CHAPITRE IX
Si l'on regarde à la date où rafFranchissement se multiplia en France et aux motifs qu'il y en eut, on se trouve au milieu du xiii® siècle. Alors seulement, des raisons multiples, contradictoires souvent, commencèrent à donner simultanément aux serfs et à leurs maîtres le désir et le besoin d'éteindre le servage. Déjà la réprobation dont les entraves qu'il mettait à l'activité personnelle, à la production par suite, était écrite dans les actes d'affranchissement, dans ceux surtout émanés des seigneuries les plus hautes ; « Consuetudo gravis et omnimodo exasperans », porte l'affranchissement de Bourges en 1224'. Mais ni cela ni la liberté reconnue dans la plupart des domaines à un certain nombre, ni l'éclat dont cette liberté brillait dans les « bourgeoisies » n'avaient été des stimulants assez forts pour tourner les intérêts vers un changement d'état. Comme ces esclaves latins qui refusaient de Justinien le droit de cité à
I. Voir, du reste, la plupart des Préambules à^s actes de même nature.
DÉCADENCE ET DIMINUTION EJjU SERVAGE I57
cause des misères où il jetait les libres ', les asservis du moyen âge se montraient froids devant les perspectives de l'état vilain.
La plupart des seigneurs n'eurent guère que depuis Louis IX les raisons qui les portèrent à affranchir. Pour déterminer la réaction des intérêts contre l'état servile, il fallut, outre la forte impulsion morale de ce règne, des nécessités économiques. Celles-ci prescrivaient d'une part de chercher des modes de travail plus productifs que ceux du servage ; d'autre part elles obligeaient à accroître les ressources du fisc seigneurial. Il fallut aussi que l'établissement d'un pouvoir public plus vigoureux que précédemment, ser\ù par des juridictions plus justes et plus obéies, par des agents mieux conduits et plus retenus, rendît plus enviables les responsabilités de la condition libre.
Ces causes ne'concoururent pas toutes à la fois, d'une manière aussi active partout, ni avec les mêmes effets. La liberté mit deux siècles pour devenir générale, En disparaissant, le servage révéla en lui la diversité de caractère, de consistance, de but qui avait présidé à son établissement. Le morcellement social dont la seigneurie était l'expression fit, en effet, que la condition des personnes et des possessions fût régie par des
T. Code. ILv. m, tit. II, §25.
influences multiples et locales, dans sa durée et dans sa disparition, comme elle Tétait dans ses manières d'être. Uabolition de la servitude s'effectua sous des conditions de lieu, de temps, d'efficacité par dessus tout diverses, c'est pourquoi sans règle commune. De là les plus frappants disparates. Ils s'attestent sur le même domaine, dans le même moment, au sein de la même famille. Avant l'entier affranchissement, la servitude reprit souvent par des détours ce qu'elle avait perdu, et la liberté s'appropria par extension ce qu'on avait cru retenir contre elle.
Cependant les influences destructives du servage, pour n'avoir eu ni une action simultanée ni des conséquences uniformes, peuvent être classées sous de certaines catégories. De même l'action de chacune peut être indiquée dans des termes généraux. Il ressort des faits que tantôt les maîtres, tantôt les serfs, tantôt les uns et les autres ensemble ont eu hâte de l'affranchissement; en divers lieux aussi ou à d'autres dates, les uns comme les autres s'en sont montrés également éloignés. Même dans les lieux où la servitude a cessé le plus tôt et le plus généralement, on la voit maintenue très tard pour des services bien inférieurs au prix que devait présenter la liberté. Enfin, la liberté n'a pas vu les mêmes conditions de travail et les mêmes latitudes civiles succéder partout au servage. A ces différences une double
cause. D'abord la situation où se trouvèrent soit les personnes soit leur intérêt, maîtres ou serfs; en seconde ligne la valeur qui fut ou ne fut pas attachée au servage comme moyen de la production. Voici, par les côtés saillants, la mesure de chacune de ces causes et leur rôle respectif dans les faits.
. Là liberté fut offerte avant d'être sollicitée. Le roi l'offrit plus tôt qu'aucun autre maître, parce que, bien avant tout autre possesseur de serfs, ceux-ci lui devinrent inutiles. Posséder plus de sujets, c'est en cela que fut son intérêt. Le rôle qu'il s'était fait avait autrement plus d'exigences que celui de la seigneurie ; il importa donc à son fisc que les populations imposables fussent multipliées. Dans l'obligation de s'acquitter celles-ci puiseraient une sorte de nécessité de produire toujours davantage. Substituer des libres à des serfs qui procuraient l'unique revenu du sol cultivé et quelques tributs de formariage ou d'hérédité, fut de besoin pour lui. La seigneurie aussi ressentit ce besoin, mais il l'eut avant elle, et il fut le premier à en avouer le mobile. On voit clairement cela aux ordonnances de 13 15 et 1358. Celle de 13 15 a cherché à rendre l'affranchissement obligé et n'a pas eu assez d'efïet; alors intervient celle de 1358 pour la levée de l'aide votée par tes États de Compiègne ; elle impose, en quelque sorte d'office la libération ; elle
déclare les serfs contribuables en les frappant de taxes commes les libres'.
Cet aveu tacite de l'intérêt fiscal ne tarde pas, dès ce moment, à ressortir des actes de la seigneurie. Elle a mené une existence fastueuse, il lui faut désormais plus de moyens. Il y a bien, sous Louis IX, un moment où ses actes de libération des serfs attestent dans les préoccupations morales un de ses mobiles; mais auparavant déjà, et après d'une manière habituelle, ils ne dissimulent aucunement l'avantage financier. Si on ne voyait pas cet avantage écrit en termes exprès, il résulterait de ce qui est stipulé ; il n'y a guère de charte d'affranchissement qui ne double au moins les redevances antérieures ^
C'est le pouvoir communal qui, après la royauté, exerça le plus d'action pour généraliser l'état libre. De sa part aussi, l'intérêt fiscal est évident, outre l'intérêt politique. Pour ces premiers arrivés du progrès social, pour ces vilains des cités, des bourgs, que leur développement, leur importance, leurs soulèvements parfois (et de ces soulèvements a-t-on assez parlé), avaient mis en possession des droits de la personne, il ne devait pas paraître sans danger de laisser subsister tout près d'eux la servitude. Ils pouvaient craindre