‹ Sermons (volume 3)Chapitre 35 sur 61 · SERMON SUR ST. MATTHIEU VI · texte numérisé non relu

SERMON SUR ST. MATTHIEU VI

A chaque jour suffit sa peine.

jfKes Frères,

Cette grande et sublime leçon que Dieu a donnée aux hommes, et que l'on nomme l'Évangile, cette leçon est double; elle embrasse notre état actuel et notre état futur, nous réjouit de deux manières, et, autant qu'il se peut, pourvoit à notre bonheur terrestre avant d'assurer notre céleste béatitude. A ces deux enseignemens, nous devons prêter une attention égale, car ils nous viennent du même maître. La vie sans doute a toujours un côté sérieux; elle finit par la mort, elle recommence par le jugement, et l'Évangile ne protège ni cette mondanité invétérée qui conduit à l'oubli de Dieu,

ni même cette frivolité de coeur, cette légèreté de pensée et de discours qui fait perdre l'habitude de réfléchir et accoutume à considérer ce pèlerinage comme une fête dont le sommeil seul marque les intervalles de repos. Bien différente de cette trom-

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peuse manière de vivre heureux est la paix qu'enseigne l'Évangile, cette paix qui n'est point telle que le monde la donne , qui surpasse tout entendement, et celui surtout du mondain. Mais nul doute que cette paix, qui prépare à celle des cieux dont elle nous offre les prémices, ne soit destinée à nous rendre heureux dès ici-bas, et le fanatisme seul peut s'imaginer qu'on s'assure mieux les biens éternels en négligeant sa part des biens terrestres; l'Évangile nous apprend a accepter les deux.

Aussi, M. F., le Christ, à ses hautes et sublimes leçons de repentance, de foi, de charité, ajoute souvent des leçons plus familières, des leçons de prudence, de tendresse, de modération, des leçons de bonheur, pour tout dire en un mot, dont la première récompense sera recueillie avant la tombe. Le Christ (si j'ose employer devant vous en deux sens différens le même mot pour mieux éclaircir ma pensée), le Christ, qui nous apprend à revêtir l'esprit d'amour et de sainteté dont l'efficace scelle notre régénération, et fait dépouiller le vieil homme et renaître homme nouveau prêt pour les cieux, nous enseigne pareillement l'esprit de conduite, c'est-à-dire, l'art de vivre au milieu de nos semblables sans les froisser et sans en être froissé, l'art de tirer le meilleur parti possible de notre sort , d'éviter tous les chagrins inutiles et de ne pas se rendre soi-même malheureux. Il savait, ce Sauveur adorable qui connaissait si bien le monde converti, sauvé par sa puissance et retiré de la

fange impure où l'avait plongé l'horrible mondanité de l'antiquité, il savait que s'il était possible de retrancher de notre vie les peines que nous nous causons à nous-mêmes, il nous en resterait en comparaison bien peu. 11 savait que souvent nous cherchons la félicité où elle n'est point, et loin de nous, tandis qu'elle nous attend où nous ne la cherchons pas , à nos côtés , sous notre toit domestique, au sein de notre cercle de famille. Il savait que souvent une imagination vive, à laquelle on lâche les rênes, augmente le poids des infortunes et diminue le prix des prospérités. Il savait enfin que la science du bonheur, tel qu'il peut exister ici-bas, demande, ainsi que toute autre science, à être attentivement étudiée; qu'on n'arrive point du premier effort à être, comme S1. Paul, content de Ja situation où l'on se trouve, et que celui qui ne continue à être malheureux que par sa faute, ne mérite pas que son sort change, puisqu'il ne le change pas lui-même. L'Évangile est tout rempli de ces admirables et touchans conseils dans lesquels Jésus, qui est toujours notre ami pour le ciel, se montre encore notre ami pour la terre, dans lesquels Jésus qui nous a sauvés pour l'éternité, nous sauve en quelque sorte pour cette vie, et nous ouvre un lieu de repos pendant le terrestre pèlerinage, en attendant le repos meilleur qu'il nous a préparé. Et dans ces leçons qui ne trompent jamais ceux qui les suivent, Jésus ne s'adresse pas seulement, aux riches aux sages, aux

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grands, à ceux qu'on nomme les heureux du monde, quoique souvent ils méritent peu ce titre, quoique souvent leur ennui secret démente, dès que leur porte se ferme, l'éclat de tout cet apparent bonheur; non, le Christ s'adresse à tous; ses préceptes conviennent aux riches et aux pauvres, aux sages et aux simples, aux grands et aux humbles; le Christ, dans ses enseignemens de bonheur et de paix, ne pouvait oublier ceux que le monde oublie; il apprend au fidèle, quel que soit son sort, à se servir de ce qu'il possède de la manière la plus heureuse, à occuper de la manière la plus heureuse sa place dans ce monde, à jouir autant que possible des bénédictions de la Providence, quelque petite part qu'il en ait reçue; et toute cette sagesse qui jette une si douce lumière audevant de nos pas sur notre sentier de la vie, toute cette sagesse se résume dans cette simple et profonde parole: à chaque jour suffit sa peine.

M. F., j'appliquerai tour à tour cette consolante maxime aux différens jours de nos terrestres pèlerinages.

Cette parole était un mot de sagesse populaire en usage parmi les Juifs; et proverbe autrefois, on peut dire que ce mot l'est redevenu. Des esprits timides n'aiment pas à retrouver d'anciens adages en des leçons sorties de la bouche même du Christ, et croient presque manquer ainsi de respect à son Évangile. M. F., ce qui est vrai n'est jamais irres-

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pectueux dans l'étude de la révélation, et ceci est vrai. Mais était-il donc indigne de Jésus, parlant au peuple, de parler le langage du peuple, de se servir d'expressions claires et faciles pour tous ses auditeurs, de s'emparer quelquefois de ces mots énergiques et simples, qui sont dans toutes les mémoires, parce qu'ils rendent bien une idée qui est dans tous les esprits, de les sanctionner en en faisant usage, et de les revêtir ainsi d'une autorité divine. Cette pensée, à chaque jour suffit sa peine, est tellement humaine, qu'on la trouve en plusieurs écrivains profanes; en est-elle moins un enseignement de la parole de Dieu, et s'ensuit-il que nous ne puissions nous y confier, comme à tous les enseignemens du Seigneur? Ne portons pas un si petit esprit dans l'étude de l'Evangile, et gardonsnous d'une exagération superstitieuse de respect, autant que d'une aveugle témérité de science, qui mènerait à soutenir que le Christ aurait dû parler autrement qu'il ne parla. Que nous importe, après tout, que le peuple de Judée ait, ou non, prononcé de temps en temps ce mot dans ses conversations familières; le Christ l'a dit, il nous suffit; et certes s'il est une leçon où la sagesse divine et la sagesse humaine aient dû se rencontrer, c'est Lien celle-ci; car remarquez combien ce mot est conforme à la

nature de notre vie M. F., qu'est-ce que votre

vie? c'est le moment présent, c'est l'heure qui sonne, c'est le jour qui passe, et ce n'est rien de plus. Votre vie, est-ce hier? Non, le jour d'hier

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n'est plus à vous; vous l'avez dépensé, et Von n'a plus ce qu'on dépense; ou vous l'avez perdu, et l'on n'a plus ce qu'on perd; dépensé ou perdu, il a fui; il a pris place dans cet inexorable passé, d'où sortent tous nos regrets, nos souvenirs, nos remords, et qui ne rend rien de ce qu'il dévore, rien, pas plus le jour d'hier que le jour d'il y a mille ans. Vous voyez donc qu'hier ce n'est plus votre vie, et demain ne l'est pas encore; demain le sera peut-être... peut-être! et Dieu seul lésait; mais demain ne vous appartient pas; vous ne pouvez ni le hâter ni le saisir; vous ne pouvez pas plus l'éviter, s'il vient, que le faire venir, si ce soleil de demain ne doit pas se lever pour vous. "Votre vie véritable, votre vie mise à votre portée et à votre disposition, n'est donc que le moment d'à présent, le jour d'aujourd'hui. Hors de cette étroite limite, vous ne pouvez rien faire, rien aimer, rien souffrir; votre activité, votre sensibilité est comme pressée entre l'avenir et le passé, et vous n'êtes en possession que de l'heure actuelle. De quoi vous servira donc, êtres d'un jour dans toute la force du terme, de quoi vous servira de vous tourmenter des choses d'hier, auxquelles vous ne pouvez rien, ou de celles de demain, que recouvre un voile impénétrable? Que vos retours vers le passé sont impuissans et stériles, et que l'impatience avec laquelle vous vous élancez vers l'avenir est impuissante aussi , et qu'il est conforme à la nature de votre vie de vous dire qu'à chaque jour suffit sa peine!

Appliquez d'abord ce mot a nos jours de tentation. M. F., il s'offre à nous tous, de loin en loin, des occasions de péché. Le inonde, qui ne peut sans cesse déployer à nos yeux ses coupables délices et nous inviter à y prendre part, nous prend quelquefois à l'improviste, nous arrête comme au passage, nous tend un de ses pièges, et nous pousse à y succomber. A qui de vous n'est-il jamais advenu de rencontrer une occasion de péché, au moment où peut-être vous y pensiez le moins, et plus ces tristes facilités de scandale sont soudaines, plus elles sont dangereuses; on n'est pas sur ses gardes, et on succombe quelquefois, avant même de prendre le temps de réfléchir. Ce qui surtout augmente le péril de ces instans favorables au mal, c'est qu'il arrive dans la vie de chacun de nous des jours de passion, c'est-à-dire, des jours où nos passions éprouvent comme un subit réveil, se rallument plus ardentes au fond de nos coeurs, jettent le tumulte dans nos pensées et le désordre dans nos actions, et nous emportent plus vite et plus loin qu'à l'ordinaire. Cela est si vrai qu'aucune de nos passions ne reste toujours à la même hauteur, et les maladies de l'âme, comme celles du corps, ont leurs accès de redoublement et leurs intervalles de calme. Et il arrive dans la vie de chacun de nous des jours où la vertu nous paraît moins belle et la religion moins aimable, sans que nous puissions dire pourquoi; des jours de refroidissement pour le bien, d'indifférence, d'insensibilité, presque de dégoût;

notre coeur glacé peu à peu n'a plus d'énergie, et retombe sur lui-même comme un ressort qui se détend; et c'est en des jours pareils que les caractères les plus forts plient tout-à-coup, et qu'un Élie s'écrie : Je ne suis pas meilleur que mes pères; 6 Dieu, prends maintenant mon âme! Pour comble, car ce dernier trait de notre faiblesse morale est le plus singulier de tous, pour comble, il arrive quelquefois dans la vie de chacun de nous des jours de doute, des jours où l'esprit de mensonge combat mieux en nous l'esprit de vérité, des jours où notre raison s'environne tout-à-coup de ténèbres, ne voit plus si clairement l'évidence du christianisme, est tentée de demander plus de preuves, et se trouve presque disposée à dire: Ces paroles sont dures; qui les peut ouïr? O M. F., que tous ces jours sont tristes dans la vie! Que ces luttes contre les passions, ces momens de faiblesse dans la pratique du bien, ces tremblemens de la foi, si j'ose ainsi parler, sont cruels et durs; mais dans ces jours de combat, quel encouragement et quelle joie se trouve au fond de cette pensée, à chaque jour suffit sa peine! Faut-il donc alors se croire perdu, se croire abandonné de Dieu, se croire privé des secours de sa grâce, se croire rayé de la liste des élus; non, non; il faut résister au démon, et il s'enfuira; quand vos noms sont écrits dans les cieux, le Seigneur ne les efface pas si vite; des jours pareils qui se suivent sont rares; bientôt le fidèle éprouve qu'/7 peut tout par Christ qui le fortifie; la paix revient

en son coeur; ses passions se calment, et il aime la vertu comme auparavant; ses cloutes se dissipent, et comme auparavant il aime la religion; il sort de la lutte raffermi par une victoire nouvelle, et ce retour si heureux de sa tranquillité d'âme, il a pu d'avance le prévoir en se rappelant au milieu de ses efforts pour la retrouver, que le Seigneur a dit: À chaque jour suffît sa peine.

4. chaque jour suffît sa peine... appliquez ce mot à nos jours de travail. Il est juste qu'après nos tentations, je vous parle de nos travaux. Car la pire des tentations, c'est l'oisiveté, et je dois en convenir; je n'ai rien à dire aujourd'hui aux oisifs, mon texte ne les regarde pas; leur peine, toujours semblable et toujours renaissante, est leur paresse même, et ils ne peuvent dire qu'elle suffit à leurs jours. Mais quand de ces hommes qui ont le malheur de pouvoir ne rien faire, et qui abusent de leur indépendance en ne faisant rien, je tourne les yeux vers la foule des hommes, il est vrai que nous avons tous un travail à faire dans notre vie, un travail plus facile ou plus dur, plus humble ou plus glorieux, mais qui n'est jamais sans quelque rivalité, et sans honte ou sans honneur, pas même quand il n'est qu'une oeuvre de nos mains; un travail dont souvent dépend notre pain quotidien, et que nous ne pouvons changer sans changer toute notre vie; ceci est vrai, les oisifs à part, de l'humanité entière; ni dignité, ni âge, ni sexe n'est absolument sans travail; ni dignité... certes, c'est

y.lll LA PEINE

un travail de régner; ni âge: le vieillard, qui semble avoir achevé toute son oeuvre en ce monde, doit encore y mourir; ni sexe: le soin de ses enfans est le travail de la mère de famille, et dès le jour où ses filles peuvent l'aider, leur travail commence. Eh bien! j'en appelle à tous vos souvenirs, qui n'éprouve jamais le dégoût de son travail? qui s'y remet chaque matin avec le même plaisir ? qui ne voudrait quelquefois y jeter une variété impossible? qui ne voudrait quelquefois en changer avec un de ses frères? L'histoire parle de grands monarques qui ont cédé leur couronne, et sont devenus, ou de simples cultivateurs, ou même de simples religieux; savez-vous pourquoi ils l'ont fait? Uniquement par ennui de leur travail, et par désir de le varier. Vous ne pensez pas que je vienne devant vous médire des occupations fixes et obligées; non, mais le coeur humain est ainsi fait, et quand alors on jette un regard devant soi dans la vie, quand on voit se dérouler cette longue suite de journées de labeur , quand on songe à tout ce qu'on doit faire toujours, quand on se représente tous ces travaux qui ne cessent que pour recommencer, alors le découragement saisit, le dégoût arrive, et, comme le voyageur qui parle de fatigue avant la fin du voyage, on est tenté de s'arrêter, et de se dire: je n'irai pas plus loin. O M. F., contre cette involontaire faiblesse, il n'y a de ressource qu'un courageux effort pour concentrer ses pensées sur le jour qui s'écoule, en se disant qu'à chaque jour suffit

sa peine. Mais quand cet effort est fait, que cette idée est délicieuse; comme elle soutient, comme elle soulage, comme elle restaure, comme elle repose! Comme on se sent heureux de pouvoir s'appliquer, sous l'autorité même du Christ, cette encourageante parole! Avec quelle joie on détourne ses regards du lendemain pour ramener ses forces sur la tâche du jour; et quand cette tâche est finie, quand l'heure du repos sonne, quand on se voit paisiblement entouré de ceux que l'on aime et pour qui l'on a bien travaillé, quand la conscience nous rend ce témoignage, quelle pure satisfaction de se dire : il est vrai, à chaque jour suffit sa peine.

A. chaque jour suffit sa peine appliquez ce

mot à nos besoins; et certes, c'est par une transition facile que votre esprit peut passer de l'idée de nos travaux à celle de nos besoins; car les uns pourvoient aux autres. Mais cette idée ne vous frappera pas tous avec une égale force; vous d'abord, les riches de notre peuple, vous dont la vieille fortune faite depuis long-temps et assise sur des bases sûres semble à l'abri des caprices du sort, que sont pour vous les besoins de l'humanité? Vous êtes tellement accoutumés à les voir satisfaits, sans presque vous donner de peine pour les satisfaire, que vous n'y pensez plus. Et vous, les jeunes gens de notre génération, vous n'y pensez pas encore, vous qui n'avez encore de maison que la maison paternelle, et de pain que celui que vos parens vous donnent; vous qui ne savez pas par expérience quelle

est la force de cette parole adressée au premier pécheur: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front! vous n'y pensez pas encore, parce que d'autres y pensent pour vous; attendez un peu, vous y penserez à votre tour, et vous saurez comme nous quel est le prix de cette maxime: à chaque jour suffit sa peine. Dès qu'on doit subvenir aux besoins d'autres que soi et qu'on se représente tous ces besoins, le père de famille qui travaille pour ses enfans, le fils qui soutient les vieux jours de ses parens, le frère généreux qui est l'appui de sa soeur, partout, en un mot, et dans quelque relation que ce soit où l'on brise en deux le morceau de pain que l'on gagne; oh! que souvent l'avenir est effrayant! que souvent on se surprend malgré soi à s'inquiéter! comme on se souvient que l'on est mortel; comme on s'afflige d'être si nécessaire! et en regardant ceux dont on est l'apui, avec quelle amertume alors on se dit: que deviendront-ils quand je n'y serai plus? Et qui me remplacera si je pars de ce monde, avant qu'ils n'aient plus besoin de moi? Alors on s'attache à la vie, on refuse la paix de la tombe, on demande à vivre encore au moins pour les autres, on cherche un baume salutaire qui apaise ces inquiétudes, et on le trouve dans cette idée, à chaque jour suffit sa peine. La confiance en Dieu que l'on ressaisit pour aujourd'hui, s'étend à demain, à après-demain, aux jours suivans, se prolonge au loin dans la vie, couvre comme d'un bouclier ceux qu'on aime pour les défendre de tout

DE CHAQUE JOUR. CiUy

mal, et au lieu de se rassurer comme le mondain frivole, qui dit dans sa sublime prudence: il faut laisser quelque chose au hasard — les choses s'arrangeront d'une manière ou d'une autre à quoi

bon se tourmenter d'avance non, on ne laisse

rien au hasard; mais on laisse tout à la Providence, et l'on se dit: A chaque jour suffit sa peine.

A chaque jour suffit sa peine appliquez encore

ce mot à nos jours de douleurs, et vous verrez que pour eux sa force redouble, et il est bon qu'alors elle augmente; car il ne s'agit plus de l'opposer à de vagues inquiétudes qui ne sont que dans l'avenir, mais à des épreuves déjà venues, à des afflictions déjà commencées, Eh bien! consultez la simple raison: elle vous dira que c'est toujours assez du chagrin du jour, que vous le doublez en y ajoutant en quelque sorte d'avance celui du lendemain, qu'il faut borner au présent vos larmes; elle vous dira que gémir des maux futurs en même temps que des maux actuels, c'est gémir sans savoir de quoi, c'est repaître sa sensibilité de chimères, c'est mettre les rêves de son imagination à la place des voies de la Providence. Consultez la vraie piété; elle vous dira bien plus: elle vous dira que vous n'avez pas le droit de vous affliger d'un avenir que vous ne connaissez pas et que Dieu seul connaît; elle vous dira que vous n'avez pas le droit de devancer le cours de la Providence, et de hâter ses conseils, elle vous dira que vous n'avez pas le droit de vous rendre plus malheureux que Dieu ne veut que vous

soyez, que vos peines vous suffisent, et qu'à chaque jour suffit sa peine. Pleurez- donc, s'il le faut, de vos maux d'aujourd'hui; mais que savez-vous de ceux de demain? savez-vous s'ils viendront? savezvous si le ciel de demain sera orageux ou tranquille? savez-vous si vos larmes ne seront pas changées en cris de joie? savez-vous si Dieu ne se propose pas ou de vous délivrer ou de vous consoler? Et s'il vous délivre, n'aurez-vous pas quelque regret de ces gémissemens superflus, quelque honte de ces craintes inutiles? n'aurez-vous pas à vous repentir de ce peu de confiance en un Dieu qui n'est que charité, et votre félicité renaissante ou vos consolations imprévues ne seraient-elles pas plus douces si votre conscience vous rendait le témoignage d'avoir suivi le grand principe: à chaque jour suffit sa peine, en disant de l'avenir: il sera ce que Dieu voudra? Toutes ces leçons, objecterez- vous, sont bonnes en des malheurs ordinaires dont on peut être délivré; mais que sert en des malheurs irréparables de dire qu'à chaque jour suffit sa peine? M. F., la consolation est toujours possible, si la délivrance ne l'est pas; mais vous pouvez donc vous mettre à la place de la Providence, mesurer son pouvoir, savoir juste où il va, et partager les maux de l'humanité en deux classes, ceux-ci que Dieu peut, et ceux-là que Dieu ne peut pas guérir. O. M. F., que d'exemples déposent contre vous! La terre est pleine, la vie est pleine de ces évènemens qui montrent que Dieu peut nous relever quand nous som-

mes le plus abattus, et nous délivrer quand toute délivrance aux yeux humains est impossible. Aucun orage n'est si noir, que son soleil ne puisse le percer. Écoutez avec Ezéchias cette voix qui dit : Dispose de ta maison , car tu vas mourir; et la maladie frappe, et demain ne viendra point pour lui; mais cette même voix ajoute quinze années à ses jours. Parcourez avec David les déserts de Juda, et vous penserez qu'il les parcourra demain; mais voici le messager qui annonce que Saùl n'est plus et que David est roi d'Israël. Regardez Abraham saisir le couteau et lever la main, et vous frémissez; il ne reste qu'un instant pour la délivrance; vous

frémissez mais vous ne saviez pas pourquoi ce

bélier était arrêté dans ces broussailles. Descendez avec S1. Pierre dans la prison de Jérusalem, avec S1. Paul dans la prison de Philippes; voyez ces fers sur leurs bras, ces ceps à leurs pieds; voici, voici les instrumens de leur supplice prêts pour le lendemain; c'était bien là un des momens de dire: toute délivrance est impossible, et les deux apôtres, délivrés la même nuit, et de retour, Pierre dans la maison de Marie, Paul dans celle de Lydie, où l'on avait tremblé pour eux, étaient des preuves vivantes qu'à chaque jour suffit sa peine.

A chaque jour suffit sa peine!... enfin, M. F., appliquons ce mot à nos deuils, à nos séparations, aux épreuves de la mort, aux larmes que nous versons sur les tombeaux, et ce dernier trait vous convaincra que nulle parole n'est plus féconde en leçons

J,5o LA PKUVE

utiles à notre paix. Oui, c'est au jour de deuil surtout que suffit sa peine! c'est ici surtout que trop dé prévoyance est une témérité que rien n'excuse. Calculer d'avance la longueur de sa propre vie est déjà téméraire; n'est-il pas bien plus téméraire encore de calculer, de rechercher, de prévoir la longueur probable de la vie de nos parens, de juger, même en secret, et sans leur en faire part, leur force de constitution, leur vigueur de santé, leur chance de vivre et de mourir, de s'alarmer ainsi de peurs chimériques et d'indices qui ne prouvent rien, et de pleurer ainsi sur une tombe bien avant qu'elle ne se creuse? Avez-vous réfléchi combien toutes ces prévoyances sont incertaines; incertaines pour la science: si vous l'interrogez, elle répond toujours n'en rien savoir, et se garde de prédictions; incertaines pour l'expérience: ici surtout, que sert l'expérience, mille et. mille fois démentie par l'événement? combien de vieillards ont pleuré sur la tombe de jeunes gens qui croyaient pleurer sur la leur: combiens d'hommes robustes et sains ont précédé leurs amis débiles et souffrans qu'ils croyaient ensevelir; combien de parens ont vu. leurs cheveux blancs descendre avec douleur vers leurs fils moissonnés avant l'âge; combien d'époux, en calculant la différence de leurs années, ont vu cette différence les tromper aux derniers adieux, et le plus âgé fermer les yeux du plus jeune! Et cependant, en présence de tant d'exemples, qui échappent à tout calcul, souvent nous nous inquiétons avant le temps

DE CHAQUE JOUR. i3 l

et à tort;. .. surtout au sein de ces familles jusqu'ici heureuses, où la maladie n'est que rarement venue, où la mort n'a pas encore frappé à la porte, dès qu'elle vient une fois, on est prompt à s'imaginer qu'elle reviendra, qu'un coup n'est pas assez, qu'elle frappera coup sur coup. Ces tristes illusions sont plus communes dans le coeur des pères et des mères; s'ils ont perdu de leurs enfans, on les voit souvent croire qu'ils en perdront d'autres, qu'ils les perdront tous... M. F., il serait plus juste de penser que Dieu aura pitié , et qu'il ne ravira point Benjamin, après avoir redemandé Joseph. Quelquefois même, on y met une sorte de superstition; on compare là où il n'y a rien à comparer; on a perdu un fils à tel âge de la vie , et on tremble quand un second fils arrive au même âge; on se souvient du jour, du mois où un enfant a expiré, et ce jour, et ce mois , on s'inquiète plus pour ceux qu'on a conservés; on brise ainsi tout son bonheur entre de lugubres anniversaires; on l'ensevelit clans des tombeaux qui ne sont pas même ouverts: on craint le retour des mêmes circonstances qui ont accompagné une perte cruelle, et on s'imagine presque qu'elles en amèneront une autre... O M. F., les forts d'entre vous peuvent regarder en pitié ces illusions; mais ces remarques seront utiles aux plus faibles; qui ne connaît des tendres mères de famille à qui des terreurs pareilles ont coûté bien des larmes? elles oubliaient alors qu'à chaque jour suffit sa peine. Apprenons à opposer cette pensée à nos craintes de

iyi LA PEINE

séparation; la mort est entre les mains de Dieu, et il n'arrive pas deux morts qui se ressemblent; chaque jour, il est vrai, elle peut venir pour ceux qui nous sont chers; mais aussi chaque jour elle peut ne venir pas; remettons donc leur vie, comme la nôtre, au soin de notre commun Père, persuadés qu'ils vivront autant qu'il est bon qu'ils vivent, assez pour eux mêmes, assez pour nous. Nous tourmenter sans fin de l'idée de ces séparations dont Dieu choisit l'heure, c'est nous frapper nous-mêmes à plusieurs reprises de l'aiguillon qui ne doit frapper qu'un coup; c'est porter deux fois, mille fois un deuil que Dieu ne veut nous faire porter qu'une; et dans ce grand intérêt, nous abandonner sans réserve à la bonté de Dieu, est le seul moyen d'éprouver ensuite au jour même des séparations dernières qu'à chaque jour suffit sa peine.

Si vous considérez de près vos années écoulées, vous conviendrez qu'à part des jours de joie auxquels leur joie suffit, nous avons passé en revue tous nos jours, et qu'il n'y en a point d'autres dans la vie. Des jours de tentation, de travail, de besoin, d'épreuve et de deuil, connaissez-vous d'autres jours mortels que ceux-là? avant le repos de la tombe que faites-vous de plus, et quel autre cours votre existence terrestre peut-elle prendre? Parlez, indiquez-moi de ce côté-ci du sépulcre un temps dans lequel il n'y ait point de séductions à combattre, d'ouvrage à continuer, de besoins à satisfaire, de

chagrins à vaincre ou de deuil à revêtir... Vous ne le pouvez pas; votre vie entière est là; ce sont là tous vos jours... Tous? oui, M. F., tous pour ce monde périssable, tous pour ce pèlerinage rapide, tous pour cet état d'exercice, d'apprentissage et d'étude où nous sommes. Mais les paroles de notre divin maître ont une portée plus grande, et la leçon de l'Évangile, vous disais-je en commençant, est double. Ce mot, à chaque jour suffit sa peine, peut nous soutenir plus loin. La part des choses temporelles et présentes est faite; maintenant faisons celle des choses spirituelles et futures. M. F, il est un autre de nos jours dont je ne vous ai rien dit encore, et auquel le texte convient aussi, un autre de nos jours pour lequel surtout nous devons désirer une assistance et une consolation qui suffisent: c'est le dernier jour, le jour inévitable, le jour de la mort; de celui-là, aussi, vous pourrez dire: à chaque jour suffit sa peine; vous! parce que vous croyez en Dieu et que vous espérez en Christ, vous! parce que votre fin ne vous prendra pas au dépourvu; vous! parce que vous savez où conduit la vie et où conduit la mort; vous! enfin, parce que votre âme, sûre de ne point se perdre dans ces ténèbres, entreverra du sein de ces ombres profondes la lumière de l'immortalité! Représentez-vous ces momens où tous nous arrivons tôt ou tard, ces momens que l'on sait être les derniers, ces momens où l'on n'a plus qu'à attendre la mort, où chaque regard est

plus voilé, chaque mot plus confus, chaque soupir plus faible, chaque serrement d'une main chérie moins senti, chaque adieu d'une bouche chérie moins entendu Quelle ressource que de pouvoir dire alors: à ce jour suffit sa peine, cette peine qui ne peut venir qu'une fois, cette peine qui, à mesure qu'elle augmente est prête à se changer en paix et en gloire, cette peine enfin qui n'est que le dernier effort de l'âme brisant ses liens pour ressaisir sa liberté éternelle. Mais vous le voyez, pour le dire, il faut croire, il faut espérer, et il ne le dira pas, celui qui n'aura ni foi ni espoir, celui qui aura pour peine en ce jour les regrets et les remords de toute une vie de vanité. Il ne le dira

pas; car alors on ne se trompe plus soi-même

Vous le direz, amis de Dieu! serviteurs de Christ! qui savez par la foi combien il est juste que la vie ait sa peine, que la mort ait sa peine, et que l'éternité seule n'en ait pas M. F., est-ce ici enfin

que nous devons nous arrêter? Ce mot de Jésus prend-il fin en quelque sorte avec nous; expire-t-il à notre mort, et se brise-t-il contre notre tombeau, comme une ancre désormais inutile, sur les digues du port où le vaisseau est entré? Non! Il est un jour encore qui tient à cette existence et à l'autre, qui en marque l'intervalle, qui ferme l'une et qui ouvre l'autre, c'est le jour du jugement, et à ce jour-là suffit sa peine Pécheur! tu vas comparaître, et ton juge t'attend! Il te demandera compte de tout, de l'usage que tu auras fait et des facultés

de toa âme, et des forces de ton corps, et des biens de ta vie, et des saintetés de ton culte; il te demandera compte de chaque action, de chaque regard, de chaque parole, de chaque pensée; il te rappellera tous les articles de la loi, depuis le premier jusqu'au dernier, et sur ces mille articles, quand tu chercheras dans ta conscience, tu ne répondras pas à un seul A quel pécheur?... et

qui ne l'est pas? à quel pécheur ne peut-on tenir ce langage? O M. F., il faut l'adresser à tous, morts, vifs ou à naître. Mais à quel élu, à quel disciple, à quel racheté de Christ ne peut-on dire du jour même du jugement: à ce jour suffit sa peine. Les inquiétudes et les craintes de ce jour sont les dernières; les repentirs et les remords de ce jour sont les derniers. Après ce jour, le souvenir des péchés ne nous troublera plus; nous serons sauvés parfaitement au nom de Christ; le rouge du cramoisi pâlira tout-à-coup et tout-à-coup se changera en la blancheur de la neige, et cette blancheur céleste et pure demeurera sans tache pendant l'éternité! Oui, M. F., la certitude que Christ vous sauvera, si vous voulez qu'il vous sauve, est si grande; la persuasion que vous êtes élus de Christ, si vous voulez l'être, et que rien ne vous ravira de sa main, est si ferme, qu'il n'y a aucune imprudence, aucune témérité à vous déclarer qu'au jour même

du jugement suffira sa peine Et, à ce trait, il

ne reste devant nous que ce jour après lequel il n'y aura point de nuit; nous sommes arrivés à la limite

de l'existence humaine qui change, et à l'entrée de

l'existence qui ne changera point A chaque

jour suffit sa peine, voilà l'histoire de la vie terrestre du fidèle À son éternité suffira la bonté

suprême de Dieu, et l'histoire de sa vie immortelle est tout entière exprimée d'avance dans ce mot seul: Dieu sera tout en tous.

LE

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