‹ SermonsChapitre 31 sur 37 · V. Notre siècle qui prépare ce grand progrès le verra · texte numérisé non relu

V. Notre siècle qui prépare ce grand progrès le verra

t-il s'accomplir? Non ceriainement, si la paix, une paix consciencieuse, morale , patriotique, vraiment ehré- . tienne, ne s'établit pas entre toutes les classes de citoyens, si toutes .les distinctions et les désignations haineuses ne sont pas reléguées dans un éternel oubli, si la concorde ne descend p;as de nos coteaux et ne refleurit pas dans nos vallées. Mes Frères, cette paix est nécessaire des deux parts : les riches, j'en conviens devant vous, peuvent repousser et opprimer les pauvres; mais croyez-vous que les pauvres ne puissent en agir de même? Hélas! la puissance de se nuire des deux côtés est égale. Chacun alors aspire à sa revanche. Et pensezvous qu'il n'y ait qu'un perdant? Non, non, Dieu est trop juste, il y a perte des deux côtés ; et pensez-vous que celui qui perd le plus soit le plus riche? non, non, on a beau le dépouiller, saccager son opulence, démolir ses entreprises, couper court à ses industries, ses commerces, ses études, ses plaisirs ; il avait de quoi devenir moins riche et garder quelque chose*, c'est le pauvre qui, dans sa folie, croyait ne pouvoir s'appauvrir, c'est le pauvre qui s'est appauvri, qui s'est encore plus ruiné, qui a creuse plus profondément sa propre misère ] et en définitive, lorsque la teoipête des passions sociales s'est ainsi décharnée, il se passe la chose la phis simple et la plus terrible : le riche part, le pauvre reste ; le riche trouve moyeii tOHJours de partir 9 il prend d'avance ses précautions, il réaUse, il déplace sa fortuhe, concufne le marin traitôborde son chargeniei\t du vaisseau près de faire naufrage -, il abandonne une patrie qui n'offre plus de prote(;tiop à ses citoyens, il va chercher des cieux plus calmes, un sol plus ferme, des lois

plus puissantes. Il part... et il en a le droit, ear il ne se sauve pas seul, il sauve sa famille avec lui ; il part... le pauvre reste, cloué au lieu natal, attaché à ce chaos de misères où tout se confond, où il «a jeté quelquefois {)êle-mêle tous ses moyens de travail quUl pensait accroître, où il a mis en péril la paix de son ménage, la santé de sa femme, et peut-être la vie de son fils, et peut-être l'innocence de sa fille, toutes choses sacrées qu'il croyait sauver. Oh ! mes Frères, qu'il vaut bien mieux abjurer des chimères impossibles, des haines funestes, et ces tentatives de progrès trop hâtifs qui avortent par leur précipitation même ] qu'il vaut bien mieux se souvenir que Jésus-Christ, en avertissant les riches, ne les a point maudits, et en bénissant les pauvres, ne leur a point donné le droit de maudire; qu'il vaut bien mieux se rencontrer fraternellement dans le champ de la patrie commune, et laissant à Dieu le partage des biens de ce monde dont il est maître absolu, remplacer les défis de la haine par cette parole de paix : Ton peuple est mon peuple !

Une simple et utile pensée, que tout le cours de ces trois médications a dû vous faire pressentir, convient et suffit pour les clore et les sceller toutes trois. Il sera vain, dans notre patrie agitée et inquiète, de se dire e^^ de se redire ton peuple est mon peuple! si nous n'apprenons à échanger aussi le mot plus puissant et plus sacré encore, ton Dieu sera mon Dieu! Dans la chrétienté un lien national ne sera jamais assez fort, s'il n'est pas resserré par le lien religieux; il faut qu'un

DAMS LA PATRIE. 345

patriotisme éclairé sache dérober à la religion ses dernières armes de superstition, d'intolérance et de domination, et alors la religion à son tour viendra en aide au patriotisme et scellera la paix publique sur les autels du Dieu de paix. Le plus grand génie législatif de notre pays l'a reconnu, le meilleur chrétien sera toujours le meilleur citoyen. La^ morale de l'Évangîle a un côté temporel qui suffit au maintien de l'ordre et de l'harmonie, au développement de la civilisation et de la prospérité nationale, et le christianisme ne sera au bout de son œuvre qu'après avoir changé la dernière épée en serpe , la dernière hallebarde en faucille. Le peuple , qui , dirigé non par une foi vacillante , extérieure, héréditaire, prise et gardée au hasard, mais par une foi ferme et réfléchie, se croit une seule famille de frères devant Dieu, n'a plus de peine à vivre fraternellement de sa vie nationale; l'on est mieux d'accord au forum, quand on l'est au sanctuaire : si vous arrivez à accepter tous le même Évangile, vous accepterez aisément le même ordre social, les mêmes lois, et si cet ordre vous semble encore faux et mauvais, si ces lois vous semblent donner trop à la puissance ou trop à la liberté, l'Évangile vous fera convenir du seul remède à rechercher, savoir, des progrès et non des révolutions.

Mais où est la preuve, me direz-vous, que les nationalités et la religion ont besoin de se prêter un mutuel appui, que le patriotisme s'égare trop souvent sans la foi et que pour s'entre-dire avec conscience et avec succès : Ton peuple est mon peuple, il soit nécessaire d'ajouter : Ton Dieu est mon Dieu? La réponse est facile, la preuve est victorieuse 5 elle est déjà sous vos yeux :

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si entre le riche et le pauvre, ^u s^n de la même patrie, Thumilité vient s'asseoir pomme une douce et tendre conciliatrice', si une confiance réciproque facilite tous leurs rapports, cette confiance, vertu des bons cœurs, nourrie par la vraie charité qui ne soupçonne point le mal; si les trois grandes branches de la biea* faisance unissent leurs rameaux pour (éçonder leurs fruits; enfin, si une pai^^ véritable et profonde pénètre tous les esprits, rapproche tous les rangs, harmonise toutes les forces vives de la patrie, vous en coQvieo^ drez tous : une ère nouvelle de prospérité, de progrès et de gloire, illuminée de to|ite la sple^deiir des sciences, des lettres, des arts, et marquée ps^r ce trait spécial des époques pareilles que les pauvres deviôunent bien moins pauvres sans que les riches deviennent moins riches, une ère tiouvelle ainsi faite s*annonce éL commence..... Oui, mais l'humilité, 1^ confiance, la bienfaisance, la paix, qu'est-ce que tout cela, condition nécessaire de ce renouvellement de nos destinées? Mes Frères, c'est simplement du christianisme ^ c'est up ensemble de vertus et d'œuvres chrétiennes; le vrai chrétien est humble et sait se montrer tel \ il est confiant et il sait se livrer ; il est charitable et il sait secourir \ il est pacifique, se souvenant que le premier mot prononcé du ciel à l'aurore de TÉvangile est celui-ci : Paix sur la terre! Oh! que notre patrie ne se contente pas du patriotisme qui ne lui a jamais manqué ; qu'elle se saisisse d'une religion active, éclairée, fervente, qui lui manque trop encore ; deniandons à Dieu de faire briller sa lumière à tous les yeux, et nous, les premiers, marchons, selon nos forces, à cette clarté salutaire. Dans

l'effroi de votre prévoyance, craignez-vous encore d'avoir à vous écrier : Sauve-nous^ Seigneur! Nous péris^ sons!... souvenez-vous et répandez partout que la voix qui apaise sans retour les orages n^est pas la voix seule de la patrie éplorée, mais celle de la religion. Les nations, comme les individus, se font leur sort ^ Dieu veuille que notre chère patrie sache se faire le sien!... Si ce vœu de longtemps ne devait être exaucé 5 si l'Évangile, la loi divine, ne nous enseignait enfin à nous accorder sur nos lois mortelles, faibles comme notre puissance et passagères comme notre vie-, si la foi nous manquant de plus en plus, tout nous manquait à l;i fin, nous, les disciples du pur Évangile librement interprété par la conscience et la raison, nous voilerions notre face devant les iniquités et les discordes du siècle, sans jamais nous en rendre complices*, persévérant dans le devoir d'unir le dévouement du citoyen et le zèle du chrétien, nous nous rappellerions, pour soutenir notre espoir et notre courage, qu'il n'y a de nationalités que dans ce monde, qu il n'y en a point dans le monde du ciel, que le mot ; Ton peuple est mon peuple ^ n'est après tout qu'un mot de la terre et du temps, et que la parole sainte : Ton Dieu est mon Dieu^ est un mot de l'immortalité !

Le SeigDear répondit à Ananias : Cet homme est nn instrument d'élite pour porter mon nom devant les gentils, les rois et les enfants d'Israël, et je lui montrerai tout ce qu'il aura à souffrir pour ma cause.

Actesy IX, 45, 4 G.

Mes Frères,

Que le Christ, dans la première année de son ministère, lorsquUl commençait la grande œuvre du salut du monde, lorsquUl commençait ces étonnants voyages si bien résumés dans cette courte parole : Il allait de lieu en lieu en faisant du bien; que le Christ, au moment d'un départ pour la Galilée ou en passant par les rues de Capernaum, dise à Philippe ou à Matthieu : Toi^ suismoi! et qu^après un entretien qui éclaire leur intelligence, sanctifie leur âme et ouvre leur esprit aux lumières de la foi, ce Galiléen et ce péager quittent tout

et deviennent apôtres ou bien, que le Christ honore

d'un imposant et simple éloge un homme de bien nommé Nathanael, déclare qu'e7 n'y a point en lui de fraude^ le reconnaisse pour un véritable Israélite, lui montre qu'il lisait dans son cœur et découvrait de loin ses pen-

sées, en obtienne ainsi cette réponse : Maître, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d' Israël l et en fasse ainsi un apôtre.... enOn, que sur le lac de Génézareth, si souvent le théâtre de ses prodiges, le Christ se mêle à de simples pêcheurs qui préparent ou qui jettent leurs filets, monte sur leur barque, s'éloigne avec eux à quelques pas du rivage, instruise du haut de la nacelle la multitude attentive, leur accorde ensuite une pêche miraculeuse, et, calmant leur frayeur soudaine, dise avçc autorité : Venez après moi^ je vous ferai pécheurs d'hommes vivants^ et qu'ainsi il s'adjoigne dans son œuvre un disciple tel que Pierre et un ami tel que

Jean mes Ftëres, voilà sans doute des scènes dignes

de TÉvangilè, des commencements dignes d'un apostolat, des merveilles dignes de Jésus. Tout ici respire ce mélange facile de simplicité et de grandeur, de familiarité et de gloire, qui fait de l'histoire évangélique une page à part dans les annales de notre monde, une série d'événements tels que jamais le monde n'en avait vu, tels que jamais il n'en reverra. Cependant ces scènes sont terrestres, et nous laissent sur la terre ^ le ciel y prend part, mais tranquillement et de loin ; nous sommes étonnés et émus plutôt qu'éblouis, et le voyage de Philippe, le figuier de Nathanael, les filets et les barques des fils de Jonas et de Zébédéé, semblent être là pour nous rappeler que les héros de cette sainte histoire sont des hommes comme nous, que leur lac de Tibériade ressemblait au courant de nos fleuves et aux bords de nos mers, et que le Christ alors descendait jusqu'à rbomme, pour mieux réussir à l'étever ensuite jusqu'à lui. En un mot, la distance qui nous sépare des

confidents et des compagnons de Jésus nous semble moindre, quand nous nous arrêtons à. contempler le côté terrestre de leur histoire 5 il est plus facile de nous la représenter et de nous mettre un moment à leur place. A dix-huit siècles de distance, les apprêts d'un voyage ou les anecdotes d'un entretien, quelques nacelles amarrées au rivage et quelques filets séchant au soleil, apparaissent comme des détails de peu d'intérêt au milieu des immenses résultats du christianisme, des triomphes de l'Évangile et de l'empire du monde promis à ses vérités. Mais la réflexion apprend bientôt que les plus humbles traits de ce récit ont leur importance, <}ue rien n'est inutile de l'Évangile, que tout a servi au but excellent de la mission du Christ, et que toutes ces petites choses mises ensemble en ont fait uiie grande, I4 rédemption du monde et l'établissement de l'Église.

Voilà comment Jésus se faisait des apôtres et se choisissait des compagnons d'œuvre, pendant qu'il vivait de notre vie, pendant qu'il marchait d'un pas humain sur la poudre de cette terre. Après son départ de ce monde, le Seigneur a voulu leur adjoindre un nouveau condisciple ; et quelles étonnantes et profondes difierences, dès le premier regard, se découvrent entre la vocation des premiers apôtres et celle de saint Paul ! On peut dire ici que tout est différent. Ce n'est plus un pauvre pêcheur, un obscur péager, un Galiléen sans lettres, sans crédit et sans gloire, qui doit lentement, et par une longue et docile intimité avec le Sauveur, devenir peu à peu digne de le seconder *, c'est un homme de science, un homme de génie, un sage du monde, un disputeur

du siècle^ un Hébreu né d'Hébreux^ un ami du grandprêtre et un affidé du sanhédrin, qui va changer de rôle et devenir un ami du Christ. Ce n'est plus un maître, pauvre, humble, inconnu, homme de douleur y le rejeté des nations^ cru le fils d'un artisan de Nazareth, acceptant les bienfaits de Tamitié, avertissant d'avance que les renards ont des tanières et que les oiseaux du ciel ont un nidj mais qu'il n'a pas un lieu où reposer sa tète, avertissant d'avance ceux qui l'aiment de la mort qui l'attend; c'est le Seigneur revêtu de gloire, ceint de majesté, entr'ouvrant les airs pour apparaître et parlant du haut des cieux, non plus du haut des cieux de la Judée, hors de laquelle sa puissance jusqu'alors ne s'était point manifestée, mais du haut des cieux de la Syrie de Damas, comme pour montrer clairement que ce monde tout entier est à lui. Aussi, rien de l'humble appareil des premières vocations, table de péager, instruments de pêcheurs, rien ne paraît ici ; ce n'est pas seulement une scène de la terre, c'est une scène unique où les choses terrestres et célestes se touchent et se confondent, c'est un événement dont une moitié se passe sur la terre, et l'autre dans les cieux. Pour comble, le -miracle moral, s'il est' permis de parler ainsi, est plus merveilleux encore que les phénomènes de la nature qui l'accompagnent; Paul n'est pas un disciple du Baptiste, déjà éclairé par ses leçons et préparé par ses avertissements, un Nathanael en qui il n'y a point de fraude^ un Philippe et un Matthieu si empressés à suivre Jésus, un André si ardent à lui conduire son frère, un homme droit comme saint Pierre ou aimant comme saint Jean, qu'il s'agit d'élever au rang d'apôtre ; Paul est

un ennemi de l'Évangile, un persécuteur de TÉglisc naissante, ce ravisseur qui entrait de vive force dans les maisons de Jérusalem et en enlevait les fidèles pour les jeter en prison, complice des fureurs de Caïphc, témoin de la mort d'Etienne... et c'est lui qui va devenir un instrument d'élite pour porter la parole de Christ devant les gentils, les rois et les enfants d'Israël; c'est lui qui, persécuteur, marche, enflammé encore de tuerie et de menaces, à Damas, et qui y cuire apôtre de Jésus-Christ.

Mon dessein est d'étudier aujourd'hui avec vous le but de cette vocation unique entre toutes celles des hommes, et d'essayer de résoudre cette grave question : Pourquoi, après l'ascension, un apôtre de plus a-t-il été donné à l'Église?

I. Lorsqu'on a lu jusqu'à la fin l'Évangile et médilé les dernières instructions que le Christ laisse à ses disciples, il semble que comme tout était accompli pour le salut du monde, tout était préparé pour la fondation de l'Église, et lorsque, poursuivant cette étude, on eu vient aux premiers événements qui ont suivi l'ascension du Seigneur, aux assemblées et aux prières des apôlres, à leur tranquille attente du consolateur promis; puis, à Teffiision du Saint-Esprit, à l'emblème magnifique des langues de feu se posant sur leur front, au soin que la Providence a pris de revêtir ainsi ces péagers et ces pô^ cheurs des facultés et des pouvoirs nécessaires au succès de leur œuvre; enfin lorsque Ton suit les triomphes du christianisme naissant, il semble que tout est complet,

334 SALNT PAUL,

qu^il y avait assez d'apôtres, que les Jacques, les Pierre^ les Jean suffisaient depuis leur dernière consécration à . cette tâche immense, que la voie était ouverte, et qu'il pe restait qu'à y marcher. Il semble qu*\in pouyel apôtre était inutile et ne pouvait rien faire de plus. Eq un mot, celui qui lit pour la première fois TÉvangile ne s'at^ tend point à y voir paraître saint Paul. Au début du livre des Actes, on lit les premières prédications du christianisme, les premiers prodiges opérés par saint Pierre, les premières persécutions souffertes par les vlidèles, l'admirable et touchant tableau de ia mort d'Etienne, et caché, pour ainsi dire, dans un coin du ta« bleau, associé obscurément à la circoxis.tance si peu grave en apparence de la garde complaisante des habits des bourreaux du martyr, se lit un nom jusqu'alors inconnu, le nom d'un jeune homme appelé Saul.... qui croirait, à en juger par les probabilités ordinaires de la vie, à en juger par les habitudes ordinaires de l'éloquence historique, qui croirait que ce nom reviendra si souvent dans la suite de Thistoire, au point d'en occuper seul toute la fin \ qui croirait que ce jeune homme, si obscur qu'on le voit à peine au milieu des détails d'un crime et parmi le sang d'un supplice, grandira jusqu'à occuper la principale place du tableau ; qui croirait que c^ tranquille spectateur d'un martyre enviera bientôt la mort et la palme de sa victime ; qui croirait que ce Saiil sera saint Paul, l'apôtre des gentils?

Cet étonnement a mené loin ceux qui se sont laissé

séduire aux apparences, et ce n'est pas combattre une

vaine chimère qu0 de tenter de le dissiper* L'invrai-

• semblance a fait soupçonner la vérité. Parce qu'il est

LE TREIZIÈME ÀPOTRR. 355

surprenant que Paul soit là, on n'a pas voulu croire qu'il y était, et il existe même tout un long ouvrage, qui se prétend chrétien, qui a pour titre ce mot insolent et significatif : Jésus, mais non point Paul, et pour but, de montrer que toute l'histoire et les écrits de cet

' apôtre n^offrent qu^un amas de mensonges entés sur le christianisme, tels qu^une branche parasite sur Tarbre dont elle épuise la substance. Mes Frères, comme il n'est aucune erreur qui ne soit entrée dans l'esprit humain, et qui n'ait trouvé des disputeurs pour la répandre et des ignorants pour la croire, il ne faut pas plus nous étonner de cette absurdité que de tant d'autres, qui la valent bien. Cependant cet exemple suffit pour montrer que l'on ne sait jamais d'avance où l'incrédulité, dans ses raffinements, peut chercher des armes contre nous, et que l'on ne saurait trop en avoir toujours prêtes contre elle. La foi, autant qu'il est permis et possible de sonder un conseil divin, sait pourquoi la fondation du christianisme n'a pas été laissée aux soins des douze apôtres, à qui elle avait été remise, pourquoi saint Paul plus tard en a été chargé avec eux.

Une piété sincère et simple répondrait simplement que Dieu l'a voulu, que sa volonté suffit pour justifier sa volonté, qu'il est niaître de choisir à son gré ses ministres, d'ep augmenter un jour et d'en diminuer un autre

-jour le nombre, et que si l'esprit humain s'est étonné ici jusqu'à en devenir incrédule, c'est qu'il a oublié alors que des pierres du chemin Dieu peut faire naître des enfants à Abraham et des ministres à Christ. Cette réponse suffit pour rassurer la foi, mais noa pour dissiper le doute et satisfaire celui qui voit là trop d'invrai-

semblancc pour y croire. Cette réponse suppose la foi^ il faut en trouver qui la produisent.

Une réponse plus forte et plus juste est de dire de l'apôtre, ce qu'on a dit de Tarchitecte enseveli dans le magnifique temple qu'il avait bâti : pour le connaître, regardez autour de vous ! Nous pouvons dire de saint Paul: pour le connaître et croire en son ministère, regardez ce qu'il a fait 5 lisez sa vie écrite par an ami qui tantôt s en sépare et tantôt le rejoint, et voyez si ce sont là les récits de menteurs qui s'entendent pendant toute une vie d'homme pour mentir. Lisez surtout ces épîtres, dont on a dit que seules elles prouveraient le christianisme, ces épîtres, inépuisable trésor de beauté et de consolation et de doctrine, ces épîtres adressées en quelque sorte au monde entier et qui sont pourtant si personnelles, œuvre de génie qui atteste un grand homme, monument de vérité qui atteste un divin apôtre. Comparez-les au livre des Actes, et trouvez entre ces lettres et l'histoire une contradiction, si vous le pouvez 5 nous y trouverons mille preuves d'accord qui ne peuvent avoir été préparées d'avance ni ajustées après. Certes, mes Frères, ce qu'on a dit des récits de l'Évangile peut se dire de la vie et des écrits de saint Paul : Ce n'est pas ainsi qu'on invente, et pour moi, avant de croire que tant de génie n'ait servi qu'à des mensonges, il faudra qu'on me montre un autre imposteur tel que lui \ mais saint Paul est unique dans l'histoire, et jusqu'à présent le monde n'en a pa^ vu un second.

Toutefois ces considérations prouvent très bien que cet apôtre était digne de l'apostolat et capable de remplir cette tâche immense et sainte. Mais ce n'est pas

LE TMIZIKME APOTRE. 357

encore prouver qu'il était nécessaire de la lui confier, et que le christianisme naissant ne pouvait se passer de lui 5 il faut donc pénétrer encore plus avant dans la question et approfondir les motifs qui ont déterminé le choix de saint Paul après celui des premiers apôtres, choix d'autant plus extraordinaire que trop jeune peutêtre, ou, ce qui est plus probable, absent de Judée, il n'avait jamais vu le Christ pendant sa mission sur la terre, et ne l'a vu que plus tard dans sa gloire.

II. Dans sa gloire!... Cette idée est la première qui explique la vocation de saint Paul. Il était bon qu'une vocation d'apôtre fût faite par Jésus du sein de sa gloire et du haut des cieux. Les autres avaient été humbles, humaines, terrestres, au point de devoir être ensuite sanctifiées et ratifiées le jour de la Pentecôte 5 en voici une à laquelle dès le premier moment rien ne manque ; en voici une qui n'aura pas besoin que les étincelles de la foudre prêtent leurs phénomènes et qu'une langue enflammée descende et se pose sur des fronts humains ; le baptême de feu se trouve dans l'éclair qui renverse le persécuteur. C'était montrer par le fait que Jésus rentré dans les cieux ne s'était point séparé de son Église, qu'il veillait à tous ses intérêts, que ses yeux étaient ouverts sur elle loin de la Judée comme dans la Judée ; c'était prouver parle fait que Jésus, disant : Saul, Sauly pourquoi me persécutes-tu ? était lemême Jésus qui avait dit à des pêcheurs de Bethsaïda: Je vous ferai pêcheurs d'hommes vivants ! C'était unir par le fait la mission du Christ en ce monde à son règne dans les cieux, et prouver par une grâce nouvelle que Jésus était vraiment monté vers son Père qui est notre Père^ vers son Dieu qui

est notre Dieu* Aussi avec quelle force, à Jérusalem devant le peuple, à Césarée devant Agrippa, et deux fois dans sa preqiière épître aux Corinthiens, saint Paul se prévaut d'avoir vu le Christ en sa gloire ! Dans presque toutes ses épitres, depuis celle aux Romains jusqua ses lettres àTimothée, il s*appuie sur le fait positif, d'avoir été choisi, appelé, mis à part dès le sein de sa mère, par la volonté, par le mandement de Dieu, pour l'œuvre de Fapostolat. Sans doute, c'était à ce titre qu'il réclamait la confiance des fidèles; mais n'est-il pas admirable qu'il ait reçu du ciel en droite ligne cette même autorité, accordée jusqu'alors à Capemaum devant la table d'un péager et à Bethsaîda devant les filets d'un piêcheur ?

Et pourtant, il y avait bien moins à faire pour changer uq publicain ou un artisan en apôtre, que pour changer en apôtre un adversaire du nom de Christ tel que lui. Appeler^ saint Paul, ce n'était pas seulement choisir un nouveau propagateur de TEvangile; c'était confondre un incrédule, humilier un superbe, vaincre up ennemi, abattre un persécuteur; c'était faire un ami d'un antagoniste, lin témoin d'un contradicteur ; c'était employer désormais au service de la vérité celui qui jusqu'alors n'avait servi que Terreur. Quelle victoire immense dans cette seule victoire ! Qui ne pouvait se convertir, si l'élève de Gamaliel, l'afQdé de Caîphe, le ministre des fureurs du sanhédrin, se convertissait? Combien d'incrédules seront confondus, parce qu'ua tel incrédule l'a étél Que de croyants confirmés dans leur foi! que de faibles raffermis ! que d'infidèles ébranlés! que de disputeurs du siècle réduits au silence!

Aiissi, une foule de textes, les récits des Actes, le commencement de 1 épitre aux Galates écrite lorsque tous ces souvenirs étaient encore si présents à l'esprit de saint Paul, attestent l'impression salutaire et profonde produite dans l'Église pat cette conversion éclatante! fêtais inconnu dévisage^ dit-il, aux Eglises de Christ en Judée; elles avaient seulement ouï dire : Celui qui autrefois nous persécutait^ annonce maintenant la foi qu'il détruisaitjadis^ et elles glorifiaient Dieu à cause de moi. Elles avaient raison! Oui, saint Pierre donnant quinze jours l'hospitalité au converti de Damas à son retour d'Arabie, saint Jacques donnant la niaih d'association au bourreau d'Etienne, oJfrent une des preuves les plus sûres qile Dieu tient le cœiir des hommes dans sa main et que sa parole est la vérité.

III. L'égal des autres apôtres en sincérité de cœur, en force de conviction, leur égal en vertu, leur égal aussi en inspiration divine, saint Paul est lem* supérieur en science, en éloquence, en talents, en tout ce qui donne la gloire humaine. Nul homme, en aucun temps, en aucun pays, n'a montré plus de force, plus de grandeur d'âme. Nul homme n'a montré davantage l'union si rare d'un beau génie et d'un beau caractère, et toutes ces facultés éclatantes, Dieu dans sa sagesse a voulu les mettre au service de la religion chrétienne. Ne nous arrêtons pas à nous souvenir que le goût difficile et délicat des Corinthiens a préféré l'éloquence de Barnabas à la sienne ; encore moins daignerons-nous faire att^tion qu'on reproche à son styl^ de n'être pas aussi pur que celui de saint Luc. Saint Paul était tout ce qu'on pouvait* être en son temps, même citoyen romain *, il savait tout

360 SAUIT PAUL,

ce qu'on pouvait savoir en son siècle, comme Moïse autrefois dans le sien ; il était' Juif, et l'élève de Tun des docteurs les plus célèbres de la Jud^ ; il sortait des écoles de Tarse, alors Tun des centres de la philosophie et de la littérature païenne ; Juifs et païens, il pouvait combattre avec leurs armes tous les ennemis de l'Évangile et se servir de leur langage pour les confondre. Il était grand par le génie : que Thomme qui a parlé devant l'aréopage d'Athènes, le tribunal de Félix et de Festus et le trône d* Agrippa, que l'homme qui a raisonné dans les épîtres aux Galates et aux Romains, soit le même qui a écrit Téloge de la charité, les eflusions de répitre aux Philippiens, les adieux de Tépitre à Timothée, et le même qui a écrit cette gracieuse recommandation à Philémon en faveur de l'esclave Onésime, c'est là sans contredit une merveille de l'esprit humain, une preuve qui montre combien il est souple et flexible. Il était grand par le caractère : nul n'a mieux que lui persévéré jusqu'à la fin ] il est apôtre toujours, partout, sans relâche, sans repos, sans peur ^ il est apôtre en tout ce qu'il dit, en tout ce qu'il fait, en tout ce qu'il souffre; il est apôtre devant ceux qu'il aime, comme devant ceux qu'il méprise ^ car il ne hait pas *, il est apôtre à côté de Timothée comme en présence de Néron, et au bout de cette vie-là, il meurt martyr.;. Convenez-en, voilà l'homme qu'il fallait pour porter le christianisme hors de la Judée au loin dans le monde, pour accorder aux yeux des peuples la loi de Moïse et la loi nouvelle, pour parler avec une égale autorité aux Juifs et aux païens, aux scribes et aux philosophes, pour tonner dans le premier synode de Jérusalem contre le mélange de la loi et

de l'Évangile, et le convertir à son opinion, et pour convertir aussi Serge le gouverneur de Cypre, Denis un juge de l'aréopage, et qui encore? Onésime, un esclave en fuite de chez son maître. A l'immense variété que présentait l'Europe idolâtre de ce temps-là, répondait l'immense géiiie de saint Paul. Il s'est fait tout à tous; c'est là ce qu'il y a de plus difficile à faire en ce monde, et pour y réussir, il fallait trois choses que nul n'a réunies comme lui, son caractère, son génie, et enfin son inspiration.

IV. Son inspiration ! Mes Frères, arrêtons-nous à ce mot. L'apostolat de saint Paul me semble avoir eu pour but de donner au monde et aux Hébreux une grande leçon dont alors surtout on avait besoin. En ce tempslà l'homme était au bout de sa sagesse^ il en était venu à dire comme Pilate : Qu'est-ce que la vérité? et quand il avait dit cela, il croyait avoir tout dit et ne trouvait rien de plus à dire. La source était tarie 5 l'onde ne coulait plus, et laissait la fange à découvert. Qu'était alors l'empire romain? une masse compacte de cruauté et de sensualité, partagée entre des tyrans et des esclaves. Et qu'était Israël?... Israël n'était plus! Il ne restait à la place des nobles descendants d'Abraham qu'une tourbe d'hypocrites, qui se lavaient attentivement les mains et les bras avant un repas, en attendant le Messie, qui était déjà venu et parti. Et qu'était le reste du monde? Ténèbres et barbarie. Que fallait-il donc alors montrer au monde, pour qu'il portât son attention sur le christianisme? Il fallait lui montrer que le génie seul avec les don§ les plus admirables, le talent avec les connaissances les plus étendues, la vertu même et la force de

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caractère et la grandeur d'âme ne pouvaient lui servir que de peu de chose, et non le tirer de la condition terrible où il était réduit. Et si j'ose, ainsi m'exprimer, il n'y avait pas un jour, un moment à perdre; c^ le monde en était alors au désespoir sous le point de vue moral, religieux, social même; tous les monuments, tous les souvenirs de Tépoque le prouvent assez; le monde s^arrêtait dans le désespoir, ne sachant où aller; rhumanité avait comme perdu son chemin et ne savait à qui le demander. Quant à la morale, les plus nobles esprits n^avaient de ressource que la morale des stoïciens, qui enseignait à se roidir dans la lutte inégale de l'homme contre le malheur et qui i^'enseignait pas à sonder la profondeur de la plaie pour en tirer le venin ; les plus grands hommes de çet^e école avaient donné les plus admirables et les plus inutiles exemples; ils déployaient de magnifiques yerti)^, subljmes efforts de quelques âmes d'élire, vertus que la foule (le croyait pas faites poi^r son usage, enseignant â i^iourir bien plus qu'à vivre, et c'est de cette dernière leçon que l'on avait surfont besoin. Quant à la religion, tous les dieux commençaient à avoir leurs ten^pjes dans Rome, et à force d*en augmenter le nombre, à force de se procurer les moyens de comparer tous ces dieux, on les connaissait mieux, c'est-à-dire qu'on les vilipendait davantage; la multiplicité des apothéoses en faisait pâlir les splendeurs, et plus on augmentait le. nombre des divinités, pinson diminuait celui des adorateurs. Quant àTordre social, Tibère préludait à Néron, pour faire descendre la dégradation du monde jusqu'aux Çaligula et aux Héliogabale. Les patriciens trouvaient naturel d'enfermer

leurs créanciers dans des cavernes jusqu'à ce que la faim les fit payer et de jeter leurs esclaves en pâture aux poissons de leurs viviers; mais, en revanche, ils trouvaient naturel aussi d'être les complaisants ou les victimes d'un despote prêt à brûler Rome pour s'amuser quelques moments. Aussi, la ressource que l'on embrassait avçc le plus d'ardeur était cette triste gaieté dont la littérature du temps offre l'expression fidèle, cette gaieté qui songe toujours au tombeau, n'espère aucun lendemain, ne compte que sur le jour qui passe et la coupe couronnée de roses qu'elle vide à longs traits, et qui attend ainsi que son dernier sourire s'efface sur nos lèvres à l'instant où la mort vient les glacer.

Eh bien, voici un Juif du nom de Saul ou Paul, comme vous voudrez ; ce Juif est un grand homme dans tonte la force du terme, dans toute la beauté du litre, et cet homme, nous ne savons ce qu'il serait devenu, s'il avait été païen; mais il était Juif, et nous savons ce qu'il est devenu, tant qu'il a été laissé à lui-même; il est devenu un cruel persécuteur, le complice et le complaisant des bourreaux d'un juste ; voilà le genre de service qu'il rendait à l'humanité malheureuse et égarée. Quelle preuve effrayante de l'impuissance du génie!... Mais sanctifié par la foi, éclairé d'en haut, guidé par une inspiration, cet homme devient comme tine mile sur une montagne, gui ne peut être cachée ; cet homme démontre au monde comment il peut se réveiller et se relever, trouver le vrai contentement d'esprit, le vrai Câîlme 'du cœur, la liberté et là vérité, le sentiment du devoir, qui n'était plus qti'une ligne raturée dans le livre de la vie humaine, l'espérance de

3t)4 SALNT PAUL,

ce côté de la mort et rimmortalité bienheureuse au delà. A répoque de l'histoire de Thumanité où Ton croyait le moins, où l'on ne croyait à rien, ni au progrès, ni au bonheur, ni au ciel ; à Tépoque où tous les peuples policés avaient perdu leurs convictions anciennes et ne s'imaginaient pas qu'il fût possible de retrouver une foi, cet homme vient montrer ce que c'est que croire-, il porte la lumière du christianisme du fond de la Judée jusqu'au cœur de l'Italie, et devient le plus grand bienfaiteur de l'humanité. Quelle preuve admirable que la foi en Christ pouvait seule ramener le genre humain dans la bonne voie, briser du même coup les idoles et les fers, et ouvrir pour tous une ère nouvelle de paix et de liberté, de bonheur domestique et social, de sainteté et de vertu ! Oui, les plaies de ce monde étaient si grandes que Dieu seul pouvait les fermer. Paul, malgré tout son génie, les aggrave, tant qu'il marche seul-^ il travaille à les guérir, dès que Dieu marche avec lui.

V. Si son exemple montre que l'œuvre de Christ ne pouvait être faite par un simple homme, c'est au^si que cet homme, pour convertir et sauver les autres, aurait dû commencer par se convertir et se sauver lui-même. Médecin^ guéris toi toi-même, est le juste cri du genre humain à qui lui propose la santé, et tant que la poutre épaisse et pesante blessera votre œil, vainement vous étendrez la main pour ôter la paille qui obscurcit et fatigue le mien... Mes Frères, pour continuer jusqu'au bout cette simple et belle image, la poutre était dans l'œil de Saul, acérée, terrible, sanglante même. Comment est-elle tombée? Qui l'a ôtée de cet œil si digne de voir la pure lumière et qui ensuite l'a si bien vue, l'a

contemplée si fixement, l'a contemplée comme l'aigle dans la nue regarde le soleil? Vous le savez; la main même de Dieu a enlevé le voile qui rcmpêchait de voir la vérité, et il l'a reconnue aussitôt ; il l'a chérie, il Ta embrassée; il ne Ta pas oubliée, il ne l'a jamais trahie; il est mort pour elle ; il a trouvé grâce et gloire en même temps ; l'ennemi de Christ est devenu son envoyé, son ami, son martyr ; il a beaucoup aimé^ parce qu'il lui a été beaucoup pardonné^ et celui qui à la porte de Jérusalem était assis sur la iK)ussière ensanglantée, gardant les habits des bourreaux d'Etienne, est maintenant au nombre de ceux qui sont à la droite de Jésus, assis sur des irô7i€s jugeant les douze tribus d^ Israël, Quel changement de l'erreur contre la vérité, de l'endurcissement contre la grâce, de la honte contre la gloire ! Quel changement d'une mort en désespoir contre une mort en paix, et d'une résurrection en condamnation contre unp résurrection en récompense, et d'une éternité auprès de Jésus contre une éternité ailleurs! Et quand on pense que l'Évangile tout entier n'est qu'une offre de pardon des péchés, que le salut n'est que le pardon des péchés et la voie du progrès rouverte pour tous, que la vie et la mort et la résurrection de Jésus n'aboutissent et pour ce monde et pour l'autre qu'à cette réconciliation dans la sainteté, mes Frères, quelle sûre garantie et quelle profonde dispensatiôn que le plus grand des apôtres, le plus illustre fondateur du christianisme soit lui-même un incrédule converti et un pécheur pardonné, un ami quelque temps infidèle et réconcilié avec ce Jésus qui est aussi notre ami, un fils quelque temps prodigne et reçu par ce Père céleste qui est aussi notre

Père I Pour qui donc le salut dans cette rèlîgioù nouvelle qui commence sera-t-il impossible, puisqu'elle pardonne à son plus cruel persécuteur ;pc)Uf qui itiipossible la foi, piiisqu'elle Féclaire-, pouf qui impossible la sanctification, puisqu'elle le sanctifie, et quels péchés né peuvent être réparés, puisque les siens le sont? On la croix de Jésus ne peut-elle s'étendre en signe de grâce, puisqu'elle s'étend sur ces maisons paisible^ qu'il a désolées de ses fureurs, sur ces tristes pfisôfts qu'il a remplies de victimes, sur ce lieu de supplice où i\ s'est tranquillement assis, sur ce chemin de Damas où il allait persécuter encore. .. Mais nori ! là il s'arrête ! Saul, Saul n'est plus... Voici Paul, qui annoncera le pardon en Christ aoï gentiîs et aux rois, et qui sera lui-rtiême la preuve vNàntc que Christ pardonne. Ecotftez-le M-!îfiêiïïe Strr 6è gf and sujet, et cotivenez que le secret de àa vocation est surtout dans ces mots de son épître : Miséricorde m'a été faite ^ afin que Jésus-Christ montrât^ en moi le premier, toute clémence^ pour servir d'exemple à ceusc qiîi croiront en lui pour obtenir la ine ëierfhelle. En hii le premier î Oh! sans doute, il est vrai, lui, le premier ennemi de Christ a été le premier pardonné ; il a été pardonné par celui qu'il offensait jusqu'au blasphème et qu'il persécutait jusqu'au meurtre •, il a été pardonné par celui à qui il n'avait encore offert d'autre sacrifice que le sang d'Etienne. Eh bien donc, selon ses propres paroles, que cet exemple de clémence voirs serve de leçon , à vous tous qtû croyez en Christ pour avoir la vie éternelle. Espérez fôtas, espérez que cette mêniè clémence s'étendra sur

vous, sans que le ciel s'ouvre, que Féclaîf reluise, que la foudre éclate, que la voix de la Eue ioltne au fond de

voire cœur et vous demande pourquoi vous persécutez Christ, ne fût-ce qu'en l'oubliant. Vous ne pouvez compter sur ces appels du sein de la gloire, ces flammes, ces prodiges 5 mais vous pouvez tous attendre un pareil pardon. Considérez donc saint Paul comme la mesure de la clémence du Seigneur. Vous que le souvenir de vos péchés tourmente, qui ne savez comment en apaiser l'amertume, qui nesavezoù retrouver voire paix, songez à Paul, et voyez où il a retrouvé la sienne ; il a été pardonné. Vous que l'imperfection de vos repentirs inquiète, qui voudriez ardemment vous repentir davantage, qui ne savez comment mieux réparer vos fautes, songez à Paul, et que son exemple vous rende le courage qui vous manque ; et vous enfin, que la justice et la sainteté de Dieu épouvantent, dont la piété se dissout en terreurs et qui vous demandez sans cesse: Où fuirai-je loin de sa face et qui suis-je pour m'approcher de Dieu?... ne fuyez pas; vous;êtes des pécheurs à qui Dieu pardonne comme il a pardonné à Paul autrefois. Mes Frères, que ces pensées vous inspirent, non cette sécurité funeste qui s'endort en disant : le pardon viendra tôt ou tard, mais cette douce et salutaire espérance qui dit à Dieu : Il y a pardon près de toij afin que tu sois craint, et gardantjusqu'au bout cette penséeen notre âme, fermement persuadés jusqu'au tombeau que le Christ est mort pour nos offenses, nous verrons au delà qu'il est ressuscité pour notre éternelle justification.

L'ange dit à Corneille : Tes prières et tes anmônes sont montées en mémoire devant Dieu.

ActeSf X, 4,

Mes Frères,

En toute nation^ ceux qui le craignent et s'adonnent à la justice sont agréables au Seigneur. S'il est une vérité simple et claire, c'est bien celle-là. Qu'importe à Dieu où naissent ses enfants, quelle terre ils nomment leur patrie, quelle langue ils parlent, quel pain quotidien ils mangent et à quelle forme de gouvernement ils sont soumis! Nous avons péniblement divisé ce globe en pays divers, et chaque race d'hommes a le sien. Les fleuves, les mers, les montagnes ont servi jadis à marquer ces partagés •, le hasard ou l'intérêt les a marqués quelquefois; la politique les marque aujourd'hui. Mais quelques divisions antiques ou récentes que l'homme ait reconnues ou tracées sur la poudre de la terre, quelques différences que le tempsait introduites dans les langues, les souvenirs et les mœurs, la terre, selon le dire d'un prophète, appartient au Seigneur, 11 if a pas égard à Vapparence des hommes, il n'a égard

qu'au ccmr, et sUl fait lever son soleil sur les justes et les injustes, à ses yeux il n'y a que deux nations éparses sur la face du monde, celle des bons et celle des méchants.

Oui, cette vérité est devenue populaire et commune, et le moins instruit de vos frères vous dira qu'un chrétien fidèle à mille lieues d'ici, l'est tout autant que s'il avait toujours prié dans ce temple. Mais savezvous ce qu'il a fallu pour faire reconnaître cette vérité simple et douce et la graver dans les cœurs? Mes Frères, il a fallu quarante siècles et plus d'avertissement et de révélation ^ il a fallu la mission de Jésus- Christ ; il a fallu tout le christianisme.

^ous sommes trop heureux aujourd'hui, et nous n'apprécions pas, nous ne chérissons pas assez l'Évangile; nous ne sentons pas assez tout le bien qu'il à fait au monde. E^ndormis dans là paiix qu'il a donnée à la terre, nous ne songeons pas assez à ce que nous serions sans lui. Réveillez-vous trn instant de ce sommeil. Rentrez, â l'aide de vos souvenirs, dans l'antiquité, et voyez ce qu'était autrefois le genre humain. Tous les peuples se détestaient entre eux, et ces haines nationales étaient saintes, et chaque peuple se croyait d'une origine meilleure que les autres. Chaque homme était appris à considérer ^es semblables comme ses concitoyens, s'ils l'étaient, ou, s'ils ne l'étaient pas, comme ses ennemis. C'était de la piété, è'étdt de la vertu et de la gloire de haïr, de se venger, et dans plusieurs langues anciennes le mot étranger est synonyme de celai de barbare. De là l'esclavage et son abrutissement ; de là ces guerres d'extermination, vastes duels de peuple

à peuple, combats à outrance qui ne finissaient qu'à la mort ou la captivité à distance, le vainqueur chassant devant ses armes victorieuses le peuple conquis cpaune un vil troupeau ; de là ces jalousies profondes par lesqu€;lles chaque peuple gardait pour soi ses découvertes, ses sciences et ses arts. Et cet esprit universel d orgueil et de haine était nourri et justifié par Tidolâtrie. Ces peuples avaient chacun leurs divinités ; toutes ces divinités mensongères étaient censées se haïr entre elles; leurs adorateurs en faisaient autant. Les hommes ne se sont aimés que depuis qulls adorent un seul pieu. Les Jluifs eux-mêmes avaient reçu Tordre de se tenir séparés des autres nations, parce que cette société ne leur convenait pas, parce qu^ils devenaient trop aisément idolâtres avec les idolâtres, et pour habiter au milieu dlsraêl un étranger devait se conformer à la loi de Moïse. Aujourd'hui les peuples sont frères, pourquoi? parce qu*ils sont chrétiens. Aujourd'hui, il y a une dénomination qui passe avant celle de Grec ou de Romain, qui rend tous les peuples égaux, qui les poursuit jusque sur leurs champs de bataille, c'est celle de chrétien. Sans doute il y a des guerres dans riiistoire moderne ; mais lt)in de les consacrer, la religion les condamne. Sans doute il y a des rivalités et des haines, mais elles ne retombent pas sur les individus ; op ne se déteste plus parce qu'on n'est pas né dans le même pays. Les hommes s'estiment plus depuis qu'ils savent qu'en toute nation ceux qui craignent Dieu lui sont agréables, et depuis qu'ils ont appris que Dieu les aime tous, ils sentent qu'ils n'ont pas le droit de se haïr*

Qui lo premier a vu commencer cette paix du monde? Quel est l'homme devant qui est tombée cette barrière si longtemps, insurmontable? Cet homme, c'est Corneille, un simple centenier romain; il a ouvert cette porte, il est entré, et le genre humain a suivi, et cette réconciliation des peuples, cette égalité de droits religieux qui est si belle et si douce, cette contiance sainte avec laquelle ce temple reste ouvert et y entre qui veut, et il n'y a pas de pouvoir en ce monde qui ait droit d'enipêcher qui que ce soit de venir s'asseoir ici près de vous -, cette union basée sur le salut en Christ, sur sa croix qui appartient à tous, a commencé sur la terre en la personne d'un obscur officier à qui un ange est venu dire : Corneille^ tes prières et tes aumônes sont montées en mémoire devant Dieu!

Étudions un si mémorable événement ; voyons l'Église sortir de son berceau, se répandre dans le monde, et recevoir dans son sein des hommes qui n'étaient pas fils d'Abraham *, considérons Corneille comme le dernier des gentils et comme le premier des chrétiens.

I. Le genre humain, avant Jésus*Christ, était divisé en deux classes distinctes : le peuple élu et le reste du monde. C'était un beau titre alors que celui d'enfant d'Abraham. Lorsque ce titre que donnait la naissance appartenait à un croyant d'une foi éclairée et solide , quelles espérances et quelles prérogatives s'offraient à ses regards! Il voyait les hommes chercher en vain dans tous les égarements de la superstition, dans tous les systèmes de la philosophie, une rcssoiira'

contre leur propre cœur, contre les peines de la vie et les frayeurs de la mort, et toutes leurs ressources étaient vaines. Leur coeur restait toujours ballotté entre le vice et la vertu ; leur vie s^écoulait tantôt dans la joie, tantôt dans Tamertume, et la mort était toujours là, au bout, avec toutes ses incertitudes et toutes ses ténèbres. Que les pensées d'un fils d'Abraham étaient diflérentes! Les promesses divines lui servaient de consolation et de ressource assurée. L'idée d'une délivrance remplissait son avenir. S'il ne connaissait pas encore les merveilles de la rédemption, il savait cependant que Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants ^ et à son dernier

jour il pouvait dire : Eternel If ai attendu ton salut! Mais cet héritage d'Abraham ne descendait qu'à ses enfants. Une seule race était élue^ il fallait être fils de la promesse, ou, religieusement, on n'était rien dans ce monde-, le peuple juif était tellement imbu de cette idée qu'il n'attendait de Sauveur que pour lui, et ne s'imaginait pas que les gentils pussent être jamais compris dans le salut et reçus dans l'alliance. A peine partageaient-ils ces espérances saintes avec les prosélytes, dont ils reconnaissaient deux classes; les uns, prosélytes de la justice, prenaient le signe d'Abraham, se soumettaient à toutes les observances de la loi de Moïse, et étaient réputés* vrais Israélites : les autres, prosélytes de la porte, arrêtés en quelque sorte sur le seuil du sanctuaire qu'ils n'osaient franchir, renonçaient seulement à l'idolâtrie, suivaient les commandements les plus essentiels et n'étaient pas considérés comme fils adoptifs d'Abraham. On a pensé qu'il fallait ranger Corneille dans Tune ou l'autre de ces classes. Je ne vois

rien dans le t^xte. qui nous y autorise, et cette idée est évidemment contraire au dessein dq Dieu sqr lui. Corneille était siniplement un homnie de bien, revenu des erreurs du paganisme, persuadé de Texistence d^un Dieu, qu'il adorait et priait (]an$ la simplicité de son cœur, et dans la pratique de ces vertus que la conscience enseigne, quand les gentils, sans avoir reçu la loi, font naturellement, dit saint Paul, les choses de la loi.

A l'époque du commencement du christianisme, lorsque le paganisme expirait de vieillesse et d'absurdité, lorsque les hommes, dégoûtés de leurs dieux muets et sourds, cherchaient partout ce Dieu inconnu qu'adoraient sans le connaître les Athéniens, il est certain qu'il se trouvait sur la terre un nombre considérable d'hommes sages et bons, qui, sans bruit et sans éclat, laissaient le vulgaire continuer ses superstitions et reconnaissaient avec joie le Die^ très grand et trè$ bon, le Dieu de la cnStiion et de la providence, dont la nature raconte la gloire et dont le cœur humain porte la ressemblance. Ces hommes, plus éclairés que leurs con* temporains, étaient perdus dans la foule ^ ma^i^ Pieu les voyait ; Dieu ne se laissait pas sans témoi^age à leurs yeux \ Dieu préparait ainsi les triomphes de son Église, et disposait secrètement les hommes à la connaissance de Christ et de Christ crucifié.

Enfin le moment arriva. Jésus avait achevé son œuvre, et, vainqueur de la mort, était remonté dans les cieux. L'effusion du Saint-Esprit avait renipli les apôtres. L'Église avait com^iencé à Jérusalem^ des milliers de Juifs confessaient déjà le Sauveur, et le Seigneur ajoutait chaque jour à r Église des âmespovr être

sauvées. Mais ces grâces semblaient réservées à la seule postérité d'Abraham. Il fallait être Juif pour devenir chrétien, et telle était la force des antiques préjugés, telle était la sainteté que Ton attachait encore au privilège d'être né de la race élue, qu'aucun disciple, aucun apôtre ne pensait à verser l'eau du baptême sur le front dun gentil. Qu'a fait alors le Seigneur? 11 a regardé vers là terre, et dans la foule des gentils il a distingué le pieux Corneille, et l'a choisi pour franchir le premier Tantique barrière qui séparait les Juifs du reste du genre humain.

Corneille habitait à Césarée, et l'exemple du culte d'Israël, célébré sous ses yeux, a dû mûrir les réflexions de sa piété et Tavait conduit par degrés à connaître le vrai Dieu -, peut-être même, instruit vaguement des grandes actions, des promesses et des oracles, de la fin déplorable et de la résurrection extraordinaire de Jésus, peut-être èspérait-il d'une manière confuse en savoir un jour davantage, et voici, comme il^ priait avec sa ferveur accoutumée, un ange lui apparaît et lui dit : Corneille! L'humble centenier se trouble, s'épouvante, et range aussitôt le rassure en lui disant : Corneille, tes prières et tes aumônes sont montées en mémoire devant Dieu; à cette parole si consolante, le messager divin ajoute l'ordre de faire venir de Joppé Simon, surnommé Pierre, donne les indications les plus précises sur la demeure de l'apôtre, et disparait.

Quelles pensées diverses, quelles espérances confuses ont dû s'élèvér dans le cœur de Corneille ! Il avait donc eu raison d'abandonner les erreurs de ses pères, et de croire en un sciil Dieu, Sa foi vient de recevoir la

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confirmation la plus auguste et la plus manifeste. Un ministre de ce Dieu suprême, un habitant de ce ciel ou il réside, un être supérieur aux hommes, est venu lui parler, et de quoi? de ses prières et de ses aumônes I... Pouvait-il espérer, lorsqu'il répandait en secret de généreux secours parmi les pauvres de Césarée, lorsqu'au sein de sa famille il se prosternait et adorait avec ferveur, avec humilité, pouvait-il espérer une récompense si magnifique? Ces aumônes ont été vues ; ces prières ont été entendues : il est donc vrai^ Dieu est présent partout^ Dieu sait et voit tout^ la bienfaisance, la piété lui sont agréables, et bien mieux que la vapeur de l'encens, lés prières et les aumônes montent devant lui ; un ange le déclare, et un ange ne descendrait pas des cieux pour tromper un mortel. Mais que signifie l'ordre qu'il en a reçu? quel événement se prépare? quel mystère va s'accomplir? quel est ce Simon, surnommé Pierre, qui doit venir ? serait-ce ce pêcheur de Galilée, cet ami du prophète crucifié , cet homme dont la voix publique raconte déjà tant de merveilles, qui aux portes du temple de Jérusalem a relevé un boiteux et Ta guéri , qui d'un mot a fait tomber mort à ses pieds un menteur, et qui même vient récemment, dit-on, de ressusciter un mort? Oh! si c'est lui, et quel autre pourrai t-ce être? si c'est lui, il faut qu'il y ait d'autres grâces à attendre et d'autres vérités à croire. Ce n'est donc pas tout de connaître un seul et vrai Dieu; il y a donc plus à savoir ^ il y a plus à espérer. Ce Dieu devant qui les prières et les aumônes montent en mémoire, doit avoir bien plus de bénédictions à donner que les hommes ne le savent... et aussitôt, choisissant

LE BAPTÊiME DE CORNEILLE. 377

parmi ses soldats ceux dont il estime le plus la piété, il leur raconte la vision céleste et les envoie à Joppé supplier ce Simon, surnommé Pierre, de venir.

Mes Frères, qui n'admirerait ces dispensations de la Providence : voici un étranger , un gentil qui envoie chercher un apôtre, et par quelles voies simples et justes la Providence le conduit! Voici un homme qui ne connaît ni Abraham dont il n^est pas (ils, ni Moïse dont il n'est pas disciple , ni Jean le précurseur qui n'a été envoyé qu'à la maison d'Israël, et un ange à cette piété sincère vient entr'ouvrir le christianisme et la vérité !

II. Saint Pierre de son côté recevait les instructions nécessaires; une vision sainte lui avait représenté la vocation des gentils. Vous vous rappelez que la loi de Moïse interdisait aux Juifs l'usage de diverses nourritures ; ces lois, règlements sanitaires indispensables au climat de la Judée, avaient été données sous la forme d'ordonnances religieuses, parce que tout devait être religieux dans la législation des Hébreux, parce que sans l'autorité de la religion ils auraient refusé de se soumettre. L'apôtre étant en prière vit une vaste nappe, relevée et liée par les quatre bouts, descendre des cieux toute remplie d'animaux dont la chair était interdite par la loi, et une voix lui fut adressée disant : Lève-toi, tue et mange l Pierre, se croyant encore disciple de Moïse, répondit comme tout Israélite devait répondre : Je n'ai garde. Seigneur l car jamais je n'ai rien mangé de souillé ou d'immonde; et la voix céleste, expliquant en un mot tout le mystère, lui dit : Ce que Dieupurijiey

ne le tiens point pour souillé ! Trois fois, afin que Tapôtre ne pût prendre la vision divine pour un jeu de son imagination, trois fois de suite elle revint, et tout enfin disparut dans les airs. Cette image, qui nous semble fantastique et bizarre, était admirablement conforme aux idées religieuses d'Israël, et représentait avec une poétique exactitude la vocation des gentils. Dans le premier moment, Pierren'enapas saisi le sens. Hérîtierd'Abraham, il ne concevait pas que d^autres pussent prendre part à cet héritage. Quelle preuve, mes Frères, que le christianisme ne pouvait se répandre sans le secours de Dieu ! Dieu seul pouvait renverser cette barrière qui séparait les hommes, cette barrière, si utile à la première alliance et qui aurait été si funeste à la seconde. Les hommes abandonnés à eux-mêmes n'aiuraient jamais su qu'ils étaient frères, et eh vain les Corneille auraient adoré, en vain leurs aumônes et leurs prières seraient montées eh mémoire, les fils d'Xbraham leur auraient dit toujours : Votis n'êtes pas fils d* AbraJiam, Et tandis que saint Pierre cherchait en vain à deviner ce secret de Dieu, les messagers de Corneille arrivent. Cette circonstance imprévue commença d'éclaircir pour lui le mystère, ef Tapôtre part pour Césarée. Il arrive, et il trouve le pieux Corneille l'attendant, au milieu de ses parents et de ses amis. Quel touchant spectacle que celui de la première fatùilïe, hoti issue d'Abraham, admise à participe^ à la nouvelle alliance, et réunie pour entendre la bonne noi/velle dn salut! Avec quelle sagesse Dieu se sert des vertus des hommes pour faire leiir bonheur! Ce Corneîïle sr bienfaisant et si pieux devait être tendre parent et ainiâdèfe; il s'at'

tend à quelque grâce extraordinaire, à quelque révélation magnifique. Sera-ce seul qu'il en jouira le mieux? non, et dans l'intervalle du retour de ses messagers, il rassemble près de lui tous ceux qu'il aime-, il leur communique ses espérances ; il veut partager avec eux les bénédictions qu'il a droit d'attendre. Avec quelle impatience ils ont dû languir après la venue de ce Simon, illustre par tant de merveilles! Qui sait quels bienfaits il apportera avec lui? qui sait quelle sera l'issue de cette entrevue arrangée par un ange : et voici, Simon arrive. Corneille court au devant de lui, et le centcnrer romain se prosterné devant le pécheur de Galilée!... Je crois voir tout le paganisme abattu avec lui aux pîèds de l'apôtre; voilà la première victoire de l'Évangile hors d'Israël ; voilà la première grâce accordée à d'autres qu'aux fils d'Abraham. Mais rien ici, même en apparence, ne devait ressembler à l'idolâtrie. Pierre tend la maiîn à Corneille, et lui dit : Lève-toi ! je suis un homme aussi? Parole simple et touchante, et plus expressive que saint Pierre ne le croyait encore. Quelle différence reste donc entre le centenier de Césarée et ïe pêcheur de Bethsaïda? S'ils sont hommes tous deux, qu'importe de quel père ils descendent? Adam est avant Abraham, et c'est à lui maintenant qu'ilfaut remonter, et au delà d'Adam il n'y a plus que Notre Père qui est aux cieux ; Pierre et Corneille sont donc enfants âe Dieu, et quel obstacle s'oppose à ce qu^ils soient tous dettx serviteurs de Jésus? Mais l'idée des prérogatives de ïa race élue n'était pas encore sortie de l'esprit de Fapôtre. lïne Voyait encore dans la vision céleste qu'une permission particulière pour hri de venit

trouver Corneille, et sans déguiser ce triste sentiment, Pierre demande simplement au centenier pour quels motifs il Ta fait quérir. Admirez ici, mes Frères, la réserve et la prudence dé la réponse de Corneille. Combien d^hommes à sa place auraient commencé par contredire Tapôtre, par s^offensèr de cette répugnance quUl montrait à se rendre près d^un étranger, et s'emparant contre lui de cette parole même : Je suis un homme aussi, combien de gentils auraient dit à saint Pierre : Si tu es aussi un homme, parle donc à un homme, sans te croire plus excellent et plus saint que lui! Mais non , Thumble centenier n'entame point cette contestation inutile, et loin de s'appuyer sur ses droits et ses mérites, il s*appuie seulement sur le message de renvoyé divin. Il raconte en peu de mots Tapparition et Tavertissement de Fange; il déclare n'avoir fait que suivre cet ordre émané du ciel ; il dit avec simplicité : C'est pourquoi fai envoyé incontinent vers toi, et jetant un regard attendri sur ses amis et ses .parents qui Tentourent, il ajoute avec soumission : Et voici j nous sommes tous présents devant Dieu, pour entendre tout ce que Dieu Va ordonné de nous dire. Quelle humble foi et quelle humble docilité! Combien ce Corneille se montre digne d'être entre tous les gentils le premier converti !. Ah ! ce n'était pas ainsi que les pharisiens, les scribes , les sacrificateurs parlaient aux apôtres.... Princes d'Israël, indignes fils d'Abraham, venez prendre leçon, et vous ne demanderez plus pourquoi vous êtes déshérités. Voici > voici votre remplaçant!... Comment se défendre d'un sentiment de tristesse en comparant à Corneille les Anne et les Caïpbe? Mais l'homme

est libre, et Dieu est juste, et ceux qui étaient dans les ténèbres ont vu la lumière, et ceux qui les premiers avaient reçu la lumière ont mieux aimé les ténèbres, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises , parce qu'ils n'avaient pas de prières et d'aumônes qui fussent montées en mémoire.

Aussi, c'est avec une émotion profonde que saint Pierre a écouté le discours de Corneille. Il arrête un moment ses regards sur le pieux centenier et sa fanriille; il voit avec quelle anxiété on attend sa réponse-, il recueille ses pensées, lève les yeux au ciel, et pénétrant le grand mystère de la piété, il [prononce au nom de Dieu le jugement auguste qui admet tout le genre humain au salut en Christ 5 il dit d'une voix solennelle : En vérité, je reconnais que Dieu n'a point égard à l'apparence des personnes, et qu'en toute nation ceux qui le craignent et s'adonnent à la justice lui sont agréables. C'est là, maintenant je le conçois, c'est là ce qu'il a envoyé signifier aux enfants d'Israël, en annonçant la paix par Jésus-Christ, qui est le Seigneur de tous. Aussitôt, en peu de paroles, il trace l'histoire de la mission du Sauveur, et tout à coup, tandis qu'il parlait encore, le Saint-Esprit descendit sur tous ceux qui écoutaient l'apôtre : ils obtinrent leur part de ces dons, de ces facultés extraordinaires qui ont assuré la fondation de l'Église et que Dieu a si abondamment versés sur les. premiers fidèles... Scène auguste, telle que le monde n'en verra plus! Confirmation solennelle de cette grande vérité que Dieu est le Dieu de tous ! Voilà, ô mes Frères, voilà la paroi mitoyenne renversée pour jamais -, dorénavant tous les peuples seront peuples de Dieu. L'antique promesse faite

à Abraham est remplie, et toutes les nations de la terre seront bénies en sa postérité^ et toutes les races d'hommes viendront s'embrasser dans le christianisme. Que sert maintenant le temple de Jérusalem?... Les légions dé Titus peuvent apparaître dans le lointain et s'approcherde la ville sainte... Que lescirconvallations romaines ceignent et resserrent le rempart juif, que la torche incendiaire soit lancée par la main inconnue, que le temple périsse et que des flammes plus mystérieuses encore empêchent un jour Julien de le rebâtir... Le temple de Dieu, dorénavant, c'est 1§ monde; le sanctuaire, c'est le cœur du chrétien. Corneille, le représentant de tout le paganisme, reçoit sur son front l'eau du baptême, et nous tous, ô mes Frères, nous sommes chrétiens, parce qu'il l'a été -, nous sommes entrés sur ses pas dans l'Église, et sa conversion nous garantit que le monde entier se convertira; c'est depuis Corneille que l'on peut espérer le temps où il n'y aura plus qu'un seul Pasteur et un seul troupeau. profondeur des dièpensations divines! Qui peut se refuser à reconnaître de si belles vérités, et pour nous qui les reconnaissons, qiiels termes exprimeraient notre humble admiration, et que rendrons-nous pour de si grands bienfaits ?

Il m'est impossible de ne pas espérer que la méditation de ce jour ait produit quelque Impression sur vos cœurs. Vous avez lu sans doute et rêlù cet admirable récit de FÉvangile ; mais oh s'intéresse tôujôtirs à ces merveilles de la Providence, à ces miséricordes du Seigneur. Cet événement nous concerné tous; nous

lË BAÎ>TÊM£ DE CORNEILLE. 383

sommes tous devenus chrétiensà la suite de Corneille, nous n'avions pas plus de droits que lui à Têtre, et que serions-nous, si nous ne Tétions pas? Maisest-cetout?Le nom suffit-il^ un peu de christianisme donne-t-il assez de salut, et après son baptême Corneille pouvait-il s'asseoir en paix et dire : J'ai achevé ma tâche? N'avait-il plus de prières à offrir, plus d'aumônes à répandre, plus de parents à aimer, et tranquille sur son avenir puisqu'il connaissait Jésus, puisque ses œuvres étaient montées en mémoire, pouvait-il déjà sans inquiétude se reposer de son travail ? Mes Frères, dans la vocation de Corneille, dans cette scène simple et solennelle dont les moindres détails étaient nécessaires pour dissiper en l'esprit de Pierre les préjugés du Juif et les remplacer par la charité du chrétien et la grandeur de vues de l'apôtre, dans cette dispensation dont le but était de donner accès à l'humanité entière au sein du christianisme, un danger était caché, un danger où la foi trop souvent s'est perdue. Ne pouvait-on conclure de l'admission et du baptême d'un Romain qu'il suffisait d'être devenu chrétien de fait, que tout alors était fini pour le monde et assuré pour léternité, et qu'entrer dans TÉglise, c'était d'avance entrer dans le ciel et en prendre possession?... Erreur fatale, qui s'est retrouvée en divers siècles de l'histoire chrétienne, qui aété fomentée en diverses communions de la chrétienté, qui fait du salut une affaire de forme, et qui, enfantant deux mensonges et deux iniquités, inspire une sécurité funeste à ceux qui se croient dans l'Église et l'esprit de persécution contre ceux qui n'y sont pas !

Mais l'ange a dit au centenier : T^s prières et tes ath

â84 LE BAPTÊME DE CORNEILLE.

mônes sont montées en mémoire devant Dieu. Pourquoi en mémoire?... Parce que le compte de Corneille n'était pas arrêté, parce qu41 restait ouvert pour la suite de sa vie, parce que Corneille pouvait y ajouter des aumônes et des prières nouvelles, hélas! on bien des péchés, parce que Dieu ne règle jamais de ce côté du tombeau le compte que nous devons lui rendre ; mais après la mort suit le jugement, et alors le compte est arrêté; alors tout ce qui est monté en mémoire est pesé; alors la balance se fait, et se fait pour Téternité. Ce n'est donc pas tout d^ètre ou de devenir chrétien, il faut continuer à Têtre ; ce n*est pas tout d'être entré dans TËglise, il faut savoir y rester, et non pas tel jour par semaine ou telle date par année, mais chaque jour, chaque instant ; et chaque jour^ chaque instant, tout monte en mémoire et tout est écrit... Serviteurs de Jésus, frères de Corneille, enfants de la seconde race élue, participants de la seconde alliance, qu'avcz-vous fait monter en mémoire devant Dieu depuis que vous êtes chrétiens? Quelles aumônes vous a-t-il vus répandre, et pour quelles prières votre Sauveur a-t-il intercédé? Oh! sans doute, quoique les anges ne soient pas venus vous le dire, quoique le temps de ces révélations soit passé, sans doute lorsque rÉternel a daigné abaisser ses regards sur ce temple, il a vu des aumônes qu'il a bénies, il a entendu des prières qu'il a exaucées; toutes nos offrandes n^ont pas été rejetées, et dans notre nation cens qui s"" adonnent à la justice et craignent Dieu lui sont agréables. Mais, ô mes Frères, songez-y, ces œuvres ne sont que montées en mémoire. Vous êtes vivants, et le compte est ouvert -, vous êtes vivants, et il vaut ;wi>wx

n'avoir jamais connu les commandements du Seigneur ^ que de les avoir connus et de les avoir abandonnés. Persévérez donc, et que celui qui est debout prenne garde qu*il ne tombe !De\emr chrétien n'est rien, c'est l'affaire d'une promesse et d'une communion ; le demeurer est tout. Vous avez commencé, mais vous n'avez pas fini 5 vous êtes partis, mais vous n'êtes pas arrivés 5 marchez donc de progrès en progrès, de vertus en vertus^ que jamais un saint Paul n'ait à vous dire : Vous 'couriez bien, qui vous a arrêtés ? et vous arriverez où vous devez être au sortir du tombeau, d'éternité en éternité. Là tout vous sera compté 5 là vous' verrez que Dieu n'oublie rien de ce que font ses enfants -, vos larmes versées en silence, vos bienfaits répandus en secret,, vos prières ferventes dans le calme de la retraite, vos douces vertus dans l'intérieur de vos familles-, pères et mères! vos tendres soins pour vos enfants, vos efforts et vos sacrifices ; enfants! votre douce affection pour les auteurs de vos jours, votre respect et votre docilité ^ jeunes gens! votre pureté secrète de mœurs et de sentiments, toutes ces choses que le monde ne peut ni voir ni récompenser, toutes ces choses Dieu les aura gardées en mémoire, et dans cette pensée, ô mes Frères, unissez-vous à moi, tous heureux d'être chrétiens, tous résolus à Têtre jusqu'à la fin, unissez-vous à moi pour adresser au Seigneur cette humble et douce prière qui soutenait le pieux Néhémie au milieu de tous ses travaux : O Dieu, daigne te souvenir de moi en bien !

Dans la suite, lorsque Pierre vint k Antiorhc^ je lui résistai en face, parce qu'il méritait d'être repris.

Galates, If, H.

Mes Frères ,

De tous les prétextes dont le monde se sert pour se dispenser d'être chrétien, le plus commode et le pins facile, le plus ingénieux parce qu'il s'arme contre l'Évangile des principes mêmes de l'Évangile, est puisé dans les discordes qui divisent les chrétiens. Écoutez les adeptes de cette incrédulité subalterne, qui se dis- )>ense de raisonner le -doute, et se complaît dans ces objections vulgaires et usées qu'il est plus aisé de répéter que de rajeunir; la chrétienté, vous diront-ils, est un vaste champ de bataille dont les Églises diverses forment les camps retranchés ; les disciples d'un Dieu de paix sont toujours en guerre, secte contre secte, autel contre autel, clergé contre clergé.; l'oracle qu'on prête à Jésus : Je suis venu apporter un feu sur la terre, et déjà il est allumé, ne s*est que trop accompli ; ce tison de discorde jeté au milieu des passions du monde

ne s^est jamais éteint^ la plus triste différence entre Tantiquité païenne et les siècles du christianisme consiste en ce que le christianisme a introduit parmi les hommes une espèce de haine et de guerre inconnues avant lui, le§ haines et les guerres de religion. Dieu, dit le christianisme, est amour; quand les fidèles le seront aussi, nous croirons à ses révélations.

Je n^ai point dessein de vous retenir* devant cette objection, qui ne mérite plus Thonneur d^une réponse. Vous savez tous que la fausseté du raisonnement consiste à faire retomber sur le christianisme le tort des libres disciples du christianisme, libres d^y conformer leurs sentiments et leur conduite, ou d*en abuser et de le pervertir; vous savez qu'il n'y a rien que l'esprit humain ne puisse exagérer et corrompre^ rien, pas même l'Évangile *, vous savez que ces pacifiques ennemis de la foi chrétienne puisent dans leur indifférence religieuse ce grand amour de la paix, et n'auraient raison contre Dieu et contre Christ que s'ils pouvaient montrer dans l'Évangile une ligne en faveur ou même en excuse de la discorde, de l'intolérance et des persécutions. Il suffit à mon but de vous rappeler qu'en dépit de ces réponses victorieuses, mille fois répétées, cette objection, quoique tous les esprits éclairés et sincères y renoncent, reprend un reste de crédit et se ravive de dispute en dispute, à mesure que de nouvelles dissensions éclatent au sein de la chrétienté; plus les chrétiens se désunissent, pins les incrédules se rallient, pour ainsi dire, et se fortifient dans leur incrédulité; chaque discorde, nouvelle ou reprise, est un nouveau triomphe [mir elle, et chaque anathème échangé entre

les croyants sert de prétexte nouveau pour se dispenser de croire.

C'est nous surtout, les disciples de la foi protestante, que l'on accuse d'avoir fourni cette objection aux adversaires de la foi; c'est nous qui avons aiguisé cetio arme entre leurs mains. Ce reproche pèse lourdement encore sur notre Église et ralentit plus qu'on ne pense ses progrès. A force de le redire, on a réussi à l'accréditer; il semble que les discordes religieuses ne datent que de la réfprmation ; ces dissensions modernes ont fait reculer dans l'ombre les dissensions antiques qui ont agité la chrétienté; le protestantisme est rendu responsable de la paix du monde, que seul il aurait troublée. Mes Frères, c'est là donner un flagrant démenti à l'histoire entière de l'Église, et nous ne 'devons pas souffrir en silence que le catholicisme laisse dans l'oubli ses vieilles guerres intestines pour faire commencer seulement au seizième siècle le récit des querelles de la chrétienté ; il n'a pas droit de raturer pour ainsi dire dans ses annales les batailles qu'il a livrées avant que Luther eût retrouvé la Bible et l'eût rendue au monde. S'agissait-il de notre protestantisme, lorsque l'infaillibilité du concile de Nicée avait décidé en un sens ce que l'infaillibilité du concile de Rimini vint ensuite décider en un autre, lorsqu'Athanase et Arius se partageaient rÉglise? S'agissait-il de notre protestantisme, à Éphèse, pendant qu'on décernait ou qu'on refusait à Marie le titre de mère de Dieu, et plus tard, pendant que les images, sous un règne, étaient' suspendues aux murs des temples, et sous un autre, jetées dans les flammes sur le seuil même des sanctuaires? S'agissait-il de notre

protestantisme, lorsque le schisme d^Orient détachait de Rome tout Test de TEurope, lorsque deux et même trois pontifes se disputaient la tiare, lorsque les conciles de Pise, de Constance, de Bâle perdaient un siècle et plus à essayer de prévenir la réformation, que rien ne pouvait prévenir, parce qu'il fi'y a pas de milieu, pas de compromis possible entre TÉvangile ouvert on* fermé, entre la servitude et la liberté? Non, non, le protestantisme n a pas introduit la discorde dans la chrétienté; elle y était depuis longtemps; elle y a été toujours; le protestantisme n'a pas même enté des dissentiments nouveaux sur les anciens ; au fond de toutes les querelles, en creusant leur intensité, en mesurant leur portée, on retrouve toujours la querelle inconcilifld[)le de Tindépendance de la pensée chrétienne et de Tautorité, quelque forme que cette dernière affecte; on retrouve toujours, dans ces différences si variées, celle qui les domine toutes, celle de la foi libre et de la foi sujette, et nous, disciples du libre examen, nous qui voulons I émancipation complète de la pensée, sans craindre aucune des applications de ce principe sacré, nous, persuadés qu'un vrai chrétien ne peut Tètre que par luimême, nous allons plus loin; nous déclarons que les variations de doctrine sont inhérentes à la foi chrétienne; que le Christ n'a pas compris le christianisme autre^ ment; qu'il ne s'agit pas de se morfondre et de s'endormir et de s'énerver dans une apparente unité de croyance; que le plus beau triomphe de l'esprit chrétien n'est pas de s'identifier à la foi ou de ses ancêtres ou de ses contemporains, mais au contraire de savoir contredire sans haïr, de savoir différer sans rompre, et

de crdire pour soi sans matiquer à la charité ; à ce point de vue, nous affirmons que les querelles de doctrine sont aussi anciennes que le christianisme même et ont commencé avec lui ; nous affirmons que saint Paul est le devancier de nos réformateurs, iôrsqii'au début de son épîtreaux Galates, il écrit ces mots : Dans la suite, Pierre étant venu à Antioche, je liti résistai en face parce qu'il méritait d'être repris.

C'est le propre des grands hommes de porter dans rhistoire bien des titres différents. Saint Paul est l'élève de Gamaliel, le premier persécuteur, le témoin de la mort d'Etienne, le converti de Damas, Vinstrument d'élite^ l'apôtre des gentils ; mes Frères, je viens votfe demander de lui reconnaître un titre historique de plus : saint Paul est le premier protestant.

!. C'e§t à Antioche qu'a éclaté le dissentiment mémofable dont je veux vous retracer les incidents et le caract:ère, et la grandeur de la scène répond à la gravité de l'événement. Cette cité célèbre, l'une des plus considérables de TÂsie, a renfermé jusqu'à éinq cent Afiille hafbiftafnts ; capitale et résidence des rois de Syrie, elle l'étafit devenue des proconsuls romains; les sciences païennes y florissaient, et le prince des orateurs romains a fait, dans un de ses discours, le plus magnifique éloge du génie de ses habitants -, de nombreuses synagogues y représentaient avec ardeur la science juive 5 le christianisme, après la mort d'Etienne, y fit les plus rapides progrès, au point qu'Antioche a mérité l'immortel honneur de cette mention du livre des Actes : Ce fut

à Antioche que pour la première fois les disciplesfurent nommés chrétiens. Ce souvenir, dans le moyen âge, faisait encore donner à cette ville le nom de citéde Dieu, et son influence religieuse Ta fait considérer^ dès les premiers temps, comme une sorte de métropole ecclésiastique de rOrient. Le parti que prendrait cette Église florissante dans le dissentiment des deux apôtres devait donc peser d^un poids immense dans la querelle et compromettre ou assurer pour longtemps les progrès du christianisme.

Depuis le baptême de Corneille, la question avait changé de face; les doutes se dissipaient sur le sens et la portée de ces commandements du Seigneur : Ensei'gnez toutes Uis nations; allez par tout le monde et an-noncez l'Evangile à toute créature ; prêchez la repentance à tous les peuples^ en commençant par Jérusalem jusqu'aux bouts de la terre ; il n*était plus possible de songer ouvertement à restreindre Tuniversalisme chrétien et à réduire TÉvangile à n'être, comme le mosaîsme, qu'une affaire juive; l'ordre divin donné à Pierre d admettre dans l'Église Corneille et sa famille, Corneille^ un Romain, un gentil, un païen d'origine, étranger à la race d'Abraham et au peuple d'Israël, démontrait assez que l'Église était ouverte à tous, que le salut chrétien n'avait rien du privilégejuif, et que si la priemière alliance n embrassait qu*un peuple, la seconde s'étendait au monde entier. Cependant, telle était la puissance de Torgueil national et religieux au sein de Tancien peuple de Dieu, que forcé de renoncer à ce titre et d'admettre au partage de la vraie foi quiconque la voulaitprofesser, il ne se considérait point comme vaincu et dépossédé:

il faisait différence entre les chrétiens judaïsants on d'origine juive et les chrétiens hellénistes, sortis d'entre les païens et de race étrangère. Retranché dans ses préjugés de nationalité et de foi, le descendant d'Abraham, autrefois héritier de la promesse, alors participant de l'alliance, le disciple de ce Moïse que les nations du monde, marchant chacune dans sa voie, n'avaient point connu, considérait à peine comme des frères ceux dont Jésus avait dit à ses concitoyens : J*ai d'autres brebis qui 7ie sont point de cette bergerie ; il faut aussi que je les aînène, La querelle, à peine adoucie, quoique modifiée, portait alors sur ces deux points d'une égale gravité : le prert^ier, est-il permis à un chrétien juif de frayer avec les chrétiens d'entre les gentils, malgré les institutions de Moïse qui placent à part dans le monde la race élue et lui interdisent toute société avec les races étrangères? le second, ne faut-il point que les gentils passent par la loi pour arriver à la grâce et deviennent disciples de Moïse pour acquérir le droit de devenir disciples de Jésus ? Ainsi, avant le baptême de Corneille, Israël croyait encore pouvoir accaparer le christianisme à son profit et se le réserver*, il rejetait les gentils; après le baptême de Corneille, il leur concédait le christianisme, à condition de les absorber.

Nous, mes Frères, à qui toute idée de privilège est déplaisante et offre toujours une saveur d'injustice, nous qui ne concevons paâ un christianisme de race, élevés dans la foi douce et simple que Dieu est égal pour tous et que Christ a été donné au monde ^ nous avons peine à concxîvoir ces prétentions, ces doutes, ces querelles ; facilement nous en faisons bon marché, et n'y

394 SAINT pArt,

attachant aucune importance moderne, nous sommes surpris que TÉglise apostolique ait pu en être agitée. Sortez de ces illusions contemporaines!... Je ne crains point d'affirmer qu'aucune différence de doctrine dans les temps postérieurs n'a pris plus de gravité, n'a J)lus compromis la foi, h'a plus troublé les âm^s. N'y eût-il qu'une preuve à l'appui de ces assertions, mon texte, au besoin, suffirait. Le théâtre de la querelle est restreint, comme le christianisme â son berceau ; on n'y voit pas les trois sièges de Rome, de Constantinople et d'Alexandrie se disputant la suprématie, ou le nord de l'Europe laissant au midi la servitude quïl préfère et conquérant sa liberté -, les personnages historiques impliqués dahs le différend sont peu nombreux ^ les rois, les sénats, les cités et des centaines d'évêques réunis en concile ne sont point en présence. Mais la gravité de cette discorde ne peut se mesurer slir le peu d'extension qu'elle a prise ; tout l'avenir de la Religion chrétienne était en jeu ; représentez-vous ce que serait devenu le christianisme, s'il avait dû traîner le mosaïsmë à sa suite par le monde, et, s'il se peut, calculez de combien ses progrès auraient été retardés. C'était impossible, dîrezvous, une erreur si fatale et si absurde ne pouvait prévaloir. . . avant le moyen âge, vous auriez dit que le chrislianisme du moyen âge était impossible^ et le monde cependant a vu ses ténèbres... Mes Frères, je le répète, tant j'ai besoin que vous saisissiez tous l'importance extrême de ce premier dissentiment, de cette première variation de l'Église *, il s'agissait de savoir si le monde appartenait à Moïse et à Jésus, ou à Jésus seulement. C'était en Judée surtout que les imprudents partisans

de Tancienne loi la défendaient avec le plus de ténacité. L'Église d'Antioche, heureuse d'entendre Paul et Barnabas au retour de leur mission à travers TAsie Mineure, raconter, comment Dieu avait ouvert aux nations la porte de la foi^ vit sa paix florissante troublée par des disciples venus de Judée^ chrétiens assez judaïsants pour enseigner aux frères qu'ils ne pouvaient être sauvés sans revêtir le signe de l'alliance mosaïque, c'est-à-dire sans devenir Israélites, et sans observer la loi. Une vive discussion s'engagea à ce sujet entre Paul et Barnabas, d'une part, et de l'autre, ces fidèles de Judée. L'Église d'Antioche s'en émut, et ce fut l'occasion de cette première assemblée chrétienne, le concile de Jérusalem, auquel on résplut de soumettre la question. Paul et Barnabas s'adjoignirent, comme députés de l'Église d'Antiochç, à quelques-uns de leurs adversaires, et se rendirent à Jérusalem pour consulter^ dit l'historien sacré, les apôtres ^t les anciens. Vous savez avec quelle sagesse la question, fut débattue et la querelle apaisée ; l'Église de Jérusalem répondit simplement en recommandant aux fidèles de s'abstenir, dans leur indépendance spirituelle, de ce qui pouvait, sans avantage pour eux, scandaliser les chrétiens d'origine juive ^ ce fut comme la première proclamation de la liberté chrétienne dan,s son harmonie avec la charité.

II. Il semblait que tout fût fini ; il semblait que Mpïse remis pour ainsi dire à sa place, Jésus régnait à la sienne ; il semblait que les brebis de l'autre bergerie, pour employer les paroles du Christ, admises enfin dans le commun bercail, on n'y verrait plus qn'un seul troupeau sous un seul pasteur. Mais quand les conciles et

les synodes ont-ils réussi à calmer les ardeurs des fanatiques ou à restreindre les concessions des faibles ? La première en date de ces assemblées chrétiennes, malgré l'ascendant qu'auraient dû lui assurer la présence et le concours des plus illustres apôtres, n'a pas été plus obéie que tant d'autres. C'est en l'an 52 que cette assemblée s'est tenues l'année suivante, Pierre se rend à Antioche, et dans les commencements de son séjour il ne montre aucun scrupule juif; il ne se tient point à l'écart ; il consent à vivre avec les chrétiens d'entre les gentils ; il accepte leur familiarité ^ il prend ses repas avec eux ; à Antioche, il agit comme à Gésarée, il traite l'Église de Syrie comme la maison de Corneille et ne voit autour de lui qu'une seule classe de chrétiens. Mais des chrétiens-juifs, envoyés en Syrie par Jacques, le pasteur de Jérusalem, arrivent à Antioche: Pierre, sur leurs représentations, par respect humain, par crainte, par un reste de judaïsme trop facile à réveiller dans son esprit, change de conduite, s'éloigne dès chrétiens d'origine étrangère, discontinue de frayer avec eux, et veut les obliger, selon l'énergique expression du texte, àju* daîser. Son exemple exerce une grande et rapide influence ; tous les fidèles d'origine juive s'empressent de rentrer pour ainsi dire dans leur isolement religieux; Barnabas lui-même, le compagnon d'œuvre de saint Paul, se laissait entraîner; Pierre l'emportait, et ce fut alors que Paul eut le courage de lui résister en face, parce qu* il méritait d'être repris.

III. Voilà les premiers incidents de cette contestation et le nœud même de la question ; l'énergie dès termes que saint Paul emploie dans Tépitre aux Calâtes écrite

à plusieurs années de distance, montre assez quelle fut la vivacité du dissentiment et l'ardeur de ses protestations. Aussi, avant d'aller plus loin et de vous faire voir que cette page de l'Évangile, loin d'étonner et d'inquiéter la foi protestante, la confirme et la justifie, je ne puis me défendre de m'arrêter un moment pour demander comment cette page de l'Évangile s'accorde avec la foi romaine. D'après cette doctrine, il n'y a point de pape dans l'Église, si Pierre ne l'a point été, et Pierre l'a été, au même titre, pour le moins, que les plus superbes de ses successeurs; Pierre l'a été à Antioche autant qu'à Jérusalem, quoique en sa présence Jacques préside le concile, et autant qu'à Rome, quoique les épîtres de saint Paul, écrites de Rome, ne disent pas un mot du séjour et du pontificat de Pierre. Ainsi donc, selon l'ÉvangUe et non pas selon les livres hérétiques de quelque impie adversaire de la suprématie pontificale, selon l'Évangile, voici un premier adversaire de cette suprématie, qui n'est pas un moine obscur dans un monastère d'augustins, le fils d'un officier de justice plus obscur encore, ou le prêtre d'une paroisse de Suisse; non, c'est un apôtre, c'est l'apôtre des gentils, c'est l'auteur de treize livres parmi les livres du Nouveau Testament, c'est Paul, l'apôtre inspiré, qui résiste en face à Pierre', le pape infeillible, parée qu'il méritait d'être repris. Qu'auraient pensé, dites-le-moi, ces pontifes qui enseignaient au monde qu'autant l'âme est au-dessus du corps, l'esprit de la matière et le ciel de la terre, autant le pouvoir pontifical est au-dessus de tous les pouvoirs et le siège de Rome au-dessus de tous les épiscopats , qu'auraient pensé les Grégoire VII et les BonifaceVIII,

398 SAINT PAUL y

si un chrétien, prêtre ou laïque, sous prétexte de convietion et de conscience, leur avait résisté en face ? Qu'auraient-ils pensé et répondu ?... Chrétiens, ils auraient répondu comme l'ont fait plus tard aux réformateurs les pontifes contemporains de la réforme, Paul est donc le véritable devancier de Luther, et je ne vois ici qu^une différence : c'est que Pierre, qui en s*adressantaux pasteurs se disait pasteur comme eux, n'a pas réfuté son collègue comme les Léon et les Jules cmt essayé de réfuter les Luther et les Calvin.

lY. Cette digression , si c'en est une, doit nous faire étudier avec d'autant plus de soin l'ardeur que saint Paul, évidemment, a portée dans cette lutte. Tout la justifie, et c'est précisément parce ,qu*il avait Pierre pour adversaire qu'il devait résister avec plus de fermeté. Celui qui avait fait de Paul l'apôtre des gentils avait fait de Pierre l'apôtre des Juifs : quel danger eût couru le principe de l'universalité et de l'égalité chrétienne, si Vapôtre des Jutfs^ en les convertissant, leur permettait de croire que les gentils ne pouvaient devenir chrétiens au même titre et aux mêmes ocnditions ! £t Pierre, Vapôtre des Juffsj avait reçu cependant les clefs de l'Église^ c'est lui qui l'avait ouverte aux nations ^ c'est lui qui avait baptisé le premier chrétien d'entre les païens ^ à son retour de Césarée, il avait défendu sa conduite et cette extension sans limites assurée au christianisme, en disant : Puisque Dieu a accordé aux gentils, lorsquHls ont cru au Seigneur Jésus, le même don du Saint-Esprit qu^à nous, qui étais^e^ moi, pour m' opposer à Dieu ? il parlait ainsi à Jérusalem ; à Ântioche donc, il s'opposait à Dieu. Bien plus, dans

cette assemblée solennelle du premier concile rénni pour résoudre tous ces doutes, Pierre avait dit : Dieu n'a point fait de différence entre nous et les gentils, puisqu'il a purifié leurs cceurs par la foi; et maintenant, cette différence, c'est lui-même qui la rétablit ; c'est lai-même qui relève cette paroi mitoyenne du monde juif et du monde gentil, qu'il à été chargé de détruire ; c'est lui-même qui rétracte pour ainsi dire le baptême de Corneille et sèche sur son front l'eau sainte qu'il a versée. Vous le voyez, mes Frères! l'erreur est du côté de Pierre, et Paul avait raison et droit de lui résister. y. Sa résistance est digne de lui ; elle est sous tous les rapports profondément chrétienne , et pour premier caractère, elle se montre pleine de franchise, de loyauté, d'ouverture de cœur; elle est publique et n'a rien de caché; elle se produit au grand jour; elle éclate devant tout le monde ; je dis à Pierre, écrit saint Paul, devant tout le monde : si tout Juif que tu es, tu as pourtant vécu à la manière des gentils et non des Juifs, pourquoi obliges-tu les gentils àjudaïser? Paul, vous le voyez, ne s'en va pas en cachette et en secret médire de l'orthodoxie de son collègue, ameuter à petit bruit contre sa foi le zèle des simples et les inquiétudes des timorés, et essayer de lui enlever discrètement la confiance des fidèles. Paul, vous le voyez, ne parle pas des doctrines de son collègue à mots couverts, en laissant flotter l'accusation dans un vague insidieux, en donnant adroitement à entendre que s'il ne combat qu'une seule erreur c'est par pur ménagement de charité, et qu'en cherchant un peu on en trouverait bien d'autres à combattre. Au contraire , il précise de la manière la plus

nette le point en litige ; il ne laisse planer aucun soupçon de plus sur un apostolat égal au sien ^ il sait que circonscrire avec précision un dissentiment pénible est le premier moyen de l'apaiser. Paul, enfin, ne s'attribue par d'habiles suggestions, par d'ingénieuses réticences, aucune grâce, aucune lumière, aucune gloire particulière ; il ne s'élève point au-dessus de celui à qui il croit devoir résister; il proclame hautement que Dieu lui a confié la charge de prêcher V Évangile aux gentils , comme il a remis à Pierre la charge de le prêcher aux Juifs ; au lieu de miner pour ainsi dire dans l'ombre le terrain sous la mission du fils de Jonas, il se tient au grand jour sur le même terrain à ses côtés, et s'il lui résiste, il lui résiste en face,.. Mes Frères, voilà la franchise et la loyauté d'un vrai chrétien.

Cette droiture d'esprit va jusqu'à rendre pleine justice à son collègue dans cette même épitre où il censui-e avec tant de force son erreur; il se souvient qu'il a élé dit à Simon: Tues Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise; il l'égale aux plus illustres d'entre les apôtres ; loin de le destituer en idée de cette gloire, il le place ou pour mieux dire il le laisse à la même hauteur que les deux autres témoins de la transfiguration et de l'agonie, Jacques, surnommé le Juste, et Jean, l'ami du Christ; Jacquss^ écrit-il aux Calâtes, Céphas et Jean y sont les colonnes de l'Église, et quelques lignes plus loin, c'est de ce même Céphas qu'il dira: Je lui résistai en face^ parce qu'il méritait d'être repris.... Il est impossible de n'être pas frappé de ce contraste. Jamais n'ont été mieux accordés l'esprit de justice qui ne juge point de toute une vie par un jour, de toute une

foi par une erreur, de toute une gloire par une tache, et Tamour de la vérité, qui ne transige point quand l'intérêt de la vérité exige une vive protestation. Jamais la liberté et la sincérité chrétienne n'ont brillé d'un éclat plus pur qu'au moment où l'apôtre des gentils salue son collègue du plus beau titre d'honneur, colonne de l'Église, et à si peu de mots d'intervalle que l'attention du lecteur les parcourt d'un seul regard, ajoute : Je lui résistai en face,

VI. Vous serez peu surpris, après cet exposé des circonstance de ce différend et des sentiments que Paul y déploie, de voir que cette lutte est pure de tout esprit de séparatisme. Saint Paul, lorsque les Juifs, enracinés, pourainsi dire, dans les préjugés de leurs traditionSy lui ont opposé si souvent une obstination invincible, saint Paul se tournait vers les gentils; il semble, au premier aspect, que dans cette douloureuse circonstance de son ministère il eût été excusable de suivre sa ligne de conduite ordinaire, de se tourner seul vers les gentils, son troupeau accoutumé, son auditoire fidèle, et de s'éloigner des Juifs en les laissant judaïser à leur aise avec Pierre à leur tête pour légitimer ce judaïsme. Tout le ministère de saint Paul était compromis et condamné par ces accommodements de Pierre aux orgueilleuses prétentions des anciens sectateurs de la loi de Moïse ; si Pierre avait raison dans la seivitude à laquelle il consentait, Paul avait tort dans la liberté dont il donnait l'exemple et qu'il recommandait d'église en église, et quel séparatisme est plus attrayant, plus légitime, plus glorieux, que celui de la liberté?... Paul vat-il s'éloigner avec ses partisans, fonder un christia-

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nisme à part, dresser derrière des portes closes ou demiouvertes une table sainte où Ton ne communiera qu'ayec s£u permission, cultiver ainsi pour le triomfdie de la vérité ces semences de discorde, et creuser le dissentiment jusqu'à en faire un abîme?... L'épître aux Corinthiens, écrite une année environ après l'épitre aux Galates, est là pour répondre. Rapprochez l^une de Fautre: aux Calâtes, saint Paul écrit guHl a résisté en face à Pierre; aux Corinthiens, saint Paul écrit: Il y a des contestations parmi txms; l'un dit : je suis disciple de Paul ; P autre dit : je le suis d'Apollos ; m% autre : je le suis deCéphas^ Christ est-il divisé?... {^uand i?ous parlez ainsij n'étes-vous pas charnelsJ... Nous sommes donc en possession d'une preuve de fait que Paul, loin de se séparer de celui à qui il a montré une ai vive résistance, veut rester uni avec lui sous la seule bannière du Christ, et puisqu'il n'y a pas là l'ombre même d'un schisme, pas la moindre velléité de séparation, quand il s'agissait de savoir si le christianisme tout entier devait ou non être grefié sur le trône desséché du mosaïsme, j'en conclus que le séparatisme a toujours tort^ l'union et la paix, seules, ont toujours raison.

VII. L'opposition de leur doctrine et de leur prédication à Antioche n'a donc point amené de schisme entre les deux apôtres, et j'ajoute avec une vive émotico qu'elle n'a point amené de rupture entre les deux amis. Loin que les sentiments de Paul pour son ancien ami se soient refroidis par suite de ce dissaitiment, il a soin, dans cette épître aux Calâtes, de rappeler d^ix circonstances de ses relations avec saint Pierre, et il montre ainsi combien peu, malgré leur contention, la

reconnaissance lui pèse et combien son aflection est fidèle : c'est, d'abord, la déférence que, lors de son premier voyage à Jérusalem après sa conversion, il a témoignée à son illustre collègue; il s'était rendu de Syrie en Judée, pour entretenir Pierre^ et, en second lieu, c'est l'hospitalité que pendant les quinze jours de son passage à Jérusalem il a reçue dans la maison de Pierre... Mes Frères, n'est-ce pas une grande tristesse, une grande honte, une grande atteinte portée à la force de la vérité, que les différences religieuses mettent la discorde entre les Églises et les clergés, entre les nations et les races ^ et nul ne peut supputer le nombre de souffrances que ces vastes et impies discordes ont semées dans le monde ^ nul ne peut compter les larmes qu'elles ont fait verser; nul ne peut dire ce que le monde et ce que la chrétienté seraient aujourd'hui, s'il était possible de retrancher de la masse des malheurs de l'humanité ses malheurs religieux, les guerres de religion, et l'abominable fléau de la persécution, bouclier d'enfer dont on couvre la gloire de Dieu... £t pourtant c'est une tristesse et une honte en un sens plus grandes, c'est une atteinte plus dangereuse que la vérité subit, quand les différences de culte et de foi bri* sent les affections, séparent les amis, les changent même en ennemis, troublent la paix des familles, relâchent ces liens sacrés, et font succéder, sous le toit domestique, aux épanchements de la tendresse, cette animosité, cette défiance mutuelle, et ce triste silence, dernière ressource pour le maintien d'une paix au moins extérieure, discorde muette de cœurs aliénés qui ne s'entendent plus^ alors, peu à peu, par degii^s in«

sensibles et souvent sans espoir de retour, toute affection s^éteint ^ les âmes s'endurcissent ; la pitié meurt ^ la reconnaissance est rejetée comme un poids injuste; les préventions régnent en souveraines; chaque mot, chaque regard, chaque relation est interprété à mal, et là où Dieu ne devrait voir que le temple de la paix, une société, une famille, se disant chrétienne, ne met sous ses yeux qu^un perpétuel conflit de sourdes haines, où les cœurs aimants qui restent ne peuvent plus espérer de paix que celle des tombeaux. Instruisez-vous à un si frappant exemple, vous qui avez laissé la discorde, sous le couvert de la religion, pénétrer jusqu'au centre de vos foyers... Instruisez-vous! Paul écrit qu'il a résisté en face à saint Pierre, et dans cette même épître il en parle comme on parle d'un ami.

YlII. Il reste un mot nécessaire, ce me semble, dans ce discours, nécessaire avant la dernière leçon vers laquelle il vous conduit, et je nesaiscommentl'y introduire, tant il est en opposition manifeste avec l'esprit qui s'est déployé dans le cours de cette première querelle du christianisme. Rappelez-vous où tant d'autres de ces diflérences ont abouti d'ordinaire; rappelez-vous le mot triste et furieux qui servait à les envenimer; écoutez ce long cri de haine que les siècles ont répété comme à rénvi et que tant de sectes se sont renvoyé, comme dans les guerres des sauvages on se renvoie les flèches empoisonnées... Ânaihème, anathème! de ce mot-là on a fait un mot chrétien ; et malheureusement il ne remonte pas seulement aux siècles d'ignorance et de barbarie; il est d'hier; lisez les décrets de ce long concile l<înu à Trente pour défaire la réformation et qui n'a pas

plus défait la réforme qu'il n^a refait le catholicisme, et vous verrez que chacun de ses décrets se termine par J'ana thème prononcé contre quiconque ose douter ou nier-, c'est Famen de tous ces enseignements ; quiconque, par exemple, ne croit pas que le Seigneur est présent dans l'hostie en corps, en sang, en âme et en divinité, et quiconque ne croit pas que le sacrifice de la messe est le môme que le sacrifice de la croix, n'y ayant de différence que dans la manière de l'offrir, qu'il soit anathème! et tous les membres de l'assemblée, après lecture, répétaient : anathème! anathème!... C'est ce qu'on nommait, en style officiel, les acclamations des pères du concile... Mes Frères, voici en présence, dans l'Évangile même, dans la parole de Dieu considérée comme telle par toutes les Églises de la chrétienté, dans ce livre divin où l'Église de Rome puise sa loi d'infaillibilité et la nôtre sa loi de liberté, voici deux serviteurs de Dieu, dont l'un enseigne que pour être sauvé il faut se soumettre à Moïse et à Christ, l'autre qu'il suffît d'obéir à Christ, et selon l'Évangile c'est au lendemain du premier concile où la question avait été tranchée que ce dissentiment éclate... Je lis et je relis, et dans tous les monuments de cette querelle, dans les actes de ce concile, dans les lettres des deux antagonistes, je cherche le mot : anathème! et je ne le trouve pas ; je ne le trouve pas, quoique ce concile ait mis sa décision sous la sanc^ tion de cette formule auguste, qui n'a légitimement appartenu qu'à lui : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous.,. J'en conclus que le mot : anathème !... n'est pas chrétien et ne peut sembler bon à Dieu. Ce mot, l'usurpation la plus criminelle de l'orgueil humain sur Dieu,

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ce mot, teint du sang de tant de mart]^ et qui briUe dans l'histoire comme la flamme des bûchers dans la nuit, puisse-t-il devenir inusité au point de s'effacer de la mémoire des hommes, et alors peut-être, par Finteroession du Sauveur, Dieu l'effacera de son livre de viel

De ces faits et de ces considérations, je tire deux oc»i* séquences, dont votre foi reconnaîtra la justesse.

Le droit de rechercher, de choisir, et de se faire sa foi chrétienne , le droit réciproque de résistance à ce que Ton croit Terreur, la liberté d'examen sans laquelle ces droits n'existent pas, tel est l'état normal de la chrétienté.

Les partisans de l'autorité à tous ses degrés, depuis ces pontifes qui se déclarent les dictateurs infaillibles et suprêmes de la vérité jusqu'à ces inquisiteurs mitigés qui glissent subrepticement dans une confession de foi de leur façon quelque article à double sens, d(Hit ils comptent faire en temps opportun un moyen d'intolérance et de domination, tous, mes Frères, aiment peu les souvenirs de mon texte. Mais en vain, ils le couvrent de ce boisseau que Jésus a voulu enlever de leurs mains ; le texte est là, et ce texte enseigne que saint Paul, l'inspiré, a résisté en face à saint Pierre, inspiré comme lui ; et dès lors, l'un des deux se trompe... qui décidera lequel des deux, égaux en autorité, en apostcH iat, en inspiration^ tous deux successeurs de Jésus- Christ, tous deux fondateurs de son Église, appelés tous deux par la même voix qui a dit à l'un , sur le ri-

vage de Génézareth : Je te ferai pécheur d'hommes vi" vantSy et à l'autre^ du haut des cieux : Saul, Saul, pourquoi me perséeufes'tu? Qui décidera entre eux et nous déclarera lequel des deux se trompe... Pour échapper à la nécessité de répondre, on s'est réfugié derrière deux retranchements qui n'en sont pas ; on a dit : il s'agit d'une question de minime importance ou d'une question de pure discipline. Mes Frères, je ne crois pas qu'on puisse faire à Jésus une injure plus im« pie que de considérer comme sans gravité la question de savoir si Moïse est ou non pour une part, que dis-je? pour une moitié dans le salut, et quant à l'échappatoire commode qui fait de toutes les questions embarrassantes des questions de discipline, nous attendrons, pour nous en contenter, qu'on nous ait montré où le dogme et la morale finissent et où la discipline commence... Non, non, j'attends la réponse et je ne vous laisse.pas sortir de la situation qui nous est faite par l'Évangile^ prononcez-vous entre saint Pierre et saint Paul, tous deux inspirés... Que ce soit, me direz-vous, l'Évangile même qui prononce. •• J'y consens; mais l'Évangile interprété par qui ? par l'Église, par la tradition, par les siècles passés, par une assemblée de prêtres avec ou sans pape? Vous croyez donc à l'infaillibilité de ces autorités pour leur reconnaître le droit de prononcer entre deux apôtres inspirés et de les déjuger? Dès lors, tout est dit, à ce mot près : vous êtes catholiques. Si vous ne croyez pas à cette infaillibilité nécessaire pour départager un saint Pierre et un saint Paul, alors ré* pudiez toutes ces autorités factices et illégitimes ; laissez là ces traditions si souvent contradictoires ; licen*

ciez ces conciles qui n'ont consacré que rintolérance, et reconnaissez, après toutes ces déchéances, qu^il ne reste que vous, vous seuls, TÉvangile ouvert à la main et librement lu, compris, interprété par vous; il ne reste que vous, c'est-à-dire votre raison individuelle, votre conscience, votre foi ; reconnaissez qu'il n'y a pas sur la terre d'autorité absolue, pas même celle de deux apôtres ; reconnaissez que soumettre son intelligence à une autorité quelconque, c'est abdiquer et sortir du christianisme; reconnaissez que Paul, en résistante son collègue, a été le premier protestant, et alors, faites comme lui, prononcez entre les deux apôtres ; prononcez sur la religion entière, et si vous vous trompez... Eh bien, vous aurez fait comme saint Pierre, vous vous serez trompés sincèrement, et Dieu vous pardonnera.

Vous présagez tous le dernier root de ce discours, la dernière conséquence qu'il a préparée. Il faut, pour être vraiment chrétien, savoir différer de ses frères, de ses amis, de ses collègues, sans que le dissentiment, quel qu'il soit, qu'il s'agisse de Moïse ou de Christ, fasse la moindre brèche à Tamour, à la charité, à la paix. Il est dur, sans doute, à nos passions mauvaises que Dieu exige de nous l'harmonie des cœurs, quand les esprits sont en désaccord ; mais la loi d'amour mutuel est là, devant vous, dans l'Évangile, sans Tombre d'une exception par suite des variétés de culte et de foi, et la liberté chrétienne et la fraternité chrétienne sont toutes deux illimitées et sacrées au point que la chrétienté sera ce qu'elle doit être, seulement quand il y aura partout des différences de doctrine et quand il n'y aura nulle part des querelles de religion... mes

Frères, vous tous, disciples de la vraie foi protestante, travaillez à réaliser de plus en plus autour de vous par voire exemple cet idéal d'indépendance et de concorde; faites chérir la liberté par la paix ^ sachez résister en face à Terreur et aimer celui même à qui vous venez de résister, prier avec lui, communier avec lui, et déployez aux yeux de la patrie et de TÉglise attentives, déployez, en les conciliant, les deux caractères distinctifs du vrai chrétien, de n'être l'esclave de personne et d'être le frère de tous.

FîN.

Pages Texts : La Foi est une vive représentation des choses

qu'on espère et une démonstration de celles

qu'on ne voit point. (Hébreux^ XI, 1 .}. . . . i

TsxTB : Pierre^ prenant la parole, dit à Jésus : Seigneur, il nous est bon de demeurer ici ; si tu le veux, faisons -y trois tentes , une pour toi, une pour Moïse et une pour £iie. ( Saint Matthieu, XVII, 4.) Î8

Mil. Hénoch.

Tkxtb : Hénoch marcha avec Dieu, et il ne parut plus,

parce que Dieu le prit. {Genèsôy Y, 24.). . . 45

\ ' 1¥. Elle.

Pages Texte : Comme Ëlie et Elisée continuaient leur chemin et qu'ils marchaient en parlant, voici, un char de feu et des chevaux de feu les séparèrent l'un de l'autre , et Elle monta aux deux dans un orage. (2 Rois^ Ht 1 1 ^^

\y V. Satan dégulaé en ang^e de lumière.

Textb: Satan lui-même se déguise en ange de lumière. (//« Epitre aux Corinthiens, XI, 14.). 89

¥1. Nathanaël.

TsxTi : Philippe rencontra Nathanaël et lui dit : Nous avons trouvé celui dont la loi de Moïse et les prophètes ont parlé, Jésus de Nazareth, fils de Joseph. Nathanaël lui dit: Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ? Philippe lui répondit: Viens et vois! Jésus voyant s'approcher Nathanaël dit de lui : Voici vraiment un Israélite en qui il n'y a point de fraude. Nathanaël lui dit: D'où me connais-tu? Jésus lui dit: Avant que Philippe t'eût appelé, quand tu étais sous le figuier, je te voyais. Maître, lui répondit Nathanaël, tu es le Fils de Dieu , tu es le roi d'Israël! (Saint Jean, I, 45-50.). . . 109

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