EN NOURRICE IO
Hélas ! quelles larmes la petite femme eût pleurées si elle avait su comment on traitait son Georges !
Rosalie n'était pas une méchante femme, mais quoi ! elle avait son enfant à elle et c'était par lui qu'elle commençait. Et quand Fred avait tété son saoul, il ne restait pas grand chose pour le petit Parisien. Alors on lui donnait du lait de vache, quelquefois tourné (on était au mois de juin), et plus souvent encore, le lait étant cher, on le bourrait de grosses panades trop lourdes.
Ce n'est pas tout : comme Rosalie était bonne mère, et qu'elle n'avait pas, la pauvre ignorante, de grands raffinements de conscience, elle trouvait tout naturel de faire porter à son enfant la layette et toutes les jolies affaires du petit Georges. Quand la belle robe arriva, tout de suite elle la mit à Fred :
— Oh ! qu'il es: beau, mon petit garçon !
Et comme Georges, voulant sans doute pro-
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tester contre cette injustice, hurlait désespérément :
— Veux-tu te taire, Parisien? fit Rosalie. Totor, va le promener dans Touche.
(On appelle « ouche», en Beauce, une espèce de champ ou de jardinet attenant à la maisonj.
C'était ainsi chaque fois que Georges criait. Et Georges, mal nourri, en proie à une incurable diarrhée, criait souvent. « Est-il méchant !» disait Rosalie, et elle confiait le nourrisson à son autre gars, Totor. Mais Totor, n'ayant aucune raison de se sacrifier à ce petit malheureux, le déposait tranquillement au pied d'une meule de foin et s'en allait jouer à la fossette avec les polissons du village. Georges avait tout à fait la mine de ces pauvres petits singes qu'on voit, au Jardin des Plantes, s'en aller lentement de la poitrine. Et pourtant il tenait bon 5 il ne voulait pas mourir, le Parisien.
Un jour enfin que la jeune femme se trouvait mieux. M, et M""^ Loisel prirent le chemin de fer pour aller voir Georges. S'étant décidés subite-
ment, ils n avaient point averti la nourrice de leur arrivée.
Le village de Rosalie était à une demi-lieue de la station où ils descendirent par un temps maussade. Au milieu de la plaine immense et plate, sous le ciel bas et gris, le hameau misérable trempait dans ses fumiers. Il sembla à M""^ Loisel que son enfant était plus loin d'elle encore, étant dans un si vilain pays.
Une vieille, assise sur le pas d'une porte, leur indiqua la maison des Boulard.
Le cœur de la mère se serra en entrant dans cette chambre de paysans, malpropre et nue, pleine d'une odeur de fromages qui séchaient, et elle sentit presque un remords en songeant à son petit appartement de Paris, au berceau acheté d'avance et qui n'avait pas servi. Elle qui s'était promis tant de joie de ce voyage !
Fred était assis au coin de la cheminée, sur sa petite chaise, tout épanoui dans la belle robe de Georges. Le Parisien était dans Touche, sous la garde de Totor, et par hasard il ne criait pas.
M'"^ Loisel se précipita sur Fred :
— O mon chéri! mon petit Georges!...
Comme il est beau ! comme il est fort ! Sans la
IIO CONTES D AUTREFOIS ET DAUJOURDHUI
robe, je n'aurais jamais cru que c'était là mon petit... Mais, nourrice, pourquoi lui mettez-vous sa belle robe tous les jours?
Rosalie jugea la situation d'un coup d'œil et répondit sans hésiter :
— Ah ! madame, ilest si bien avec ! . . . Allons! fais risette à la dame... c'est ta maman... C'est étonnant comme il ressemble à monsieur, vous ne trouvez pas, madame ?
Or, si Alfred Boulard, rougeaud et pétant de graisse, ressemblait à quelque chose, c'était à un saucisson surmonté d'une pomme d'api, — en plus gros. M. Loisel se pencha sur le bébé et dit à sa femme :
— Mon Dieu, je ne suis pas un père dénaturé, mais tu sais.'' il n'est pas joli, joli, ton garçon.
— Pas joU.'' monsieur est difficile, répliqua sèchement Rosalie, avec un accent de conviction qui lui gagna le cœur de M'"^ Loisel.
— Et votre enfant, à vous, nourrice.^ demanda la jeune femme. Est-ce qu'on pourrait le voir?
— Oh ! il est chez sa grand'mère, avec son frère Totor. . . La bonne femme a voulu le voir. . . Je l'ai autant dire sevré.. . Je ne lui donne plus à