoiqu'il s'enfonçât feu plus épais de la mêlée et que son armure tût souvent toute ruisselante et rouge
de sang sarrasinois, jamais la chère fleurette ne fut souillée de la moindre éclaboussure.
Enfin Tost des croisés commença d'assiéger Jérusalem. Encore qu'il ne soit pas fait mention de ce siège dans les histoires, il faut bien qu'il ait eu lieu, puisque je raconte ici ce qu'il en advint à messire Ory de Hautcœur.
Les murailles de la ville étaient élevées, défendues par un grand fossé et bien garnies de soldats sarrasins lançant des sagettes par les créneaux. Comme ils navraient ainsi beaucoup de chrétiens, le iossé se remplit de corps dont l'amoncellement atteignit bientôt à moitié de la hauteur du rempart. Ce que voyant, notre bon chevalier s'avisa de ceci :
Vingt hommes d'armes, ayant grimpé sur cet entassement de cadavres, joignirent leurs bouchers au-dessus de leurs têtes et firent ce que les anciens Romains soûlaient appeler la tortue, pour ce que les boucliers ainsi joints imitaient la carapace de ce lent animal. Là-dessus montèrent dix autres soudards, qui firent tout ainsi que les premiers. Sur cette seconde toiture gravirent les quatre varlcts du sire de Hautcœur, tenant au bout de leurs bras leurs quatre écus réunis. Cela
228 CONTES D AUTREFOIS ET d'a U J O U RD'h U 1
formait une haute pyramide à trois érages, sur le sommet de laquelle se hissa Ory de Hautcœur, vêtu de fer, avec la petite fleur épanouie à son morion. Il n'était plus qu'à quelques pieds du faîte de la muraille et il se disposait à l'escalader quand les Sarrasins, qui gardaient les créneaux, lui versèrent sur la tête, l'une après l'autre, plus de cent marmites toutes pleines d'huile bouillante. Le flot doré l'inonda tout entier, puis ruissela sur les trois toitures de boucliers, comme on voit l'eau d'une fontaine tomber en large nappe d'une vasque dans une autre. Et, de fait, lorsque le liquide ardent eut touché le chef de messire Ory, il lui sembla que ce fût une eau limpide et rafraîchissante, et la petite fleur ouvrait à la pluie de feu sa corolle toujours blanche, comme si c'eût été la rosée du ciel.
Ory fit alors le signe de la croix et, se haussant par la force des poignets, surgit en haut des murs. Les Sarrasins avaient disparu. Il se mit à courir sur le rempart, cherchant un endroit commode pour descendre dans l'intérieur de la ville, quand un Sarrasin de haute taille, qui se dissimulait derrière un créneau, se rua vers lui à rimproviste et lui asséna sur la tête un coup
LFS DEUX FLEURS 229
d'épce assez fore pour fendre en deux un cavalier ec entamer les reins du cheval. iMais l'épée de l'infidèle, ayant touche la petite fleur, se rompit net par le mi ieu, quoiqu'elle fût en fin acier de Damas. Toutefois le choc fut si rude qu'Ory chancela, fit un faux pas et fut précipité du faîte de la muraille.
Juste à ce moment les croisés, par une manœuvre mal opportune, poussaient contre le rempart une lourde catapulte. L'énorme machine rencontra dans sa chute le bon chevalier, dont la tête fut prise subitement entre la poutre munie de fer et le granit de la muraille, tandis que son corps et ses jambes pendaient dans l'espace. Il semblait que sa tête dût être écrasée comme une noisette sous un marteau de forgeron. Mais son heaume, où fleurissait l'innocente pâquerette, ne fut pas même fêlé. La muraille céda seule au heure de la catapulte et s'écroula avec un grand bruit, tandis que messire Ory retombait sur ses pieds dans le fossé, sans se faire aucun mal. Il bondit sur les décombres l'épée au poing et entra le premier dans Jérusalem.
r;<^^'ES chrétiens vainqueurs^ après avoir '^J)J\ massacré Tarmée des infidèles, se ré-
^ic^^l pandirenc dans la ville, pillant les maisons et égorgeant encore çà et là ceux qui réclamaient trop fort. Seul, messire Ory, ainsi qu'il l'avait dit à Frileuse, ne souilla ses mains d'aucun butin, voulant servir gratuitement la cause de Dieu. Mais après avoir prié avec larmes auprès du Saint-Sépulcre, il parcourut la ville en compagnie de maître Simon Godard. Et quelquefois ils entraient dans les maisons, non pour piller, mais curieux d'en connaître l'intérieur.
Ory raconta au chapelain comment, par la puissance miraculeuse de la petite fleur, il avait été préservé trois fois d'une mort certaine.
— Je n'y étais pas et n'ai rien vu, dit Godard
étant lors occupé, je pense, à réciter le bréviaire; mais si ce que vous me contez n'est vrai, j'estime que ce devrait l'être, car vous êtes assurément le plus vertueux seigneur de la chrétienté.
— Je le crois, monsieur le chapelain, dit Ory avec simplesse. Je ne suis pas comme les autres chevaliers, qui à cette heure boivent et festinent sans penser à Dieu et s'ébaudissent avec les femmes des païens. Mais moi je reste pur dans la victoire comme dans l'épreuve, et, depuis que j'ai baisé les pierres du saint tombeau, je sens autour de mon cœur une cuirasse invincible contre le mal.
Ces paroles étaient de trop, et le chevalier péchait ici contre l'humiUté chrétienne. Ce mouvement d'orgueil ne fut pas perdu pour le démon, qui toujours veille.
Ory et le chapelain, tout en devisant, entrèrent dans la maison d'un des principaux chefs sarrasins. Un péristyle de blanches colonnes torses où s'appuyaient des cintres ouvragés en forme de trèfle entourait la cour carrée, pavée de mosaïque. Au milieu, la fusée d'un jet d'eau retombait dans un bassin de marbre, et aux quatre coins des bananiers étendaient leurs feuilles
comme de longs parasols. Une odeur d'encens, venue on ne sait d'où, flottait dans l'air,
— Qu'il fait bon ici ! s'écria le chevalier de Hautcœur,
Et, pour respirer plus librement, il ôta son heaume (que décorait la fleurette toujours intacte) et le tint à la main.
En passant sous le péristyle, ils virent une porte fermée. Elle était peinte en rouge, munie de ferrures découpées avec art, et autour du cintre des lettres arabes sculptées dans le marbre blanc formaient un ornement compliqué. Ory, d'un coup de gantelet, enfonça la lourde porte. 11 entra avec le chapelain ; des cris aigus retentirent : c'était la chambre des femmes.
Elles étaient là, étendues parmi des coussins, sur un tapis épais comme une pelouse, grasses, le visage peint, roulées dans des étoffes éclatantes et soyeuses. Un demi jour, tamisé par des verres de couleur, éclairait ce lieu de damnation. Des parfums d'une douceur mortelle montaient des cassolettes en déroulant leurs spirales bleues.
La plus belle des femmes se traîna aux pieds d'Ory, pleurant et se lamentant en langue sarrasinoise ; et elle l'entourait de ses bras et mêlait
à ses supplications des caresses et des œillades diaboliques. Ory n'entendait point ses discours, mais il comprenait bien que cette païenne le voulait entraîner au mal. L'image de Frileuse, si diaphane et si blanche avec ses yeux de bluet, s'effaça tout à coup de sa mémoire et il ne vit plus que cette païenne, d'une beauté toute matérielle et terrestre, grasse, ambrée, sentant le miel, avec ses longs yeux si noirs sous leurs paupières lourdes...
Cependant une autre mécréante s'était jetée aux pieds du chapelain et baisait sa robe.
— Ouf! il fait chaud ici, dit le saint homme.
— Monsieur le chapelain ! monsieur le chapelain ! cria Ory avec angoisse.
Mais Simon Godard était sorti pour prendre l'air.
Alors, durant l'espace d'un quart de minute, Ory consentit au péché dans son cœur.
En ce même instant, à mille lieues de la ville sainte. Frileuse de Blanc-Lys, dans son oratoire, priait Dieu pour son chevaHer.
Et c'est pourquoi sire Ory, d'un geste violent, repoussa soudain la séductrice, qui roula sur le tapis, et il s'enfuit à grandspas sans se retourner.
2^4 CONTES D AUTREFOIS ET D AUJOURD HUl
Tout en fuyant, il jeta les yeux sur son heaume, qu'il avait gardé à la main : la fleurette blanche était toute fanée.
Il voulut douter de son malheur, remit son heaume et alla chercher bataille aux environs de Jérusalem. Il reçut d'un sarrasin un coup d'épée qui brisa son casque et lui fit au front une terrible estafilade. Il put sauver de la mêlée ce qui restait de la petite fleur : sa tige desséchée et son petit cœur d'or devenu presque noir.
— Je ferai telle pénitence, se dit le bon chevalier, qu'il faudra bien qu'elle refleurisse !
]i se confessa à son chapelain avec larmes et contrition véhémente.
— Ce n'est rien, mon fils, dit le bonhomme, moins que rien, en vérité.
— Mon crime est énorme, mon père, car il me pèse comme une montagne. Si c'était tant
LES DEUX FLEURS 23f
menue chose que vous dires, point ne serait fanée la Heur de demoiselle Frileuse
— Hé ! toutes les fleurs se fanent, et celle-ci avait assez duré.
— Et que dira Frileuse à mon retour?
— Si elle est de bon sens, elle ne dira rien.
— Cette pâquerette refleurira, mon père.
— J'en doute un peu, mon fils.
— Je ne me croirai pardonné de Dieu que lorsqu'elle sera refleurie.
— Comme il vous plaira ; mais, pour moi, je vous donnerai sans diflîculté la sainte absolution.
— Pas avant que j'aie expié, mon père
— A votre aise, mon fils ; mais vous êtes un pénitent bien difficile à contenter.
Le lendemain, Ory de Hautcœur imagina de gravir la colline du Saint-Sépulcre, vêtu de son armure et en se traînant sur les genoux. Et, pour rendre la pénitence plus rigoureuse, il avait mis dans ses jambarts des graviers et des cailloux pointus. Il s'évanouit trois fois en chemin, tant la douleur était forte, Simon Godard, qui le suivait en grommelant, le ranima trois fois avec un cordial fabriqué par des moines. Le bon
2]6 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'h U I
chevalier tomba à demi mort sur le tombeau du Christ, et pendant huit jours il ne put se tenir sur ses jambes.
La pâquerette de Frileuse ne refleurit point.
UAND les jambes de messire Ory furent à peu près cicatrisées, comme il se tourmentait et cherchait déjà dans sa cervelle quelque autre pénitence
— Ne soyez pas tant en peine, messire, lui dit Simon Godard. Puisque vous voulez faire œuvre pie et agréable au Seigneur, j'en ai une à vous proposer. Vous savez que je suis curieux de mon naturel et que volontiers j'observe ce qui se fait autour de moi. Or, quoique je n'aie pas l'habitude de me mêler des affaires des autres, par prudence innée et par amour du repos, toutefois je ne vous tairai pas ce que j'ai découvert touchant le sire Von der Pouf. En arrivant ici il est tombé malade, ce qui n'arrive guère à un
LES DEUX FLEURS lyj
chevalier la veille d'une bataille. Ses variées et ses hommes d'armes ne se sont battus non plus que lui, ce qui ne les a point empêchés, après la victoire, de butiner dans la ville, non capricieusement comme les autres croisés, mais avec ordre et application, sans rien gaspiller ni détruire, non pillant les maisons, mais plutôt les déménageant. Et ce n'est pas tout : j'ai cru reconnaître l'air et la démarche de Von der Pouf chez certain petit homme crasseux que j'ai maintes fois rencontré par la ville sur le tard, trafiquant avec des brocanteurs. Bref, je soupçonne véhémentement ce Von der Pouf d'être un juif de malheur qui s'est glissé dans l'ost pour trahir les chrétiens et pour pratiquer toutes sortes de voleries ténébreuses. Vous rappelez-vous que le jour où il vendit si cher aux chevaliers ce troupeau de porcs, il ne garda pas même un jambonneau? Sa juiverie est pour moi patente, et plus encore sa scélératesse. Adoncques traitez-le comme bon vous semblera ; de grand cœur je vous le livre : car, quoique je sois bonhomme et d'humeur clémente, je n'aime point les méchants, ni surtout les traîtres.
— Qu'entends-je ? s'écria Ory. Un juif, un
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bourreau du seigneur Jésus dans notre sainte armée! J'en jure Dieu et tous les benoîts habitants du Paradis, par moi périra de maie mort le fils de ceux qui ont crucifié mon Sauveur.
— Messire, dit le chapelain, ce n'est pour ce qu'il est juif qu'il le faut occire, mais pour ce qu'il est fourbe et mauvais. Ce nonobstant, il siérait de s'assurer tout d'abord de la vérité de mes soupçons et d'envoyer à la découverte votre varlet Lancelot. Il est d'esprit subtil et sait quelques mots de mauvais allemand. Il n'aura point de peine, Dieu aidant, à engeigner notre homme.
Lancelot partit sur-le-champ et, étant revenu quelques heures après, confirma tous les dires de Simon Godard. Il s'était chargé d'un ballot et par l'artifice d'une barbe postiche s'était donné l'apparence d'un colporteur juif. Les gens de Von der Pouf, croyant ce qu'il leur disait, assavoir qu'il venait proposer des marchandises à leur maître, l'avaient introduit sans défiance auprès de lui.
Von der Pouf s'appelait de son vrai nom Manassé 5 ses nombreux fourgons étaient chargés de marchandises d'Occident qu'il vendait aux
Sarrasins, et, à mesure que les voitures se vidaient, il les remplissait de marchandises du Levant dérobées dans le sac de la ville, pour les revendre aux chrétiens à son retour. Puis, après chaque bataille, ses hommes allaient la nuit dépouiller les cadavres et achever fort proprement les blessés.
Von der Pouf s'était vanté lui-même à Lancelot de toutes ces abominations.
— Je pourrais, dit Ory, faire brûler ce juif après jugement public; mais il me plaît davantage d'être tout seul le justicier du Seigneur.
La nuit étant venue, il endossa son armure et mit son heaume, sans oublier le petit cœur desséché de la pauvre pâquerette, et, sa grande épée au poing, marcha tout droit vers le pavillon de Von der Pouf. A son approche, les varlets du juif s'enfuirent comme des lièvres. Il entra dans la tente et trouva le faux chevalier enveloppé d'une méchante housse et en train de remuer des pièces d'or de ses doigts crochus à la lueur d'une lampe fumeuse. Des marchandises de toute espèce encombraient la tente : tapis d'Orient, étoffes de laine et de soie ; bracelets, colliers, plateaux de cuivre ciselé, brûle-parfums,
240 CONTES D AUTREFOIS ET DAUJOURDHUl
flacons d'eau de rose, et aussi, dans un coin, un grand tas de mauvaises hardes, enlevées aux cadavres des pauvres soudards chrétiens.
— Je sais qui tu es, dit Ory au juif, et je vais t'occire pour la plus grande gloire de Dieu.
Von der Pouf tremblait de tous ses membres, il comprit que c'était fait de lui et que les supplications seraient inutiles. Alors, d'une voix que la peur, la haine et la colère faisaient chevroter :
— Sire chevalier, répondit-il, c'est la vérité que je hais les chrétiens de toutes mes forces, que j'ai occis beaucoup de tes frères et que je m'en réjouis, même à cette heure où je vais mourir. Mais tu sauras que mon père et ma mère ont été brûlés par les chrétiens, et que trois fois ils m'ont dépouillé des biens que j'avais amassés par mon travail. Tu vas me tuer, rien n'est plus sûr; mais, si tu étais juste, tu m'épargnerais.
— Je pourrais excuser ta haine, dit Ory gravement, mais non ton iniquité et ta traîtrise. Toutefois je ne veux t'occire, sinon loyalement et dans un combat régulier. Allons, chien ! prends tes armes !
Et, comme Von der Pouf tremblait toujours
et que ses deux genoux se dérobaient sous lui :
— Je vais t'aider, dit Ory.
Alors, détachant lui-même l'armure du juif qui pendait à un clou, il lui mit sa cotte de maille, ses brassards, sa cuirasse et tout le reste. A mesure que le chevalier l'habillait, le juif tremblait plus fort et fléchissait sous le poids croissant. A la fin, lorsque messire Ory lui mie son heaume, le misérable s'affaissa, roula par terre dans son armure, qui retentit, puis ne bougea plus.
— Ce juif, dit Ory, fut si grand voleur qu'il m'a volé même sa mort. J'eusse aimé le meurtrir de mes mains. Mais, encore qu'il m'ait frustré de cette joie, Dieu lui fasse miséricorde !
Au moment où le sire de Hautcœur sortit de chez le juif, la lune tombait en nappe d'argent sur le camp des croisés, éclairant les tentes blanchâtres et les p^roupes d'hommes couchés autour, et faisant scintiller çà et là les épées et les cuirasses. Rien ne remuait sous la lumière sereine, et la paix de la nuit était aussi profonde que si les tentes eussent été des meules de paille; les soudards, des moissonneurs endormis ; et les épées, des faucilles jetées dans l'herbe.
242 CONTES d'autrefois ET d'aU J O U Rd'h U I
Ory ôta son casque et le regarda au clair de la lune. La pâquerette de Frileuse n'avait point refleuri,
EU de temps après, la conquête des lieux saints paraissant assurée, Ory ^t^*^ de Hautcœur songea à retourner en France.
— La route est longue, dit-il à Simon Godard ; les occasions de souffrir ou de se battre ne manqueront pas en chemin et la pâquerette refleurira. Quoi qu'il advienne, je ne reverrai point demoiselle Frileuse qu'elle n'ait refleuri.
— Vous ne la reverrez donc jamais, répondit le chapelain.
— Je la reverrai si je le mérite, car Dieu est juste, dit le chevalier.
Ory de Hautcœur s'éloigna de Jérusalem, suivi, comme toujours, de Simon Godard et des quatre varlets. Ils étaient en marche depuis
quelques heures quand ils ouïrent des gémissements qui sortaient d'un fossé. Ory descendit de cheval et, s'approchant du fossé, vit un lépreux couché dans l'herbe. Le pus de ses plaies, en séchant, avait rendu ses haillons raides comme du bois ; ses pieds étaient enflés et violets 5 ses yeux saignaient; et son visage et tous ses membres étaient couverts d'écailles blanches et roses pareilles aux moisissures qui viennent aux murs des caves.
— Je me demande, dit Simon Godard, pourquoi celui-là est venu au monde.
— Pour faire éclater, répondit Ory, la puissance de la grâce divine soit par le miracle de sa patience, soit par celui de sa guérison.
Et il versa lui-même dans la bouche du malheureux quelques gouttes d'un cordial que Simon Godard portait dans une gourde. Dès que le lépreux put parler :
— Dieu vous bénisse, dit-il à Ory, pour l'assistance que vous m'avez donnée! Je suis venu à pied du pays de France, vivant de racines et de fruits et quelquefois d'un peu de pain que de bons chrétiens me jetaient. J'ai passé le détroit en me glissant, sans être vu, dans la
scnrine d'un navire. Voilà tantôt un an que je suis en route. Je suis venu en Terre-Sainte pour me plonger dans la piscine de Siloé, qui aux temps anciens opérait, par la bonté divine, des cures mirifiques ; et j'espère qu'elle me guérira parce que j'ai la foi. Mais j'ai encore douze lieues à faire, car la piscine est tout proche Jérusalem, dans la vallée du fleuve Cédron. J'ai été obligé de m'arrêter ici, tant j'étais brisé de fatigue, et j'ai cru que j'allais mourir.
— Retournons à Jérusalem, dit Ory.
11 prit le ladre dans ses bras, monta à cheval sans le lâcher, puis le déposa sur la croupe du destrier.
— Prenez garde de choir, lui dit-il, et tenezmoi bien par la ceinture.
Mais, au bout de quelques instants, voyant que le lépreux n'était point à son aise, il descendit de nouveau et l'installa commodément sur le cheval, qu'il conduisit par la bride.
Il se souvint qu'il avait mené en pareil équipage la demoiselle de Blanc-Lys ; et il ne se sentit pas moins de joie au cœur en servant le loqueteux que jadis en servant la noble dame.
— Messire Ory, dit le chapelain, ce malheu-
reux serait mieux sur ma mule, et de marcher à pied, cela me dégourdirait les jambes.
— Point, point, maître Godard. Je ne veux, aujourd'hui du moins, partager avec personne l'honneur de servir un pauvre du Christ.
Lorsqu'ils furent arrivés à la piscine, Ory déposa doucement le lépreux sur le gazon qui était épais alentour. Le misérable y cueillit une petite fleur rouge et la tendit au chevalier en disant :
— Seigneur chevaher, je suis une des plus humbles et plus chétives créatures de Dieu et ne puis rien faire pour vous en reconnaissance de votre grande charité. Mais Dieu m'inspire de vous donner cette fleurette. Gardez-la en mémoire, non de moi, mais de lacté de miséricorde donc j'ai été pour vous l'occasion, afin que ce souvenir vous réconforte aux heures de détresse.
— Mon frère, répondit Ory, je ferai ce que vous me demandez, et je prie Dieu qu'il vous guérisse.
Le bon chevalier hxa à la visière de son casque la fleur écarlate et s'aperçut alors que la tige et le cœur fané de la pâquerette n'y étaient
246 CONTES d'autrefois ET d'a U J OU RD*H U I
plus. Et il comprit que Dieu lui donnait à la place la petite fleur du lépreux, et que son péché lui était remis.
Il remonta sur son cheval et se disposa à partir.
— Messire, lui dit Simon Godard, n'attendrons-nous pas que cet homme se soit plongé dans la piscine, afin de voir ce qu'il en adviendra?
— Je n'ai pas besoin, répondit Ory, de voir de mes yeux sa guérison pour croire à la puissance et à la bonté de Dieu. En route ! car il me tarde trop de revoir demoiselle Frileuse.
Le lendemain, Ory et ses compagnons rencontrèrent un parti de Sarrasins, car le pays n'était encore entièrement pacifié. Us se battirent un contre dix : Ory reçut surson heaume, où brillait la fleurette rouge, de terribles coups d'épée, sans que le heaume en fijt seulement rayé et sans que la fleur en fût seulement froissée; et il reconnut qu'il était de rechef invulnérable.
Maître Simon Godard, ayant vu tant de choses surprenantes, n'osait plus rien dire et n'était pas éloigné de partager l'opinion du bon chevalier touchant la vertu des deux fleurs.
OMME Ory de Hautcœur approchait du château de Tour-Vermeille, il vie venir au-devant de lui Frileuse de Blanc-Lys,
La noble demoiselle jeta les yeux sur la petite fleur rouge :
— Est-ce le soleil des pays lointains, dit-elle malicieusement, qui a mué la couleur de ma pâquerette ?
Ory, tout décontenancé, balbutia ; et pourtant il voyait bien que Frileuse n'avait point Taii fâché en lui parlant ainsi.
Simon Godard intervint :
— Demoiselle, dit-il, les païens nous ont par sortilèges et maléfices dérobé votre fleurette ; mais Dieu nous a envoyé celle-ci qui n'est pas moins merveilleuse.
— Je le savais, répondit Frileuse 5 car il a plu
248 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'h U I
à Dieu de m'en avertir par le moyen d'un songe.
Et elle tendit sa main blanche au chevalier.
— Cette histoire, dit Simon Godard, nous montre clairement qu'aux yeux de Dieu même, charité vaut pureté. Le meilleur est d'avoir les deux, qui peut. Mais qui n'a la seconde, tâche au moins d'avoir la première. Amen'
'BOV^
'^^ L y avait autrefois à Bagdad une petite fille sans parents, née on ne sait où, vivant on ne sait comment, et qui s'appelait Boun on ne sait pourquoi.
Elle était fort jolie, le nez retroussé, la bouche si petite qu'elle s'y reprenait à deux fois pour manger une cerise ; les cheveux d'un blond pâle dans un pays où tout le monde les a noirs ou roux; la peau très blanche et pa-* moments toute
2fO CONTES D AUTREFOIS ET D AUJOURD HUI
rose dans un pays où tout le monde est couleur de brique, d'orange ou de rose-thé.
Elle passait sa vie dans les rues de Bagdad. Elle dérobait des dattes et des caroubes à l'étalage des marchands, se glissait entre les jambes des chameaux chargés d'ambre, de canelle et d'étoffes de soie, ou s'arrêtait devant les musiciens qui jouent du gnoubri et battent du tamtam.
Et vers le miUeu du jour, quand somnolaient les hadjis, accroupis en rang d'oignons dans l'étroite bande d'ombre violette que fait la grande mosquée, elle venait doucement leur tirer la barbe ou secouer leurs chapelets en noyaux d'olives 5 et elle riait de si bon cœur que ces hommes graves ne se fâchaient point, étonnés seulement qu'on pût rire ainsi et montrer tant de joie de vivre.
Elle jouait quelquefois avec de petits vagabonds, abandonnés comme elle ; et ils l'aimaient bien parce qu'elle partageait avec eux tout ce qu'elle avait; et elle était douce pour eux, mais faisait la princesse 5 et ils ne la traitaient point comme une petite fille ordinaire
2fl
Or il y avait en ce temps-là à Bagdad une fee qu'on appelait la Fée aux dentelles.
Elle n'était point comme les autres fées, qui sont ou très jeunes ou très vieilles. Elle paraissait avoir cinquante ans, car elle avait des rides au coin des yeux et le visage un peu flétri; mais elle avait les traits fins, les mains jolies et de petits yeux gris mordorés, très vifs et encore jeunes. Elle se poudrait les cheveux à la poudre d iris, portait des robes de soie brochées de fleurs, de longs corsages avec des paniers, et partout des dentelles, à sa jupe, à ses manches, sur sa tête et autour de son cou.
Et c'était à cause de cela qu'on l'appelait la Fée aux dentelles.
On disait qu'elle avait beaucoup voyagé et qu'elle avait longtemps vécu à Paris, la ville des chrétiens, où les hommes sont plus agités qu'en
2f2 CONTES D AUTREFOIS ET DAUJOURDHUI
Orient et les femmes plus inquiètes. Et elle était pleine d'esprit, d'expérience et de douceur.
Un jour, sur une des places de Bagdad, elle vit Boun qui jouait avec d'autres enfants. Elle la prit par la main :
— Boun, voulez-vous m'embrasser?
— Embrassez-moi d'abord, dit Boun.
— C'est juste, répondit la Fée aux dentelles. Puis au bout d'un moment :
— Boun, voudriez-vous de belles robes, des voiles, des colliers et des bracelets ?
— Oh ! oui, madame.
— Pourquoi, Boun ?
— Pour qu'on me trouve jolie, madame, et pour qu'on m'aime, dit Boun avec gravité.
En ce moment une voix aiguë cria :
— Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir ! Une marchande d'oubliés passait, avec un
grand chapeau de paille, une jupe rouge et une vieille figure joyeuse.
— En attendant, voulez-vous tirer des oublies, Boun ? dit la Fée aux dentelles.
— Comme vous voudrez, maJame.
Boun poussa l'aiguille dix fois de suite, et dix fois de suite ne gagna qu'une gauffrette. Au commencement elle fit bonne contenance, et enfin se mit à pleurer.
— Pleure pas, petite; tu seras heureuse en amour, dit la marchande.
Et, comme elle avait bon cœur, elle donna à Boun vingt oublies de plus que Boun n'en avait gagné.
Boun appela ses compagnons de jeu, leur distribua les minces cornets de pâte légère; et, comme les plus grands de ces enfants voulaient Tembrasser, elle les repoussa d'un air digne ; mais allant au plus jeune, qui était un joli petit garçon, elle Tembrassa à pleines joues.
— O femme, petite femme ! murmura la Fée aux dentelles.
Et tout d'un coup elle disparut.
boun avait six ans. On était en automne. Sou vent elle se promenait seule dans la campagne aux environs de Bagdad.
Les petites chenilles aiment beaucoup les feuilles des arbres. Quand elles ont mangé tout le vert, il ne reste plus des feuilles que leurs fines nervures, et elles ressemblent alors à des morceaux de dentelle grise ou brune, parfois dorée.
Boun ramassait ces feuilles, les enfilait avec de longs brins d'herbe sèche, et s'en faisait des couronnes et des fichus.
Ces parures fanées et délicates, couleur de poussière, encadraient singuhèrement la petite figure rose de Boun; et elle pensait en souriant :
— Je suis comme la Fée aux dentelles.
Un jour, le vieux Silounis, le plus riche marchand de Bagdad, assis, les jambes croisées, sur le dos de son éléphant Ali-Baba, passait par la rue Babazoun, allant à ses affaires. Il aperçut Boun coiffée de ces feuilles mortes et, frappé de sa beauté, lui cria :
— Comment t'appelles-tu, petite ?
— Boun.
— Veux-tu venir avec moi ?
— Non.
2rr
— Je te donnerai de belles robes et ce traiterai comme ma fille.
— Bien vrai ? dit Boun.
— Par Allah ! répondit Silounis.
— Alors je veux bien, reprit l'enfant; car je vois que vous êtes bon, et vous avez une belle barbe blanche.
— Ali-Baba, dit Silounis à son éléphant, passe-moi cette petite fille et ne lui fais point de mal.
Le bon éléphant se baissa, enroula le bout de sa trompe sous les bras de Boun, la souleva doucement et, repliant sa trompe en arrière pardessus sa large tête, déposa la fillette entre les genoux du vieux Silounis sans avoir même froissé une feuille de sa parure enfantine.
Le vieux Silounis était un homme juste et bon, mais très attaché aux coutumes de son pays.
Il entoura Boun de tout le luxe imaginable, lui donna dix négresses pour la servir, des singes, des perruches, et lui fit enseigner la guitare; et il avait un beau jardin où Boun pouvait
2f6 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U R d'h UI
se promener tant qu'elle voulait; mais jamais il ne lui permettait de sortir dans la ville ni de voir aucun étranger.
Boun fut d'abord très contente, puis s'ennuya; souvent elle regrettait le temps où elle tirait la barbe aux hadjis sous le mur de la grande mosquée.
Quand elle eut quinze ans, Silounis lui dit :
— Boun, voulez-vous être ma femme.''
— Quand je serai votre femme, est-ce que je pourrai sortir.-^ (Elle pensait : (( et voir d'autres hommes? », mais n'osa pas le dire.)
— Quelquefois, répondit Silounis, à condition que vous me serez fidèle.
— Oh ! dit Boun, cela me sera facile : vous avez été si bon pour moi ! Qu'il soit donc fait comme il vous plaira.
La veille du mariage, un muphti, mandé par Silounis, vint enseigner à Boun quels seraient les devoirs de son nouvel état.
— Si vous y manquez, dit le saint prêtre, les juges d'ici-bas vous feront occire à coups de
BOUN 2f7
grosses pierres, et vous cuirez dans l'autre monde sur des grils ardents, et vos entrailles seront lentement dévidées sur un treuil par le moyen d'un cabestan, et cela durant septante fois septante mille années.
— Pourquoi me dit- il cela? songea Boun quand il fut parti. Il n'est pourtant pas malaisé d'aimer son mari par-dessus tout quand il est si bon.
Comme elle rêvait dans sa chambre, un peu triste et vaguement effrayée, la Fée aux dentelles entra. Boun courut se jeter dans les bras de la vieille dame et lui dit :
— Madame, que faut-il faire ?
— Mariez-vous, mon enfant, dit la Fée avec un sourire 3 il faut toujours commencer par là. Je vous apporte mon cadeau de noces. Jusqu'ici les dons merveilleux que les fées ont le pouvoir de communiquer aux hommes ne leur ont pas été d'un grand secours et même leur ont fait plus de mal que de bien. Cela ne sert qu'à amuser les fées, qui font ainsi des expériences. Voici pourtant une petite bague qui pourra vous être utile si vous vous en servez à propos. Elle est en pla« fine, avec un petit diamant noir. Oh ! ce n'est
2f8 CONTES d'autrefois ET d'a U J OU RD*H U !
point l'anneau de Gygès^ l'anneau qui rend invisible^ cela est usé. Cette petite bague a une propriété plus curieuse. Si vous tournez le diamant du côté de la paume de la main, vous redeviendrez tout aussitôt une petite fille comme vous étiez à quatre ans; mais en même temps vous garderez votre âme de femme avec ses souvenirs, ses sentiments et ses pensées. Puis, quand vous tournerez le diamant en dehors, de nouveau vous vous trouverez grande comme vous êtes. Et cela se pourra faire quatre fois : après quoi, la vertu de la bague sera épuisée. Je vous engage donc à n'en user que dans les cas qui en vaudront la peine.
— Je vous remercie, madame, dit Boun; mais j'aimerais mieux un bracelet avec un petit cochon d'or, et qui aurait la même vertu que la bague .
— Vous parlez, Boun, reprit la Fée aux dentelles, comme une petite femme très étourdie et qui probablement fera des sottises. Et c'est justement dans cette prévision que je vous donne cette bague qui pourra vous tirer de quatre mauvais pas. Car je vous aime à cause de votre gentillesse et de votre candeur, et vous êtes de
celles pour qui l'on a des indulgences infinies. Adieu.
Quand la Fée aux dentelles eut disparu :
— Je vous demande un peu, songea Boun, à quoi cette bague peut me servir ! Je n'ai pas envie du tout de redevenir une petite fille.
Et cependant, par caprice et curiosité, elle n'eut rien de plus pressé que d'éprouver la vertu de la bague merveilleuse.
Elle tourna donc le diamant noir du côté de la paume de la main, et tout aussitôt elle eut la taille, la figure et toute l'apparence d'une pedte fille de quatre ans. La bague s'était resserrée à la mesure de son doigt d'enfant; sa robe aussi et ses babouches s'étaient rapetissées en même temps. Elle s'approcha de la glace, fit un « Ah ! » de surprise, et sa voix sonnait comme une voix enfantine. Mais, du reste, elle n'avait perdu aucun de ses souvenirs; elle avait quinze ans comme auparavant et continuait de penser, sans trop de chagrin, mais avec un peu d'inquiérude, qu'elle épouserait le lendemain le plus riche homme de Bagdad
26o CONTES d'autrefois ET d' A U JOU Rd'h U I
A peine avait-elle eu le temps de s'assurer de sa transformation, qu'elle entendit derrière elle les pas du vieux Silounis. Vivement elle tourna le diamant en dehors et reprit sa figure et sa taille.
Silounis passa la main sur ses yeux :
— C'est singulier, murmura-t-il. J'avais cru voir... J'ai eu tort de sortir au grand soleil.
Et Boun, du ton le plus naturel du monde :
— Dites, monsieur, est-ce vrai que le plus célèbre ténor de Bagdad chantera des versets du Coran à notre mariage ?
Mais elle songeait, toute dépitée, qu'elle avait mal pris son temps pour tenter l'expérience et que la bague ne pourrait plus servir que trois fois; et elle en voulait beaucoup au vieux Silounis, quoique ce ne fût pas sa faute.
Un mois après son mariage, Boun recommença à s'ennuyer. Son mari la laissait sortir, mais toujours accompagnée de ses négresses et seulement pour aller voir ses amies. Elle trouvait que les
dames de Bagdad avaient peu de conversation et souhaitait autre chose sans savoir quoi.
Or le vieux Silounis fut obhgé de partir pour un long voyage. Il allait acheter à Paris, pour les revendre très cher à Bagdad, des tapis d'Orient, des fez, des haïks, des narghilés et des colliers de sequins.
Il embrassa Boun très tendrement et lui dit :
— Boun, je suis sûr que vous me serez fidèle et que vous continuerez de vivre comme vous avez fait, c'est-à-dire que vous ne sortirez jamais seule et que vous ne verrez aucun homme. Je m'en remets à vos bons sentiments et aussi à la surveillance de vos négresses, car il faut aider un peu la sagesse des femmes de votre âge.
Boun ne répondit que par des pleurs. Longtemps, du haut de la terrasse de la maison, elle suivit des yeux l'éléphant de Silounis. Mais, quand l'éléphant ne fut plus qu'un point noir dans les poussières dorées de l'horizon, elle distribua à ses négresses la moitié de ses bijoux et tout son argent de poche 5 et, un peu avant le coucher du soleil, elle sortit seule et se promena dans la campagne sans penser à mal, pour rien, pour le plaisir.
262 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'hU I
Il y avait une heure à peine que Boun était dehors, quand la pluie se mit à tomber.
Boun se réfugia sous un grand baobab dont les troncs multiples formaient des arcades et des portes étroites et s'enfonçaient dans la terre comme les pieds de quelque prodigieux éléphant.
Elle regardait le voile pâle de la pluie que le vent faisait flotter à grands plis^ et elle écoutait l'averse tomber sur les terrasses de Bagdad et sur ses dômes de métal avec un grand bruit de friture.
Elle était si songeuse et le boabab si compliqué, qu'elle ne s'aperçut pas qu'un étranger était venu se réfugier à deux pas d'elle sous le même abri. Et il considérait Boun avec attention :
— Vous êtes triste, mademoiselle? dit-il tout à coup.
Boun se retourna, surprise, et vit un jeune homme blond, maigre, l'air fatigué et les yeux
très doux ; et il y avait tant de bonté dans son regard qu elle répondit sans se fâcher :
— Je ne suis pas une demoiselle; je suis une dame, et je m'appelle Boun.
— Moi, Touriri. Et qu'avez-vous donc, madame Bonn, pour être si triste ?
— Je ne sais pas, monsieur Touriri. Je m'ennuie. Pourtant mon mari est très bon pour moi et me donne tout ce que je veux. C'est le vieux Silounis, dont vous avez certainement entendu parler, un homme sage et un des plus riches trafiquants de Bagdad. Je puis changer de robes tant qu'il me plaît 5 j'ai des singes, des perroquets, des négresses et de bonnes amies dans la ville. Je joue de la guitare. Je fais souvent le bézigue du vieux Silounis, et il vient quelquefois dormir dans ma chambre. Je ne devrais donc pas m'ennuyer ; mais ce n'est pas ma faute. Je crois bien que, si le vieux Silounis était moins vieux, je m'ennuierais moins. Et vous, monsieur Touriri, vous n'avez pas l'air bien gai non plus. Avez-vous quelque chagrin ?
Touriri répondit lentement, d'une voix pénétrante et profonde :
— Ce qui me désole, madame Boun, c'est de
264 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'h U I
ne pas savoir si quelque chose existe en dehors de moi. Tout est subjectifj l'univers n'est que moi-même affecté successivement en mille façons diverses. Et cette série d'impressions se déroule en moi fatalement ; je n'en suis que le lieu^, non la cause : si bien que tout est vanité 5 car le monde, c'est moi ; et moi, ce n'est rien. Je voudrais sortir de moi, tenir l'objectif à n'en pouvoir douter, ou simplement être autre chose que moi-même. Je ne puis, car cela implique contradiction, et j'en ressens une grande peine. J'ai résolu de vivre par curiosité, occupé uniquement à regarder le monde, c'est-à-dire, en somme, à me regarder vivre. Mais cela même commence à m'ennuyer et je suis bien malheureux.
— Pauvre garçon ! dit Boun.
Elle n'avait rien compris du tout aux propos de Touriri ; mais il était si triste, si triste, et il regardait Boun avec des yeux si doux, que soudainement elle le prit par le cou et lui appliqua un baiser sur chaque joue.
Puis, effrayée de ce qu'elle avait fait, elle s'enfuit de toute la vitesse de ses petites jambes grasses en faisant sonner les cercles d'or de ses chevilles.
Touriri était étudiant en philosophie à l'Université de Bagdad. Il avait lu les hvres troublants qui font qu'on en vient à douter de toutes choses et à considérer le monde et soi-même comme un spectacle infiniment varié qu'on ne peut jamais comprendre entièrement, mais dont on peut jouir de plus en plus. Il n'avait à la bouche que criticisme, subjectivisme, muance et phénomènes. Il se croyait revenu de tout, quoiqu'il ne fût guère allé que de sa mansarde à l'Université^ ou parfois dans la banlieue de Bagdad avec quelque aimée qui l'ennuyait vite et qui s'étonnait de ses silences. Il avait l'expérience qu'on tire des hvres, qui, pour vouloir être le dernier mot de la sagesse, n'en est que le commencement, mais qui rend les jeunes hommes étranges, énigmatiques et par suite dangereu.K aux femmes. Touriri était paresseux et rêveur, nullement débauché, mais curieux par nature et
26S CONTES d'autrefois ET d'a U JO U RD'h U I
par système ; très faible avec un esprit lucide et un sang-froid qui ne se démentait point j figé dans l'ironie avec un invincible besoin de tendresse et de caresse. Il avait de très beaux yeux et il en abusait.
Le lendemain de leur première entrevue, Boun et Touriri, sans s'être donné rendez-vous, se retrouvèrent à la même heure sous le baobab, et cela arriva trois jours de suite.
Le premier jour, Boun, se souvenant du baiser qu'elle avait donné à Touriri, était toute confuse et baissait les yeux.
Touriri lui prit la main, et, fixant sur elle son regard couleur du temps quand il fait beau temps, et le faisant passer à travers les cils de Boun, il lui dit :
— Je vous aime, Boun.
— Et moi aussi je vous aime, Touriri, dit Boun très bas. Mais que voulez- vous de moi.''
— Tout, répondit Touriri.
— Oh ! non, dit Boun, jamais ! Ce serait trop mal. Le vieux Silounis est si bon et il a tant de confiance en moi !
Le second jour, Touriri baisa Boun sur la joue, à côté d'un pcdc signe couleur de café qu'elle avait au coin de la bouche, et Boun se laissa faire.
Et Boun disait :
— Si bon ? Est-il si bon que cela, le vieux Silounis? Avant mon mariage il me tenait enfermée, et, depuis, il ne me laisse voir que des dames aussi sottes que mes perruches. Et il n'a pas si grande confiance en moi, puisqu'il me fait garder par dix négresses ! Au reste, que lui ai-je promis? Une seule chose. Quant à mon cœur, je n'en pouvais répondre, et il est à vous Touriri.
Le troisièmejour, Touriri baisa Boun sur la nuque. Et la nuque de Boun sentait bon et surtout elle sentait Boun 5 et elle était pleine de frisons d'or absolument révoltés. Boun frissonna de la nuque aux talons et dit:
268 CONTES d'autrefois ET d'a U J O U Rd'h U I
— Mais quand je faisais cette promesse au vieux Silounis, savais-je qu'elle serait si difficile à tenir? Savais-je seulement ce que je disais ? Si je l'avais su, aurais-je promis? Suis-je donc liée à jamais par des mots que j'ai prononcés sans les comprendre ? Plus j'y songe et plus je trouve qu'on a abusé de mon ignorance, mon pauvre Touriri !
Tout à coup ils entendirent un bruit sourd, un bruit de pas. Uu nuage de poussière s'éleva sur la route, approcha, s'entr'ouvrit ; et ils virent paraître le vieux Silounis sur son éléphant, revevant du pays des chrétiens.
— C'est mon mari ! dit tout bas Boun, épouvantée.
— Il a, dit Touriri, la figure d'un brave homme.
— Que faire ? dit Boun. 11 nous tuera.
— U ne nous verra seulement pas, dit Touriri.
Et en effet Silounis regardait devant lui et semblait perdu dans ses pensées. Mais Boun tremblait de tout son corps. Fuir ou se cacher
derrière les piliers du baobab, il n'y fallait pas songer : cela même eût attiré l'attention de Silounis. Et sij d'aventure, il allait tourner la tête?...
Boun se souvint de l'anneau de la Fée aux dentelles... Et Touriri sentit fondre de plus en plus la taille de Boun, ec il vit qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour dire : « Allah est Allah », Boun était devenue une petite fille de quatre ans, toute rose avec des cheveux d'or pâle.
Au même instant, le vieux Silounis se frappa le front et, se parlant à lui-même, il dit tout haut:
— Je suis bien étourdi pour mon âge ! J'ai oubhé à Téhéran l'éventail et le coUier de perles que je rapportais pour ma chère Boun. Il faut que je retourne les chercher.
Il fit donc faire volte-face à l'éléphant Ali- Baba, et alors il aperçut, au pied du baobab, l'étudiant Touriri et Boun toute petite, qui cachait sa tête dans le sein de son ami.
— Cette petite fille a peur de moi, dit le vieux Silounis. Tenez, monsieur l'écolier, voici des dragées pour elle.
Et le vieillardj puisant dans sa bonbonnière qui était faite d'un seul rubis creusé^ grand comme un fromage, jeta une poignée de dragées de toutes les couleurs sur l'herbe fine, autour de Touriri.
Et il reprit sa marche avec beaucoup de gravité pendant que Boun ramassait les dragées.
Lorsque Touriri vit Boun se changer entre ses bras en une toute petite fille, il aurait été bien étonné s'il n'avait été étudiant en philosophie, s'il ne s'était juré une fois pour toutes de ne s'étonner de rien, et s'il n'avait été persuadé que l'univers n'est qu'une suite d'images et un poème dénué de sens.
Et même, malgré tout cela, je crois qu'il fut un peu surpris de ce changement à vue. Il se frotta les yeux et demanda à Boun ce que cela voulait dire.
Boun, en croquant ses dragées, lui raconta la visite de la Fée aux dentelles, le don de la bague et le reste.
Et Boun était si singulière, racontant tout cela
d'une voix d'enfant et avec des réflexions de grande personne, que Touriri l'embrassa de tout son cœur, ne sachant trop s'il embrassait la petite fille ou la petite femme.
— O ma chère Boun, lui dit-il, puisque le vieux Silounis ne doit revenir que dans quelques jours, reste comme te voilà, je t'en prie, et ne retourne la bague que lorsque je te le dirai.
Boun le lui promit 5 mais elle aurait préféré redevenir tout de suite une grande personne pour mieux embrasser son cher Touriri. Et puis cela la gênait de se sentir double, d'avoir les pensées et les désirs d'une femme dans le corps d'un enfant.
Au contraire, cela amusait beaucoup Touriri.
C'était si étrange d'entendre cette toute petite fille, avec sa voix aiguë et son zézaiement enfantin, lui dire : « O mon cher amant, je t'adore... 5 les hommes sont méchants...; qu'importe, si nous nous aimons? » et se plaindre amèrement d'avoir été jusque-là incomprise î Et d'autres fois elle prenait les étoiles à témoin de son amour en suçant gravement un sucre d'orge 5 ou bien elle parlait de l'idéal en se barbouillant de chocolat jusqu'aux oreilles ; et elle ouvrait ses petits bras
à Touriri d'un geste gauche et court de petit enfant et avec la passion d'une femme énamourée. Et dans sa frimousse aux joues rondes, aux traits à peine formés, tandis que coulait son petit nez mal mouché d'innocente, ses yeux, ses grands yeux d amoureuse continuaient à dire son âge et mendiaient l'amour.
Touriri était parfaitement heureux. Comme il avait sur les femmes des idées très fausses, comme il pensait qu'elles ne sont jamais au fond que des enfants très séduisants et très dangereux, ces contrastes lui semblaient d'irréprochables harmonies, et l'enfance subite de sa maîtresse était pour lui un symbole véridique. Et puis, le frémissement de ce petit corps inégal à ses désirs et dévoré d'une passion plus vieille que lui, tout cela lui causait des sensations bizarres où il prenait un plaisir infini.
Mais au bout de la journée Boun, que Touriri berçait sur ses genoux, n'y put tenir davantage. Brusquement elle tourna le diamant noir et redevint une femme de seize ans.
Touriri cessa de l'étreindre. Elle le regarda, lut dans ses yeux un dépit profond, presque de la colère.
— Ah ! dit-elle, vous ne m'aimez plus ! Et elle s'enfuit en pleurant.
Le lendemain, Silounis rentra chez lui et trouva Boun les yeux rouges.
— Qu'avez-vous, chère petite Boun.?
— Je m'ennuyais de vous, monsieur mon mari.
— Je vous rapporte de Paris cet éventail et ce coUier et je souhaite fort qu'ils vous plaisent.
— Je vous remercie, monsieur mon mari.
C'est trop beau pour moi, en vérité ; mais je les reçois avec plaisir. Ce collier me rappellera que je suis à vous, car je n'ai rien que je ne tienne de vous 5 et le vent de cet éventail chassera mes folles pensées.
— Et qu'avez-vous fait en mon absence, petite Boun ?
— J'ai appris bien des choses, et notamment que vous êtes le meilleur des hommes.
Pendant plusieurs mois Boun fut pleine d'attentions pour son vieux mari. Le soir, il lui racontait ses voyages et il mêlait à ses récits des
274 CONTES D AUTREFOIS ET D AUJOURD HUl
préceptes et des réflexions morales. A force de voir les hommes de tous les pays il avait acquis une haute sagesse. Sa prudhomie gagnait peu à peu l'innocente Boun, et elle arrivait à comprendre qu'il n'y a rien de meilleur au monde qu'une vie tranquille consacrée à la pratique du devoir et à des occupations régulières.
— Petite Boun, disait Silounis, il faut, quoique je sois vieux, m'aimer si vous pouvez, moi qui vous aime tant. Je suis maintenant seul au monde. Vous êtes la fleur de mon désert. Que la fleur au moins se laisse respirer ! D'autres la froisseraient et lui feraient mal, et c'est pourquoi je la garde avec un peu de jalousie. Quand j'aurai quitté la terre des vivants, la fleur fera ce qu'elle voudra.
Boun était fort attendrie par ces discours. Elle ne désirait plus sortir 5 elle essaya de s'intéresser aux travaux du ménage. Et, comme le vieux Silounis aimait beaucoup les tomates farcies, elle apprit d'une de ses négresses à accommoder ce plat.
Cependant elle n'était pas heureuse et souvent bâillait dans le jardin en regardant les oiseauxmouches et les colibris jouer à cache-cache parmi
BOUN 27f
les fleurs ou sauter sur les feuilles des bananiers ainsi que des clowns sur des tremplins...
Un matin, Silounis annonça qu'il partait pour un nouveau voyage.
— Ne restez pas trop longtemps dehors, monsieur mon mari, dit Boun. Voyez ce petit coin où j'ai ramassé mes coussins et mes tapis, où sont mes perruches, mon singe et ma guitare : je n'en bougerai que vous ne soyez de retour.
Boun était sincère en parlant ainsi. Et pourtant elle sortit le soir un peu avant le coucher du soleil et s'en fut sous le boabab. Si on lui avait demandé pourquoi, je crois qu'elle n'aurait pas su le dire.
Soudain elle entendit un bruit confus, un bruit de voix, de rires et de baisers 5 et ce bruit venait de l'intérieur du plus gros tronc, qui était creux, ce qu'elle n'avait point soupçonné jusque-là.
Elle découvrit l'ouverture étroite par où avaient dû passer les occupants de cette chambrette vingt fois séculaire et s'arrangea de façon à voir sans être vue.
276 CONTES d'autrefois ET d'a U JOURd'h Ul
Il y avait dans le creux du baobab un jeune homme et une jeune fille.
Le jeune homme était très beau, très brun, très fort, très bruyant et extrêmement satisfait de vivre. U avait des yeux noirs bien fendus et des lèvres rouges. Il ne parlait point du subjectif ni de la trame décevante des phénomènes. Son nom était Bigoudi. Il était occupé, le jour, à vendre de la soie aux dames de Bagdad dans le bazar d'un riche marchand. Et cela s'appelait, dans la langue du pays, être kalikô.
La jeune fille avait des yeux gris, la bouche rieuse, les cheveux fous. Ils devaient être châtains. Son nom était Maya. Elle fabriquait, avec de la colle et des ciseaux, des fleurs d'étofle ou de papier qu'on ne lui payait pas très cher ; et elle vivait avec sa mère, qui était une femme de grande vertu et de principes sévères.
Cette folle de Boun se mit à aimer éperdu ment le beau Bigoudi ; et en même temps elle comprit, d'après ce qu'elle avait vu et entendu , que Bigoudi et Maya s'aimaient vraiment d'amour et qu elle y perdrait sa peine.
Mais, sentant son mal sans remède et voulant vivre au moins près de Bigoudi, elle tourna en dedans le diamant noir et se trouva changée en une Boun de quatre ans.
Quand Bigoudi et Maya sortirent du creux du baobab, elle les suivit sans être aperçue. Ils se séparèrent à la porte de Bagdad ; Maya prit la rue des Cocotiers, et Bigoudi l'avenue des Caoutchoucs. Boun marcha derrière lui jusqu'à sa maison ; elle n'osa pas entrer dans sa chambre, mais elle passa toute la nuit près de sa porte, sur le paillasson.
A partir de ce moment, Boun, la Boun de
278 CONTES d'autrefois ET d'a U JOURD'h U I
quatre ans, s'attacha aux pas de Bigoudi, mais presque toujours à distance, pour ne point l'ennuyer.
De temps en temps il lui donnait un sou et lui tapotait les joues ; et Boun était heureuse pour une heure : puis sa langueur d'amour lui revenait, plus douloureuse.
Elle restait route la journée assise au coin d'une borne, à la porte du bazar où il vendait de la soie, et elle le regardait à travers les vitres. Toutes les nuits, elle couchait sur son palier sans qu'il le sût ; et elle n'essayait pas d'entrer dans sa chambre, crainte qu'il ne la renvoyât.
Bigoudi fut toute une semaine sans voir Maya : apparemment ils ne pouvaient pas se rencontrer à leur fantaisie. Ec Boun s'en réjouissait déjà et commençait à espérer.
Mais, un jour, Bigoudi, en sortant du bazar à l'heure du déjeuner, aperçut Boun et l'appela :
— Petite, lui dit-il, tu me parais intelligente. Serais-tu bien capable de porter cette lettre à
M'''' Maya, rue des Cocotiers, 22 ? Tu la remettrais au concierge de la maison.
— Oui, monsieur, répondit Boun.
Aussitôt que Bigoudi eut tourné les talons, Boun décacheta la lettre et lut ce qui suit :
« o Maya, soleil de mes yeux, iniel de mes lèvres, gazelle, colombe, fleur d'açoka ! Louange au Père des croyants ! Puisque ta vieille est absente et que tu seras libre ce soir, viens au baobab à six heures très précises.
« Ton Bigoudi. »
La petite Boun eut un éclair de rage dans ses yeux de femme ; mais tout de suite un sourire féroce pinça sa bouche d'enfant. Elle déchira le billet de Bigoudi, arrêta un vieil usurier juif qui passait, son écritoire à la ceinture, et lui parla si gentiment et avec un tel regard de câlinerie qu'il consentit à lui prêter son roseau taillé en pointe et lui donna même pour rien un petit morceau de papyrus sur lequel elle écrivit ces mots :
« Mademoiselle,
n Je pars pour un long voyage et ne sais quand je reviendrai.
« J'ai l'honneur de vous saluer,
< Bigoudi. ■
(Comme l'écriture du pays était cunéiforme.
28o CONTES d'autrefois ET d'a U JOU RD*H UI
tout le monde avait à peu près la même, et Maya ne pouvait s'apercevoir de la substitution.)
Cela faitj Boun, rayonnante d'une joie mauvaise, porta le faux billet rue des Cocotiers.
Le soir, à six heures, Bigoudi attendait Maya au pied du baobab.
A huit heures, il attendait encore, assis sur une grosse racine; et Boun, rôdant aux environs, vit qu'il pleurait.
Elle s'approcha doucement :
— Qu'avez-vous, monsieur Bigoudi ?
Le pauvre Bigoudi, qui avait besoin de s'épancher, l'attira sur ses genoux et, la prenant pour confidente sans croire être compris d'elle, comme on fait quelquefois avec les petits enfants ou les bons chiens :
— Ah ! Boun, petite Boun ! tu es heureuse, toi ! tu ne connais pas ces chagrins-là ! J'ai que Maya m oublie, j'ai que Maya me trahit, j'ai que Maya est une ingrate, une perfide, une infâme, que je la déteste et que je me vengerai !...
Or, tandis qu'il sanglotait comme une bête,
il s'aperçut qu'il avait sur ses genoux, au lieu de la fillette de tout à l'heure, une Boun de seize ans merveilleusement belle et qui lui jetait ses bras frais autour du cou...
Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Bigoudi songea à demander à Boun l'explication de ce phénomène.
Quand il la connut, il fut tout bouleversé et se mit à baiser avec ferveur un manitou qu'il portait sur sa poitrine attaché à un cordon de soie.
Et Boun ayant voulu l'embrasser, il l'écarta rudement, et elle comprit qu'il avait peur d'elle. Elle sentit aussi qu'il pensait toujours à Maya et qu'il l'aimait toujours.
Alors ris regagnèrent la porte de la ville, marchant l'un à côté de l'autre sans se parler. Boun rompit enfin le silence :
— Rentrez chez vous, monsieur Bigoudi, il ne faut pas m'en vouloir : je vous aimais tant!
Boun courut au numéro 2 2 de la rue des
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Cocotiers. Elle frappa à la porte d'encrée, dit : « C'est la mère de iMaya qui rentre », et, comme il faisait noir, le portier la laissa passer.
Elle pénétra dans la cour intérieure, s'approcha d'une fenêtre éclairée et vit Maya assise sur le carreau de sa petite chambre, la fausse lettre à la main, les cheveux défaits, pleurant toutes les larmes de son corps.
Boun cogna à la vitre. Maya, se traînant à peine, vint ouvrir la fenêtre :
— Mademoiselle Maya, dit Boun, une méchante femme vous a trompée : M. Bigoudi vous attend sous le baobab.
Et, sans laisser à Maya le temps de dire un mot, elle s'en fut très vite dans l'avenue des Caoutchoucs et rencontra Bigoudi à quelques pas de sa maison :
— Monsieur Bigoudi, retournez au baobab : vous y trouverez M"^ Maya,
Alors, quoiqu'elle vînt de faire la meilleure action de sa vie, Boun se sentit très malheureuse.
— Il vaut mieux pour moi, se dit-elle, que je reste toujours un enfant et que je ne puisse plus être une femme. Au moins je ne pourrai plus faire de folies ni faire souffrir les autres.
D'un mouvement brusque elle tourna en dedans le diamant de la bague; et, pour la quatrième et dernière fois Boun redevint une toute petite fille. Et, comme elle était sur le quai du large fleuve qui traversait Bagdad, avec un grand geste désespéré de son petit bras elle jeta l'anneau dans l'eau profonde.
Elle erra toute la nuit dans les rues. Vers le matin elle se souvint du vieux Silounis. Que dirait le pauvre homme si Boun ne rentrait plus.^ Mais comment rentrer à présent? Et Boun pleurait. (Elle ne fait que pleurer, cette Boun!)
Deux bras l'entourèrent; un baiser sonna sur chacune de ses joues : c'était la fée.
— Ah! madame! madame! gémissait Boun en fourrant sa petite tête dans le fouillis de dentelles de la Fée aux dentelles.
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— ■ Je sais tout ce qui vous est arrivé, mon enfant, dit la vieille dame, et je ne vous gronderai pas, car c'est un peu ma faute. Malheureusement, il n'est pas en mon pouvoir, quoique je sois une fée, de retrouver votre bague. Mais venez avec moi chez votre mari.
Justement, Silounis arrivait à sa maison en même temps que Boun et la Fée aux dentelles. Celle-ci raconta Ihistoire au vieillard et le pria de recevoir en grâce sa femme-enfant.
— Petite Boun, dit le vieux Silounis, je te pardonne et même je t'aime mieux ainsi, car tu n'étais guère plus grande et tu avais à peu près cette figure-là quand je te rencontrai jadis et te pris en si grande affection. Je serai donc ton père grand, et cela, je crois, m'ira mieux de toutes façons.
Or, la vertu de la bague était telle, que Boun, ce talisman une fois perdu, devait rester éternellement une petite fille de quatre ans.
Elle avait tout de cet âge, hormis l'essentiel et le meilleur, qui est l'insouciance et l'igno-
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rance. Et elle souffrait cruellement de ce divorce entre son corps et son àme, de n'être point une créature comme tout le monde, de ne pouvoir plus être jamais épouse ni mère ni aïeule, dûtelle connaître les plus grandes douleurs attachées à ces divers états : elle souffrait, dis-je, de ne pouvoir plus souffrir à la façon des autres femmes.
La Fée aux dentelles eut enfin pitié de la pauvre petite :
— Boun, lui dit-elle un jour, j'ai eu beau intercéder pour vous auprès des puissances suprêmes : je n'ai pu obtenir ni que la bague soie retrouvée ni que vous repreniez votre vraie forme par quelque autre moyen. Mais les démons bienfaisants consentent que votre âme d'enfant vous soit rendue et que vous soyez une petite fille aussi bien par la pensée que par le corps, jusqu'au moment...
La fée n'en dit pas plus long. Elle toucha le front de Boun, et fâme de Boun fut soudainement rajeunie de douze ans. Et Boun fut aussi heureuse que possible, comme le sont les petits enfants.
Cela dura quelques mois. Un matin, le vieux
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Silounis, s'approchant du berceau de Boun, la trouva endormie du grand sommeil.
L'ange de la mort, envoyé par la Fée aux dentelles, était venu prendre son âme pendant la nuitj sans lui faire mal, sans même la réveiller.
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