EN NOURRICE I
bonne. Elle commença la layette, et les heures passaient comme de beaux songes.
Les couches furent extrêmement laborieuses ; pendant vingt-quatre heures la jeune femme ne fit qu'un cri. Mais quand on lui présenta son petit garçon, elle eut ce pâle et profond sourire, d'une infinie tendresse, qu'elles ont toutes à ce moment-là.
— Il est beau, dit-elle. Il s'appellera Georges," et je veux qu'il soit très heureux.
Le lendemain une métrite se déclarait. Le médecin dit qu'on la sauverait peut-être, mais qu'elle ne pourrait toujours pas nourrir son enfant. Le nouveau-né était chétif : le biberon, ce serait la mort. Il fallait prendre une nourrice à la maison ou le confier à une nourrice de la campagne.
Une nourrice à la maison, c'était chose impossible : on n'en trouverait pas à moins de soixantedix francs par mois ; et puis l'appartement était trop petit : il faudrait donc déménager? Et si la maladie de M"*^ Loisel se prolongeait, on serait obligé d'avoir une bonne par surcroît. C'était la ruine. L'enfant, d'ailleurs, avait besoin du grand air de la campagne.
M. Loisel alla donc au bureau des nourrices. Il en choisit une, rouge, épaisse, carrée, qui lui parut avoir une bonne figure. Rosalie Boulard habitait un petit village de la Beauce à vingt lieues de Paris, avait un mari charretier, un petit garçon de huit ans, et venait de mettre au monde un autre garçon, il y avait quinze jours. Elle présentait d'excellents certificats signés du maire et du curé.
La malade voulut absolument voir Rosalie :
— Vous aurez bien soin de mon petit, madame ?
La nourrice se répandit en protestations :
— Oh ! madame peut être tranquille. . . On me connaît dans le pays, madame peut s'informer... J'aimerais mieux priver mon enfani à moi, je suis comme ça... Quand on fait une chose, faut la faire comme on doit, n'est-ce pas, madame?... Pauvre mignon! je l'aime déjà. . Si madame veut que je le fasse téter tout de suite? Parce que voyez-vous, mon lait me fait mal..
La pauvre mère fut ravie, quoiqu'un peu jalouse, de voir son Georges téter pour la première fois, et de si bon appétit.
EN NOURRICE lOf
On remit à Rosalie la petite layette, on lui fit cadeau d'une robe neuve en mérinos ; madame y joignit une robe à elle, qu elle aurait pu porter encore :
— Elle n'est presque pas usée. Vous l'arrangerez pour vous, nourrice. Vous êtes plus forte que moi... mais il y a des remplis...
Rosalie se confondit en remerciements :
— Oh! je vois bien que vous êtes du bon monde. Aussi, n'ayez pas peur...
Au moment de la séparation, la malade mit sur la pauvre figure jaune et ridée du petit Georges un de ces longs, longs baisers où l'on fait passer toute son âme. Et deux larmes lentes lui descendaient des yeux.
Monsieur conduisit Rosalie à la gare, et quand il fut rentré :
— Décidément, dit- il, cette femme a une bonne figure, et je crois qu'elle soignera bien notre petit homme.
M'"^ Loisel, que la conversation avec la nourrice avait épuisée, alla très mal les jours sui-
I06 CONTES d'autrefois ET d'a U JOURd'h UI
vants. La fièvre augmentait ; elle eut le délire; on craignit même une péritonite. Elle guérit enfin ; mais pendant longtemps elle resta si faible qu'elle était obligée de garder la maison. Elle aurait bien voulu pourtant aller voir son petit ! En attendant elle lui fit une jolie robe en molleton, avec des dessins très compliqués en soutache et çà et là des nœuds roses et des pompons, et l'envoya à la nourrice.
Le mari de Rosalie écrivait toutes les semaines. C'était toujours la même lettre : « Je mets la main à la plume pour vous dire que l'enfant se porte bien. lia beaucoup renforci; madame ne le reconnaîtrait pas. n Et toujours il réclamait un supplément pour acheter du sucre et du savon : ((Tout est si rencherdi ! Madame ne sait pas tout ce qu'il faut pour élever un enfant ! »
M. et M*"^ Loisel ajoutaient cinq francs au mois de Rosalie et remerciaient par dessus le marché. Ils commençaient cependant à être gênés. La maladie de la jeune femme avait coûté gros; et puis il avait fallu prendre une bonne. Leurs économies étaient entamées. Tout cela, joint à la longue convalescence de madame, les forçait d'ajourner leur voyage.