‹ Serfs et vilains au moyen âgeChapitre 14 sur 115 · SEIGNEURIE, PERSONNES ET CLASSES JJ · texte numérisé non relu

SEIGNEURIE, PERSONNES ET CLASSES JJ

seulement différenciées et séparées par la condition sociale et le droit politique.

Ces définitions ont divers avantages, malgré leur brièveté. D'abord, celui de spécifier chaque classe sous l'expression la plus nette et la plus absolue. Elles ont celui-ci, en outre : dans le régime d'alors et bien après, une hiérarchie exista entre les personnes d'une ménie classe; il en résultait pour les unes une certaine souveraineté sur les autres ou, du moins, des privilèges' spéciaux. Il faut pouvoir indiquer les relations de cette hiérarchie avec les faits de possession ou de travail, c'est-à-dire déterminer l'influence qu'elle exerça sur ces faits ou qu'elle reçut d'eux. Or ces définitions précisent les rapports qui ont tenu les classes chacune à leur distance, jusqu'au jour où elles se sont confondues dans l'égalité civile.

Une utilité de plus, c'est qu'en fixant la différence entre les conditions z/f/ûf/w^ et serve, ces définitions préparent l'exactitude dans l'appréciation du rôle rempli d'une part par les libres, de l'autre par les non-libres, dans le développement ou les vicissitudes de l'état social. Or, c'est le point de vue qui importe surtout ici. Libres et non-libres n'eurent pas, tant s'en faut, des voies semblables. Pour avoir pris souvent, comme des faits de sei:vitude, des faits de pure sujétion, les proportions du servage ont été augmentées historiquement, et sa durée a été crue plus longue qu'elle ne le fut

en réalité. Il a été donné cours aussi à des estimations dont il faut peut-être revenir quant à Tintérét, aux obstacles, aux ressources, conséquemment quant aux mérites soit des serfs soit des vilains dans les efforts par lesquels leur condition s'est élevée chacune. En cela plus qu'ailleurs résidant ici mon objet, il convient d'exposer de quelle manière, dans le domaine de la production, se trouvaient réparties, pour ainsi parler,, les personnes bien distinctes et étagées qui viennent d'être spécifiées.

5. Personnes et classes quant à la possession du sol et à son exploitation.

Ce serait un état social très exceptionnel, celui où tout l'intérêt du travail résiderait dans les travaux manuels. De fait ou de droit, à toute époque, les personnes que la propriété des fonds ou celle d'un certain partage des produits lui rattachent en deviennent plus ou moins des agents. Ils tiennent plus de place dans ces circonstances et ces vicissitudes, à mesure qu'on se rapproche des moments où la source à peu prés unique de la richesse et de la puissance vient du domaine agricole. C'a été le fait, en France, pendant une longue durée.

A ne comprendre alors dans le personnel de la production que l'ouvrier proprement dit de la culture, lès agents dé labeur habitant sur le sol ou le 'détenant poujr en tirer les fruits, ce personnel se déterminerait de lui-même sur Téchelle des conditions qui précèdent. Il serait tout entier dans les serfs et une partie des vilains. Les labeurs leur incomberaient au titre d'abord de classe dominée, ensuite au titre de classe pauvre. Mais contre cette délimitation restreiiite il y a plus d'un motif; il faut aussi s'abstenir d'en établir une d'après la classification civile uniquement. Le régime seigneurial rendit très sensible en France l'influence soit du propriétaire du sol, soit du créancier des fruits du sol sur la condition rurale, de sorte que ce fut un but permanent que d'amoindrir cette influence, jusqu'à ce qu'elle fût effacée sans retour ou réduite aux rapports, de conduction pure et simple.

A l'époque de l'esclavage et aii temps du colonat, l'existence du maître est très séparée de celle des agents d'exploitation; le maître vit loin de ceux-ci. Sous le régime seigneurial, c'est différent. Seigneur et agent de culture se trouvent comme attachés à une existence commune. Il y a place pour les démarcations civiles, pour la différence des classes, il. y a place en conséquence pour les effets sociaux qui proviennent de ces démarcations. Mais pour l'artisan de la production aussi

bien que pour le maître, il résulte de leur rapprochement des éléments d'action réciproque indépendants de leur condition civile à chacun. C'est pourquoi, au moyen âge, l'histoire du personnel de la production ne réside pas dans celle des seuls ouvriers de bras. Qjiand le travail incombait strictement à une classe qui y était juridiquement destinée, cette classe pouvait avoir des griefs contre celle à qui elle appartenait, voire, à la fin, des intérêts contraires ; cela donnait lieu de sa part à des révoltes. Maintenant, la nécessité commune exerce son influence. Elle devient un des aspects de l'œuvre. Celle-ci n'est pas le fait des serfs seulement, et par là elle se rehausse. Ses agents, même secondaires, ne sont plus marqués d'une infériorité indélébile, de sorte que les griefs qu'ils peuvent avoir, les intérêts qu'ils se sont créés deviennent pour eux un moyen d'exhaussement.

Un ensemble d'individus exploitant pour autrui ou pour soi, on pourrait ramener à cette définition générale le personnel de la production sous le régime s'eigneurial. Certains ont droit aux fruits en tant que propriétaires ou que souverains du sol, mais ne s'emploient en rien à les faire produire. Certains ont le même droit de propriété ou son équivalent en fait, quoique soumis à la sujétion ; ils cherchent leur subsistance .propre ou ils la complètent en fournissant leur travail à

cette production. Certains, enfin, n'ont droit aux fruits que comme étant leur salaire. Une classe de riches ou de puissants; une classe de sujets - petits propriétaires, louant tout en partie du labeur qu'ils ne mettent pas à leur propre possession; une classe de mercenaires civilement libres ou non libres, tels seraient, sous ce régime, les degrés visibles, La situation ' sociale ou la richesse les délimite, non plus l'absolu du droit. Il arrive que la différence de situation ou de richesse accompagne fréquemment la différence de droits civils; mais, en tant qu'individus participant aux œuvres de la production, la personne n'est soumise, à généralement parler, qu'aux différences de patrimoine ; et tous indistinctement, même les serfs bien avant le xiii^ siècle, se trouvent aptes à posséder le patrimoine.

Ce patrimoine, qui, dans le domaine des intérêts, forme ainsi des cadres où s'amoindrit sensiblement la classification juridique, se manifeste sous trois espèces, espèces correspondant aux trois situations civiles qu'on vient de voir. Il y a l'exploitation du gentilhomme ou du riche vilain, dans laquelle, directement ou par des intendants, ils font valoir le travail de serfs qui s'y trouvent sous diverses conditions, ou bien de vilains pris soit comme fermiers soit comme colons par- .tiaires ou comme journaliers. Il y a l'exploitation du vilain de richesse moyenne, tantôt compre-

.nant un héritage propre, tantôt une simple tendre et qui, dans les deux cas, admet à propor-lions moindres les mêmes procédés et les mêmes agents : on descend ici jusqu'à la limite extrême où la petite propriété, les pauperculi cum sud progenie de Varron, sont compatibles avec les choses- Il y a l'exploitation du serf, également domaine propre ou tenure; il la gère lui-même si les obligations de son servage lui en laissent le temps, sinon il l'exploite par d'autres soit à part " de fruits, soit fermiers, soit mercenaires,, et soit vilains ou serfs. Les textes font foi, dans plus d'un cas et plus d'une localité, que des* serfs furent possesseurs en propre de serfs qu'ils employaient à leur culture.

Ainsi, lorsque les autres régions de la société comportent des classes tranchées, des « personnes » soumises aux effets d'une dépendance hiérarchique, dans la région économique, dans le domaine de la production régnent des faits semblant dérivés d'autres principes que ceux d'où provenait cette dépendance. La propriété du sol ou des fruits du sol peut appartenir à un serf comme à un gentilhomme, à plus forte raison à un vilain. Sans contredit, celui qui fait prpduire est serf ou vilain le plus généralement; mais rien n'interdit qu'il soit un gentilhomme. Tout rare que cela puisse être, cela n'a rien d'inconnu. L'existence de tout le monde se passait hors des

villes; la pauvreté n'épargna pas les gentilshommes plus que depuis. Parmi ces a povres sires » dont parle Beaumanoir", qui n'ont « nul home de fief, ou par povreté n'empruntent nuls de ses pers pour fere jugement en lor cours; » pu - bien parmi ceux qui, hors d'état de payer les , reliefs, avaient obtenu VEstahlissement de 1235% on eût trouvé à coup sûr plus d'un gentilhomme à proprement parler cultivateur, à qui fut commun avec les autres agents ruraux beaucoup de ce qui greva ou fit meilleure la condition de ces derniers. Des raretés de ce genre n'importent qu'en ce qu'elles confirment le caractère très élastique du personnel de la production sous l'état seigneurial.

C'est, là un des traits les plus saillants de la société française du moyen âge. Situation très nouvelle et typique, que le travail puisse être choisi, qu'entre lui. et l'éta^ juridique il cessa d'exister un lien inévitable sur l'institution duquel l'état social repose. Il en naîtra des conséquences considérables. Le cultivateur ne procédant plus obligatoirement de sa condition juridique, mais pour beaucoup des intérêts économiques, pourra réagir contre les injustices de cet état avec toute la force que portent en eux ces intérêts essentiels.' C'est par là que sortir de l'in-

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