SERMON SUR ST. MATTHIEU VI
A chaque jour suffit sa peine.
jnes Frères,
Cette grande et sublime leçon que Dieu a donnée aux hommes, et que l'on nomme l'Évangile, cette leçon est double; elle embrasse notre état actuel et notre état futur, nous réjouit de deux manières, et, autant qu'il se peut, pourvoit à notre bonheur terrestre avant d'assurer notre céleste béatitude. A ces deux enseignemens , nous devons prêter une attention égale, car ils nous viennent du même maître. La vie sans doute a toujours un côté sérieux; elle finit par la mort, elle recommence par le jugement, et l'Évangile ne protège ni cette mondanité invétérée qui conduit à l'oubli de Dieu, ni même cette frivolité de coeur, cette légèreté de pensée et de discours qui fait perdre l'habitude de réfléchir et accoutume à considérer ce pèlerinage comme une fête dont le sommeil seul marque les intervalles de repos. Bien différente de cette trom-
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peuse manière de vivre heureux est la paix qu'enseigne l'Évangile, cette paix qui n'est point telle que le monde la donne ^ qui surpasse tout entendement y et celui surtout du mondain. Mais nul doute que cette paix, qui prépare à celle des cieux dont elle nous offre les prémices, ne soit destinée à nous rendre heureux dès ici-bas, et le fanatisme seul peut s'imaginer qu'on s'assure mieux les biens éternels en négligeant sa part des biens terrestres; l'Évangile nous apprend a accepter les deux.
Aussi, M. F., le Christ, à ses hautes et sublimes leçons de repentance, de foi, de charité, ajoute souvent des leçons plus familières, des leçons de prudence, de tendresse, de modération, des leçons de bonheur, pour tout dire en un mot, dont la première récompense sera recueillie avant la tombe. Le Christ (si j'ose employer devant vous en deux sens différens le même mot pour mieux éclaircir ma pensée), le Christ, qui nous apprend à revêtir l'esprit d'amour et de sainteté dont l'efficace scelle notre régénération, et fait dépouiller le vieil homme et renaître homme nouveau prêt pour les cieux, nous enseigne pareillement l'esprit de conduite, c'est-à-dire, l'art de vivre au milieu de nos semblables sans les froisser et sans en être froissé, l'art de tirer le meilleur parti possible de notre sort , d'éviter tous les chagrins inutiles et de ne pas se rendre soi-même malheureux. Il savait, ce Sauveur adorable qui connaissait si bien le monde converti, sauvé par sa puissance et retiré de la
fange impure où l'avait plongé l'horrible mondanité de l'antiquité, il savait que s'il était possible de retrancher de notre vie les peines que nous nous causons à nous-mêmes, il nous en resterait en comparaison bien peu. il savait que souvent nous cherchons la félicité où elle n'est point, et loin de nous, tandis qu'elle nous attend où nous ne la cherchons pas , à nos côtés , sous notre toit domestique, au sein de notre cercle de famille. Il savait que souvent une imagination vive, à laquelle on lâche les rênes, augmente le poids des infortunes et diminue le prix des prospérités. Il savait enfin que la science du bonheur, tel qu'il peut exister ici-bas, demande, ainsi que toute autre science, à être attentivement étudiée; qu'on n'arrive point du premier effort à être, comme S^ Paul, content de Ja situation où l'on se trouve, et que celui qui ne continue à être malheureux que par sa faute, ne mérite pas que son sort change, puisqu'il ne le change pas lui-même. L'Évangile est tout rempli de ces admirables et touchans conseils dans lesquels Jésus, qui est toujours notre ami pour le ciel, se montre encore notre ami pour la terre, dans lesquels Jésus qui nous a sauvés pour l'éternité, nous sauve en quelque sorte pour cette vie, et nous ouvre un lieu de repos pendant le terrestre pèlerinage, en attendant le repos meilleur qu'il nous a préparé. Et dans ces leçons qui ne trompent jamais ceux qui les suivent, Jésus ne s'adresse pas seulement, aux riches aux sages, aux
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grands, à ceux qu'on nomme les heureux du monde, quoique souvent ils méritent peu ce titre, quoique souvent leur ennui secret démente, dès que leur porte se ferme, l'éclat de tout cet apparent bonheur; non, le Christ s'adresse à tous; ses préceptes conviennent aux riches et aux pauvres, aux sages et aux simples, aux grands et aux humbles; le Christ, dans ses enseignemens de bonheur et de paix, ne pouvait oublier ceux que le monde oublie ; il apprend au fidèle, quel que soit son sort, à se servir de ce qu'il possède de la manière la plus heureuse, à occuper de la manière la plus heureuse sa place dans ce monde, à jouir autant que possible des bénédictions de la Providence, quelque petite part qu'il en ait reçue; et toute cette sagesse qui jette une si douce lumière audevant de nos pas sur notre sentier de la vie, toute cette sagesse se résume dans cette simple et profonde parole: à chaque jour suffit sa peine.
M. F., j'appliquerai tour à tour cette consolante maxime aux différens jouis de nos terrestres pèlerinages.
Cette parole était un mot de sagesse populaire en usage parmi les Juifs; et proverbe autrefois, on peut dire que ce mot l'est redevenu. Des esprits timides n'aiment pas à retrouver d'anciens adages en des leçons sorties de la bouche même du Christ, et croient presque manquer ainsi de respect à son Évangile. M. F., ce qui est vrai n'est jamais irres-
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pectueux clans l'étude de la révélation, et ceci est vrai. Mais était-il donc indigne de Jésus, parlant au peuple, de parler le langage du peuple, de se servir d'expressions claires et faciles pour tous ses auditeurs, de s'emparer quelquefois de ces mots énergiques et simples, qui sont dans toutes les mémoires, parce qu'ils rendent bien une idée qui est dans tous les esprits, de les sanctionner en en faisant usage, et de les revêtir ainsi d'une autorité divine. Cette pensée, à chaque jour suffit sa peine, est tellement humaine, qu'on la trouve en plusieurs écrivains profanes; en est-elle moins un enseignement de la parole de Dieu, et s'ensuit-il que nous ne puissions nous y confier, comme à tous les enseignemens du Seigneur? Ne portons pas un si petit esprit dans l'étude de l'Évangile, et gardonsnous d'une exagération superstitieuse de respect, autant que d'une aveugle témérité de science, qui mènerait à soutenir que le Christ aurait dû parler autrement qu'il ne parla. Que nous importe, après tout, que le peuple de Judée ait, ou non, prononcé de temps en temps ce mot dans ses conversations familières; le Christ l'a dit, il nous suffit; et certes s'il est une leçon où la sagesse divine et la sagesse humaine aient du se rencontrer, c'est bien celle-ci; car remarquez combien ce mot est conforme à la
nature de notre vie M. F., qu'est-ce que votre
vie? c'est le moment présent, c'est l'heure qui sonne, c'est le jour qui passe, et ce n'est rien de plus. Votre vie, est-ce hier? Non, le jour d'hier
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n'est plus à vous; vous l'avez dépensé, et l'on n'a plus' ce qu'on dépense; ou vous l'avez perdu, et l'on n'a plus ce qu'on perd; dépensé ou perdu, il a fui; il a pris place dans cet inexorable passé, d'où sortent tous nos regrets, nos souvenirs, nos remords, et qui ne rend rien de ce qu'il dévore, rien, pas plus le jour d'hier que le jour d'il y a mille ans. Vous voyez donc qu'hier ce n'est plus votre vie, et demain ne l'est pas encore; demain le sera peut-être... peut-être! et Dieu seul lésait; mais demain ne vous appartient pas; vous ne pouvez ni le hâter ni le saisir; vous ne pouvez pas plus l'éviter, s'il vient, que le faire venir, si ce soleil de demain ne doit pas se lever pour vous. Votre vie véritable, votre vie mise à votre portée et à votre disposition, n'est donc que le moment d'à présent, le jour d'aujourd'hui. Hors de cette étroite limite, vous ne pouvez rien faire, rien aimer, rien souffrir; votre activité, votre sensibilité est comme pressée entre l'avenir et le passé, et vous n'êtes en possession que de l'heure actuelle. De quoi vous servira donc, êtres d'un jour dans toute la force du terme, de quoi vous servira de vous tourmenter des choses d'hier, auxquelles vous ne pouvez rien, ou de celles de demain, que recouvre un voile impénétrable? Que vos retours vers le passé sont impuissans et stériles, et que l'impatience avec laquelle vous vous élancez vers l'avenir est impuissante aussi, et qu'il est conforme à la nature de votre vie de vous dire qu'à chaque jour suffit sa peine!
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Appliquez d'abord ce mot a nos jours de tentation. M. F., il s'offre à nous tous, de loin en loin^ des occasions de péché. Le monde, qui ne peut sans cesse déployer à nos yeux ses coupables délices et nous inviter à y prendre part, nous prend quelquefois à l'improviste, nous arrête comme au passage, nous tend im de ses pièges, et nous pousse à y succomber. A qui de vous n'est-il jamais advenu de rencontrer une occasion de péché, au moment où peut-être vous y pensiez le moins, et plus ces tristes facilités de scandale sont soudaines, plus elles sont dangereuses; on n'est pas sur ses gardes, et on succombe quelquefois, avant même de prendre le temps de réfléchir. Ce qui surtout augmente le péril de ces instans favorables au mal, c'est qu'il arrive dans la vie de chacun de nous des jours de passion, c'est-à-dire, des jours où nos passions éprouvent comme un subit réveil, se rallument plus ardentes au fond de nos coeurs, jettent le tumulte dans nos pensées et le désordre dans nos actions, et nous emportent plus vite et plus loin qu'à l'ordinaire. Cela est si vrai qu'aucune de nos passions ne reste toujours à la même hauteur, et les maladies de l'âme, comme celles du corps, ont leurs accès de redoublement et leurs intervalles de calme. Et il arrive dans la vie de chacun de nous des jours où la vertu nous paraît moins belle et la religion moins aimable, sans que nous puissions dire pourquoi; des jours de refroidissement pour le bien, d'indifférence, d'insensibilité, presque de dégoût;
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notre coeur glacé peu à peu n'a plus d'énergie, et retombe sur lui-même comme un ressort qui se détend; et c'est en des jours pareils que les caractères les plus forts plient tout-à-coup, et qu'un Elie s'écrie : Je ne suis pas meilleur que mes pères; ôDieu, prends maintenant mon clmel Pour comble, car ce dernier trait de notre faiblesse morale est le plus singulier de tous, pour comble, il arrive quelquefois dans la vie de chacun de nous des jours de doute, des jours où l'esprit de mensonge combat mieux en nous l'esprit de vérité, des jours où notre raison s'environne tout-à-coup de ténèbres, ne voit plus si clairement l'évidence du christianisme, est tentée de demander plus de preuves, et se trouve presque disposée à dire: Ces paroles sont dures; qui les peut ouïr? O M. F., que tous ces jours sont tristes dans la vie! Que ces luttes contre les passions, ces momens de faiblesse dans la pratique du bien, ces tremblemens de la foi, si j'ose ainsi parler, sont cruels et durs; mais dans ces jours de combat, quel encouragement et quelle joie se trouve au fond de cette pensée, à chaque jour suffit sa peine! Faut-il donc alors se croire perdu, se croire abandonné de Dieu, se croire privé des secours de sa grâce, se croire rayé de la liste des élus; non, non; il faut résister au démon, et il s'enfuira; quand vos noms sont écrits dans les cieux, le Seigneur ne les efface pas si vite; des jours pareils qui se suivent sont rares; bientôt le fidèle éprouve qu'// peut tout par Christ qui le fortifie; la paix revient
en Son coeur; ses passions se calment, et il aime la vertu comme auparavant; ses doutes se dissipent, et comme auparavant il aime la religion; il sort de la lutte raffermi par une victoire nouvelle, et ce retour si heureux de sa tranquillité d'âme, il a pu d'avance le prévoir en se rappelant au milieu de ses efforts pour la retrouver, que le Seigneur a dit: A chaque jour suffit sa peine.
4. chaque jour suffit sa peine... appliquez ce mot à nos jours de travail. Il est juste qu'après nos tentations, je vous parle de nos travaux. Car la pire des tentations, c'est l'oisiveté, et je dois en convenir; je n'ai rien à dire aujourd'hui aux oisifs, mon texte ne les regarde pas; leur peine, toujours semblable et toujours renaissante, est leur paresse même, et ils ne peuvent dire qu'elle suffit à leurs jours. Mais quand de ces hommes qui ont le malheur de pouvoir ne rien faire, et qui abusent de leur indépendance en ne faisant rien, je tourne les yeux vers la foule des hommes, il est vrai que nous avons tous un travail à faire dans notre vie, un travail plus facile ou plus dur, plus humble ou plus glorieux, mais qui n'est jamais sans quelque rivalité, et sans honte ou sans honneur, pas même quand il n'est qu'une oeuvre de nos mains; un travail dont souvent dépend notre pain quolidien, et que nous ne pouvons changer sans changer toute notre vie; ceci est vrai, les oisifs à part, de l'humanité entière; ni dignité, ni âge, ni sexe n'est absolument sans travail; ni dignité... certes, c'est
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un travail de régner; ni âge: le vieillard, qui semble avoir achevé toute son oeuvre en ce monde, doit encore y mourir; ni sexe: le soin de ses enfans est le travail de la mère de famille, et dès le jour où ses filles peuvent l'aider, leur travail commence. Eh bien! j'en appelle à tous vos souvenirs, qui n'éprouve jamais le dégoût de son travail? qui s'y remet chaque matin avec le même plaisir ? qui ne voudrait quelquefois y jeter une variété impossible? qui ne voudrait quelquefois en changer avec un de ses frères? L'histoire parle de grands monarques qui ont cédé leur couronne, et sont devenus, ou de simples cultivateurs, ou même de simples religieux ; savez-vous pourquoi ils l'ont fait ? Uniquement par ennui de leur travail, et par désir de le varier. Vous ne pensez pas que je vienne devant vous médire des occupations fixes et obligées; non, mais le coeur humain est ainsi fait, et quand alors on jette un regard devant soi dans la vie, quand on voit se dérouler cette longue suite de journées de labeur, quand on songe à tout ce qu'on doit faire toujours, quand on se représente tous ces travaux qui ne cessent que pour recommencer, alors le découragement saisit, le dégoût arrive, et, comme le voyageur qui parle de fatigue avant la fin du voyage, on est tenté de s'arrêter, et de se dire: je n'irai pas plus loin. O M. F., contre cette involontaire faiblesse, il n'y a de ressource qu'un courageux effort pour concentrer ses pensées sur le jour qui s'écoule, en se disant qu'à chaque jour suffit
sa peine. Mais quand cet effort est fait, que cette idée est délicieuse; comme elle soutient, comme elle soulage, comme elle restaure, comme elle repose! Comme on se sent heureux de pouvoir s'appliquer, sous l'autorité même du Christ, cette encourageante parole ! Avec quelle joie on détourne ses regards du lendemain pour ramener ses forces sur la tâche du jour; et quand cette tâche est finie, quand l'heure du repos sonne, quand on se voit paisiblement entouré de ceux que l'on aime et pour qui l'on a bien travaillé, quand la conscience nous rend ce témoignage, quelle pure satisfaction de se dire : il est vrai, à chaque jour suffit sa peine.
A chaque jour suffit sa peine appliquez ce
mot à nos besoins; et certes, c'est par une transition facile que votre esprit peut passer de l'idée de nos travaux à celle de nos besoins; car les uns pourvoient aux autres. Mais cette idée ne vous frappera pas tous avec une égale force; vous d'abord, les riches de notre peuple, vous dont la vieille fortune faite depuis long-temps et assise sur des bases sûres semble à l'abri des caprices du sort, que sont pour vous les besoins de l'humanité? Vous êtes tellement accoutumés à les voir satisfaits, sans presque vous donner de peine pour les satisfaire, que vous n'y pensez plus. Et vous, les jeunes gens de notre génération, vous n'y pensez pas encore, vous qui n'avez encore de maison que la maison paternelle, et de pain que celui que vos parens vous donnent; vous qui ne savez pas par expérience quelle