M. DCCC. LU
La foi est une vive repr^nUtion des chosi^s qu'on espère, et une démonstration de celles qu^on ne voit point.
Hébreux f XI, 4.
Mes Frères,
Âbel, le premier fidèle qui n^a point reçu sa récompense ici-bas, comme pour apprendre à ce monde, dès ses premiers jours, que Dieu s'en est réservé un autre pour sa justice \ — Hénoch, le premier vainqueur de la mort, dont l'exemple démontre qu'elle n'est point une nécessité de notre nature, mais un accident de notre destinée; — Noé, qui croit à un jugement, quand le reste des hommes, par une illusion que l'on retrouve en tout temps, ne croyaient qu'à de l'impunité ; — Abraham, qui sait espérer contre espérance et se promet une résurrection avant que l'expérience eût enseigné tout ce que ce mot suppose^ — ses fils, Isaac et Jacob, étrangers et voyageurs comme lui dans un pays oii ils ne possèdent qu'un tombeau, mais certains que leur postérité le possédera un jour^ — Joseph, qui, au lieu de garantir à la tribu de sa race une province de l'Egypte où il est maître, lui promet l'empire de Canaan qu'il lui
a fait quitter et prédit remplacement de sa tombe sur cette terre, qui appartient tout entière aux Cananéens;
— Moïse, qui préfère l'opprobre de son peuple aux délices d*une cour, se lève seul contre la puissance des Pharaons et en triomphe, se fait du Sinaî un sanctuaire divin, et croit, sans se lasser, à quarante ans d^exil, de pèlerinage et de morts ; — Josué, qui allie le conquérant et le prophète^ des miracles et des victoires ]
— ces Juges d'Israël, qui en s'armant pour délivrer leur peuple savent si bien que V Eternel peut délivrer avec peu de monde ou avec beaucoup; — David, dont les passions n^étouffent point le génie religieux et qui adapte le culte lévi tique à Tère de la civilisation naissante dlsraêl; — des femmes telles que la mère de Moïse et la veuve de Sarepta, qui,. malgré l'angoisse de leur deuil maternel, croient moins à la proscription et à la mort qu'à la puissance et la bonté de Dieu ;
— et ces pro{diètes, qui, se répondant Tun à l'autre à travers les siècles, ont enduré tout ce que la méchanceté humaine peut accumuler de persécutions, sans laisser un seul jour échapper de leurs mains douloureuses la chaîne des oracles qui rattache la promesse et la loi à l'Évangile.. •* Voilà les noms illustres et saints de cette galerie historique que l'auteur de l'Épltre aux Hébreux a peinte en traits immortels dans le chapitre dont le texte ^nprunte les premiers mets ; voilà les garants qu'il produit à l'appui de la cause qu'il veut défendre, les témoins qu'il vous demande d'entendre avant de juger... Mes Frères, regardes attentivement passer devant vous ce long cortège des grands hommes d'Israël, depuis le premier berger jusqu^au dernier
prophète^ pesez, si vous le voulez, dans une balance à part, chacune de ces gloires, et convenez avant font qu'il est impossible de dresser une liste de noms qui rappellent des destinées, des vertus et des caractères plus différents.
Il est certain que pas un seul d'entre eux tous ne ressemble à un autre ^ chacun d'eux, si j'ose emprunter une expression favorite du langage moderne, a son individualité propre ; chacun d'euxest devenu et s'est montré tel que son esprit, son temps, son culte, son sort Ta fait devenir ; les différences profondes et variées qui les distinguent, tantôt sont de leur fait, tantôt sont le fait du siècle de leur vie, sous la pression des circonstances qui les entraînent, sous l'influence de la génération contemporaine qui les entoure Oui, tous ces personnages des saintes annales, qu'ils remontent ou non aux premiers âges d'Israël, tous ces ancêtres d'Israël, quelque rang de gloire qu*ils occupent dans les livres sacrés, sfflit tous différents; mais une similitude lumineuse do* mine toutes les variétés de leur génie, de leurs vertus, de leurs missions^ tous mit professé une seule et même foi, la foi qui est nne vive reprégeniaiion des choses qu^on espère et une démonstration de celles qu*on ne voit pas.
Ainsi d<»ic^ il n'y a pas deux vraies manières de croire ; la vraie foi ne ressemble en tout âge, en toute circonstance, et pour dire bien plus encore, en tout esprit humain. La détinition que l'auteur sacré donne de la foi est, dans sa pensée, générale, et Tespéri^ee de tous les croyants doit en avouer la justesse ; si je réussis à l'analyser fidèlement, ce sera votre foi, mes Frères» dont je vous aurai présenté l'analyse; de l'image qu il faut
tracer, vous jugerez tous la ressemblance^ lUmage sera infidèle, si vous ne vous y reconnaissez tous. Acceptons la discussion en ces termes larges et sincères... La sagesse du monde nous demande souvent: qu'estce que la foi, peut- être avec une secrète espérance qu'elle est impossible à définir; voici notre réponse: la foi est une espérance et une démonstration.
I. La foi, dit Tauteur sacré, est une vive représenta^, tian des choses qu'on espère.
Dans le langage accoutumé de la piété, on sépare souvent la foi et Pespérance, et il semble que croire soit une autre opération de l'esprit, une autre émotion du cœur, qu'espérer. 11 est certain que si l'on veut dans cette étude une rigueur exagérée et stérile, on peut soutenir que la foi purement théorique, la foi qui se saisit de la vérité et ne sait ni l'appliquer ni la féconder, la foi, qui croit pour croire et s'arrête là, est distincte de l'espérance. Je ne sais si alors elle le sera de la crainte: vous vous rappelez qu'il est dit que les démons croient qu'il y a un Dieu et qu'ils en tremblent. Mais au moins faut-il convenir que la foi qui , possédant la vérité, se tiendrait en équilibre exact entre l'espérance et la crainte, sans rien prévoir ni d'heureux ni de malheureux, sans attendre aucune grâce et sans redouter aucune justice, cette foi-là serait la science, la connaissance, la découverte irréligieuse de la vérité et non la vraie foi, la foi salutaire et vivante.
Il importe à la clarté de ce discours que vous saisissiez cette nuance délicate ; un mot, un exemple suffira.
DE LA FOi. O
Appliquez cette distinction au dogme ie plus simple de la religion, au dernier que l'incrédulité dans son triste progrès repousse, à celui qu'un assentiment unanime en quelque sorte a consacré parmi les hommes, au dogme de l'immortalité, et posez-vous cette question bien simple: peut-on croire à l'immortalité de l'âme, sans l'espérer? Non, évidemment ; croire à une vie future et s'en exclure, n'est plus y croire.
Ainsi Tauteur sacré a raison : espérer, c'est croire 5 espérer, c'est croire en s'appropriant les choses de la foi 5 espérer, c'est croire à son profit ; c'est croire en rendant la foi personnelle, c'est croire avec un légitime égoîsme , en se disant : ces choses que je crois seront à mon usage*, je les attends, je les prévois, j'y compte. En un mot, par l'espérance qui naît de la foi et se confond avec elle, le fidèle jouit d'avance des vérités et se saisit des trésors que sa foi lui garantit ; il en dispose comme de son bien et en prélève sa part. 11 ne croit pas seulement à une création; il se croit créature et le Dieu qu'il nomme notre Père est son père ^ il ne croit pas seulement à une Providence générale : il s'y confie pour son sort ; il ne croit pas seulement à une Rédemption : il s'attend à son propre salut, et ce ciel auquel il croit n'est jamais si éloigné ni si immense , qu'il y perde de vue sa place.
Voulez-vous donc sonder la foi chrétienne et vous en faire une exacte idée; sondez votre propre espérance, et Tune vous instruira de l'autre. Qu'espérez-vous, vous qui m'écoutez ici, qu'espérez-vous religieusement?
Avant tout, et déjà j'ai été conduit à vous le rappeler, vous espérez revivre. L'immortalité est devant vous,
6 LA DÉFINITIQIi APOftTOLIQUE
VOUS attendant immobile au bout du chemin ; rien ne déracine en vos âmes cette prévoyance, et la mort moins que tout le reste ; vous ne vous contentes pas du p^i de jours trop incertains et trop rapides qui sont dcmnés pour la terre \ vous vous promettez traaqtiillemeiii i vou&-raémes une autre existenee, qui ne vous contente qu'à condition de ne finir point ^ si elle tinissait, si vous deviez en prévoir le terme dans quelque profondeur trompeuse de réternité, vous vous en promettriez, ime autre au-delà, toujours prêts à jeter ainsi en avant voire espoir et à recommencer d^être, jusqu^à la certituile à la fitt acquise de ne cesser d'être jainaîs.
£t vous espérez revivre réccmciliés; vous ae voaka pas que votre guerre avec IMeu recommence et cooti^^ nue ', vous ne voulez pas vous retrouva dans un menck dont Y amour est inimitié contr€ le Seiçfmm ; vous voulez rentrer en grâce et y rester à toujours ^ la paix entre vous et ce Dieu tout hoa qui n'a pu \^oa créer que pour le bonheur et le progrès, qui vous a aimés le premier et ne veut jamais,, même dans vos épreuves, vos tentations et vos deuils, que votre bien et sa gloire, la paix entre vous et Dieu vous paraît votre état naturel, votre sort définitif, et vous lespérez^ Toute la mission de Jésus, sa vie, sa mort, sa résurrection^ son règne et son Église, est à vos yeux une réconciliation ou n'esA rien ; cette réconciliation n'est jamais parfaite en ce monde, impuissant à Taccomplir^ elle est réservée et vous Tespéiez.
Cette paix suppose la sainteté, et vous espérez que celui qui est mort est affranchi du péehé. Comment ne le serait-il pas? Le pécbé peut-il sortir du monde et
noas suivre diuns le ciel? Les pures émolions, les pures teodi^esaes^ les pures joies d'une vie meilleure se changerai«Bt-eUes une secoode îois en passions mauvaises? Et quand on parvient à les vaincre dans le c<»irs de sa vie, quand rbabiUide du bien fait triompher journellement du mal et que notre vertu s*est élevée jusqu'à la persévérance, notre vœu de progrès est-iji jamais comblé -, le but est-il assez allant ; pouvons-nousdire jamais : c'est assez d'intégrité et le »irplns serait in^gnifiant? La ressemblance de Dieu briUe4«lle jamais en noire âme d^tttt édat qui ne peut devenir plus pur, et ne portooMMMia pas dans les profondeurs de notre esprit un idéal de perfection qui ne s'accomplit jamais en ce OMNiide et que nous ^trevoyons dans l'avenir, comme on voit & l'horizo» k splendeur de Fastre du jour avant que le jour soh levé. . • .. Serviteurs inutiles que vous êtes toQs^ vous espérez la perfectkxn.
L& progrès et le bonheur , dans toutes les existences, vent de pair^ vous ne pouvez vous promettre Ynn sans vous promettre l'autre, et tons vous espérez une félicité d'une autre espèce que cdle de cette vie. Le spiritualisme de la religion c^rétiesne a |)énétré l'atmosphère intelleetuelle de la chrétienté, et les plus sim|^s savent et croient à l'égal des pins sages que le moiide et le para* dis ne peuvent offrir les mêmes joies *, la manière d'être heureux dans le ciel sera digne du ciel et plus digne de nous. Indépendamment des joies religieuses, images anticipées des célestes émotionsv indépendanuoent des promesses de l'Évangile qui font du bcmfaeur futur une certitude ; indépendamment de ce légitime désir d'être heureux qui anime toutes les créatures que Dieu a for*
inées sensibles et aimantes, votre paix, votre félicité de l'immortalité , vous êtes forcés de le penser, est une gloire de Dieu; il n'a pu vous donner pour unique moyen d'apaiser votre soif naturelle de bien-être les sources trop souvent ou taries ou troublées qui coulent en ce monde ; sa gloire est intéressée à nous abreuver tous un jour à ces fontaines meilleures dont Teau, nous dit Jésus, éteint toute soif et jaillit jusque dans la vie éternelle. Oui, sans attendre même que le dégoût, que l'épuisement des jouissances d'ici-bas nous en avertisse, notre âme aspire à une félicité diflérente; elle sait, elle sent que ce n'est point là une crédulité; vous espérez tous revivre, et revivre pour un bonheur.
Enfin, de ce bonheur assuré vous ne voulez point jouir seuls; il ne serait pas le bonheur, s'il n'était partagé, et vous espérez retrouver et reconnaître dans un monde meilleur, près de Dieu , en arrivant là, ceux dont la mort vous a séparés pour un temps, ceux dont les adieux suprêmes ont laissé dans votre attentive oreille un bruit qui ne s'évanouit point et qui parle de revoir. Ces compagnons chéris de votre vie terrestre, vous les voulez pour compagnons de votre vie immortelle ; ici-bas il a fallu se quitter avant le terme du chemin ; en vain l'on désire poursuivre et terminer ensemble le voyage et ne point se séparer même à l'arrivée, même à ce détour qu'on appelle la tombe, même à ce repos qu'on appelle la mort. Non, il y a un temps de naître^ est-il dit, et un temps de mourir; chacun de nous a les siens , et l'intervalle qui les sépare est trop court pour nos tendresses. L'immortalité ne l'est pas, et Tune de vos plus chères espérances, celle qui met le comble à
VOS célestes prévoyances, est la certitude de reprendre dans un monde meilleur vos douces relations de cette vie, que la mort interrompt et ne finit point.
Revivre, revivre réconciliés avec Dieu, dans une sanctification sans rechute, une félicité sans mélange et des tendresses sans séparation, mes Frères, demandez à votre cœur si ce n'est pas là l'espérance chrétienne. De cette destinée nouvelle que vous espérez , la foi est une vive représentation. Le vrai croyant, en jetant ses regards en avant de son existence , de l'autre côté du tombeau un des jalons de la route, au delà du trépas, ce voile qui cache en partie la nature céleste aux yeux de la nature mortelle, le vrai croyant voit tous ces biens mis à sa disposition, tous ces trésors ouverts à sa portée, toutes ces bénédictions immortelles qui le couronnent -, il voit cette paix avec Dieu conclue par Christ; il voit ces progrès, il voit ces béatitudes, il voit ces affections, et en les voyant , il s'en empare , il les goûte d'avance 5 il en remplit son cœur reconnaissant ^ plus il croit, plus il en jouit, et si sa foi est entière, inébranlable, pleinement efficace et salutaire, elle devient de plus en plus une vive représentation de ces choses qu'il espère.
Voyez ces chrétiens qui ne lé sont qu'à demi et par intervalles, qui donnent une moitié de leur esprit à la foi et l'autre à l'incrédulité, qui savent un peu croire et beaucoup douter, et ne sortent des erreurs du doute que pour se jeter dans la piété timorée du mysticisme ou les terreurs fanatiques de la superstition -, ils espèrent : car la foi, même la plus incomplète et la plus vacillante, n'est jamais dépourvue de toute espé-
rance, mais ils espèrent mal ; ils se représentent Timmortalité, mais ils se la représentent mal; ils la voient pâle, morne, vague, indolente, monotone, sous des images ou trop grossières ou trop mystiques ^ c'est une immortalité dont ils ne savent et ne sauront que faire, peuplée d^ombres et non de vivants, remplie de vaporeuses chimères et non de réalités ; c'est une immortalité étrangère à notre nature, trop éloignée de notre expérience, et les jouissances y disparaissent dans réloignement, comme sur la terre les plus belles merveilles de la nature s^effacent et se perdent dans un trop grand lointain ; en un mot, c^est une immortalité morte et non vivante... La foi manque, et il manque avec elle une vive représentation des choses çm'on espère*
Voyez ces chrétiens dont la foi est ferme , éclairée, toujours prête et présente, sans alliage de superstitions, pure de ces rêves ou sensuels ou terrifiants que l'erreur enfante ; leur foi est une vive représentation de leur espérance. Le vrai chrétien voit le ciel de près ; il anticipe tranquillement sur son immortalité; il l'amène sous son attentif regard ; de désir en désir il s'en rend compte; il se dépeint son salut étemel en traits si fortement dessinés que rien ne les efface , et qu^aucun voile de ce monde ne retombe sur le tableau pour le lui cacher même un moment. Ainsi oontemplaiént Fa^ venir les Etienne, les Paul, Jésus lui-même: Etienne, quand, au milieu de la multitude furieuse qui déjà se baisse vers la terre pour y prendre les pierres de sa lapidation, il lève un calme regard vers le ciel et s*écrie avec une joie inébranlable : Je vois les cteux ouverts et le Fils de rhomme à la droite de Dieu c'était
hR LA FOI. 11
là une vive représentation du règne de son Sauveur exalté, qui l'appelait à lui à travers les palmes du premier martyre; Paul, quand, enchaîné comme un criminel au bras d'un soldat de Néron et entendant de près rugir contre lui ee lion dont il a été délivré une fois, il ne se promet pas une seconde délivrance et écrit à son cher Timothée : Le temps de mon départ approche; il ne me reste gu*à recevoir la couronne de justice qui m'attend,,, c'était là une vive représentation des récompenses de l'immortalité; et Jésus lui-même, au moment où les soixante-dix disciples viennent lui raconter les premiers succès de leur ministère, Jésus contemple dans l'avenir l'heureuse rapidité de la propagation de son Évangile et s'écrie avec joie : Je vois Satan tomber du ciel comme un éclair; c'était une vive représentation des triomphes presque subits de sa vérité répandue en moins de trente ans de Babylone à Rome.
il est donc vrai que l'espérance forme partie constitutive de la foi : elle en est la mesure, la garantie , la récompense, et dans le champ du christianisme, où chacun de nous doit creuser son sillon , celui qui laboure ne laboure point sans espérance^ quelque pénible que le sillon soit à tracer, quelques obstacles que rencontre la ligne qu'il doit suivre, et même quand un martyre est au bout. Supérieure à tout, cette espérance montre au vrai chrétien le pardon dans le repentir, les dédommagements au-delà des malheurs, les réunions au-delà des deuils, et la vie dans la mort même... La foi est une vive représentation des choses qu'on espère.
12 LA DÉFIJNITION APOSTOLIQUE
II. A de si merveilleuses perspectives que le vrai chrétien renouvelle au-devant de ses pas à chaque moment de son terrestre pèlerinage, il faut une base, d'autant plus que toutes ces choses, selon le texte, sont invisibles, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent devenir temporelles, terrestres, présentes, et que la raison, la conscience, la sensibilité, sont impuissantes à les réaliser avant le temps. On ne peut pas gagner de vitesse le temps ; il a sa marche réglée ; il nous entraine avec lui à son pas, et non au gré de notre impatience ^ vous ne serez immortels qu'à votre hejire, non auparavant, et en attendant , ce sont des choses invisibles , des choses que ce monde n*a point vues et ne verra point, que ces objets sacrés de votre espérance, la sécurité de l'existence dans la vie future , la sainteté parfaite de l'immortalité , la félicité parfaite de l'immortalité , et les effusions de ses célestes tendresses , de ses célestes amitiés. Oui, ce sont des choses invisibles-, nous ne pourrions en supporter le contact et la vue^ elles feraient trop disparate avec les choses accoutumées de la terre. Mortels, nous ne pouvons avoir aucune expérience de l'immortalité, aucun avant-goût réel de ses joies ; et pour nous confier en ces espérances admirables que la foi inspire et nourrit, il leur faut donc une base; aussi, mes frères, la foi est une démonstration des choses qu'on ne voint point.
Une démonstration ! Ace mot, la science lève la tête et sourit ou murmure. Osons-nous bien, nous, moralistes et théologiens , placés en dehors du monde des sens et cantonnés toujours dans celui des idées , nous qui ne procédons dans nos études que par conceptions abs-
DE LA FOI. i;|
traites , par théories pures , osons^nous bien nous ra[H procher ainsi des sciences exactes , empiéter sur leur domaine , emprunter leur langage et simuler leur certitude ! Osons-nous bien prétendre à prouver les vérités spirituelles comme le physicien et le géomètre établissent les résultats visibles de leurs analyses et de leurs calculs !... Mes Frères, je ne veux point vous importuner ici d'une discussion difficile sur les diverses nuances de la certitude, sur les caractères de Tcvidencc, sur la valeur relative des preuves qui conduisent l'esprit humain à la conquête de la vérité. Mais je me sens pressé de le dire ^ selon ma conviction profonde, il y a d'autres démonstrations que celles qui apparaissent quand on a refait un calcul pour en reconnaître la justesse ou retourné un creuset pour en examiner le contenu ; il y a d'autres démonstrations que celles qu'on cherche à travers le tube d'un télescope et qu'on dispose ensuite à loisir le long des lignes d'un triangle ou des rayons d'une circonférence ^ il y a d'autres démonstrations que celles qu'on poursuit le scalpel à la main en s'efTorçant de croire qu'on dissèque la vie , tandis qu'on ne dissèque que la mort ; oui , il y a des démonstrations pour les Descartes qui sondent les mystères de l'âme et de l'existence , comme pour les Newton qui expliquent le mécanisme des mondes et les mouvements des cieux. La conscience , le sentiment , l'intelligence pure , ont leur puissance de démontrer, aussi bien que les sciences exactes, qui ont, elles aussi, leurs mystères incompréhensibles et inabordables; l'évidence n'est pas un privilège dont Dieu a enrichi seulement le monde matériel, le monde des corps et des calculs; il en
a doté aussi le monde moral, le monde religieux, et sans nous laisser retirer un mot qui nous est nécessaire , sans nous inquiéter outre mesure d'une comparaison , qui manque toujours de base , entre les vérités physiques et les vérités morales , en quel sens peut-on dire que la foi est une démonstration des choses invi^ sibles ? La question n'admet qu\me seule réponse.
L'homme porte en son esprit un instinct religieux ; entre autres facultés , il a celle-là 5 il est un être religieux, comme il est un être raisonnable, moral, sensible, aimant,. ami de son propre bonheur ; son instinct religieux est dans sa nature intime, comme y sont ses autres pouvoirs, et, en conséquence, tout aussi naturellement qu'il pense, quUl aime, qu'il jouit ou souffre, qu'il se blâme quand il fait le mal ou qu'il s'approuve quand il fait le bien, tout aussi naturellenient il croit, c'est-à-dire, il croît en Dieu; un instinct naturel ne peut que chercher à se satisfaire; l'instinct religieux ne peut se satisfaire qu'en cherchant et en trouvant Dieu ; en un mot, l'instinct religieux suppose la religion. Quoi ! l^&me humaine serait religieuse, non par choix ou par peur, non par caprice ou par accident, mais de nécessité et par na^ ture, et il n y aurait pas de religion vraie, et toute religion serait une chimère ! Quoi ! Thomme croirait naturellement, et il n'y aurait rien à croire ; l'homme chercherait Dieu , comme le cerf altéré brame après l'eau courante^ et il n''y aurait point de Dieu !... Ce serait accepter la contradiction la plus flagrante et la plus absurde, d'autant plus qu'un instinct n'est pas chose contestable ; il est eh nous, ou non ; on le sent en soi, ou non ; c'est un simple fait: et an fait, surtout un fait intérieur qu'on
trouve en son être comme on sent dans sa poitrine les battements du cœur, est à Tabri de toute contestation, et 1 évidence l'accompagne. Aussi, jamais on n*a songé à nier que l'homme est un être religieux. C'est ainsi qu'on explique comment il y a une religion partout, comment la religion est aussi ancienne que Thumanité et remonte à ses premiers souvenirs; comment aucune société hu* maine n'a existé sans religion; comment les peuples les plus grossiers ont toujours quelque dieu qu'ils adorent... Vous le voyez donc... la foi, la religion a sa base dans Tinstinct religieux dont l'âme humaine est revêtue : l'homme ainsi porte en lui-même la démons* tration de la religion; il croit, comme il existe, malgré lui , et c'est en ce sens que la foi est une démonstration. Il arrive souvent dans la vie morale deux phénomènes que Ton n'a pas assez étudiés peut-être, qu'on laisse passer sans les considérer de {urès , et qui constituent deux preuves de fait que la religion est une faculté na« turelle de notre esprit. Le premier, ce sont les tour* ments du doute ; si le doute est son élément, d'où vient que l'homme s'y déplaît; d'où vient qu'il s'y trouve si mal à l'aise ; s'il est alors dans la situation que les forces de son âme lui indiquent comme la meilleure, comment arrive-t-il que lorsqu'il ne croit à rien, il sent qu'il lui manque quelque chose? Comment découvre-t-il un vide devant ses pas, qu'il s'efforce de remplir? Je vous l'ai dit à plusieurs reprises, et c'est ici le lieu de le répéter : l'incrédule aspire à la religion, et dit souvent : Je vou* drais croire ; mais jamais le croyant n'aspire au doute et ne dit : Je voudrais douter. Ah ! c'est qUe l'homme se sent lui-même dans sa vraie position d'homme , en
présence de Dieu ^ quand il en sort, il ne sait plus où il est... Et le second phénomène spirituel que d'intimes confidences viennent souvent nous révéler, ce sont ces •secousses, ces réveils, ces retours de l'incrédule, qui tout à coup pour un moment s'étonne d'être croyant -, il s'assoupissait dans son paisible scepticisme ; il s'en allait tranquillement par les chemins du monde, appuyé seulement sur lui-même ; il regardait d'un œil souriant vers l'avenir et vers le ciel , sans rien voir, et tout à coup, sans comprendre comment, il y voyait confusément et malgré lui quelque chose ; une lueur imprévue traversait cette nuit ; un éblouiâsement involontaire le forçait à fermer les yeux aux mensonges du monde et à ramener sa vue sur lui-même , sur les mystères de son être, sur les replis de son cœur, et tracé en caractères intimes dans un de ces replis les plus secrets , l'incrédule étonné lit le nom de Dieu dans le fond de son âme... Mes Frères, dans ces agitations de l'incrédulité, dans ces éclaircies lumineuses de la sombre nuit qui l'enveloppe, tout est inexplicable et insensé, si la religion n'est pas naturelle à l'homme , si la foi n'est pas une démonstration de l'invisible ^ tout se comprend au contraire, et c'est la nature qui se révolte, si l'homme possède un instinct de religion.
Sur ce fondement, que rien ne peut renverser parce que c'est Dieu même qui, lors de notre création, l'a posé, tout croyant établit sa religion et sa foi,et qiiand le chrétien droit et sincère y établit la sienne, elle devient inébranlable pardegrés^ elle participe avec le temps de cette paisible certitude qui environne les faits de conscience intime^ elle devient, avec une force que la conscience et la
raison puisent en elles-mêmes, une démonstration des choses qu'on ne voit point, et devant sa tâche, devant sa destinée, devant sa mort, le fidèle, semblable à Moïse devant Pharaon, demeure/^rmc comme voyant celui qui est invisible. Que lui parlez-vous alors de doutes, de discussions et de preuves? De doutes... peut-il douter de lui-même, et il lui faudrait douter de lui-même pour douter de Dieu...; de discussions... on ne discute pas avec un instinct, on le subit...; de preuves... il n'en a plus besoin, et sa meilleure preuve quUl a raison de croire, c'est qu'il croit. Son âme répond à Dieu et Dieu lui répond ; car dans son âme limitée de toutes parts, il a trouvé lia notion de l'infini, de Tinfinie sagesse, do Tinfinie justice, de l'infinie bonté, et cet infini, c est Dieu. Sans effort et sans erreur, de la religion primitive il a passé à la foi révélée ; son âme répond à Christ et Christ lui répond ; car il a trouvé dans son âme le désir de la perfection, Tidéal delà vertu, de la mansuétude, de Tamour, et la réalisation de cette perfection, c'est Jésus et Jésus seul. L'Évangile, de page en page, lui offre quelque chose d'indéfinissable, d'unique, de sublime et de touchant à la fois qui s'accorde avec tous les besoins religieux de son âme ; ilsent que Dieu seul a pu lui parler ainsi -, il sent que Jésus seul a pu l'aimer ainsi ; il sent que l'Évangile est trop d'accord avec son âme entière, dans sa faiblesse et sa force, dans ses larmes et ses allégresses, dans ses affections et ses vœux, pour que l'Évangile soit une fable accidentelle ou une tromperie artificieuse, et ainsi, dans sa pensée, dans sa conviction... éternels problèmes de l'esprit humain, mystérieux et nobles sujets des méditations cle tant dhommcs
de génie ei de tant d^hommes de bien, existence et per-» fection de Dieu, création et Providence, morale et rêvé* lation, amour et régna de Jésus, rédemption et jugchment , progrès sans terme et béatitudes sans mélange de Timmortalité, sa faible vue vous contemple sans éblouissement... la foi est une vive, démmstraiion des choses qu'on ne voit foint*
Une (éjection semble attendre, pour ainsi dire, ce discours à son terme, assez forte en apparence pow le détruire. Si la religion coikstitue un instinct général dans Thumanité, si la foi a cet instinct pour base, d^où vient que tous les hommes ne cf oient pas ?
Mes Frères, Tinstinct religieux qui nous explique la foi, explique aussi Tim^Tédulité et Tindifférence, et loin que cette prétendue objection en soit une, elle offre une preuve de plus des vérités de ce discours»
L'homme est un être raisonnable, et sa raison est une flamme émanant du foyer de la raison infinie; on s'en douterait^ seulement à voir ses travaux et ses conquêtes ; assujettissement et explication de la nature^ de ses lois, de ses phénomènes, de ses meneilles, immense série des annales^ de Thistoire, législation, gouvei^nement, science de la justice^ science de la parole, élude de lui-« même et étude de Dieu, quel thème donné à la raison de riiomme, et il Ta embrassé, sans s'effrayer. Où s'est laissé intimider et où s'arrêtera son génie? Il lève son regard vers les cieux, trace, quelques ligE^es courbes ou droites, et les mouvements des astres se conforment à ces lignes quil mesure*, il dresse une tige de métal
dans les airs, il appelle ia foudre à ses pieds, et s^en sert pour porter ses messages à travers les continents, à travers les profondeurs mêmes de TOcéan ; il resserre un peu de vapeur et se fait conduire sur les terres et sur les mers^ à la philosophie, il demande compte de son exis^ tence, et de sa main si faible que la mort en un instant peut glacer, il écrit les mots imposants éternité, immensité, infinité... Oui, mes Frères, tout cela Thomme le fait et dans la suite, n'en doutez pas, il fera bien plus... Mais, en attendant, il y a des hommes qui savent à peine croiser les rameawi de deux arbres pour s'en former un abri et dont l'arithmétique ne va pas à compter les doigts de leurs mains*. • Mes Frères, pourquoi? L'homme est un être moral, el sa conscience, quand la religion surtout l'éclairé, le porte à une délicatesse attentive dlntégrité, à une ardeur de charité, à une sublimité de vertu, d'autant plus admirable qu'en excitant ladmiration de tous, il ne se contente pas lui-même et pense n'avoir jamais assez fait. L'héroïsme a des sacrifices qui semblent ne pouvoir être surpassés : Tamour a fait faire des prodiges, et surtout ces obscurs et longs dévouements ou de bienfaisance ou de famille que nul ne connaît bien si ce n'est Dieu, qui échappent à presque tous les regards humains et se soutiennent, se récompensent eux-mêmes, sont des preuves plus fortes peut-être que tous les travaux de l'intelligence de la dignité de notre nature et de la grandeur de notre destinée. Mais il y a en tout temps des hommes qui semblent rejeter comme deux erreurs malsaines la notion du bien et celle du mal , qui n'admettent de loi que leur volonté et de règles que leurs passions, vont et
viennent de vice en vice, chassés de l'un à Pâutre par la satiété et la lassitude; des hommes qui inventeraient volontiers des wces nouveaux, sMl y avait moyen ; des hommes qui portent la baésesse jusqu'à ignorer combien ils sont vils... Mes Frères, pourquoi?
Et l'homme est un être aimant. Si sa nature incline avec force, avec habitude, vers un extrême, c'est vers Textrême de l'amour -, il est créé pour la vie de famille et de société, et sans amour, sans fraternité, sans pitié, la famille est un esclavage en détail, la société un esclavage en grand. Il semble impossible qu'une vie humaine s'accomplisse, sans que l'âme se remplisse *de quelque affection généreuse et fidèle, sans que les yeux se soient mouillés de quelques larmes de commisération, sans que la patrie ait fait battre le cœur entre les berceaux des enfants et les tombes des pères; vous me diriez tous que les délices de nos pures affections sont nos joies, nos récompenses, nos encouragements, nos consolations les meilleur» de cette vie, et vous ne concevez pas l'homme n'ayant rien aimé... Et pourtant, de loin en loin, on découvre ça et là des hommes qui n'aiment qu'eux-mêmes et ne comprennent pas d'autre amour, qui se sont refroidis dans leur égoïsme au point qu'aucune flamme de tendresse ne perce la glace de leur cœur, et qui sacrifieraient sans sourciller à leurs intérêts ou leu rs passions et famille et patrie. . . Mes Frères, pourquoi?
Pourquoi? L'intelligence, la conscience, la sensibilité sont des instincts, et ces choses arrivent en vertu de cette juste et grande loi de notre nature, à nous êtres responsables, que tout instinct a besoin d'être cultivé. JNégligez la culture de riutelligence, elle s'abrutit; de
la conscience, vous Tendurcissez; de la sensibilité, vous l'étouflez en vous... La religion est un instinct. Ne demandez plus comment il y a des incrédules, des indifférents, des moqueurs, des impies même... Tous ils sont hommes comme vous -, tous ils ont leur part des mêmes facultés que vous; tous ils portent au fond de leur âme l'instinct religieux qui anime la vôtre; mais, soit malheur, soit négligence, cet instinct n'a reçu aucune culture, cette force n'a reçu aucune direction , cette pure flamme a langui faute d'aliment ; elle s'est éteinte peut-être... Que dis-je ? elle ne s'éteint jamais, jamais entièrement ; elle jette encore par intervalles de faibles et courtes lueurs; et nous, que dirons-nous donc, nous, plus heureux et plus fidèles ? Nous dirons avec l'Évangile : Seigneur, n'éteins point le lumignon qui fume encore ;fais triompher ta justice, et que les nations espèrent en toi... Mais le droit même d'adresser cette prière vous manquerait, si vous, avertis par tant d'exhortations, vous, environnés d'une telle nuée de témoinSy vous qui avez Moïse et les prophètes, Jésus et les apôtres, vous qui êtes instruits et à espérer et à croire, vous ne persévériez point à cultiver en vos âmes cet instinct de religion, le principe terrestre des certitudes religieuses de Téterçité. Enfants de lumière, que Dieu a fait passer des ténèbres à sa lumière merveilleuse, veillez sur cette clarté qui vous guide, sur cette lampe de tous vos pas, et sachez en nourrir, en raviver sans cesse la clarté divine. Que votre foi soit toujours une démonstration et toujours une espérance, jusqu'au jour où, sur le seuil de l'éternité, la démonstration se changera en évidence et l'espérance en possession !
Pierre, prénaat It parole, dit à Jésus : Seigneur, il nous est bon de demeurer ici j si tu le yeux, faisons-y trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie.
Saint Matthieu, XVII, 4.
Mes FRÈRESy
Aucune scène de TÉvangile n^est plus majestueuse et plus simple à la fois que celle de la transfiguration. Les trois premiers évangélistes, qui ont tous f,rois rapporté ce fait mémorable, semblent en avoir reconnu l'élonnante simplicité 5 car ils n'ont rien changé, pour le décrire, à leur style et à leur genre accoutumé 5 ils racontent, comme un événement qui ressemble à tout cet événement unique qui ne ressemble à rien , qui est moins une page de l'histoire de ce monde qu'un triomphe emprunté aux annales du ciel. Le Christ prend avec lui ses trois disciples les plus intimes et les plus chers, ceux qu'il jugeait les plus dignes de sa confiance, les plus dociles à le croire, les plus aptes à le comprendre, les plus ardents à le suivre et à Taimer : Jacques, qui devait revêtir le titre glorieux de second martyr de rÉvangile; Jean, qui portait déjà le nom d'ami de Christ; Pierre, enfin, appelé à montrer comment un
véritable Israélite pouvait devenir un véritable chrétien et choisi d^avance pour ouvrir à toutes les nations de la terre la porte de l'Église. Jésus les conduit vers une montagne éloignée et solitaire, où nul dérangement terrestre, où même le bruit de la vie des hommes ne viendra point interrompre la manifestation imposante qu'il leur destine. Les apôtres ne savaient certainement pas dans quel dessein le Seigneur s'éloignait avec eux. On croirait, en lisant le départ de Jésus et des disciples, qu'il s'agissait d'une absence, d'une excursion ordinaire; non, non, ce ne sera ni un entretien, comme le Christ aimait à en avoir en des lieux écartés^ ni une précaution de prudence pour échapper à ses ennemis ; ni une prière, ni une agonie : ce sera un spectacle tel que ce monde n'en avait jamais vu, et tel que jamais il n'en reverra ; ce sera le vœu de Moïse : Seigneur^ faismoi voir ta gloire^ exaucé comme il peut l'être, non sous la première, mais sous la seconde alliance ; et ces trois hommes, semblables à nous en toutes choses, qui graissent avec fatigue cette haute montagne sur les pas du Christ, le Christ les mène aussi près que possible de la majesté qu'il déploie sans cesse aux yeux des anges et des saints ; il fut transfiguré^ est-il dit, devant eux! Ce mot, employé par saint Matthieu et saint Marc, ne se trouve en ce sens que dans ce récit de l'Évangile, et n'est appliqué qu'au Christ. Saint Luc semble l'avoir omis à dessein pour le remplacer et le développer en disant : Il arriva gtie, comme Jésus priait, son visage devint tout autre qu'il n'était auparavant. Ce mot paraît signifier que le Christ, en ce moment, ne garda de son humanité que ce qu'il en fallait pour être reconnu
par des hommes, et ce sens est aussi profond que simple; car il en résulte quUl ne s'agit plus ici seulement du fils de Marie : il en résulte que sur le Thabor on était dans le ciel autant qu'on pouvait y être ^ il en résulte que le Sauveur a montré alors à ses apôtres comment la plénitude de la Divinité réside en lui.
Ces pensées sont entièrement confirmées par les récits des évangélistes. Voyez, en effet, avec quel soin, avec quelle poésie, en quelque sorte, avec quel art même, sans sortir de la simplicité inimitable de leur manière, ils ont évité toutes les expressions, toutes les images empruntées aux choses de la terre ^ ils n'ont pas été terrestres, pour ainsi dire, dans leurs récits, parce qu'ils n'avaient rien de terrestre à raconter. Ils nous disent que son visage devint resplendissant comme le soleil et ses habits éclatants comme la lumière; c'est saint Matthieu qui parle ainsi , saint Matthieu dont les comparaisons sont d'ordinaire si naïves et si humbles; ils nous disent que ses vêtements devinrent blancs comme la neige^ tel qu'il rCy a point de foulon sur la terre qui puisse ainsi les blanchir, et c'est saint Marc qui parle ainsi , saint Marc qui, dans ses tableaux circonstanciés, mais courts et rapides, s'arrête si rarement pour se livrer à des réflexions ou des images. Tout concourt à montrer que la transfiguration n'est point une des merveilles ordinaires de la mission du Christ ; qu'il y a plus ici, qu'il s'est manifesté en ce moment comme le roi de gloire, comme le Fils de Dieu, comme Vim^age empreinte du Dieu vivant.
Le but que le Christ s'est proposé était non-seulement d'affermir, mais d'éclairer la foi des trois apôtres, et
S6 SAINT PIERRE SUR LE TtlABOR.
d'éloigner de leur esprit la grossière erreur qui les trompait tous, Tattente d'un règne temporel. LeThàbor devait spiritualiser complètement dans leur esprit la mission de leur Maître; et en prenant ainsi dans un sens divin cette scène toute divine, ce qui la rend plus étonnante encore, c'est de trouver au milieu de toutes ces marques de divinité, au milieu de cet appareil de céleste splendeur, parmi ces témoignages d'une majesté surhumaine, parmi ces merveilles qui n'ont rien de terrestre, c'est de trouver, mêlé à ces traits inxposants et magnifiques, un trait qui en diffère du tout au tout ; qui semble aussi terrestre, aussi humain que les autres le sont peu et que l'on croirait jeté au travers de ces grandeurs pour former contraste ; c'est d'entendre en cette circonstance solennelle la voix d*un homme retentir tin instant avant que la voix de Dieu même retentisse; l'ardeur de saint Pierre n'a pu se contenir même pendant la transfiguration, et, entraîné par les émotions puissantes de ce moment, il dit : Maître^ il nous est bon de demeurer ici ; si tu le veux^ dressons trois tentes pour Moïse ^ pour Elie et pour toi !
En parlant ainsi, qu'a voulu dire cet apôtre? Quand, à la lecture de cette page de la vie du Sauveur, on se transporte en idée au sommet du Thabor ; quand on assiste par les yeux de la foi à cette manifestation solennelle, il semble que le silence convenait mieux en ce moment que le discours. On cherche ce que l'homme mortel pouvait avoir à dire au milieu de ces splendeurs d'immortalité, et on ne le trouve point. Toutes les puissances de l'âme ne devaient-elles pas être employées en ce moment au recueillement, à l'adoration, à la prière? Une parole
quelconque, même la plus empreinte de foi, n'étaii-elle pas au moins une imprudence religieuse, pareille au geste d'Huza pour soutenir l'arche? Qu'est-ce que saint Pierre a donc trouvé à dire, et quels sentiments surabondaient dans son cœur, au point que dans son ravissement il ait trouvé des mots pour les rendre et la force de les proférer!... Mes Frères, le mot qui lui échappe me parait être un cri de bonheur jeté avec enthousiasme sur le seuil des parvis éternels. Essayons d^analf ser les sentiments qui ont rempli le cœur de Tapôtre.
I. 11 m'est impossible de développer les saintes et douces émotions dont Pierre était animé, quand il prononça cette parole mémorable, sans entrer en plus de détails, sans vous signaler dans les récits quelques traits qui échappent à une lecture superficielle. Mon dessein n'est pas, vous l'aurez déjà prévu, de vous présenter un développement des circonstances de la transfiguration, mais de restreindre ce discx)urs à l'étude du mot de l'apôtre. Il est essentiel d'abord de bien se persuader et de bien se souvenir que le sens du texte n'est pas comme d'anciennes versions l'ont rendu : Il est bon gue nous soyons ici, mais, ce qui présente une idée différente, plus remarquable et plus profonde : Il nom est bon de demeurer ici. Le disciple, dans son transport, ne se réjouissait pas seulement d'être sur le Thabor, il voulait y rester ; et du premier coup d'oeil on entrevoit combien ces deux sentiments difiërent \ l'un est plus vaste et plus étendu que l'autre^ dans le premier il ne
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mouillé, a. ,u.l,«»la™«1»™™»2-.
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30 SAINT PIERRE SUR i£ TfiÂBDR.
soupissement) pour feindre des transports qu on n'é-prouve pas.
II faut se garder toutefois de s^exagérer la disposition d'esprit dans laquelle se trouvait saint Pierre, et croire quUl était hors de lui, entièrement subjugué par qne émotion puissante, qui le mettait hors de sens. Il a parlé sans réflexion \ il s'est abandonné aux sentinients qui remplissaient son âme ; mais il n^a point parle sans présence d'esprit, sans savoir où il était en cet instant et ce qui se passait sous ses yeux, sans savoir qui était là avec lui. Rien surtout ne prouve que la frayeur eût troublé sa raison ; saint Luc, il est vrai, après avoir rapporté le mot de saint Pierre, ajoute : // parlait ainsi^ ne sachant pas bien ce qu'il disait^ et saint Marc, qui a entendu de la bouche même de saint Pierre une foule des circonstances rapportées dans son Évangile, explique ce désordre des premiers mots échappés alors à son maître en disant qu'il était saisi de frayeur. Mais ces termes n'ont pas dans l'original la force et la dureté de nos versions \ il était naturel sans doute aux apôtres d'éprouver un sentiment de crainte religieuse, en retrouvant, au sortir de leur sommeil, resplendissant de gloire céleste, ce même Jésus qu'avant de s'endormir ils avaient laissé priant comme un simple mortel; mais c'est plus tard, c'est après que Pierre eut parlé, c'est lorsque la nuée sainte, la nuée du désert et du temple, est descendue lentement sur le Thabor et les a enveloppés, c'est alors seulement, selon le témoignage formel des évangélistes, que les trois apôtres ont été remplis d'épouvante et qu'ils sont tombés la face contre terre, incapables de supporter plus longtemps cette manifes-
SAINT PŒERE SUR LE THÀBOR. 31
talion si visible de la majesté du Seigneur. Dans le premier moment, ils la supportaient encore, sans en être accablés. Il faut donc se représenter en cet instant Tapôtre comme trop ému pour mesurer ses paroles et ses vœux, comme demandant sans réfléchir des choses impossibles, comme ne sachant sous ce rapport ce qu'il disait; certes, il demandait l'impossible, quand il souhaitait que Moïse et Élie, au moment où les deux prophètes se séparaient du Christ, restassent au contraire en ce monde au lieu de retourner dans le séjour imm(M*tel. Et cependant, il conserve assez de présence d'esprit pour ne pas exprimer le désir de rester seul au sein de la gloire de la transfiguration ; il n'oublie pas ses frères qui l'accompagnent; il songe à eux autant qu'à lui-même; il nous est bon, dit-il, de demeurer ici! Enfin ^ il n'oublie pas non plus la soumission profonde qu'il doit à son divin maître; c'est un vœu qu'il forme, et non un dessein qu'il annonce; au lieu de prendre une résolution, il exprime une prière ; si tu le veux, dit-il au Seigneur, dressons ici trois tentes. A ce trait, vous reconnaissez les habitudes, le climat et le ciel de l'Orient, où une t^te légère suffit pour habitation,où un simple pavillon peut devenir une demeure fixe* Il ne s'agit pas d'un tabernacle qui serve de sanctuaire, mais d'un pavillon qui serve de domicile, et cette idée conduit naturellement au point le plus grave qu'il s'agit d'étudier.
Pierre, pénétré d'émotions saintes et douces à la fois, Pierre se trouvait heureux sur le Thabor, et il voulait y rester ; ce désir s'échappa,, comme par instinct, de son cœur. Un sentiment profond, inexprimable, imprévu de bien-être, remplissait son âme; il était heureux sans
comprendre encore son bonheur 5 et il voulait que ce bonheur se prolongeât; il désirait ne pas sortir de cette situation si paisible, si belle, si heureuse^ il se réjouit d'être si près de la gloire divine du maître qu'il chérit, et il souhaite de ne pas sitôt la quitter. Essayons maintenant d'examiner et d'approfondir ce noble sentiment.
IL Parmi les émotions vagues et confuses, mais douces et délicieuses, qui remplissaient le cœur de l'apôtre, au milieu de la gloire du Thabor, et qui lui faisaient ardemment désirer de prolonger cet état de son âme et ce moment dé sa vie, il faut placer en première ligne un sentiment de foi. Tout le christianisme se rapporte à Christ et nous vient de lui ; il est la pierre angulaire de ce vaste édifice, notre commun asile, notre maison de prière, notre lieu de repos, et nul ne peut établir un autre fondement que celui qui a été posé, savoir^ Jésus- Christ; il est, selon l'élégante et simple image qu'il aimait lui-même à employer, il est le cep et nous sommes les sarments, et si l'on connaît bien le Christ, on connaît bien le christianisme ; on connaît bien les préceptes de rÉvangilc, car Jésus est notre maître, le législateur moral du monde^ on connaît les consolations de TÉvangile, car Jésus est celui qui console et qui ne laisse point ses disciples orphelins; on connaît bien les mystères de l'Évangile, cartons se rapportent à Jésus 5 et ses menaces, car il est le juge 5 et ses grâces, car il est le Sauveur. Aussi toute notre foi- dépend de l'idée que nous nous faisons du divin consommateur de la foi^ nous sommes plus ou moins chrétiens, selon que nous ton*
naissons plus ou moins le Christ. Dans ces demeures où l'image bien ou mal taillée d'un crucifié est suspendue à tous les chevets, connaît-on l'Évangile aussi bien que nous qui appliquons à notre culte ce principe fondamental du culte de Moïse : Tu ne te feras point d'images taillées^ et ne te prosterneras point devant elles? Non, sans doute, le christianisme le plus pur se trouve là où Jésus-Christ est le mieux connu, et puisque seul il a les paroles de la vie éternelle^ puisque nul ne vient au Père qiie par lui^ vous voyez qu'au fond la foi ne consiste qu'en un seul point : connaître Jésus-Christ.
Et quels sont les obstacles qui de tout temps embarrassent les progrès de cette science? Pécheurs que nous sommes, d'où vient qu'il nous est si difficile de bien connaître le Sauveur? Mortels que nous sommes, pourquoi ne savons-nous pas tous contempler du bord de nos tombeaux de famille celui qui a mis en évidence la vie et Vimmortalité ? Tous ces obstacles se réduisent à deux, dans lesquels toutes les erreurs, depuis l'incrédulité la plus profonde jusqu'à la superstition la plus ignorante, jusqu'au fanatisme le plus exalté, viennent prendre place: les mystères de Christ et les humiliations de Christ , voilà ce qui empêche de connaître Christ. Le monde entier serait chrétien s'il pouvait sonder ces profondeurs où les anges ne regardent qu'en tremblant. Lorsque . saint Paul a dit : le mystère de la piété est grandy il a dit pourquoi il y a des incrédules parmi les hommes. Faites descendre, si vous le pouvez, un ange du ciel, pour nous expliquer, s'il le peut, ce dont on doit douter, les premiers versets de saint Jean, et vous verrez quelle multitude de conversions vont écloro,
34 ^ SAINT PIERRE SUR lE THABOR.
car ce sont ces mystères qui détournent de l'Évangile les incrédules qui peuvent ou qui protendent penser. Les autres, ceux qui pensent moins, se laissent surtout rebuter par les humiliations de Jésus; s'il y avait plus de gloire mondaine dans TÉvangile, ils en accepteraient plus volontiers la gloire religieuse ; ils n'aiment pas la croix parce qu'elle est ignominieuse et sanglante, et ils murmurent que la mort du Rédempteur ait été celle d'un esclave et d'un malfaiteur, comme si cet esclave n'avait pas été mis en liberté, comme si ce malfaiteur n'avait pas été reçu dans la gloire.
Ces deux obstacles que rencontre la foi, les mystères et les humiliations, ne datent pas de nos jours; elle les a rencontrés de tout temps; du vivant même de Jésus, comme aujourd'hui, beaucoup de ses contempo* rains disaient de lui comme les pharisiens : Nous sa-vons que Dieu a parlé à Moïse ; mais pour celui-ci nous ne savons d'où il est \ et dans un esprit, non de charité, mais de justice, nous devons en convenir, il . était difficile à un Juif de s'élever de la fréquentation habituelle et journalière du fils de Marie, de l'artisan de Nazareth, de l'ami de Lazare, de l'hôte de ses sœurs, du convive de quelques péagers, du compagnon de quelques pécheurs, à l'idée magnifique et sainte de celui en qui le Père a mis toute son affection; il était difficile à un Juif nourri dès son enfance dans le respect de Moïse et l'attente d'un Sauveur, à un Juif pleurant sur le sceptre ravi à Juda et le joug imposé par les Romains, prompt à. douter s'il devait payer l'impôt à César, et tremblant de voir les aigles romaines s'établir malgré leurs images taillées à Jérusalem où nulle idole
ne devait entrer, il était difficile à un Juif portant toutes ces choses en son cœur de s'élever de l'idée d'un messie temporel, d'un libérateur terrestre, d'un triomphateur et d'un roi de ce monde^ à celle d'un sauveur qui ne sauvait pas sa patrie des Romains, à celle d'un sauveur dont les délivrances étaient pour tout le monde et pour toute l'éternité... Mes Frères, transportez-vous en idée avec saint Pierre au sommet du Thabor ^ ces deux obstacles où la foi se brise ont disparu ; ils n'y sont pas avec lui ^ ils sont aplanis par d'irrésistibles moyens-, là, pour l'apôtre, tous les mystères ont acquis l'autorité d'une incontestable évidence ] là toutes les humiliations ont reçu le dédommagement d'une gloire ineffable, ou, pour mieux dire, il n'y avait plus la moindre incertitude à nourrir ni la moindre ignominie à déplorer, et il était facile de croire. Ce passage si ténébreux et si difficile à franchir, pour un Juif comme pour nous, ce passage de l'idée d'un homme semblable à nous en Unîtes choses^ excepté le péché^ à ridée du Fils unique du Dieu vivant; ce passage, sur le Thabor, est franchi en un moment; la différence est comme détruite, la distance est comme effacée, et pour emprunter les images du prophète, toute vallée est cornbléey toute montagne est aplanie entre le Rédempteur et ses élus ; toutes les profondeurs de la foi sont éclail'ées, autant que possible, pour l'esprit humain par la lumière de la transfiguration. Admirez quelles idées plus grandes ce magnifique spectacle a dû faire concevoir aux disciples et de la personne et de la mission de leur Maître. Jésus était donc supérieur aux Moïse et aux Ëlie, aux plus saints ministres de l'ancienne al«
liance, puisque le législateur et le réformateur d^fsrael venaient l'entretenir de la sienne ; il fera plus qu'ils n'on i fait en leur temps, il sera la lumière qui éclaire les nations ; il leur apprendra ce que c'est que le péché et comment le vaincre, ce que c'est que le tombeau et comment en sortir! Enfin, pour tout dire en un seul mot, sur le Thabor il était impossible de douter ^ sur le Thabor, il était évident, mais d'une manière bien différente qu'au pied de la montagne, il était évident que cest ici la vie éternelle de te connaître^ toi seul vrai DieUy et Jésus-Christ que tu nous as envoyé^ et euirainé par ces pensées puissantes qui, sous une forme nouvelle, inondaient comme un torrent son cœur, Pierre veut rester où il croit si bien ; Pierre s'écrie : Maître^ il nous est bon de demeurer ici!
m. La foi ne va pas sans la sainteté. Ces deux états de l'âme sont inséparables, et plus on croit, plus on se sanctifie. L'esprit s*épure, et l'on se dégage de la captivité des passions à mesure que l'on se pénètre des doctrines et des vérités de l'Évangile. Aussi est-il facile de montrer que le transport de saint Pierre suppose un sentiment de sainteté, et l'étude qui précède des progrès de sa foi dans cette circonstance abrégera les développements de la part de sanctification qu'il a dû y trouver. Ces pensées peuvent suivre la même marche que les précédentes-, le même raisonnement convient de nouveau 5 ce qui retarde et ce qui ébranle le plus la sanctification, quoique sans elle nul. ne verra le Seigneur; le plus grand danger qu'elle coure, l'écucil le
plus séduisant qu'elle retrouve partout, deux mots bien courts les désignent assez : c'est Tamour du monde et Toubli du ciel. C'est Tamour du monde où tant de passions enivrantes et tumultueuses s'agitent , et l'oubli du ciel où il n'y a point de passions qui puissent agiter; c'est un attachement immodéré aux choses de la terre qui lie plus fortement que nous ne voulons Tâme à sa poudre^ c'est l'ivresse, ou l'attente, ou le regret des avantages terrestres qui nous tient comme éloignés du ciel et ne nous laisse pas le temps de penser que nous ne sommes ici-bas (\\Jl étrangers et voyageurs; c'est un état de continuelle distraction qui ne donne pas le loisir de rechercher s'il ne vaudrait pas mieux être avec Christ; en un mot, c'est l'amour de ce monde, malgré ses misères, ses péchés, ses tombeaux; c'est l'oubli du ciel, malgré ses consolations, ses jugements et son immortalité. Comment un mondain , qui s'est donné ainsi soi-même à la terre, y trouverait-il de quoi se sanctifier? Les années, pour lesquelles il a des biens amassés en abondance^ lui cachent l'éternité; il sait à peine s'il y a un jour consacré au culte de Dieu, soit à cause d'une création, soit à cause d'une résurrection, parce que sa vie ne se compose pas de jours, mais d'affaires et de plaisirs; et la création... que lui importe comment il existe, puisqu'il existe; et la résurrection... que lui importe, puisqu'il n'est pas encore mort ; et ses communions, si jamais il en célèbre, sont tellement pressées entre ses mondanités, qu'elles y meurent étouffées <^mme le bon grain qui tombe entre les pierres sur le bord du chemin. Ainsi, quand une passion , quelle qu'elle soit , de haine , d'amour, d'orgueil
OU de cupidité , l'entraine^ il est sâns défense contre elle , parce quUl aime ce inonde d^oà elle sort, et qu'il a oublié le ciel d^où viendrait le secours.
Ces tableaux vous affligent, mais il faut avoir le courage de vous les tracer et de montrer au n^ondain où il marche pour lui montrer où il arrivera. Reposez mainte* nant votre imagination attristée, prêtez encore une fois Foreille à la voix, humaine comme la vôtre, qui disait sur le Thabor : Maître, il nous est bon de demeurer ici; et, reconnaissez-le, ce mot respire la sainteté. Oui, dans ce moment solennel , en présence de la gloire divine , si près de Christ et si près de Dieu, Tapôtre, ému et ravi, sentait quUl était loin du monde; la splendeur de la transfiguration le séparait des vanités et des turpitudes dHci-bas. Là, il était impossible d'aimer le monde, impossible d'oublier le ciel*, et du sommet de la sainte montagne , ce peu de poudre qu^on appelle la terre et que les mondains préfèrent à tout disparaissait à ses yeux dans un éloignement immense. Quelle passion pouvait alors s'élever dans son âme? son âme était tout entière attachée à Christ; en ce moment, quel orgueil pouvait l'entraîner? il voyait devant lui celui qui seul est grand-, quel bien d'ici-bas pouvait le tenter? il voyait jaillir sous ses pas cette source d'eau vive dont il est dit : Quiconque boira de cette eau rCaura plus soif. Quel sentiment de haine, quel désir de vengeance pouvait le séduire, à côté de celui qui a déclaré : C'est à moi qu'appartient la vengeance^ et je la rendrai? Quelle impureté pouvait se glisser dans son cœur, puisqu'il sentait que bienheureux sont ceux qui ont le cœur pur^ car ils verront Dieu? Quelle faiblesse pouvait sur-
prendre Vapôtre en ce moment et ce lieu? il n'avait rien promis, mais Punivers entier ne lui ferait pas renier son Sauveur. Quel sacrifice, au contraire, lui coûterait pour prouver son amour à ce maître ainsi transfiguré, et quel culte fervent et pur il offrirait sur ce Thabor, de tous les autels le plus saint que le Seigneur se soit consacré? Oui, dans ce moment, Tapôtre éprouvait une sécurité parfaite de vertu , une paix entière de conscience; tout était saint auprès de lui, tout était saint en lui^ il lui était alors impossible de pécher, et, dans cette pure extase, Pierre a dit : Maître, il nous est bon de demeurer ici.
IV. Il me reste, mes Frères, à vous parler de la joie que saint Pierre, en ce moment unique de sa vie, a dû ressentir. Mais ce sentiment est si évidemment une conséquence naturelle des deux premiers, ce sentiment est exprimé d'une façon si claire dans le mot de Tapôtre, que du premier coup d'œil la moindre attention l'y peut découvrir : Maître j il nous est bon de demeurer
ici Ainsi est fait le cœur humain : on ne veut rester
qu'où Ton est bien-, ce désir seul montre assez à quel point étaient délicieuses les émotions qui avaient pénétré jusqu'au fond de l'âme de saint Pierre, et en exaltant toutes ses facultés l'avaient placé tout à coup dans une de ces situations où le monde n'a plus rien qui attriste. Aussi, dans l'étude de ce sujet où l'on pourrait creuser toujours, deux courtes observations seulement sont indispensables encore. L'apôtre éprouvait en ce moment un profond sentiment de joie ; mais
cette sainte allégresse se rapportait à Jésus autant qu^à lui-même ; certes, c'était une marque de confiance et d'amitié sans égale, un encouragement à tout entreprendre; c'était un raffermissement de foi et un progrès de sanctification immense, un avant-goût de la gloire éternelle; c'étaient les prémices de la joie céleste que d'avoir été admis à contempler le Christ transfiguré, et l'apôtre Ta si fortement senti que, dans le ravissement et le trouble de sa reconnaissance, il s'élève en quelque sorte de lui-même jusqu'au rang d'un bienheureux; il s'associe à un Moïse, à un Élie; il prend place à côté des deux prophètes glorifiés ; il veut, comme si c'était un bien facile à obtenir, il veut qu'ils restent avec lui sur le Thabor. Il lui était permis d'ouvrir son âme à toute cette sainte allégresse; vous qui m'écoutez tranquillement ici, vous en auriez fait autant à sa place. Mais croyez-vous que Tapôtre n'ait rien rapporté de cette joie à son maître chéri ? Jésus avait déjà prédit les souffrances qui l'attendaient à Jérusalem ; déjà ce même saint Pierre lui avait dit : Seigneur, aie pitié de toi, ces choses ne f arriveront pas', et déjà le Christ lui avait répondu : Retire^tai^ tentateur l tu ne comprends pas les choses qui sont de Dieu; il est vrai, Pierre alors ne^^les comprenait pas. Mais sur le Thabor, ce que Pierre a bientôt compris, c'est qu'un maître capable de revêtir une majesté pareille triompherait tôt ou tard de tous ses ennemis, les accablerait du poids de sa grandeur, achèverait tous ses desseins, quels qu'ils fussent, de grâce et d'amour, et méritait certainement qu'on lui dit : A qui irionsnous qu'à toi ! c'était assez I ... et que toutes ces émotions
SAINT PIERRE StR LE THABOR. 41
sont sublimes! Avec quels délices Tapôtre dans la suite a dû en cherchier les traces dans son cœur, a dû les repasser dans sa mémoire! Et qui n'envierait pas son honheur? qui n'aurait voulu prendre sa place? qui n'aurait voulu être là près de lui? qui n'aurait aimé voir le Christ transfiguré et puiser dans sa gloire une foi nouvelle , une sainteté nouvelle et une joie plus nouvelle encore?... Examinons jusqu'à quel point il nous est possible et permis d'entrer en partage des émotions de l'apôtre et de nous attribuer quelque chose de sa joie.
Lorsque le doute nous tourmente, lorsque l'évidence de la mort balance un moment celle de l'immortalité, lorsque notre foi un moment tremble devant notre raison, que ne pouvons-nous aller sur le Thabor renouveler notre confiance et dire à Christ, comme Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu ! Et lorsque nos passions se soulèvent en notre âme, lorsque nous sentons venir un moment où il faudra nous résigner à ce triste aveu : Je ne fais pas le bien que j'aime, mais le mal que je hais^ que que ne pouvons-nous aller sur le Thabor éprouver combien la grâce nous suffit^ et reconnaître que craindre Dieu et faire sa volonté est le tout de l* homme ? Et quand l'affliction, l'inquiétude et le deuil nous accablent, quand Tamitié ne sait plus comment arrêter nos pleurs, que ne pouvons-nous aller les tarir sur le Thabor et y ressentir, avant l'éternité, que bienheureux sont ceux qui pleurent, car ils seront consolés ?
Voilà, mes Frères, des vœux que vous exprimez sou*
42 SAUfT PIERRE StR LE THÂBOB.
vent, ou du moins des sentiments qui, dans le silence de vos diverses solitudes, agitent vos consciences et les remplissent d'amertume. Au lieu de croire à votre faiblesse, vous essayez de croire à la faiblesse de la grâce ; au lieu de vous rendre un compte sévère de vos imperfections, vous essayez de croire à l'imperfection des moyens de salut et de progrès que le Seigneur met à votre portée ; au lieu de vous accuser vous-mêmes, vous accusez Dieu, et vous cherchez, pour aller au ciel, d'autres chemins que ceux qu'il vous a ouverts. C'est jouer à votre façon le triste rôle du mauvais riche de la parabole, et demander que les morts ressuscitent autour devons pour exciter votre repentance. N'avez-vousdonc pas, outre Moïse et les prophètes^ Jésus et les apôtres ? Quoi ! vous voyez brillante sur vos têtes la pleine lumière du soleil de justice qui, de toutes parts, porte au monde la santé de Tâme dans ses rayons, et vous enviez la gloire passagère que les trois apôtres ont vu briller et disparaître sur la montagne*, vous avez la clarté qui éclaire et guide, et vous enviez la splendeur qui éblouit ; vous avez toutes les paroles divines de l'Évangile, et il vous faudrait encore la parole unique de la transfiguration ] vous avez l'Église chrétienne, il vous faudrait le Thabor; vous avez la communion héréditaire des dixhuit siècles de la chrétienté, il vous faudrait la communion d'un instant qui a sanctifié le Thabor!... Non, non, contenez ces imprudents désirs; rétractez ces ingrats murmures, et n'aspirez point à être chrétiens autrement que Dieu vous ordonne de l'être. Votre christianisme,s'il est pur et sincère, doit vous sufBre, car il suflit à Dieu -, il est absurde de penser un instant qu'il
manque une seule grâce aux grâces que Dieu nous dispense; il est absurde de s'imaginer qu'il pouvait mieux nous saaver, mieux nous convertir, mieux nous attirer à lui. Vous^ habitants de Jérusalem^ vous^ hommes de luda, dit le Seigneur, juges entre moi et ma vigne ; qu'y avait-il de plus à faire à ma vigne que je ne lui aie fait?. . • Chrétiens, vous êtes tous habitants de Jérusalem , tous hommes de luda ; le Christ n'a pas dit en vain du haut de la croix : tout est accompli^ et si vous le croyez, qu'importe qpe vous n'ayez en ce monde aucun Thabor à gravir pour contempler de plus près sa gloire ; sa gloire est partout.
Et pourtant, si vous le croyez, ce n'est pas le Thâbor (fOLÏ vous manquera ; vous pouvez vous en faire un à votre gré; de tous les pointi^ de votre chemin vers la mort et immortalité, vous pouvez y monter pour chercher et trouver votre Sauveur. Le vrai chrétien, dès qu'il le veut, dès qu'il prfe, bénit, contemple, espère, se résigne ou meurt, est sur un Tliabor, où les yeux de la chair lui sont inutiles, où n'apparaît tii clarté comme celle du jour, ni blancheur oonrnie celle de la neige, où ne descend aucune nuée resplendissante et bientôt ténébreuse; le vrai chrétien dresse un Thabor dans son cœur -, il y appelle Jésus, et Jésus y vient habiter, et, avec son divin maître, il y appelle des Moïse et des Élie, des saints et des justes, des bienfaiteurs qu'il a chéris, des amis qu'il a pleures, les tendres objets de ses éternelles larmes, les parents qui lui ont ouvert la voie, les enfants que Dieu lui a redemandés, et, sur ce Thabor mystérieux et intime, ils viennent à sa voix-, ils se trouvent à ce rendezvous de foi et d'amour ; et des yeux de rame, il les con-
temple ; de l'ouïe de l'âme, il les entend, et le vrai chrétien, ainsi, se transporte d'avance dans le ciel, et se fait d'avance une immortalité d'un jour qui lui appartient en propre et que la mort, si elle arrive tout à coup, confirme, loin de la ravir. C'est ainsi que le fidèle peut n'avoir rien à envier à l'apôtre ; c'est ainsi qu'il se transporte sur une cime d'où il domine le monde, ses trônes, «es écueils, ses tombeaux, et d'où il redescend pour s'acquitter des devoirs ordinaires de sa tâche de la vie ; c'est ainsi qu'il se dresse, certain que le Seigneur le veut, une tente où, comme Abraham sous la si^me, il attend les anges... Que cette foi qui sait, avec une égale sûreté, sortir du monde et y revenir, et qui ne conçoit rien au-delà de l'Évangile, soit de plus en plus active et vivante en vos cœurs; successeurs des apôtres, vous vous contenterez de leur héritage tel qu'ils vous l'ont laissé, et en quelque circonstance, en quelque lieu que la Providence vous appelle à creuser votre sillon de vie, de mort et d'immortalité, certains que Dieu pourvoit à tout, vous direz, comme le patriarche de la montagne de son sacrifice : On appellera ce lievHii : V Étemel y pourvoira!
Hénoch marcha aveo Dieu , et il ne parut plus , parce que Dieu le prit.
Genèse, V, 24.
Mes Frères,
// est ordonné que tons les hommes meurent une fois^ après quoi suit le jugement. Cette loi, que TÉpitre aux Hébreux rappelle en ces termes simples et graves, cette loi invariable et suprême à laquelle toute notre race est assujettie, dont chaque deuil est un témoignage et dont chaque tombe est un monument , cette loi est restée deux fois sans exécution. De tous les humains qui, depuis Adam, ont paru sur cette terre où nous sommes, deux, seulement, ont été exemptés de la nécessité de mourir : Hénoch avant le déluge, dans ces siècles antiques où la race humaine était jeune encore, et que l'imagination aime à se représenter-, Élie, longtemps après la grande catastrophe qui a renouvelé le genre humain , à une époque plus voisine de nous et qui ressemble plus à la nôtre. Ce patriarche et ce prophète seuls ont été distingués entre tous par ce magnifique bienfait ; seuls, ils sont sortis de ce monde par une autre porte que celle ouverte pour nous^ seuls
46 HÉNOGH.
ils auraient pu dire, avant rÉvangile, et dans le sens le plus triomphant : O mort! où est ton aiguillon? 6 Sépulcre l <m est ta victoire! J'appuie à dessein sur cette idée digne d'une grande attention^ évidemment, ce qui rehausse tant la valeur et la gloire de cette grâce étonnante, c'est qu'elle n'a été que deux fois accordée ; mes Frères, elle aurait pu l'être plus souvent. En tous les temps, comme au temps d'Hénoch etd'Élie, pour toutes nos générations comme pour les leurs, la mort était soumise à Dieu \ la mort aurait épargné toujours (}uiconque Dieu lui aurait commandé d'épargner, et quoique le Seigneur, dans sa sagesse et sa justice, veuille que la mort soit l'ennemi qui sera vaincu le dernier^ il aurait pu, en gage de cette dernière victoire, lui ravir bien d'autres victimes, qu'un seul juste avant le déluge et un seul encore après. Mais la Providence a trouvé que c'était assez ; la Providence s'est gardée de multiplier ces dispensations trop grandes , trop étonnantes pour n'être pas rares en proportion; les hommes qui ont déployé les vertus les plus admirables, et qui ont reçu les révélations les plus intimes, un Abraham, l'ami tle Dieu, qui a vu des anges entrer sous ses tentes, et ce Moïse surtout, ce Moïse, l'homme dont la Providence s'est le plus servi, l'homme qui a le plus vécu en présence de Dieu et qui l'a contemplé face à face autant que possible ici-bas, tous ont subi la loi commune; tous ont rendu un dernier soupir ; tous ont mêlé, comme le dernier des humains, leur poudre à la poudre, et quand on compte tous les hommes, on trouve deux immortels ; le reste... le reste, mes Frères, est mort et mourra. €es deux événements sont donc les plus extraor-
dinaires peut-être que le monde ait vus, et ces deux récits les plus étonnants peut-être que contienne TÉcriture. Rien, ce me semble, rien ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament , n'est plus merveilleux que l'enlèvement d'Hénoch et d'Élie 5 rien, si ce n'est la crèche, la croix, la tombe de Jésus ; mais ici il s'agit de simples mortels comme nous; là il s'agit du Sauveur du monde, du roi des hommes et des anges, de celui en qui Dieu a mis toute son affection ; nous admirons les merveilles et les mystères de sa venue et de sa demeure en notre monde; nous ne sommes pas surpris de trouver des choses uniques , des choses sans exemple, des choses qui n'étaient jamais arrivées et qui n'arriveront plus, dans l'histoire du Fils unique de Dieu 'j ces merveilles , malgré toute leur grandeur, ne sont pas aussi étonnantes que celui pour qui elles sont faites. Hénoch et Élie étaient-ils des êtres supérieurs au commun des mortels, d'une nature plus excellente que la nature humaine? non, ils étaient hommes comme nous, et qui peut se défendre d'être saisi d'un étonnement difQcile à exprimer, et quelle raison, quelle foi ne doit se sentir mise à l'épreuve, de suivre ainsi en idée le cours de deux vies purement humaines, de les suivre jusqu'au bout..... jusqu'au bout et alors de n'y point voir la mort, jusqu'au bout, et alors d'y voir le ciel et point de tombeau auparavant.
Aussi, ces deux prodiges sont impossibles à prouver, si vous les considérez à part de ce qui les environne, si vous les ôtez de leur place dans l'Écriture. On peut sans nul doute , et nous l'essaierons , on peut faire ressortir lea marques de vérité que les deux récits présentent ; mais
si vous cessez un seul moment de voir, en ces deux récits, deux récits de l'Écriture, quelle preuve en aurezvous ? aucune-, il faudrait aller au ciel pour en trouver. Toutefois ceci ne diminue en rien le vif intérêt que ces deux prodiges inspirent, et doit seulement nous porter à les contempler de plus près, à les étudier plus à fond. Car, évidemment, la preuve de ces deux prodiges, plus que pour tout autre miracle, doit se trouver dans leur utilité, dans leur but. Ce Dieu, qui ne fait rien d'inutile, qui n'accorde aucune grâce sans motif, qui ne sème point ses bienfaits au hasard, aurait-il dispensé deux hommes de l'obligation de mourir, sans des motifs dignes de lui ? Il y a dans ce monde deux tombeaux de moins que la terre n'en pouvait contenir : qui croira que cela soit arrivé sans de grandes et de saintes raisons; et en vain me direzvous que ce sont des pensées qui ne sont point nos pensées y des voies qui ne sont point nos voies ^ des choses qui nepeur vent entrer dans V esprit de l'homme ^ la preuve, au contraire , que ces choses peuvent entrer dans l'esprit de l'homme, c'est que Dieu a voulu que ces deux récits nous parvinssent; c'est que Dieu a voulu que nous sussions qu'Hénoch et Élie ont été transportés au ciel, et de quoi nous servirait de savoir que cela est arrivé, si nous ne savions pourquoi ? Je viens vous proposer d'entreprendre cette double étude , à laquelle un discours ne peut suffire. Ces deux grands exemples d'immortalité passeront tour à tour sous nos yeux, et notre seconde méditation achèvera peut-être de convaincre ceux que la première n'aurait persuadés qu'à moitié. J'essaierai de vous faire considérer Hénoch d'abord comme le premier juste, ensuite comme le premier immortel.
I. Lorsque nous nous transportons en idée aux premiers âges du monde , la différence de ces temps et du nôtre est si grande, qu'il semble impossible de s'en faire une juste idée. Tout commençait alors : les langues, les arts y les sciences , étaient au berceau ; la première lueur de la civilisation brillait à peine -, le gouvernement, si l'autorité paternelle et patriarcale peut recevoir ce nom, les formes de la société et les principes de la justice, les liens de famille, les plaisirs et les fêtes , les deuils mêmes et le culte de Dieu , tout était autre qu'aujourd'hui, et quand nous essayons de nous représenter la vie de ces premiers-nés des humains, il semble que nous tracions toujours des tableaux de fantaisie qui n'existent que dans notre imagination, des tableaux sans ressemblance, sans naturel, sans vérité. Mes Frères, il est vrai ^ sous une foule de rapports, les hommes alors étaient dans des circonstances totalement diQérentes de celles où nous nous trouvons. Mais en dépit de ces différences profondes , sur un point nous nous rencontrons avec eux ^ une chose à travers les changements et leg vicissitudes sans nombre que ce monde a vus, est restée la même; c'est le cœur humain; V esprit de F homme j dit saint Paul, connaît les choses qui sont en lui , et nous saurons quel était Hénoch en sachant bien ce que nous sommes nous-mêmes : ce Dieu en qui Hénoch croyait, est le même en qui nous croyons.
Je vous ai signalé Hénoch comme le premier juste , non qu'avant lui aucun homme n'ait pratiqué le bien et persévéré dans la fidélité et la foi ; non que la vérité
et la vertu aient commencé en sa personne ; mais Hénoch est le premier juste à qui les annales saintes rendent témoignage , de manière à nous laisser apprécier son intégrité ; Hénoch e^t le premier homme dont l'Écri*ture en termes formels fasse Téloge; Hénoch est le premier homme que rÉcriture semble proposer en exemple : rappelez-vous les commencements des livres saints, et vos souvenirs serviront de preuve à la justesse de cette remarque. Nous aimons à pous représenter Adam conservant, hors du paradis terrestre, la mémoire de son innocence et de son péché, des jugements de Dieu et de la grande et miséricordieuse pronoesse qui les avait suivis , et puisant une sanctification nouvelle dans ses regrets et ses espérances; mais de la vertu d*Adam il n'est rien dit. Nous aimons à nous représenter Abel comme un homme rempli d'humilité ^ de reconnaissance et de foi, adorant Dieu coinme Dieu veut être adoré et rapportant à la bonté divine les grâces dont il jouit ; mais au fond tout ce que nous savons de lui est que son sacrifice fut agréable \ le récit sacré n'entre dans aucun détail de plus, et TÉpître aux Hébreux ne rend hommage qu'à sa foi. A ces deux noms, joignez celui de Seth, qui remplit dans ces commencements du genre humain la place vacante d'%i)el, qui devient le chef d'une race fidèle et juste , et dont les descendants ont reçu le nom glorieux de fils de Dieu^ par lequel ils sont distingués de la postérité de Caïn : certes, il est impossible de ne pas se représenter Seth comme un homme de bien *, mais vous ne trouvez dans rÉcriture aucun trait, aucun éloge de sa vertu. A. ce silence gardé sur le caractère de ces ancêtres de l'hu-
manité, comparez ce que la Getièse rapporte d^Hénocfa. Hénoch^ est-il dit , marcha avec Dieu.
Mes Frères, réfléchissez à ce mot si court et qui em-brasse tant de choses \ à ce mot qu'on ne trouve dans la Bible appliqué qu'à Hénoch, Noé et Abraham ^ à ce mot qui semble être écrit aux premières pages de la Bible pour nous apprendre, dès l'entrée du livre par excellence, ce que c'est que la véritable intégrité; réfléchissez à la force et à la simplicité de cette parole féconde : à sa force qui est telle que vous ne pouvez rien y ajouter, à sa simplicité qui est telle que vous n'en pouvez rien retrancher 5 réfléchissez à tout ce que cette expression emporte avec elle, et comptez une à une les vertus qu'elle suppose, les progrès qu'elle indique. Pour la mieux comprendre, rapprochez-la de vous 5 prenez-la d'abord dans un sens terrestre : cette manière de parler est évidemment une image ; eh bien ! appliquez-la d'abord à vos semblables avant de lui donner un sens plus relevé, et dites-moi, qu'est-ce que marcher avec quelqu'un? C'est vouloir ce qu'il veut, c'est être d'accord avec lui, c'est se réunir avec lui en une étroite et douce communion d'action, de pensée, de sentiment, de désirs, de volonté •, en un mot, c'est vouloir ce qu'il veut! Quelle doit donc avoir- été la vertu de l'homme dont il est dit qu'il marchait avec Dieu ! Que de pureté, que de sainteté, que d'intégrité, que de charité il doit y avoir eu dans le fond de son âme et dans le cours de sa vie ! Que sa conscience a dû être éclairée et vigilante I Avec quelle persévérance il a dû s'efforcer de conformer sa conduite à la volonté de son Créateur !
Avec quelle ardeur il a dû aspirer sans cesse à êtrepar^
02 HÉNOGH.
fcdt^ comme son Père qui est aux cieux est parfait^ saint comme il est saint ^ miséricordieux comme il est miséricordieux l Se sera-t-il livré aux voluptés? Non: pour marcher avec Dieu, il faut sortir de leur fange ; nous qui sommes chrétiens, nous savons que sans un cœur pur nul ne peut s^approche^ du Seigneur. Se sera-t-il abandonné aux illusions de l'orgueil ? Non : pour marcher avec Dieu, il faut commencer par s'humilier devant sa majesté, car lui seul est grand -, devant sa gloire, car lui seul est parfait; devant sa bonté, car, avant le déluge comme aujourd'hui, les hommes n'avaient rien qu'ils n*eussent reçu, et s'ils l'avaient reçu^ pouvaient-ils s^en glorifier? Et se sera-t-il laissé emporter par la colère, l'envie, la haine ? Non, car Dieu ne hait personne; pour marcher avec Dieu, il faut aimer, il faut être en paix avec soi-même et avec les autres. Et ne croyez pas que, vous traçant ici des tableaux imaginaires, je vous parle de dangers que la vertu d'Hénoch n'a point courus, de passions qui n'ont pu entrer dans son cœur ; encore une fois, le cœur humain a été constamment le même : les passions d'aujourd'hui ont été les passions d'alors; il y avait alors sur la terre et des délices trompeuses, et de l'orgueil, et de l'égoïsme, et de l'inimitié; il y avait alors sur la terre les mêmes sortes de mal que maintenant, et si Hénoch a marché avec Dieu, ce n'est pas qu'il n'ait pu autrement marcher... Mais que fais-je , et pourquoi m'arréter longuement à vous montrer qu'il y avait alors des occasions de mal vivre comme de vivre bien? Allez plutôt demander à tous nos naturalistes si la terre habitée n'a pas été couverte d'un déluge.
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et demandez ensuite à Moïse pourquoi elle Ta été. Cette intégrité du patriarche , dont l'éloge qu'il reçoit nous donne une si haute idée, n^était pas en son cœur séparée de sa foi : la foi en était et la source et la base, et c'est le Nouveau Testament que j'appelle en témoignage devant vous ; il rend à la foi d'Hénoch le plus éclatant hommage, et la fait consister à croire que Dieu est et qu'il est le rémunérateur de ceux qui le craignent. Gardez-vous ici de rabaisser la foi d'Hénoch au-dessous de sa valeur et de la considérer comme trop facile et trop simple-, non, mes Frères, il n'était pas si aisé de croire alors en un Dieu rémunérateur, en un Dieu qui ne laissait jamais ni la vertu sans récompense, ni l'iniquité sans châtiment, en un Dieu bénissant et protégeant toujours ceux qui le craignent, et nous aurons à revenir sur les circonstances qui rendaient alors cette conviction sainte difiQcile à nourrir. La foi d'Hénoch n'était pas si simple qu'au premier aspect elle le semble ; car croire que Dieu est, c'est reconnaître l'éternité de Dieu ; et croire que Dieu est le rémunérateur de ceux qui le craignent, c'est reconnaître l'immortalité de l'âme. Est-ce en ce monde que Dieu est le rémunérateur de ses fidèles, et l'y a-t-il jamais été, et l'y était-il du temps d'Hénoch? non, la vertu triomphera et remportera sa couronne^ mais le lieu de son triomphe n'a jamais été ici-bas : quiconque a cru en des rémunérations n'a pu s'attendre qu'à des rémunérations futures^ et croire en Dieu comme en un juge, en un rémunérateur universel des bons et des méchants, c'est croire que l'homme est immortel. La foi d'Hénoch était donc aussi vaste, aussi féconde, aussi
S4 fiÉNOCH.
pure qu'alors elle pouvait l'être , el îl est le second des vrais croyants dont TËpitre aux Hébreux a donné le panégyrique. Mais sa foi n'a point été paresseuse et oisive ; il marchait avec Dieu , et , sans abuser de la force de ce terme, sans jouer sur les mots, il semble que cette image emporte l'idée d'une activité constante, infatigable, continuelle à bien faire. Diriezvous d'un homme qui se contente de croire sans pratiquer, d'un homme dont la foi sans œuvres est mortes d'un hommç qui nourrit sa piété de rêveries et d'extases el qui s'imagine qu'il contemple Dieu quand il ne contemple que son orgueil, diriez-vous qu'il marche avec Dieu ? Il se croit en chemin vers les cieux ^ mais il est assis dans les ténèbres de là vallée de la mort ; il dort du lourd sommeil de l'orgueil : pour qu'il marche avec Dieu, il faut commencer par le réveiller.
Quel était l'appui constant de cette intégrité si pure, de celte foi si vive? Marcher avec Dieu^ c'est encore se proposer toujours Dieu devanl soi ; c'est garder sans cesse en son cœur le senlimënt de latouteprésencè divine et l'emporter partout avec soi 5 c'est se voir soi-même environné, en tout temps et tout lieu, de la présence du Seigneur. Ils marchent avec Dieu ces anges de lumière qui ne sortent pas de devant lui et se tiennent prêts à porter ses commandements de monde en monde 5 ils marchent avec Dieu ces saints et ces élus qui sont admis à le contempler face à face 5 et nous, dans notre monde , quoique Dieu se manifeste à nos esprits avec moins de majesté, quoiqu'il n'entr'ouvre pas les voiles redoutables dont il s'enveloppe, quoiqu'il nous cache cette lumière inaccessible oii il habite et
que nul n'a vue ni ne peut voir, ô mes Frères, Dieu cependant n'est pas loin de chacun de nous, et celui qui marche avec Dieu ne peut jamais oublier sa présence ] il songe atout moment que l'invisible témoin est à nos côtés ^ il se dit sans cesse que ce Dieu écoute tous nos discours, découvre toutes nos pensées , connaît les choses dont nous n'avons fait Taveu à personne, et que même il suit tous nos regards, purs ou impurs, jusqu'au bout. Et comment, en effet, comment marcher avec Dieu en oubliant sa présence? Il faut, en cette élévation de vertu, se tenir ferme, comme voyant celui qui est invisible, et dans le tumulte de la vie, autant que dans le calme de la retraite, s'exercer, s'accoutumer... oserais-je dire? se familiariser avec l'idée que Dieu est près de nous, et n'adresser aucune prière, ne nourrir aucune pensée, ne commencer aucune action, ne ressentir aucune joie et ne répandre aucune larme, sans se dire : Dieu est là! Enfin, quel sera le résumé de ce magnifique éloge? Conformité aussi grande que possible entre la volonté de Dieu et celle de son fidèle serviteur ^ intégrité et sainteté, puisqu'il est dit: Soyez saints^ car je suis saint; la foi en son règne et le sentiment continuel de sa présence, telle est l'étendue de ce simple et sublime témoignage : Hénoch marchait avec Dieu. Tous ces traits, mes Frères, se fondent en un seul. Retournez en idée an mometot où notre race a été tirée du néant. Écoutez, écoutez la voix du suprême Créateur, disant : Faisons Tftomrheà notre image et selon notre ressemblance,., Ohî sans nul doute, l'homme dont il est écrit dans le code inspiré, qu'il marchait avec Dieu, a repris cette ressemblance primitive, cette gloire de notre race, cette
sanctification de notre nature, autant que dans ce monde , autant qu'avec les secours de la grâce et les forces humaines actuelles, il est possible de la reprendre. Cet homme doit avoir surmonté le péché autant que le péché peut rêtre ^ cet hommedoit avoiratteint la perfection autant qu'elle peut être atteinte*, cet homme doit avoir revêtu cette sanctification, sans laquelle nul ne verra le Seigneur. Mort au monde, vivant à Dieu, embrasé de son amour, il pourrait dire : Ce n^ est plus moi qui vis^ c'est le Seigneur qui vit en moi 1 et la ressemblance de Dieu brille en lui autant qu'elle peut reparaître en un fils d'Adam avant qu'il soit admis dans la communion des saints. Qu'il est beau, mes Frères, de penser que toute perfection morale se réduit toujours à rétablir en nous, déplus en plus, rimage de notre Créateur, et en quel homme a-t-elle dû briller plus visible et plus pure qu'en celui dont l'Écriture a dit : Hénoch marchait avec Dieu?
II. Tel s'est montré le premier juste dont l'Écriture nous ait signalé la vertu. Vous ne m'accusez pas d'avoir dépeint son caractère et rappelé son histoire à l'aide de traits incertains ou exagérés. J'évite à dessein, iK)ur ne pas vous entretenir de choses douteuses, de vous parler d'Hénoch comme d'un prophète et de vous citer le fameux passage où saint Jude rappelle ce souvenir. Quant au reproche d'exagération, si ce tableau d'une vertu sublime semble l'encourir, différez de quelques instants d'en juger ainsi, et vous jugerez mieux de la vertu d'Hénoch en voyant quelle a été sa récompense, et vous reconnaîtrez mieux en lui le premier
juste, après avoir reconnu en lui le premier inunorlel. Le premier immortel ! Oui, ce titre extraordinaire lui appartient. Hénoch, le premier, sans passer par la mort, a été admis dans les cieux ^ c'est là le sens de ces mots : n ne parut plus, parce que Dieu le prit. Faudra-t-il de longues paroles pour défendre devant vous une opinion qui a été celle de tous les siècles, celle de tous les Hébreux et de tous les chrétiens, celle qui seule explique le récit? Chose remarquable ! il faut admettre ce grand miracle pour que le récit soit raisonnable ; il présente ce sens, ou il n*en présente aucun; il signifie cela, ou ne signifie rien. Négligeons, mes Frères, les absurdités de Fincrédulité autant que les misères de la science, et laissez-moi vous citer deux témoins irrécusables, Moïse et le Nouveau Testament; ce qu'ils enseignent, vous le croirez. Examinez attentivement la liste des dix premiers patriarches, des* cendants de Seth, dans laquelle le nom d'Hénoch est inséré à sa place. Remarquez le soin que Moïse a pris, après avoir donné l'âge de chacun, d'ajouter ces mots : // vécut tant d'années^ puis il mourut. Puis il mourut !... Dans aucune autre généalogie de l'Écriture cette note inutile ne se retrouve. Puis il mourut !... Et que servait de clore ainsi la mention de ces ancêtres du genre humain? Ne sufiisait-il pas de dire combien avait duré le temps de leur vie? Au bout de ce temps, que pouvait-il leur arriver que de mourir?... Il s'agit ici de dix mortels ; il y a dix noms sur cette liste, et c'est seulement de neuf d'entre eux qu'il est dit : puis il mourut. Après le compte de la vie d'Hénoch, vous ne trouvez point cette note mortuaire ; vous trouvez cette parole d'immortalité : il ne parut plus^ parce que Dieu le prit. Mes
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Frères, quelle simplicité et quelle sublimité à la fois ! Voilà, sans doute, une ressource d'éloquence digne de la naïveté et de la franchise de ces premiers âges. Quelle preuve manifeste et de la conviction où l'on a été, dès le principe, de Tenlèvement d'Hénoch, et de l'impression profonde que ce grand prodige avait produite ! Ce que le récit de Moïse rapporte avec tant de simplicité, l'Épître aux Hébreux le confirme avec une éclatante évidence. Hénochy dit-il, fut transporté pour ne point voir la mort. Gardez-vous de dire que ne point la voir est autre chose que ne point la subir-, dans le style des Écritures, ces deux expressions sont parfaitement semblables ; ces mêmes mots -sont appliqués à Siméon, dont il est dit qu't7 ne verrait point la mort avant que, premièrement ^ il n^eût vu le Christ. Donnez donc un démenti et à Moïse et à l'Évangile , ou reconnaissez et la vérité et la grandeur du prodige. La vie du saint patriarche a eu son terme, comme toute autre vie humaine -, mais au lieu de descendre dans le tombeau, il est entré dans le ciel.
Et maintenant, quand nous cherchons les motifs de cette grande dispensation, quand nous contemplons avec respect les bords de cette voie^ il est juste de la considérer d'abord comme une magnifique récompense. La vertu de l'homme dont il est dit qu'il marchait avec Dieu ne méritait pas moins. Â cette intégrité, la bonté de Dieu a voulu rendre un éclatant témoignage et encourager par un si beau triomphe quiconque suivrait un si saint exemple. Remarquez ensuite combien cette rémunération était bien choisie et conforme à la vertu de celui à qtii le Seigneur daignait l'accorder, Hénoch
marchait avec Dieu, et Dieu l'admet auprès de lui, le re-> çoit dans son sein paternel, et lui donne d'avance à sa droite une de ces places que le Sauveur du monde destine à ses élus de tous les temps*, Hénoch ne cessait d'être attentif à la présence de Dieu, et Dieu l'admet en sa présence ^ Hénoch de plus, en plus s'efforçait de rétablir en son âme sanctifiée la ressemblance primitive de l'homme et du Créateur, et Dieu lui donne de le contempler face à face et de pénétrer de plus en plus dans la connaissance de ses perfections infinies. Toutefois, mes Frères, je le sens, l'intégrité d'un mortel, même celle d'un Hénoch, rest^ bien au-dessous d^une telle récompense, et vous devez trouver que le prix obtenu dépasse infiniment les vertus qui Font attiré*, il est vrai ; mais songez à la main qui le donne, et convenez que tous les bienfaits du Seigneur sont mesurés bien moins sur notre amour pour lui que sur son amour pour nous. Dieu n^accorde jamais trop ] car si ce sont de faibles créatures qui reçoivent, c'est Dieu, la source éternelle de tout don parfait^ c'est Dieu qui donne.
Cependant, cette distinction unique n'a pas été seulement une récompense *, des vues plus grandes que la félicité d'un homme, que la récompense d'un juste, ont fait accorder cette étonnante bénédiction, et nous devons, en second lieu, y voir une justification de la Providence... Eh quoi! me direz-vous, fallait-il déjà, ^n ces commencements du monde, justifier la Providence? Devant ces premières générations des hommes, Dieu avait-il besoin de miracles pour dévoiler son équité suprême , et déjà les hommes, à peine sortis des mains de leur Créateur, les hommes nés d'hier, élevaient-ils vers
le ciel des plaintes, des murmures, des reproches, au lieu d'actions de grâces? Oui, mes Frères, sans nul doute, rincrédulité, le manque de confiance, le manque de résignation se répandaient dans les cœurs. Oui, la justice de Dieu était déjà soupçonnée ^ on osait , comme trop souvent depuis lors, on osait lui demander compte de ses voies et de ses jugements, lui demander compte des misères des bons et des prospérités des méchants, et ces tristes et coupables sentiments, ces doutes, ces mouvements de défiance ont commencé avec la mort d^Abel. On savait que pour premier exemple peut-être d'un trépas, un juste était mort ^ il était mort d'une manière déplorable, il était mort sous les coups d'un frère , il était mort à des cris de vengeance et de malédiction sortant d'une bouche qui avait sucé le même lait ; et pour comble, il était mort ainsi après une manifeste approbation de Dieu, après un sacrifice agréable à Dieu, il était mort ainsi à cause même de ce sacrifice accepté. Et qu'avait fait la Providence? La Providence avait puni le meurtrier, mais n'avait pas dédommagé la victime ; tout était vengé, rien n'était réparé ; on ne voyait pas ce qu'Abel pouvait avoir reçu en échange de cette vie sitôt et si horriblement tranchée. Cet affreux souvenir pesait comme un poids accablant sur la mémoire des hommes et étouffait leur foi; c'est à cause de cela qfi'Hénoch en donnait un si bel exemple, quand il croyait si fermement que Dieu est le rémunérateur de ceux qui le craignent^ et quelle incontestable réponse à ces doutes, quelle lumière jetée au milieu de ces ténèbres, quelle vengeance plus digne de sa gloire, quelle manifestation plus convenable de sa bonté, quelle justification de ses
voies que renièvement de cet Hénoch au ciel ! mes Frères, que l'Écriture est vraie, et que la Providence est admirable, quand on rapproche ainsi ces récits et ces merveilles! Le monde doute à cause d'un exemple de mort, et voici un exemple d'immortalité! Unjusle dont le sacrifice est agréable meurt, et la vue de son sang trouble la foi. Un juste qui marchait avec Dieu ne meurt pas, et sa gloire démontre ainsi que Dieu n'oublie point ses fidèles serviteurs. Oui, le transport d'Hénoch a été pour les premières générations de la terre le contrepoids du meurtre d'Abel ^ la fin de Tun a consolé le monde de la fin de l'autre ; la récompense d'Hénoch annonçait où le malheureux Abel recevrait la sienne, et retrouverait au centuple tout ce qu'il avait perdu.
Mais vous voyez par ces réflexions mêmes que, pour manifester plus que jamais sa providence, le Seigneur, tant il est vrai que le monde où nous sommes n'est pas celui des rétributions, a dû en quelque sorte mettre en évidence l'immortalité. Sans le moindre doute, il est entré alors dans les conseils d'un Dieu tout bon de donner à notre malheureuse race une preuve nouvelle qu'elle était immortelle^ La mort^ la mort a été de tout temps l'inévitable pierre d'achoppement contre laquelle et la foi et la raison et la tendresse se sont brisées. La mort a été toujours la grande inquiétude du genre humain. Cet ennemi qui sera vaincu le dernier a été notre premier ennemi, et Adam n'a pas pleuré sur le corps glacé d'Abel autrement... pères et mères, autrement que vous, quand vous pleurez vos enfanta. Ces ténèbres de la tombe, qui s'amassent comme un sombre nuage au bout de la vie^ ces ténèbres ont toujours plus ou moins voilé aux re-
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gards humains la vie éternelle; la promesse de délivrance et de salut faite au premier homme résonnait encore à l'oreille -, mais elle tardait à s'accomplir : la mondanité, suivie du long cortège de vices qui raccompagne, envahissait de plus en plus le monde, et au sortir du paradis terrestre, à peine pensait-on à celui de l'éternité... tout à coup, au milieu dé ces hommes mortels, cet flénoch qui marchait avec Dieu ne parut plus j parce que Dieu le prit. Quel jet de lumière au travers des ombres de la mort! quelle preuve d'immortalité ! quel réveil de la foi ! quel avis pour la raison I quelle secousse donnée aux opinions du monde! et avec quelle espérance renouvelée chaque contemporain du patriarche a dû se dire : Hénoch ne paraît plus, parce que Dieu Ta pris... Et moi, moi où irai-je ?... Ce salut qull a obtenu, ne puis-je l'obtenir? Le ciel n'est-il que pour lui? Dieu l'a pris!... Et moi où irai-je?... Arrêtons-nous, mes Frères,et appliquons-nous en finissant cettedernière idée,
Voici un principe évident, digne de toute votre attention, 8t qui doit vous pénétrer à la fois d'espérance et de terreur: Ce qu'un homme a obtenu, tous peuvent l'obtenir, et dans ce ciel où Hénoch nous a précédés, nous pouvons tous le rejoindre. Il a été exempté de mourir^ c'est là une exception dont il n'y a que deux exemples et à laquelle il serait absurde de prétendre ^ mais son immortalité n'a point été une exception, son immortalité n'a rien qui diffère de la nôtre, et pour vous parler le langage de l'Evangile, ce n'est pas seulement de la mort corporelle, de la mort qui n'aboutit
qu'à une dissolution véritable et un sommeil apparent, de la mort qui est le chemin de toute la terre^ que Dieu Ta sauvé -, en le recevant dans les cieux Dieu l'a sauvé de ce que l'Évangile appelle, expression simple et terrible, la mort seconde, et de cette mort-là, nous pouvons tous être sauvés comme lui. Est-ce une récompense de séraphin ou d'archange que Dieu lui a donnée? Non, c'est une récompense d'homme ; Dieu peut donc nous la donner comme à lui, et puisqu'il a été homme comme nous, s'il est immortel, nous te sommes tous comme lui. Il est impossible de nier cette conséquence, de nier celte vérité-, elle repose sur ce fait qu'Hénoch était votre semblable, et ce mot dit tout. Votre espérance trouve donc ici une éclatante confirmation. Mais nous ne sommes pas au bout de cette comparaison , et voici le second principe qu'elle amène : Ce qu'un homme a gagné, d'autres peuvent le perdre. De ce qu'Hénoch est dans le ciel, il ne s'ensuit pas que tous y seront ^ Dieu l'a pris, mais Dieu l'a pris seul; son salut ne fait pas le nôtre, et pourquoi ? parce que son jugement n'est pas notre jugement, il n'a pas répondu pour nous. Et je vous amène ainsi au dernier trait de' cette comparaison jusle dans tous ses termes, entre Hénoch qui en ce moment adore dans les cieux et vous qui adorez dans ce temple : mes Frères, ce qu'un homme a fait dans sa vie, tous peuvent le faire.... Marchez donc avec Dieu, et vous irez où Hénoch est allé. Et ne croyez pas ce modèle au-dessus de vos forces, ce qu'un homme a fait dans sa vie tous peuvent le faire -, cela n'est pas vrai pour la science, le talent, le génie, le bonheur 5 mais par un admirable arrangement du Créateur, cela est vrai pour
la foi, l'espérance, la charité; tous peuvent croire, attendre, pratiquer, adorer également \ qui que ce soit peut ôtre bon ; aucune vertu n'est impossible pour personne. Quand il nous est commandé d^être parfaits, estil dit que ce commandement ne regarde que quelquesuns d^entre nous? Quand Christ nous a laissé un exemple afin que nous suivions ses traces, n'a-t-il pas laissé cet exemple à vous tous? Quand il est affirmé que 7iul n'est tenté auHÎessus de ses forces et que la grâce de Dieu suffit, est-ce à dire que quelques tentations sont trop fortes et qu'il y a une grâce qui suffit et une autre qui ne suffit pas?.... Grand Dieu, ta justice ne commet pas de telles injustices; tu nous as défendu d'avoir deux poids et deux mesures , et tu n'en as pas deux toimême!... mes Frères, tous les péchés sont libres et tous les devoirs sont possibles. Gomme Hénoch, marchez donc avec Dieu; vous le pouvez! Exercez-vous à vouloir ce que Dieu veut, à croire en lui comme le rémunérateur de tous, à vous environner sans cesse de sa présence, à ressaisir de plus en plus la ressemblance du Gréateur. Marchez avec Dieu, pères et mères, et aplanissez ainsi ce chemin aux enfants qu'il vous a donnés. Marchez avec Dieu, jeunes gens ; les véritables joies ne sont que près de lui. Marchez avec Dieu, vieillards, vous que le monde s'étonnerait de voir marcher encore avec lui. Tous, suivez cet exemple qui convient à tous, et en dépit de la mort qu'il faudra subir, vos fils, quand le moment viendra, en marquant sur vos listes de famille tout le temps que vous avez vécu, pourront y ajouter, malgré la mort, ce mot de consolation , d'espérance et de gloire: il marchait avec Dieu^ et Dieu le prit!
Comme Élie et Elisée contiouaieiit leur cho min et qu'ils marchaient en pailant, voiri, *un char de fen et des chevaux de feu Ivk séparèrent l'un de l'autre, et Élie monta aux cienx dans un orage.
Rois.Uj H. '
Mes Frères,
Une des plus grandes difficultés que présente l'étude des miracles est que souvent, en contemplant ces étonnants tableaux, on n'en voit que le merveilleux, et j'ai mieux senti que jamais cette illusion d'étonnement en me préparant à vous entretenir du triomphe d'Élie , après vous avoir dépeint celui d'Hénoch et à achever ainsi ce grand parallèle. Quoiqu'il n'y ait rien de nouveau pour nous dans ces récits de l'Écriture et que notre foi se soit accoutumée à ces merveilles, quoique notre attention souvent y revienne et que notre mémoire en soit remplie , nous ne pouvons nous défendre de cette impression qui renaît sans cesse, et la surprise nuit au calme de la réflexion ; plus on s'étonne, moins on réfléchit; nous nous sentons comme subitement transportés au milieu de pensées qui ne sont pas nos
pensées^ de voies qui ne sont pas nos voies; toutes nos idées ordinaires sont bouleversées, nous ne reconnaissons plus la Providence, nous ne reconnaissons plus notre monde, un secret instinct semble avertir notre raison de son impuissance, et. quand l'Écriture nous dépeint un Élie transporté dans le ciel au milieu de nuages enflammés, que la poésie du récit et peut-être la simplicité de la tradition ont pris pour un char et des chevaux de feu , notre esprit confondu s'égare à la suite du prophète, et s^élance un moment comme pour le suivre et savoir où il va.
Si ces prodiges n'excitaient en nous d'autres sentiments que celui d'une vague surprise, l'étude en deviendrait peu instructive -, ce seraient dans l'Écriture des pages inutiles, et je vous déconseillerais de les relire. L'étonnement, quand il se prolonge, n'est bon à rien ; la piété ne consiste pas à s'étonner. Que vous reste-t-il au fond de l'âme quand vous avez été bien surpris? Rien, rien de bon, de saint et d'utile, et si, par exemple, en étudiant le transport d'Élie, comparé à celui d'Hénoch, vous fixez toute votre attention sur ces phénomènes brillants, ce tourbillon, ces nuages, ces flammes, ce spectacle ne vous instruira guère ] vous feriez tout aussi bien , et mieux peut-être, d'attendre une belle aurore ou une belle soirée, et d'aller contempler un lever ou un coucher de soleil ; car là aussi vous verriez un horizon enflammé. Ne pensez pas que je veuille vous conduire à un autre extrême, vous engager à dépouiller ces récits de toute poésie, et à les étudier froidement, sans admiration et sans enthousiasme, comme s'il s'agissait d'une date sans importance ou d'un fait
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sans intérêt. 11 faut réserver cette méthode fastidieuse et pesante pour raisonner longuement avec ces incrédules qui dissèquent un événement de manière à le rendre méconnaissable, qui voudraient compter l'éternité minute par minute, et qui s'instruisent si bien des détails que l'ensemble leur échappe. Ici , mes Frères , où je n'ai pas à discuter avec des incrédules , mais à m'entretenir avec des croyants , je vous propose d'éviter l'un et l'autre de ces excès , de ne pas trop vous laisser entraîner par la surprise ni refroidir par la réfletièn, de garder un juste milieli, de chercher soigneusement le but du prodige sans oublier combien il est merveilleux, et de vous souvenir, pendant toute cette étude, que nous sommes et des hommes qui ont droit d'examiner et des fidèles qui ont besoin de croire.
Sans suivre cette marche et nous faire une loi de celte prudence, nous perdrions un des meilleurs moyens de nous instruire -, nous pourrions bien encore considérer chaque miracle à part, mais nous n'aurions plus assez de calme et de force d'esprit pour comparer entre eux les miracles de divers temps. Or, c'est surtout de ces comparaisons que jaillit la lumière. On se plaint quelquefois qu'il y ait dans l'Écriture tant de miracles-, on va jusqu'à trouver qu'il y en a trop^ cependant il est certain que, s'il y en avait moins, nous les comprendrions moins encore 5 plus vous en retrancheriez, plus nous aurions de peine à étudier ceux qui resteraient, et s'il n'en restait qu'un seul, nous n'y comprendrions rien. Un mot vous expliquera et vous prouvera tout ce que je viens de vous dire 5 la comparaison attentive de tous ces prodiges donne seule
le moyen de poser cette règle fondamentale qui les régit tous et qui explique leur différence : les miracles sont toujours proportionnés à leur but et conformes à Tesprit du temps où ils arrivent. Examinez historiquement cette loi. et vous verrez combien elle est juste ; trois époques dans TÉcriture sont surtout fécondes en prodiges : celle de Moïse et dé Josué , ensuite celle d'Élie et d^Élisée , enfin celle de Jésus et des apôtres. Voyez combien , selon les trois époques différentes, les miracles sont différents; et voyez si cette diversité peut être un efiet du hasard , si le doigt de Dieu n'est pas là. Sous Moïse et Josué, les prodiges ont un caractère de grandeur et de terreur ; ce sont des fléaux qui se déchaînent, des cieux qui s'obscurcissent, des mers et des fleuves qui s'entr'ouvrent, des villes qui voient tom-, ber leurs murs; et pourquoi ce double caractère et de grandeur et de terreur? parce qu41 fallait remplir du bruit de ces prodiges l'Egypte et Canaan, et frapper d'épouvante les peuples infâmes qu'Israël a dépossédés. Du temps d'Élie et d'Elisée, quand on y regarde de près, on voit , non dans tous leurs miracles , mais dans la plupart, quelque chose de plus subtil, de plus étrange, de plus minutieux, de plus local; ou bien ce sont des épreuves et des défis ; et l'on reconnaît qu'il s'agissait alors de lutter pas à pas contre l'idolâtrie. Enfin, tout change au temps de Jésus et des apôtres ; leurs œuvres parlent plus à l'esprit et au cœur qu'aux yeux, et les merveilles de l'Évangile sont des actes de charité. ïl est impossible de ne pas reconnaître en ces difiérences frappa'ntes la sagesse de ce Dieu qui conforme sans cesse ses bienfaits à nos besoins, et ces différences sont telles
qu elles éclatent même dans les récits de ces prodiges. Hénoch marchait avec Dieu^ et il ne parut plus, parce que Dieu le prit; voilà bien la simplicité des premiers ^es du monde, voilà Thistoire en sa naissance, voilà un oaîf récit, court et complet, formé de quelques mots, mais qui disent tout. Rapprochez l'historien de la Genèse de celui des Rois -, voyez combien peu le tableau du triomphe d'Élie ressemble à celui du patriarche^ voyez si tous ces préparatifs, ce dernier voyage, ces entretiens avec Elisée, ces épreuves imposées à sa foi, ces rencontres avec les disciples des prophètes, ce fleuve traversé par un autre prodige , ce tourbillon impétueux, ce nuage enflammé, voyez si tout ici n'avertit pas que le monde a bien changé d'Hénoch à Élie, n'annonce pas un autre temps, un autre esprit, un autre culte, un autre peuple, n'annonce pas en un mot que ce Dieu qui ne-se laisse jamais sans témoignage , donne à chacune de nos générations le témoignage qui convient le plus.
Étudions à ce point de vue le caractère et le triomphe d'Élie.
1. Le caractère d'un homme, appelé à remplir une grande tâche, prend l'empreinte de l'esprit de son temps , et vous ne pouvez vous faire de justes idées du caractère d'Élie, sans connaître le temps où il a vécu. Ce grand homme n'est point un prophète comme tant d'autres, chargés de missions momentanées et spéciales après lesquelles ils ne reparaissent plus. Élie est un second Moïse ^ c'est le seul nom de l'Ancien Testament
qu'on puisse placer à côté de celui du législateur d'is— raêl, et l'apparition d'Élie sur le Thabor, pendant la. transfiguration, montre assez qu'il tient le second rang parmi les prophètes, et vient immédiatement après Moïse, s'il n'est pas son égal. Je puis d'un seul mot vous faire mesurer la grandeur de sa tâche ^ elle n'allait à rien moins que la réformation complète d'Israël , et jamais, depuis la sortie d'Egypte, jamais Israël n'avait eu plus besoin d'un réformateur. Âchab et Jésabel remplissaient alors le trône des dix tribus... Mes Frères, il est des noms qui rappellent toutes les vertus ^ à l'instant même qu'on les entend prononcer, on se croit en présence de l'intégrité la plus irréprochable , et la gloire qui les suit est en exemple au monde entier. D'autres noms sont tellement' imprégnés pour ainsi dire d'une mémoire de vices , qu'en les entendant , soudain Ton croit voir tous les vices apparaître et se succéder un à un, dans une hideuse procession. Tels sont les noms abominables d' Achab et de Jésabel. Tout ce que l'idolâtrie a de plus affreux , tout ce que la tyrannie a de plus cruel , tout ce que la perfidie et la rapine ont de plus atroce , tout est exprimé en ces deux noms. Je ne vous fatiguerai pas de longues preuves de ces tristes assertions ^ deux traits seront assez. Quant à la religion, ces princes impies avaient résolu de détruire de fond en comble le culte du vrai Dieu, et de le remplacer par celui de Baal ; pour y parvenir, c'était peu d'introduire partout ce culte du soleil -, Jésabel avait fait massacrer de toutes parts les prophètes et les adorateurs du Dieu vivant, dont un grand nombre s'étaient cachés au fond des cavernes pour fuir sa f tireur. Tel était le gouverne-
ment religieux de cçs tyrans ^ voici un seul souvenir de leur gouvernement civil. Achab avait envie d^ajouter à ses jardins d*Izréhel le champ de Naboth, qui, selon la loi, refuse de le vendre; Jésabel se charge de l'acquisition ; elle fait accuser de blasphème par de faux té« moins , et condamner à être lapidé , l'Israélite fidèle ; après sa mort, elle se met tranquillement en possession de cette affreuse confiscation. Ces exemples avaient porté leurs fruits : le peuple imitait ses princes ; l'idolâtrie était à son comble, et, pour tout dire en un mot, il a fallu que Dieu lui-même assurât Élie qu'il lui restait des. serviteurs fidèles, qui n'avaient point fléchi le genou devant Baal , car il y en avait si peu de reste qu'on ne les voyait plqs.
Telle était la génération au milieu de laquelle Élie fut envoyé. Quelle destinée! quelle carrière! et que fallait-il pour oser l'entreprendre?
Mes Frères, pour répandre la foi , il faut l'avoir soimême ; pour porter les autres à croire, il faut croire le premier. Un incrédule qui oserait se charger d'annoncer la vérité religieuse serait un aveugle vantant la lumière, se trahirait bientôt et se prendrait dans sa prédication comme dans un piège. Gela est vrai de tout temps, mais surtout en un siècle tel que celui d'Élie, et sans une foi entière , inébranlable , toujours présente et active , il n'aurait rien fait , il n'aurait rien tenté. Examinez sa vie, vous serez étonnés de la force de sa foi; il croyait avec une force tranquille qui n'a point été surpassée ; il croyait avec une profondeur de conviction que nous avons peine à sonder *, il croyait au point que le plus étonnant miracle est pour lui la chose la plus simple
et la plus facile et qu'il n'hésite jamais un moment â Tentreprendre , au point que j'oserais comparer sa foi à celle de Fange qui disait à Marie : Aucune chose n'est impossible à Dieu! S'agit-il de trois ans et plus de se— cheresse qui ne laisseront pas une herbe verte en Israël , écoutez le prophète dire à Achab : V Éternel est vivant ! qu'il n'y aura ces années-ci ni rosée, ni pluie, si ce n'est à ma parole ! Quel langage dans la bouche d*un simple mortel, et quelle foi il fallait pour le tenir I Une pauvre veuve partage avec lui ses provisions dernières 5 le cœur du prophète s*émeut, il parle, et les multiplie. Le fils de la veuve meurt ; le cœur du prophète s'émeut encore ^ il prie, et il tente ce que ce monde n'avait jamais vu, une résurrection ^ il l'obtient, et avec cette imposante simplicité d'un envoyé du ciel , accoutumé aux choses eélestes , il rend l'enfant à sa mère, en lui disant pour tout discours : Regarde, ton fils vit! Seul, il défie tous les prêtres de Baal , les oblige à lutter contre lui , les force à supplier leur idole d'allumer un sacrifice, accable d'ironies sublimes leur impuissance , et quand son tour vient d'appeler le feu du ciel sur son offrande, écx>utez-le dire : O Eternel ! fais que Von connaisse que tu es Dieu en Israël, et que je suis ton prophète^ et que f ai fait ces choses selon ta parole^ et que c'est toi qui auras converti leurs cœurs ! Quelle confiance , et de là aussi quelle humilité ! Gomme Élie s'efface quand sa lâche est remplie, rentre en son néant, et ne laisse voir que le Dieu qui l'envoie! Immédiatement après, les trois années de sécheresse et de famine cessent, et rien n'est plus frappant que le mot par lequel il annonce à Achab ce bienfait qui rendait la fertilité et Tubondance
à son royaume : Aitèle tan char, lui dit-il , ei héte-^toi de partir^ de peur que la pluie ne te surprenne î Mes Frères, il y a dans tous ces traits, et surtout dans ce dernier, qui dit si simplement une chose si grande, il v a une assurance, une certitude, une tranquillité de foi que saint Paul seul parait avoir égalée. I) semble qu'Élie ait cru que Dieu ne lui refuserait jamais rien, et que, disposant de tout pour la conversion d'Israël, il n'avait qu'à parler pour être obéi par la nature entière et même par la mort.
Pour employer utilement à la réformation de son siècle une foi telle que la sienne, il fallait un zèle tel que le sien. Le second trait de son caractère est Tardeur de son zèle. La ferveur est toujours en proportion de la foi; quand on est à demi persuadé, on s'inquiète peu de ce que croient les autres \ quand on l'est pleinement et profondément, on voudrait voir la foi établie dans tous les cœurs; et plus on est convaincu, plus on met de zèle à convaincre. Mesurez d'après cette mesure le zèle d'Élie. Il s'est consacré tout entier à sa tâche, sans réserve, sans retour, sans repos*, il n*a poursuivi, il n'a voulu, il n'a aimé que la gloire de Dieu; sa vie est en cela tout entière;. il est prophète de Jéhova, et il n'est que cela; il se montre infatigable dans ses travaux, et le désespoir même, qui Ta saisi une fois en voyant tous ses efforts inutiles, n'a été qu'un excès de zèle. S'agit-il de tout sacrifier à l'accomplissement de sa mission? jugez par ce qu'il exige d'Elisée son disciple, jugez de ce qu'il exige de lui-même ; quand il l'appelle â le suivre, il le blâme de songer à s'arrêter pour prendre congé de ses proches, au lieu de courir occuper h Vin-
stant le poste où Dieu Ta placé. S*agit-il de tout bratfsr, pour remplir son ministère? ici^ mes Frères, Élie est admirable \ Élie est véritablemeal u& grand homme, car son courage est aussi prudent que ferme; il ne s^expose pas inutilement*, il ne s*amuse pas à t»^tver des dangers et des proscriptions auxquds la religioa ne gagnerait rien ; il ne s'attire point suis molif te courroux de ses rois» pour se rendre illustre et s'aitôer de la gloire ; il sait fuir, se cacher, se tenir dam la retraite, quand il le faut, et songer à sa sûreté; mais aussi, quand il le faut, avec quel tranquille courage il vient accuser les tyrans d'Israël au milieu Biérae de lear cour, et déclarer à ces o^hants (Nrinces que c'est eta, et non pas lui, qui troublent teraôl I Ce, lèle, si prudent et si sage, savait avec la plus prompte vigueur saisir les occasions*
Après ce fameux sacrifice qui oenfoncUt les prêtres de Baal et termina les années de sécheresse, Âchab retourne en son palais \ Élie le suit, s'atladie à ses pas, court comme un simple serviteur à côté du char du roi, et soutenu par son enthousiasme, sentant bien que ce moment est décisif et que le roi devrait se déclarer sans retour ou pour Jéhova ou pour Baid , il oounrt ainsi l'espace de plusieurs heures sans s'apercevoir même que le temps s'écoulait et que ses pas dévoraient le chemin.... • Je plains vivement quiconque ne oom^ prend point cette mémorable circonstance. 11 n'y a point ici de miracle. Élie était dans un de ces transports où l'on ne se connaît plus, où Tâme a dompté le corps et lui fait faire ce qu'elle veut, où l'on est capable d'efforts dont Tidée même ne viendrait point en un
jour ordinaire de la vie, et c'est après des moments psffeils que Ton dit comme saint Paul : Si ce fut en corps eu en esprit, je ne saii î Enfin, mes Frères, mesures Tardeur de son zèle à l'amertume de sa douleur, quand il désespère de la conversion d'Israël. Voyez-le quand il oroit tout perdu , voyez-le se cacher de désert en désert, comme pour se ccHisoler du monde. Quelle amertume dans ses gémissements , quelle indignation dans ses re{HX)ches ; comme il se plaint à Dieu d'avoir si mal réussi ; avec quel accent de douleur il demande à Dieu de terminer sa vie! C'est assez^ 6 Eternel^ prends maintenant mon âme ; la mort m'est meilleure que la vie; car je ne suis pas meilleur que m^ pères^ et je ne puis rien de plus qu'eux pour la conversion dlsraêl. Et pourquoi cette tristesse qui pénètre son âme ? Écoutez* le répondre à Dieu qui l'interroge : Xai été fortement ému de jalousie pour l'Étemel^ parce que tes enjawts ont abandonné ton alliance^ Quel zèle pour la gloire divine respire dans ces paroles brûlantes ! Comme elles sortent avec effort du fond de Tàme, et quel homme extraordinaire que celui qui a pu répondre ainsi à Dieu même ! Sans le moindre doute, si Israël à cette époque avait pu être converti et sauvé , Ëtie l'aurait converti ^ et sUl est un homme entre tous qui par la force de son caractère passe la mesure ordinaire de Thumanité^ cet honune, c'est le prophète Élie.
IL Telle a été sa mis»<», sa foi, sa vertu. Son triomphe, que le récit sacré . dépeint «a traits {deins de poésie qui se résument en ce mot : lilie mô9^a au eiel
dan$ un orage , son triomphe a été de ne point mourir. Pour un homme tel qu*Élie, quel autre bienfait pouvait être une véritable récompense? Quel bien de cette terre pouvait le tenter, et qu'aurait-il fait de toutes les prospérités d'ici-bas, lui qui était prophète de l'Éternel, et qui n'était que cela? De la gloire? il en avait autant qu'un Israélite en pouvait avoir, et les dix tribus, remplies de ses miracles , retentissaient de son noin^ De la fortune? mes Frères, ne disons rien ici des richesses; ce serait avilir un nom si grand; qu'est-ce qu'Élie aurait fait d'un peu d'or? De la santé?.. • une loi remarquable de notre nature est qu'une telle force d'esprit suppose une égale force de corps, ou bien l'âme use vite son enveloppe de poudre, et s'en va. Que pouvait donc recevoir de Dieu, Élie? La joie, digne de lui, d'avoir un fidèle ami pendant sa vie, et un fidèle successeur? Cette joie, il l'avait; il comptait sur Elisée comme sur lui-même. La gloire, enfin, la gloire d'opérer quelque miracle, qui surpassât tous les prodiges que ce monde avait vus? Cette gloire, il en avait joui, sa parole puissante avait ressuscité un mort. Et pour comble, ne me dites point que Dieu lui pouvait accorder ce qui plait le plus aux cœurs généreux, le bonheur d'offrir à autrui quelque grande joie, quelque grande délivrance. Songez encore, songez qu'Élie avait rendu à une mère en deuil son fils vivant, son fils qu'elle avait pleuré. Vous le voyez; nous cherchons en vain, Élie était au-dessus de toutes les récompenses de ce monde. Ce monde n'avait rien pour lui, et si Dieu lui avait donné la couronne d'Israël, il aurait demandé de rester simple prophète. Non, comme au moment du sacrifice
d'isaac il n'y avait d'autre épreuve possible pour Abraham que cette épreuve, pour Ëlie il n'y avait d'autre récompense possible que cette récompense. Et cet homme d'un génie si sublime était aussi un homme d'une sensibilité profonde et qui avait été profondément malheureux; il avait beaucoup pleuré dans sa vie. Vous ne le voyez pas tranquille comme Elisée au milieu des écoles des prophètes ou dans la maison opulente de la Sunamite ; vous ne le voyez pas comme Ésaîe tranquille dans le palais des rois dont il descend, près d'une épouse qu'il chérit, donnant des noms prophétiques à ses enfants; vous ne le voyez pas même comme Amos, simple chevrier en même temps que prophète, conduire en paix ses troupeaux et se délasser à observer les astres, pendant les veilles de la nuit : famille, parenté, toit paternel, bonheur domestique, il semble qu'Élie ne connaisse rien de ces joies ordinaires de l'homme; sa demeure est au sommet de montagnes sauvages, où il vit solitaire; son lit est le bord des torrents ; son asile est l'étendue des déserts; il faut que Dieu songe à le nourrir; car personne ne le nourrit; il soufire le premier des fléaux qu'il annonce ; ses concitoyens craignent de le rencontrer, et une continuelle persécution gronde sur sa tète. A toutes ces sources de douleur, ajoutez la douleur plus grande encore de voir Israël persister dans son idolâtrie, et voyez si Élie n'a pas payé cher sa gloire ; voyez s'il ne fallait pas un tel triomphe pour dédommagement de tels chagrins. Élie ne pouvait recevoir qu'une seule récompense de plus que tout autre juste, et Dieu la lui a donnée.
Mais les vues de la Providence s'étendaient plus loin,
et le triomphe d*Élie a été, comme celui d'Hénoch, la leçon la plus frappante pour leurs contemporains* Je vous ai montré que la mission d'Élie n^allait à rien moins qu^une réformation complète dlsraêl ; mais Élie n'avait pas réussi \ l'idolâtrie et la corruption du peuple avaient été plus fortes que son génie, plus fortes que son sèle, plus fortes que son exemple, ses prédications, ses prodiges; le ciel, en vain, avait parlé par sa voix, cette génération impie n'avait point écouté; la mémoire du vrai Dieu sortait de plus en plus de ces cœurs endurcis, ridolâtrie triomphait, et le Dieu du Sinaï ce»* sait d'être le Dieu d'Israël. •• 11 y a ici, mes Frères, une des profondeurs de la Providence; il y a ici le grand mystère que nous trouvons partout, le mystère inexplicable de la liberté de l'homme. Dieu nous presse, nou» invite, nous engage à le servir; mais Dieu ne nous force pas; l'homme reste homme, c'est-à-dire l'homme reste libre, et en dernier résultat, il fait ce qu'il veut. Il peut écouter Dieu, ou ne pas l'écouter; son iniquité peut être plus forte que la grâce divine ; même à un Ëlie il peut dire : a Je ne te crois pas! » Et, en effet, Israël ne l'a pas cru; Israël lui a donné le démenti; Israël et son roi ne sont sortis un seul jour, un seul moment de leur impiété que pour y retomber de nouveau et. plus bas : un éclair de foi les a laissés dans une nuit plus profonde ; tout le pays était encore rempli de faux prophètes. Que restait-il à faire alors? il restait à faire ce que la Providence a fait.
Dieu a voulu venger son prophète des mépris de son peuple; il n'avait pas triomphé dans sa vie, et Dieu a voulu qu'il triomphât dans sa fin. Le ministre du Dieu
vivant passait pour un imposteur habile à exécuter quelques prestiges, inhabile à convaincre les cœurs : «Voyez, se disaient les impies, voyez le peu qu'a su gagner cet Élie si redoutable \ qu'a-t-il fait? il a fui dans les déserts, emportant avec lui les derniers débris de sa religion vaincue \ » et alors, c'est Dieu qui rend à Élie la gloire qui lui est due, cest Dieu qui le justifie, c'est Dieu qui le relève, c'est Dieu qui l'honore aux yeux de son peuple, et oppose un triomphe unique et céleste à tous ces opprobres, à tous ces mensonges* Venger la gloire d'Élie, c'était venger la gloire de la vérité, c'était prouver, non pas seulement qu'Élie avait été un grand homme, malgré le peu de succès de son entreprise, c'était prouver bien plus : c'était prouver qu'Élie avait été un vrai prophète , malgré le peu de succès de son ministère. I^e dernier jour de sa vie a été le contrepoids de tout le reste de ses jours; ce dernier triomphe a servi de garantie à sa mission tout entière, ce dernier prodige a couronné tous ses prodiges, et à moins de croire que Dieu avait ravi à la mort et reçu dans le ciel un menteur, Israël devait croire en Élie comme en un prophète* Et ceci surtout doit vous expliquer le but de cette dispensation, qu'Hénoch seul partage: il ne fallait pas moins,, pour contrebalancer l'impression , si favorable aux mé-^ chants et si désolante pour les bons, de tant de miracles qui n'avaient point détruit l'idolâtrie et régénéré Israël, il ne fallait pas moins que ce miracle; un moindre prodige n'eût semblé rien et n'eût servi de rien ; quelque merveille que Dieu eût opérée sur le tombeau d'Élie, s'il était descendu au tombeau, l'impiété aurait dit : a 1) en a fait de plus grands en sa vie! » Il^était indispen-
sable, à moins de perdre sans retour tous les fruits de sa mission, d'accorder une dernière grâce dont le souvenir se liât au nom d*ÉIie, une dernière grâce qui surpassât toutes les précédentes. Voyez si ce but n'a pas étérempli. Récompense et garantie, telles sont les deux pensées simples et justes qui expliquent cette dispensa^ tion ; pour dernier trait, songez qu'elle a été une grande miséricorde envers Israël, une occasion encore offerte à la repentance, une porte encore ouverte à la foi, et comme un dernier effort tenté sur l'endurcissement de ces rebelles. mes Frères, ce Dieu tout sage et tout bon, qui ne nous force pas à le servir, parce qu'il nous a créés libres, pour que nous le servions de bonne volonté, ce Dieu ne se lasse point de nous attirer à lui, de nous ouvrir les yeux sur nos propres erreurs, et de nous donner des moyens de conversion et de salut. Ceux qui n'avaient pas été convaincus par le ministère d'Élie pouvaient l'être par son triomphe^ ceux qui pendant sa vie étaient restés dans leur indifférence, leur incrédulité, leur idolâtrie, pouvaient se réveiller d'entre les morts et se sentir éclairer par ces flammes et ces feux ; ceux qui balançaient alors, et selon l'admirable image de ce même Élie, clochaient encore des deux côtés^ pouvaient se déterminer et choisir la bonne part; ceux que l'exemple avait entraînés, ou que la peur des persécutions avait jetés dans l'idolâtrie, pouvaient enfin se déclarer pour ce Dieu, qui, au bout d'une vie de dangers et de troubles, accordait à son serviteur un dédommagement si magnifique et un asile si sûr. Que vous dirai-je enfin? ce que tant de prodiges n'avaient pas fait, un seul de plus, un seul, tel que celui-ci, pou-
vait le faire; l'excès du mal touche quelquefois à celui du bien ; il ne s'agit que de trouver le moyen de passer de l'un à l'autre -, si Israël l'avait voulu, le moyen était là^ et comme au pied du Sinaî, le peuple, d'une voix, se serait écrié, en reconnaissant Elisée pour successeur d'Élie : Dis-nous ce que l'Éternel^ notre Dieu, fa dit , nous fentendrons et nous le ferons ; et alors, une seconde fois, Dieu, dans son infinie miséricorde, aurait fait retentir cette parole dans les cœurs : O s*ils avaient toujours le même cœur pour m' aimer et garder mes commandements ^ afin qu'ils prospèrent eux et leurs errants à jamais; l'alliance entre Israël et Dieu aurait été renouvelée. Et en vain vous m'objecterez qu'Israël s*est endurci. Encore une fois. Dieu ne contraint personne. Il ne tenait qu'à Israël de ne pas s^endurcir» Dieu va toujours aussi loin que sa bonté peut aller, sans forcer
notre liberté, et alors me demanderez-vous? Alors
Dieu se retire dans sa sainteté. Dieu rentre dans son repos, et nous laisse à nousHuêmes.
Et maintenant, admirez un moment les simples précautions par lesquelles Dieu a préparé un événement si extraordinaire ; admirez comment Dieu n'a rien négligé pour que cette grâce fût abondante en fruits de repen tance et de foi. Il fallait des témoins \ Dieu choisit, au milieu de ce peuple idolâtre, les élèves des prophètes, les disciples de ces écoles saintes où l'on gardait le dépôt de la foi, instituées peut-être par le sage Samuel, et alors établies dans les villes principales, ces écoles, la seule ressource de la religion en Israël. Des révélations secrètes instruisent de toutes parts Elisée et les disciples, que leur ami, leur maître, leur guide, Tau-
leur de tant de prodiges, va disparaître de ce monde et passer dans un monde meilleur. Jugez quelle impression profonde cette annonce a dû produire, quelle attente elle a dû exciter ! Et quelles ressources restaient pour Taugmenter? Il restait à montrer Élie une der« nière fois à tout Israël et à ces écoles dispersées, dont il était le père. Au lieu de Tenlever du sommet du Carme), sur la rive de la Méditerranée, la Providence renvoie de Tautre côté du Jourdain , vers les mêmes lieux d^où Moîse.avait contemplé la terre promise avant de mourir. Il part, accompagné du seul Elisée ; il traverse tout le pays, il visite de ville en ville les écoles des prophètes ; partout il semble qu^on le regarde avec un muet étonnement, qu^on le considère déjà comme un élu, un bienheureux, un immortel; il semble quW n'ose lui parler -, c'est à Elisée que Ton parle, c^est Elisée qu'on vient entretenir du prodige qui se prépare ^ mais celui-ci impose silence à ces jeunes gens, pour réprimer toute curiosité indiscrète, et surtout pour prévenir que le bruit du prodige ne se répande trop tôt, avant qu'il soit accompli, et il s'attache seulement à suivre son maître, à ne pas le perdre de vue. Enfin, Élie éprouve sa foi, et de ville en ville l'engage à le laisser seul. Elisée, averti par le ciel, se garde d'y consentir^ de sa persévérance dépend raccx)mplisseraent de son humble prière, que sa faiblesse soit soutenue par une double mesure de Tesprit qui anime son maître. Dans ces dispositions, pénétrés tous deux des émotions les plus étonnantes qui puissent entrer dans des cœurs humains, s'ejitretenant comme sur un chemin d'Emmaûs, heureux d'être ensemble en ces derniers
moments, tristes de se quitter, mais heureux de se revoir dans les parvis étemels, ils arrivent de l'autre côté du Jourdain qu'ils traversent par un prodige, en présence d'élèves des prophètes qui servent toujours de témoins. Comme ils marchaient et conversaient ensemble, des nuages descendent, l'air brille de feux, le sol tremble, des flammes les séparent-, Élie fut ravi dans les cieux. Un instant après, notre monde redevint ce qu'il est d'ordinaire; Elisée était seul.
Ce n'est pas sans une émotion profonde que je reprends la parole, pénétré moi-même de sentiments solennels à l'idée des grandes choses dont j'ai essayé de TOC» entretenir. Un vif désir m'anime de vous convaincre, et de remplir vos cœurs des leçons et des espérances qui en découlent. Il faut le dire à haute voix, nous marchons ici par la foi et non par la vue; les eieux ne sont pas restés entr'ouverts après le triomphe d'Hénoch et d'Élie. Cependant, contre la vérité des deux prodiges, je ne connais que deux objections redoutables en apparence, et entre lesquelles peut-être les incrédules se partagent. La première, qui ne s'applique à rien mieux qu'à ces événements célestes, est le raisonnement de ces esprits étroits qui ramènent tout à leur mesure et qui disent : le ne crois point, parce que je ne comprends point. Dé toutes les réponses à leur faire n'en prenmis qu'une : d'après ce principe, qu'ils nous disent donc ce qu'ils croient. Ils ne peuvent croire au témoignage de leurs sens, car qui sait corn* ment il voit et comment il entend*, ils ne peuvent
croire à la nature qui nous environne; comprennent-ils comment Therbe pousse et comment le soleil brille? Ils ne peuvent croire ni à la fuite du temps ni à Fimmensité de l'espace, car ce sont des choses insondables; ils ne peuvent croire en eux-mêmes, car nous ignorons en quoi consiste la vie ; ils ne peuvent croire à la mort, car elle n'a dit à personne son secret ; ils ne peuvent croire en Dieu, car qui comprend Dieu?... Une seconde objection est plus adroite : Qui peut croire, a-t-on dit, en des miracles si grands et si inutiles ; leur peu d'effet démontre leur peu de vérité ; comment Israël ne se serait-il pas converti ] aujourd'hui le moindre de ces prodiges convertirait le monde !... Mes Frères, raisonner ainsi, c'est prétendre que l'on sait jusqu'oii peuvent aller Tobstination et l'incrédulité ; et quel esprit humain les peut mesurer.^ qui sait où finissent les erreurs humaines? Consultez l'histoire, vous y verrez des erreurs plus profondes, et sans chercher hors de l'Écriture, songez à la crèche de Bethléhem, à la croix du Calvaire, à la résurrection du Christ, et songez que les contemporains et les témoins de ces choses n'y ont pas tous cru. De ces deux objections, l'une est donc un trait d'orgueil, l'autre un trait d'ignorance, et la foi la plus humble puise en elle-même de quoi les réfuter. Mais voici l'objection que je crains le plus et le point de vue le plus dangereux et le plus faux sous lequel on puisse considérer les miracles; c'est de les regarder comme des dispensations salutaires autrefois, et complètement inutiles aujourd'hui, tant elles sont étrangères à notre temps, notre culte, notre génie; la preuve en est, ajoute-t-on, qu'il n'en arrive plus 5 rai>-