‹ Serfs et vilains au moyen âgeChapitre 18 sur 115 · CARACTERES PROPRES ET ORIGINE PROBABLE · texte numérisé non relu

CARACTERES PROPRES ET ORIGINE PROBABLE

QjLiand on veut regarder à l'histoire du servage, la question de sa provenance se pose d'abord. A tenir cette condition des personnes pour laltération heureuse, mais altération pure et simple de l'esclavage, se ferait-on de sa nature une idée exacte ? Fut-elle la descendance par amélioration de la servitude personnelle antérieure à elle, ou au contraire n'a-t-elfe pas les caractères qui révèlent une origine propre?

Le servage a été pris sans hésiter pour l'esclavage amoindri progressivement par le cours des choses. Ce n'a pas été, toutefois, sans de certaines réserves. Généralement, on n'a guère contesté qu'il ne dérivât d'une autre tradition que celle de l'Orient et de Rome; mais, en tant qu'état de l'individu, on lui a rarement attribué une autre

provenance que la tradition latine. Les personnes placées sous sa loi, on les a vu appeler d^n autre nom que celui par lequel la non-liberté était désignée à Rome, mais non que, pour cela, fût reconnue en elles une condition nouvelle et originale. Le plus souvent, on a accepté qu'entre l'esclavage, tel qu'il existait d'après les lois romaines et la servitude du moyen âge, il y a uniquement la différence de plus à moins quant aux effets, et quant à l'histoire une filiation régulière dont le colonat fut le nœud. L'idée de l'ubiquité de l'esclavage comme condition originaire du travail a peut-être dicté en partie cette opinion.

Il y a une question de génie social à ce que cette opinion prévale ou soit réformée. Suivant la solution qui sera donnée, l'aspect des faits changera dans des parties essentielles. Beaucoup d'erreur a pu dériver de ce que, dans la société galloromaine, l'on cherche surtout la continuation de TEmpire latin, non une continuation de la société antérieure à lui. N'a-t-on pas trop perdu de vue cette société précédente, qui a si visiblement surv'écu par tant d'autres et essentiels côtés? Les principes dont elle procédait étaient propres à modifier les institutions importées de Rome, tout autant qu'à les subir. On ne veut jamais trouver que Rome, au point de départ des nations de rOccident. Il est bien positif que la suite des

choses conduit de l'Empire romain aux Empires barbares, de ceux-ci au régime féodal puis à la royauté française; on a donc jugé naturel de faire succéder le servage à l'esclavage par voie directe, par simple dégénérescence, par amélioration si l'on préfère.

Cette conception du servage irait un peu de soi si l'on s'en tenait aux considérations économiques. Si l'on ne visait qu'à résoudre l'état des personnes et les rapports entre elles en rapports d'intérêt, si, du plus rigoureux ou du plus dégradé au plus libre on ne reconnaissait qu'une simple modification de la nature du salaire, de sa quotité, de sa manière, ce serait une interprétation suffisante. Mais les principes sociaux en euxmêmes influent sur tout, sur les formes des sociétés, sur leur développement, donc àur les conditions sous lesquelles y furent les personnes comme sur le reste. Il y a une virtualité sociale, pour ainsi dire, qu'il faut déterminer. Ce qu'a été à ce point de vue la France en tant que Gaule devenue romaine, il serait fort compliqué dé l'exposer, peut-être médiocrement praticable aussi de l'appuyer de preuves. L'érudition, en cet ordre de matière, s'est jusqu'ici inspirée particulièrement de l'idée de filiation latine et il a été difficile qu'elle s'y prît autrement; les documents sur lesquels elle peut fonder ses notions sont presque tous latins, et ce sont des latinisés de

Strfs et Vilains au Moyen âge, ;

vieille date qui les lui ont transmis. Les notions différentes, il faut surtout les demander à la probabilité des choses. C'est l'induction provenue de cette probabilité qui, le plus souvent,- les fournit seule. Est-ce une source à suspecter? il ne faut pas le prétendre. L'érudition n'est pas tout; si on la rend souveraine, elle reste impuissante à reproduire l'histoire vivante, comme les descriptions anatomiques le sont à donner autre chose que l'idée matérielle de l'individu. Elle décompose, elle analyse, elle échoue à refaire. Les causes génératrices et cachées, les lois morales des choses, l'induction les fait conséquemment apercevoir; plus d'une fois elle les a fait découvrir. Elle ne va pas sans des dangers d'erreur, sans le péril de la précipitation dans les jugements ; mais elle devance, et la vue est ouverte par elle. Dans les matières d'ordre moral, quelle impulsion féconde les a priori n'ont-ils pas donnée à l'esprit humain! L'induction n'est pas sans un rôle analogue dans la matière de l'histoire.

Le serf du moyen âge est-il né de l'ancien esclavage} Il y a tout au moins des invraisemblances que le fait ait eu lieu. Une première, c'est que longtemps après l'institution du colonat, sous les derniers empereurs chrétiens, quand la condition des non-libres, des colons parmi eux nécessairement, arrivait comme tacitement à la liberté.

la législation ne se borne pas à maintenir un esclavage parfaitement spécifié; elle l'établit à nouveau. Comment expliquer ce retour, s'il était vrai qu'une tendance générale existât à transformer l'esclavage. Puisqu'on Je réinstituait, c'est que dans ce vaste empire se désagrégeant, il y avait, quelque part, des conceptions contraires à celle qui tendait à prédominer. Or, celle-ci, c'était la conception du servage.

Autre raison d'invraisemblance. L'esclavage, en se modifiant, devait-il devenir le servage? Les moyens termes, les états relatifs ne restaient-ils pas fermés à l'esclavage latin ? La servitude latine est absolue par essence. Si, à raison de plus de respect de la personne humaine sous l'inflUence de la morale stoïcienne et du christianisme l'esclavage reculait, comment devait se marquer ce mouvement, sinon par l'affranchissement complet? C'était l'unique voie juridique existant pour cela. Ses personnes auraient pris place dans les liens de clientèle, dans un vasselage doué de plus ou moins d'indépendance sociale, ou bien, suivant les degrés, dans le servage, qui certainenxent existait parallèlement à lui. A supposer qu'il fût dans la nature de l'esclavage de se voir restreindre par ensemble, progressivement affaiblir en ses caractères par la reconnaissance en lui d'attributs civils et sociaux, n'aurait-ce pas été en donnant naissance à d'autres états que l'état de

serf? Dans l'ancien esclavage ni un principe n'existait, ni une tradition, aucun élément d'où l'état de serf pût sortir. Du principe d'appropriation de l'homme, qui créa l'esckve latin, à celui de dépendance foncière q.ui constitue le servage, n'y a4-il pas une contrariété de fond et de conséquences excluant tout rapport de descendance entre l'un et l'autre et révélant l'influence d'idées sociales très difiiérentes ?

Il est possible d'aller plus loin. On a dit avec une compétence indéniable que les formes de l'asservissement se modèlent ou se proportionnent aux sociétés qui s'en ser\^ent. On a expliqué en conséquence que dans la Grèce et à Rome, à Rome surtout (car l'esclavage grec semble beaucoup plus près de la condition des serfs que ne l'est l'esclavage latin), celui-ci eut le caractère de possession arbitraire, de conquête absolue de la personne, d'état sans garantie ni fixité, parce que dans ces civilisations compliquées il correspondait aux besoins d'individualités sociales de haut degré, d'aristocraties fortement constituées et ayant à se faire servir avec absolutisme. Il a paru, au contraire, qu'une constitution plus dépendante des choses ou des intérêts économiques que de la volonté, devait dicter un mode tout difi'érent à l'Occident barbare; que là, la culture du sol fut forcément sa cause essentielle, son but et que, travail malaisé sous des climats rudes, ayant

cependant une utilité première par l'absence de commerce et par le défaut de fixité politique, il exigeait des agents plus rétribués, c'est-à-dire jouissant de manières d'être plus attrayantes. Alors on a cité en exemple le colonat, naissant en plein esclavage latin- le jour où des exigences de ce genre se sont présentées'. C'est demander aux seules nécessités de lieu ou d'époque les motifs de la différence entre les modes de dépendance imposée aux personnes. Or il semble que ce n'est pas assez ; le colonat, par les circonstances de son institution comme par sa nature, en offre, up des premiers et des meilleures indices. L'intéressant, en effet, réside à savoir si ces nécessités n'attestent pas autre chose que cela, s'il ne ressort pas de cette diversité des lois sociales une contrariété primordiale de principes et de fond.

Le colonat est plus que l'inverse de l'esclavage latin, plus que sa contradiction positive ; il est sa négation. Dans les faits de l'ordre social, les négations pareilles ne se produisent pas sans que la conception qu'on a de lui ne soit déjà ouvertement changée. Quand il constitua l'ancien esclavage en une personne approchant de la vie libre, possédant une partie des droits de famille et de propriété, le colonat fut la preuve qu'une autre notion de la personnalité humaine

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