SERMON SUR HÉBREUX XI
J>es patriarches ont fait profession d'être étrangers et voyageurs sur la terre.
Mes Frères,
C'est une étrange pensée que St. Paul, dans ce passage, prête aux anciens patriarches d'Israël. On est tenté au premier aspect d'en contester la justesse, et quand on remonte aux époques et aux doctrines de la première alliance, quand on cherche ce souvenir dans les discours d'Abraham et de Jacob, dans les prières et les poésies de David, il semble que l'apôtre ait pris dans un sens céleste ce qu'ils ont dit dans un sens mondain; il semble juste de voir ici plutôt une allusion ingénieuse qu'une citation exacte, et d'admettre que dans ces éloges de la foi des ancêtres d'Israël, St. Paul parle plus avec la liberté d'un panégyriste qu'avec la précision
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d'un historien. N'entrons point dans cette discussion aride, et laissons aux patriarches toute leur gloire; certes, St. Paul les connaissait mieux que nous, et il serait facile de prouver, sinon par des traductions littérales, du moins par des analogies victorieuses, que des pensées de ce genre ont dû s'élever dans L'âme des patriarches, et ces doctrines rester présentes à leur esprit; sans quoi leur tâche dans les conseils divins qui préparaient de si loin la rédemption, devient insignifiante; la suite des révélations est interrompue, il n'y a plus assez d'immortalité dans la Bible, et le premier tombeau qu'Adam a creusé et qui est fermé encore, n'est plus assez lié à ce tombeau du Christ, le seul ouvert à jamais.
Ces réflexions cependant n'enlèvent à cette pensée rien de ce qu'elle a d'extraordinaire et d'étrange, et dans le fond, la considérer comme une simple rapprochement n'est que la moindre des difficultés qu'elle présente. Ils ont fait profession , dit l'apôtre, d'être étrangers et voyageurs sur la terre. Et de quel droit? Ce monde n'est-il donc pas notre monde? Se déclarer étranger et voyageur aux lieux où l'on se trouve, c'est dire avec une entière franchise: Je ne suis pas ici dans ma résidence, ma demeure, ma patrie; je ne suis pas ici où je dois être, où je dois rester; je suis hors du domicile qui m'est destiné, de l'habitation qui m'est convenable, et si j'ose me servir d'un terme familier que
nous comprenons, que nous aimons tons et qui
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rend bien cette pensée... je ne suis pas ici chez moi; je suis comme le cèdre du Liban transplanté dans la plaine, ou comme l'épine de la vallée forcée de croître au sommet des monts; je suis étranger et voyageur! Vous voyez par ces traits empruntés aux épanchemens de nos conversations familières et aux images des poésies de l'Ecriture, que je n'affaiblis point la pensée pour atténuer les difficultés qu'elle soulève; et encore une fois, de quel droit les patriarches ont-ils fait profession d'être étrangers et voyageurs sur la terre? Ce monde n'est-il pas notre monde? Le Créateur l'a fait pour notre usage; il convient à notre nature et satisfait à tous nos besoins; il nous offre un temps pour toute chose, un temps et de la lumière pour notre travail, un autre temps et les ombres de la nuit pour notre repos, et il nous offre assez de place pour tous nos berceaux, ensuite assez de place pour tous nos ouvrages, enfin assez de place pour tous nos sépulcres. Nous avons faim, et la terre est couverte de nos alimens; nous avons soif, et la terre est arrosée de nos breuvages; nous portons dans nos narines une respiration de vie, et notre monde est entouré d'une atmosphère formée exprès pour nous, tellement que si vous changez l'air qui nous entoure, il nous tue, et il nous sert à vivre, si vous le laissez tel que Dieu l'a fait. Notre oreille est délicate, et il n'y a pas dans ce monde de bruit assez fort pour l'assourdir; notre vue est plus délicate encore, et los deux couleurs qui lui conviennent le mieux sont
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les plus répandues dans la nature. Ce globe a même été proportionné à notre force, à notre industrie; prenez pour exemple et pour preuve l'agriculture, ce premier des arts, sans le quel il n'y en aurait pas. Si la terre était plus fertile, l'homme n'aurait pas assez de travail; si elle l'était moins, il en aurait trop. Mais non, et tout se balance, tout se trouve en juste équilibre; nos mers ne sont pas si larges que nous ne puissions les franchir; et les chaînes de nos montagnes si hautes que nous ne puissions les reconnaître; et les plaines de nos continens si vastes que nous ne puissions les défricher. Pour dernier trait, selon la révélation même, nous sommes les rois de ce monde, ce sceptre, divinement légitime, nous a été mis en main par le Créateur; et, selon la belle expression du Psalmiste, il est vrai que la terre appartient au Seigneur, mais il nous l'a donnée.
A ces pensées, il semble injuste et ingrat de se considérer comme étrangers et voyageurs sur la terre. Où donc chercher ce qui justifie et démontre la vérité de cette parole ? M. F. , il faut chercher en nous-mêmes. Ce monde est beau sans doute; mais si nous portons en nous le sentiment invincible de mondes plus beaux encore — Notre empire est vaste; mais si notre esprit est plus vaste que lui.... Il y a beaucoup de bonnes choses ici-bas; mais si notre âme en conçoit, en demande, en recherche bien plus... Que direz-vous donc? Vous ferez profession d'être étrangers et voyageurs sur la terre.
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C'est à cette noble pensée que je voudrais aujourd'hui vous conduire. Je vais ne puiser d'argumens qu'en vous-mêmes, et vous faire passer en revue les trésors secrets que vous portez tous au fond de votre âme; je vais vous montrer que vous avez tous en votre être des germes d'immortalité qui n'attendent que le moment d'éclore; habitant de la terre, je viens vous rappeler que vous avez été faits pour les cieux, et qu'en conséquence vous n'êtes ici-bas qu'étrangers et voyageurs.
Il^est deux principes dont nous devons convenir avant d'entrer en matière: si un être tout puissant, tout sage et tout bon nous a créés pour nous rendre heureux, il ne peut vouloir nous donner pour seule patrie un monde qui ne nous convient pas parfaitement, un monde digne seulement qu'on le traverse en un rapide voyage; en revanche, et nos premières réflexions vous l'ont fait pressentir, si dans ce inonde nous ne sommes pas de pauvres étrangers cherchant leur pays, il faut qu'il convienne, non pas seulement à notre vie animale et charnelle, mais à notre vie intellectuelle et morale. Notre corps a ses besoins; notre âme a les siens; ce monde doit suffire à tous deux; sans quoi, il n'est pas véritablement notre inonde, et nous n'y sommes qu'étrangers et voyageurs. C'est beaucoup sans doute que de pouvoir s'alimenter et s'abreuver, respirer librement, travailler et dormir; mais ce n'est là qu'une moitié de la vie, et la moins grave;
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il s'agit encore pour nous d'apprendre, de jouir, de croire, d'adorer, d'aimer; ce monde suffit-il a ces choses? Voilà le noeud de la question. Non, M. F., il n'y suffit jamais.
Réfléchissez d'abord aux limites insurmontables qui sont placées, comme une barrière de ténèbres, devant les progrès de notre raison. Au-delà de ce que les hommes savent, au-delà même de ce qu'ils étudient, il y a des choses qu'ils ne peuvent pas savoir, ni même étudier, à moins de prendre des mots pour des idées. L'écorce nous est connue; le fond nous est caché, et caché au point que nous ignorons même en quoi consiste le secret. Il est surtout digne de remarque que ce que nous savons le moins touche de très-près à ce que nous savons le mieux; certains que Dieu a tiré l'univers du néant, nous ne pouvons nous faire aucune idée ni dune création ni du néant; certains que nous sommes formés d'esprit et de matière, d'un corps et dune âme, nous ne savons ni ce que c'est que 1 esprit, ni ce que c'est que la matière; nous comptons des millions de lieues du centre de notre globe au centre du soleil, sans savoir ce que c'est que l'espace; l'expérience ne nous instruit pas mieux que la science, nous vivons sans découvrir ce que c'est que le temps; nous naissons sans comprendre notre naissance; nous mourons, sans comprendre
notre mort Et cependant notre raison s'agite
dans ces chaînes, et s'efforce de percer ces ténèbres impénétrables. D'où vient que nous aspirons à ces
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connaissances impossibles ? Prenez garde que cette naturelle ambition n'échoue point contre un tort, un péché, un sacrilège, mais contre un simple obstacle, et que si l'on peut modérer par l'humilité ce désir de savoir, on ne peut ni l'empêcher de naître, ni l'étouffer et le refouler dans son àme. D'où nous vient donc cette inutile ardeur de rechercher des connaissances mises par Dieu même hors de
notre portée? Croyez-vous que les animaux
qui nous environnent soient mécontens de l'étendue de leur instinct; et les anges, croyez-vous qu'ils cherchent à sortir du domaine de leur sublime intelligence? L'homme seul veut prendre un
essor interdit: il sait beaucoup de choses; mais il sait qu'il pourrait en savoir bien plus; il pressent de la lumière au-delà de ces ténèbres, où il regarde en vain, et c'est pour cela qu'il y regarde toujours; la raison, actuellement bornée dans ses efforts, entrevoit des progrès qu'elle tente en vain, et dans un inonde où notre intelligence ne trouve pas pleinement à se satisfaire, il est évident que nous ne sommes qu'étrangers et voyageurs.
Aussi, M. F., l'instrument le plus admirable dont la raison se sert, est borné comme elle et participe à ces chaînes; je veux dire le don de la parole, ce don sublime du Créateur qui annonce quel rang élevé l'homme tient parmi les créatures; ce don, qui nous distingue des animaux et peut-être des anges, et qui, du temps des Nimrod et des Phaleg, a fourni le moyen de diviser paisiblement le genre
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humain en nations; ce don qui, lors de la fondation de l'Église, a tant contribué aux triomphes de l'Évangile; car la foi vient de fouie. On se sert de la parole comme on jouit de la lumière, sans l'admirer assez, et cependant quelle merveille qu'à l'aide d'un très-petit nombre de sons articulés, combinés de mille manières, nous puissions exprimer toutes les pensées de notre esprit; quelle merveille que chaque peuple ait sa langue toujours la meilleure pour lui, toujours conforme à son culte, son génie, son climat, son gouvernement, son travail et sa destinée; et chaque peuple se fait sa langue avec tant de liberté qu'il n'y a pas de pouvoir capable d'y ajouter forcément un mot, un signe, une lettre, ce que la tyrannie même des empereurs de Rome a essayé en vain; et les mots ne manquent jamais; sitôt que des idées ou des institutions nouvelles se font jour, des mots, inconnus la veille, naissent tout-à-coup. Dans le champ immense des progrès humains, comme Adam sous les ombrages d'Éden, chaque peuple, roi de sa langue, même quand il n'est roi qu'ainsi, nomme avec autorité tout ce qu'il
découvre ou rencontre en son vaste chemin Il
semble à ces traits que ce moyen de communication, ce pouvoir de la parole, cette invention des langues, étonnante au point de persuader à quelques philosophes que l'esprit de Dieu avait dicté la première, il semble que ce don soit parfait, qu'il n'y manque rien , que sous ce rapport au moins il ne nous reste rien à désirer Eh bien! tant il esl
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vrai que nous sommes étrangers et voyageurs sur la terre, et que ses merveilles les plus parfaites ne sont pas encore assez parfaites pour nous, la parole même ne nous suffit pas toujours, et à qui d'entre nous n'est-il pas arrivé de ne pouvoir dire tout ce qu'il trouvait à dire, de ne pouvoir exprimer qu'imparfaitement tout ce qui remplissait son coeur, de reconnaître que ses paroles n'équivalaient point à ses sentimens? Loin qu'il y ait alors manque d'éloquence, c'est en ces momens de la vie qu'on est le plus éloquent; pour tout discours, sous le poids de ces émotions puissantes, il nous arrive de dire: Je voudrais parler, et je ne puis; nos regards mêmes sont alors plus expressifs que nos paroles, et l'âme s'est élancée d'un ardent essor dans une sphère si élevée, que le vain bruit de la voix expire, impuissant à la suivre, infidèle à son commandement. Aussi dans les anxiétés profondes, dans les grandes joies, les grandes douleurs, les grandes admirations, on ne prononce pas un mot, on ne profère pas un cri, on garde le silence. En voyant deux fils sacrilèges abattus par un jet de la foudre au pied de l'autel, Aaron, instruit par Moïse de la justice de leur mort, Aaron se tut; et l'un des momens les plus solennels du jour de la Passion est celui où Jésus, en présence de ses indignes adversaires, ne
répondit rien M. F., si ce monde était notre
véritable patrie, l'énergie de nos paroles répondrait exactement à celle de nos pensées, et le silence ne serait pas quelquefois plus éloquent que le discours.
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Nos pensées ne surpassent pas seulement nos paroles; elles surpassent tout. Il est une faculté qui seule fait les grands écrivains, les grands artistes et même les grands hommes, et dont tous cependant nous sommes plus ou moins doués; une faculté distincte de toutes les autres et sans laquelle tout dans notre vie serait froid, pâle et mort: c'est l'imagination. Le propre de cette faculté étonnante est de ne se contenter jamais de ce qui est, et d'y faire toujours quelque changement. Avez- vous jamais vu des choses ici-bas que votre imagination ne pouvait agrandir, s'il s'agissait de grandeur; diminuer, s'il s'agissait de petitesse; embellir, si l'on recherchait la beauté, ou rendre plus horrible, s'il était question d'horreur? Rien sur la terre ne suffit à notre imagination. Transportez-vous dans ces contrées célèbres où la nature étale ses merveilles les plus imposantes et les plus gracieuses; allez voir la verdure ou respirer l'air d'un printemps du midi.... Ce climat est bien doux; mais votre imagination le rend plus doux encore, y répand plus de parfums, y sème plus de fleurs, y ajoute des charmes nouveaux; allez parcourir ces pays où de cime en cime on arrive à la région des neiges éternelles: sur ces pics si élevés, votre imagination jette des montagnes nouvelles. Regardez même le firmament: y a-t-il là tant d'étoiles que vous ne puissiez vous en figurer davantage, et en varier à votre gré les distances, les masses, les splendeurs? Dans le monde moral, l'imagination exerce le même empire. Lisez les poésies
DU MONDE ACTl EL. Si
de tous les siècles et de tous les peuples, et voyez si la société n'y est pas toujours dépeinte à son avantage et représentée plus belle qu'elle n'est. Examinez les monutnens des arts, et voyez combien il est rare d'y trouver un ouvrage que l'imagination ne laisse pas en arrière; c'est au point que le plus grand éloge donné à un travail quelconque, est de dire: l'imagination ne va pas plus loin, et alors c'est toujours un chef-d'oeuvre. Non, l'esprit le plus subtil ou le plus froid ne saurait rien indiquer que l'imagination ne pût embellir; elle embellit tout, la patrie et la liberté, la guerre et la paix, la gloire et la modestie, la pudeur et la pureté, toutes nos amitiés et tous nos amours, les charmes de l'enfance, les forces de l'âge mur, les couronnes de cheveux blancs de nos vieillards, la mort et la tombe, la vérité même et même la vertu. Vous croyez peut-être que ces idées ne sont pas assez religieuses pour la gravité de cette chaire — D'un mot, je puis vous démontrer le contraire: il est une seule chose terrestre que l'imagination la plus féconde ne peut embellir, c'est la charité, c'est la sainteté de Jésus-Christ; vous vous épuiseriez vainement à vouloir y ajouter le moindre trait, et pourquoi ? parce que la perfection ne se perfectionne pas, parce que Jésus a accompli toute la volonté de son Père, parce que toute la plénitude de la divinité réside en lui. Reconnaissez donc combien ces nobles idées s'accordent avec la foi, et reconnaissez aussi que, puisqu'il y a en nous une faculté qui ne trouve en ce monde rien d'assez grand ,
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d'assez beau, d'assez sublime, d'assez saint: une faculté sans cesse en exercice pour tout embellir et remplacer par ces illusions enivrantes les imparfaites réalités de la vie, reconnaissez que ce monde n'est pas digne de vous, et au lieu de vous rendre dignes de lui, avouez tous que vous n'êtes qu'étrangers et voyageurs sur la terre.
En vous parlant d'imagination, il m'aurait été facile de vous parler de bonheur; mais il importait de traiter cette idée à part, non qu'elle soit obscure et demande beaucoup de développemens, mais parce qu'elle est salutaire et offre beaucoup de leçons. C'est surtout notre bonheur que l'imagination peut embellir; mais hélas! elle n'y réussit qu'en nous trompant; elle s'y prend toujours trop tôt ou trop vite; elle nous représente toujours le bonheur du lendemain plus grand qu'il ne sera, et j'en appelle à vos souvenirs: quel amusement ou quel plaisir, quelle fête, quelle ivresse ou quelle gloire a jamais rempli toute votre attente et vous a donné toute la joie que vous en espériez? Voyez donc quelle manifeste contradiction ! Dieu vous a créés pour vous rendre heureux, et vous portez en vous une faculté qui vous tend un piège inévitable et vous représente de loin dans vos félicités de trompeuses douceurs, qui de près vont se changer en amertumes; lèverezvous cette contradiction, sans avouer que vous êtes ici-bas étrangers et voyageurs ? Et ce n'est pas seulement le prestige souvent involontaire de l'imagination qui gâte nos jouissances; il y a dans le bon-
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lieur tel que le monde le donne une irréparable insuffisance; aucune source vive de la terre n'étanche notre soif de félicité, et chose inconcevable pour ceux qui se croyent dans leur véritable patrie! nous exigeons tous un bonheur impossible, au point que si vous pouviez mettre ensemble toutes les joies terrestres, et en faire le sort d'un seul homme, il vous dirait bientôt comme Haman: Tout cela ne me fait rien, non pas tant que je vois Mardochéc assis à la porte du roi, mais tant que je sens au fond de mon coeur encore un désir à remplir, encore un vide à combler. L'incrédulité la plus obstinée n'a rien à répondre à ces argumens, tirés des faits mêmes ; il faut qu'elle prouve qu'on peut être assez heureux dans ce monde , ou il faut qu'elle convienne que nous y sommes étrangers et voyageurs. Un autre caractère des joies d'ici-bas, auquel on ne réfléchit pas assez, est ce poison secret qu'on nomme la satiété , ces ennuis que nous causent, ces dégoûts que nous inspirent nos joies les plus chères, quand l'habitude en a détruit le charme. Dans tout autre système que celui de l'Évangile, la satiété est absolument inexplicable, surtout quand on se rappelle que la modération la plus attentive ne peut jamais entièrement la prévenir. Comment comprendre qu'un Dieu de bonté nous ait donné un bonheur tel qu'il s'use entre nos mains, qu'il dépérit de luimême à mesure que nous le goûtons, et qu'au lieu de nous devenir plus cher, il nous devient à char-
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<*e? La lumière est une chose du ciel, et son dernier rayon , tombant sur notre vie , vaut le premier qui l'a éclairée; la joie est une chose de la terre, et devient pesante et dure aux coeurs qu'elle a d'abord épanouis. Croyez-vous donc que les anges se dégoûtent des deux et se déplaisent dans leur immortalité éclatante? Non; mais les anges sont dans leur patrie, et nous ne sommes pas dans la nôtre; les anges ne sont pas étrangers et voyageurs dans les cieux, et nous le sommes sur la terre.
Cette insuffisance des félicités de cette vie influe sur tout notre caractère et notre sort, sur tous nos sentimens et nos affections. Mais un de ses résultats les plus étranges, est ce qu'on peut nommer l'impatience de vivre. Qui de nous ne dit pas souvent: je voudrais être à demain, qui ne sacrifierait souvent avec joie le présent à l'avenir; qui ne voit presque toujours, en avant dans sa vie, de loin ou de près, une époque qu'il voudrait hâter, qu'il languit de saisir, et vers la quelle il s'élancerait s'il pouvait s'élancer? Ah! si nous étions maîtres de notre existence, si nous pouvions en régler à notre gré le cours, en ralentir ou en précipiter la marche, M. F., dans notre imprudence, nous dévorerions peut-être notre vie en quelques semaines! Et cependant la mort est toujours là, devant nous: immobile au bout de la vie, elle nous attend, et nous ne l'aimons pas; elle nous attriste, nous déconcerte, nous rebute, nous alarme; mais il n'importe! en dépit d'elle, et de ses ténèbres, et de ses
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mystères, et de ses vers dévorans, cette vie est si peu faite pour nous que l'impatience de vivre nous entraine; nous désirons vivre plus vite; le temps semble se traîner avec lenteur, quoiqu'il nous mène à la mort, et, par la contradiction la plus bizarre, nous voudrions à la fois bâter le cours d'une vie qui nous pèse et retarder le moment d'une fin qui nous épouvante.... O. M. F.! que l'Évangile est vrai et que l'immortalité est sûre, quand on médite sur ces mystères du coeur humain! Quoi! cette vie si rapide n'est pas assez rapide pour vous! Où voulez-vous donc aller si vite, si ce n'est dans les Cieux ? . . . Quoi ! ce monde où vous n'êtes que pour si peu de jours et qui vous échappe à chaque instant, vous échappe encore trop lentement à votre gré, et en dépit des frayeurs de la mort, il vous tarde d'en sortir. Ah! c'est qu'un instinct d'immortalité vous fait soupirer après la vie meilleure qui vous attend; c'est que vous n'êtes qu'étrangers et voyageurs sur la terre.
Et, pour achever de vous en convaincre, j'ai tenu en réserve un argument sur lequel tous vos coeurs seront d'accord. Si vous n'êtes pas étrangers et voyageurs dans ce monde , d'où vient que vous voulez aimer au-delà de ce monde ceux que vous y aimez à présent; comment se fait-il que vos affections soient plus longues que la vie actuelle, s'il n'y a pas une vie future; et que vous prétendiez chérir de l'autre côté du tombeau ceux que vous avez chéris, s'il n'y a rien de l'autre coté du
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tombeau? En un mot, si vous n'êtes que mortels, expliquez comment vous avez en vos coeurs des affections toutes prêtes à renaître pour une immor talité qui n'existe pas? Dieu aurait-il donc permis que votre propre coeur vous trompât à ce point?.. . Représentez-vous l'homme créé pour être heureux ; il arrive dans ce monde avec une âme disposée aux affections les plus saintes; il veut y aimer; il trouve à y aimer; les liens touchans des amitiés et des bienfaits, les liens sacrés du sang remplissent sa vie; il sent profondément que ces liens si fortement serrés ne peuvent l'être pour un peu de temps et pour se perdre au-delà dans une séparation éternelle; chaque deuil, chaque tombe, chaque larme l'en avertit, l'en persuade de plus en plus; il s'avance dans cette confiance vers son propre sépulcre; le moment vient; il y descend dans cette confiance; il y descend sûr d'en sortir, sur que les amis qu'il laisse derrière lui le rejoindront un jour, qu'il va rejoindre ceux qui l'ont devancé, et que tous, étrangers et voyageurs comme lui, se retrouveront dans la véritable patrie de tous. . . Eh bien ! représentez-vous qu'il s'est trompé, qu'il n'était pas étranger et voyageur dans ce monde, que ce monde était bien sa patrie, que ce tombeau enfin est sa patrie dernière , et que tout ce qu'il peut dire pour parole suprême, c'est d'adresser comme Job cette désolante salutation aux vers du sépulcre: Vous êtes ma patrie et ma mère, mon frère et ma soeur!... O M. F.! à ces pensées qui vous glacent
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et vous épouvantent, reconnaissez que votre désir d'aimer toujours est inexplicable, si vous ne devez pas toujours aimer. Reconnaissez que vous portez dès cette vie toute votre immortalité dans votre coeur. Oui, nos affections certainement s'arrêteraient d'elles-mêmes à la mort, si elles ne devaient pas recommencer après, et la preuve la plus simple et la plus forte que nous ne sommes tous qu'étrangers et voyageurs ici-bas, est dans les séparations du tombeau.
En traitant le grave sujet examiné dans ce discours, je me réjouirai peu d'avoir réussi à vous intéresser et à vous émouvoir, si je ne suis pas parvenu à vous convaincre. Les bornes de notre raison et son ardeur dans la poursuite de connaissances impossibles, les faiblesses de la parole humaine qui nous manquent souvent quand nous avons le plus à dire, les prestiges de l'imagination, la vanité de nos félicités, notre impatience de vivre et enfin notre indomptable désir de revivre pour continuer d'aimer, offrent autant de preuves de notre immortalité dont chacune vient à l'appui de toutes les autres, et qui démontrent que nous sommes en ce monde étrangers et voyageurs, que ce n'est pas ici notre place dans l'univers , notre rang dans la création, notre sort dans l'éternité. Ces pensées sont grandes sans doute; elles le sont trop pour celui qui ne croit pas à son âme, qui se considère seulement comme matière, qui se plaît dans