‹ Serfs et vilains au moyen âgeChapitre 19 sur 115 · I. Cf. Wallon, Histoire de V esclavage, t. i · texte numérisé non relu

I. Cf. Wallon, Histoire de V esclavage, t. i

existait et était pratiquée. De là, nécessité non seulement d'en rapprocher l'esclavage, mais même de l'y jeter tout entier. C'est pourquoi, à la place du déni de toute personnalité qui était auparavant en lui, de droit public et de fait universel, une doctrine qui affirme le contraire, qui a ce contraire pour fondement, qui le donne pour but, prend pied et passe comme autoritairement dans les réalités sous le nom de colonat. César, Tacite nous ont appris combien la condition des non-libres dans la Gaule et dans U Germanie parut différente, en leur temps, de ce que l'esprit romain concevait. Que Ton rapproche de leur témoignage ce que les codes galliques attestent de respect pour la personne à tous les degrés de l'état social, on est conduit à entrevoir que par l'effet d'un genre particulier d'existence, ou en vertu de notions morales inconnues de Rome, il existait chez les peuples d'Occident une tradition exclusive de l'esclavage proprement dit. L'individualité humaine, la personne morale, semble- s'y attester comme étant un fond imperdable. Limiter plus ou moins cette individualité dans ses manifestations civiles et sociales peut y devenir utile, mais la respecter comme l'attribut d'une créature responsable, active, paraît y constituer un principe imprescriptible, exigeant que sous la dépendance la liberté reste latente. On dirait que les limites

y sont mises pour la fortifier, pour qu'en étant contenue elle soit préparée plus sûrement à son essor naturel. Il n'y a pas, de là, un grand pas à faire, pour dire que ces principes, innés en particulier dans rOccident gaulois autant que s'approprier la personne en fut un incontesté dans l'antiquité latine, firent donner cette personne au sol, à la glèbe, au lieu de la vouer à l'arbitraire disposition de l'homme. D'où l'on peut induire que c'est ce qui fut recherché dans le colonat.

Il semble que ces principes imprégnèrent jusqu'aux liens purement politiques. On dirait qu'ils fondèrent le vasselage sur la pleine liberté civile, tandis que la clientelle romaine fut dépendante au contraire, en quelque sorte servile. Chez les peuples de l'Occident gaulois, en effet, les principes et les formes de l'asservissement suppressifs de toute individualité civile ne s'établirent jamais. Quoique ces peuples fussent fournis de captifs par la guerre et quoique certains, comme les Francs dans la Gaule jusque vers le x® siècle, les Danois et leurs successeurs en Angleterre bien plus tard, aient soumis ces captifs à des conditions si dures qu'elles sont voisines de l'esclavage \ le peu de

I. Sur tout cela, Cf. Guérard, Trolég. d*Irm,, §§ 148, 149, et Appendix, p. 363 ; Blakstone, livr. II. — Les Francs n'étendirent pas l'esclavage au delà des services domestiques; les Danois au contraire en portèrent les effets même dans la vie rurale ; chez eux et en Angleterre, la vie rurale en a conservé les entraves presque jusqu'à notre époque. — Il y a un travail intéressant de Geffroy sur le servage en Danemark, dans la Revue des Deux Mondes de 1834.

manifestations que ces principes y eurent ne leur donna qu'un rôle d'exception et une durée passagère. On peut penser qu'ils leur seraient restés inconnus si Rome n'y avait pas importé, directement ou indirectement, et, dans une certaine mesure, imposé les réglementations savantes qu'elle en avait faites, appuyées sur les subtilités de sa jurisprudence.

De tout cela on voudrait conclure, et s'en voir autoriser tout à fait par les découvertes ultérieures de rérudition, que le servage fut la continuation dans l'Occident, à travers les influences romaines, de modes particulièrement propres a la société qui était appelée barbare à Rome. On aimerait à trouver en lui l'origine, la suite, le développement normal de cette « organisation primitive et naturelle, » donnée il y a longtemps pour une des sources du colonat'. Du servage à l'esclavage, il y aurait ainsi la différence de deux civilisations entièrement opposées par leur fond propre, autant que par leur moment et par le territoire qu'elles occupèrent. Le servage aurait été, pour le monde occidental, lemode de la non-liberté en tant que condition organique du travail, comme l'esclavage l'avait été pour le monde ancien. Entre le servage et cette possession arbitraire de l'homme à titre de chose qui constitue l'es-

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