SERMON SDR SI. MATTHIEU V
Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi le salera-t-on? Il n'est plus bon qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds des hommes.
Mes Frères,
A. qui le Seigneur s'adressait-il en prononçant cette parole, l'une des plus célèbres de l'Évangile, l'une de celle dont le monde même a daigné se souvenir? On a voulu prouver que Jésus ne parle ici qu'à ses apôtres, ses confidens les plus intimes, ses serviteurs les plus fidèles, destinés à répandre au loin sa doctrine et à devenir ses témoins en Israël. Mais il est douteux qu'à l'époque du sermon sur la montagne, le Christ eût choisi les douze apôtres ou les soixante-dix disciples; s'il s'était déjà environné de quelques amis, il est plus douteux encore qu'il leur eût confié une mission spéciale; et, sans entrer ici dans une discussion minutieuse, jetez les yeux sur la fin du récit et pesez les termes dans lesquels
i'évangeliste rend compte de l'impression produite par cette sublime leçon donnée au monde: // arriva^ quand Jésus eut achevé tout ce discoures, que les troupes furent étonnées de sa doctrine. Cette magnifique instruction, qui jetait les bases de la morale chrétienne, était donc adressée à toute cette multitude, et l'on ne voit nul motif de faire exception en faveur de quelques mots de l'exhortation, et de les mettre à part pour l'honneur des apôtres. Mais quoi! me direz-vous, était-il possible de dire à ce peuple ignorant, grossier, sensuel, à ce peuple qui suivait le Seigneur moins pour s'instruire à ses leçons divines que pour se saisir de quelques vivres par une multiplication de pains , à ce peuple qui a commencé par l'écouter, qui bientôt lui a offert la couronne, et qui a fini par l'attacher à une croix, Vous êtes le sel de la terre? On ne sait où s'est passée cette scène qui ouvrait d'une manière si paisible l'Evangile, et sur quelle montagne solitaire le Christ avait réuni les fidèles. Mais il semble que des sommets du Liban aux collines de Béthanie, il ne se trouvait pas alors une hauteur d'où sa voix divine pouvait dire à ses concitoyens: Fous êtes le sel de la terre ; ni le Tabor, où ils n'ont pas compris sa gloire, ni le Calvaire, où ils n'ont pas compris sa mort, ni le mont des Oliviers, où ils n'ont pas su veiller une heure avec lui.
M. F., il est vrai; parmi ces troupes étonnées de sa doctrine, se trouvaient peut-être quelques-uns de ces malheureux qui, plus tard, ont crié devant
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Pilate: Crucifie! cnicifiel Mais ce peuple, quoique déchu et dégénéré, était de la postérité d'Abraham; ce peuple possédait la loi de Moïse; ce peuple lisait les pages saintes d'un David et d'un Esaïe, ce peuple seul avait dit aux nations: il viendra un Sauveur; et pour comble de ses saintetés, pour base de ses gloires, ce peuple seul, au milieu d'un monde idolâtre, n'adorait pas d'idoles, ce peuple seul connaissait le vrai Dieu. Convenez-en; à ces souvenirs on pouvait justement dire aux Hébreux: vous êtes le sel de la terre! Et, en effet, c'est à cette gloire qu'Israël de tout temps avait été divinement destiné. Peuple élu de Dieu, nation de sacrificateurs et de rois y dépositaire des vérités et des révélations divines, mille fois vaincu, asservi, dépossédé, et jamais détruit, et demeurant toujours le même Israël sous le joug égyptien, le même sous le joug syrien, persan, grec, romain, oui, Israël était le sel de la terre ! . . . Israël était le sel de la terre, lorsqu'au moment où l'idolâtrie n'avait que quelques pas de plus à faire pour devenir universelle, Abraham a été appelé et chargé de sauver de l'oubli la connaissance du vrai Dieu. Israël l'était encore, lorsque Moïse vint lui enseigner que le nom de ce Dieu était: Je suis celui qui suis, idée sublime, que rien n'a surpassée; Israël l'était encore, lorsqu'au retour de la captivité de Babylone, il laissait en Asie l'attente d'un Messie, et rapportait en Judée une horreur désormais inébranlable pour toute idolâtrie; Israël l'était même encore au
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temps de l'Evangile, puisqu'il a pu fournir au christianisme des fondateurs tels que les apôtres, des historiens tels que les Evangélistes, à Jésus un ami tel que Saint Jean , et au monde païen un docteur tel que Saint-Paul... Ils sont morts, tous ces nobles représentans de notre race, ces plus grands des humains, ces confidens du Christ, ces élus de Dieu; ils se reposent de leurs travaux , et leurs œuvres les ont suivis , et nous, payant à notre tour le tribut accoutumé que reçoit leur mémoire, nous pouvons redire sur leurs cendres froides: ils ont été le sel de la terre... Des temps anciens venons à nos jours: à qui cette parole peut-elle convenir aujour-d'hui? N'y aurait-il personne à qui l'appliquer? Une décadence si honteuse est impossible. Notre race ne doit jamais tomber si bas, et les portes de V Enfer ne peuvent prévaloir contre l'église de Christ. A qui donc l'image du texte s'applique t-elle maintenant?.. . Que serviraient d'ingénieuses transitions pour en venir où votre foi devance mes paroles?... Elle s'applique à vous, chrétiens! Vous êtes maintenant le sel de la terre; mais ce n'est pas là tout ce que je dois vous démontrer; plus les grâces que Dieu nous a départies sont éclatantes, plus la responsabilité qui s'y attache est grave, et mon devoir est de vous dire aussi: si le sel perd sa saveur, avec quoi le salerat-on; il ne vaut plus rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds des hommes.