LE RICHE ET LE PAUVRE DANS LA PATRIE
Ton peuple sera mon peuple et (on Dieu sera mon Dieu.
Ruth, l, H.
Mes Frères,
L'amour de la patrie, ce puissant mobile de notre ânxe, cette fierté la seule permise au chrétien, cette passion des nobles cœurs que toutes les religions ont sanctionnée, qui s'accorde si bien avec l'amour de la liberté et qui a inspiré tant d'actions héroïques, l'amour de la patrie, consacré par les larmes généreuses que Jésus a versées sur les désastres réservés à l'ingrate Jérusalem, inspire souvent, même aux esprits les plus simples, les plus incultes, des paroles d'une énergie et d'une simplicité sublimes. Le texte en offre un exemple. Je ne sais si, dans les annales d'aucune nation, on peut lire une parole qui exprime mieux que ce mot célèbre l'ardeur profonde d'un vrai patriotisme, la résolution ferme et réfléchie de l'accomplissement des devoirs qu'il impose et l'harmonie nécessaire du sentiment patriotique et du sentiment religieux.
Tan peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieêi^ c'eet bien là un cri du cœur où résonne l'accent
de la sincérité ; c'est la promesse d'un dévouement qui se tient prêt à ne reculer devant aucun sacrifice ; c'est le vœu d'un esprit résolu à payer toute sa dette, nonseulement à la famille, mais à la. patrie, en cherchant dans la foi et la piété les forces qui doivent y suffire.
Qui donc parle ainsi?
ËstK^ un Moïse, animé du double enthousiasme du génie et de l'inspiration, redescendu des sommets du Sinaï, où il a conversé avec JXeu comme un homme avec son intime ami^ ému sous la pression de ces révélations puissantes, et demandant en ces termes' aux Hébreux d'avoir confiance dans les édits d'un législateur qui revient en quelque sorte du ciel ?
Est-ce un Josué, prêt à conduire son peuple à la conquête de la terre promise, à la punition divinement prononcée de l'impie Canaan, et qui lui donne d'avance conmie un résumé des chants de victoire qu'il devra bientôt entonner?
Est-ce un Gédéon, appelant ses concitoyens à se soulever contre une tyrannie étrangère, à secouer les fers d'une honteuse servitude et à rejeter de l'autre côté du Jourdain jusqu'au milieu des sables de la Syrie les indignes oppresseurs du peu{Je de Dieu?
* Est-ce un Esdras, réunissant Israël dispersé pour le ramener du fond de la captivité de Babylone, pour lui faire reprendre ses harpe& si longtemps muettes et suspendues aux saules des fleuves étrangers, et pour Iw rendre k la fois son temple et son culte, sa patrie et sa liberté, son rang parmi les peuples, son titre de peuple de Dieu?
Non, mes Frères. Le ipot, il est vrai, est assez su-
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blime pour convenir à ces grands hommes ; mais de si grands exemples effrayeraient votre humilité. Non, ce n'est ni le législateur ou le conquérant hébreu, ni le guerrier qui délivre ou le pontife qui ramène Israël, dont le dévouement s'exprime ainsi ; cette sublime leçon part de moins haut, et nul de vous ne la récusera ; c^est à dessein que je Tai choisie à celte hauteur, pour vous obliger à reconnaître qu'elle est à votre portée... Qui parle ainsi? C'est une faible femme, une pauvre veuve qui, sans ressources, sans appui, sans renommée, dans cette obscurité où languit l'indigence, consacre coura* geusement sa jeunesse au soin de sa mère adoptive, s'é* loigne avec elle des tombeaux de toute sa famille et se dévouant sans esprit de retour à sa nouvelle paVie, répond à Tétonnement inquiet que fait naître une résolution si généi^euse : Ton peuple sera mon peuple et ion Dieu sera mon Dieu !
Dans les deux discours qui ont précédé et préparé celui-ci, j'ai essayé de vous montrer le riche et le pau«vre, d'abord, sous la direction de la Providence qui décide et mesure la différence de leur sort; ensuite, sous Tempire des afleotions et des liens de famille, où la différence naît de leur conduite.
Je reprends aujourd'hui et j'achève cette grave étude au point de vue des obligations du citoyen ; je m'effor*cerai de vous montrer que les mêmes devoirs, les mêmes intérêts les lient, que la religion du Sauveur du monde ne leur dcmne pas deux leçons différentes et que leur meilleure ressource est de s'entre-dire avec sincérité : Ton peuple est mon peuple et ton Dieu est mon Dieu !
I. Une seule remarque préliminaire suffit à mon dessein : on n'a pas toujours une famille, une parenté; on peut Tignorer; on peut en sortir, s'éloigner, disparaître ; on peut être abandonné des siens ou leur survivre ; la mort peut avoir fait autour de nous la solitude complète, la mort peut ne nous avoir laissé de famille qu^aux cieux. Hais on a toujours une patrie, même à l'étranger, et l'on'est toujours membre d'une société; de ce cercle on ne sort pas, de cette étreinte on ne peut se dégager; partout on la retrouve, partout elle nous ressaisit. Il est possible de se tenir à part dans une complète indifférence religieuse et de refuser de dire même à un seul de ses contemporains : Tan Dieu est mon Dieu; mais il est impossible de ne point dire : Ton peuple est mon peuple. En un mot, l'homme vit, de force, parmi des hommes, et l'égoïste même, qui, par lâcheté, par calcul, s'ingénie à disparaître dans la foule, y reste; la foule où il se cache Tenserre et le presse de toutes parts. Nul homme ne s'échappe hors de l'humanité.
Aussi Jésus-Christ, qui est venu dans ce monde prendre place à nos côtés et vivre d'une vie humaine, est citoyen d'une patrie; il gémit de ses erreurs, de ses crimes, de ses infortunes; il ne méconnaît et ne rejette point ses compatriotes qui l'ont méconnu et rejeté; il respecte le gouvernement qu'il trouve établi, les institutions de son temps, le Tibère qui règne à Rome, le Pilate qui gouverne à Jérusalem ; il ne rend pas seulement à Dieu ce qui est à Dieu^ mais à César ce qui est à César.
La vie même du Sauveur du monde est donc une
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sanction positive et divine des conséquences naturelles qui découlent de ce point de fait que l'homme est un être social. Ces conséquences sont que si tout homme appartient nécessairement à une société humaine, si la société est toujours présente, vivante, agissante autour de lui, tout homme est forcé de se soumettre à certaines nécessités que l'état de société impose, à certaines lois qui sont la formule de ces nécessités.
Seul, on se donne les lois que Ton veut-, ensemble, il faut bien s'entendre sur des lois communes: car si chacun se donne les siennes, personne, au fond, n'en suivra ; il y aura autant de lois que de volontés, et la société sera impossible.
En d'autres termes, seul, on ne compte qu'avec soi^ ensemble, il est nécessaire de compter avec les autres.
Il n'est qu'un moyen de se soustraire à cette nécessité : c'est de changer l'état de société en un état permanent de guerre, et de guerre d'extermination. Évidemment, pour faire la guerre, il est superflu de faire des conventions. Dans l'état de guerre, je ne veux point dire dans les efforts de résistance d'un peuple qui combat pour repousser l'invasion ou dans le cours des conquêtes d'un peuple qui cède à la frénésie de la gloire et à l'ambition de s'agrandir, mais dans le déchaînement des discordes sociales, dans l'état de lutte, sourde ou flagrante, d'un peuple qui s'entre-détruit lui-même, concitoyens contre concitoyens, frères contre frères, il est clair que chacun fait ce qu'il veut et se tire d'affaire de son mieux ; les lois sont impuissantes et mises au rebut ; il n'y en a plus pour le moment. Mais aussi il n'y a pins ni société ni patrie ^ l'idée de société implique,
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non l'état de guerre, mais4'état de paix ; Tidée de patrie implique, non la fureur d'ennemis qui se déchirent, mais la concorde de citoyens qui savent s'eiitr^aimeret s'entre-secourir.
De ce devoir de vivre en paix dans la patrie commune pour qu'elle soit véritablement notre patrie, de cette nécessité irrésistible d'être soumis à des lois pour vivre en société, la rict^esse et la pauvreté ne dispensent point. La richesse et la pauvreté n'ont que voir ici; c'est une différence de sort qui n'amène aucune différence de devoir; ce devoir, je suis loin de le nier, peut être, comme toutes les autres obligations morales, rendu plus facile ou plus pénible selon les situations au milieu desquelles il s'accomplit; heureux et riche, on est aisément entraîné à croire que tout va bien, que la société marche, que la patrie prospère ; affligé et pauvre, on est plus enclin à penser que tout va mal, que la société rétrograde, que la patrie décline. Mais en vain la même terre des ancêtres, la terre du pays natal, est foulée d'un pied léger par l'homme de plaisir et d'un pied fatigué par Thomme de travail ] Tallure de leur marche, l'empreinte de leurs pas n'est point la même-, le sol l'est, c'est le sol commun de la patrie. Dans la joie ou la peine, dans la richesse ou la pauvreté, est-on moins citoyen? est-on citoyen différemment et à deux titres divers? Non sans doute, et ils sont également •inexcusables, ceux qui cherchent une dispense de patriotisme dans les ivresses, les éblouissements, les oisivetés de l'opulence, ou dans les privations, les durs travaux, les souffrances de la pauvreté. La patrie est toujours la patrie pour ceux qui la couvriraient de leur
or^ el pour ceux qui la fécondent de leurs sueurs. Chose étrange, immorale, irréligieuseJ Écoutez le riche : il s'indigne, si on lui refuse le titre de citoyen par un caprice insensé de proscription, et il a raison ; mais quelquefois, sous prétexte de jouir, il se refuse aux devoirs que ce titre impose; écoutez le pauvre : il s4ndigne de son côté avec non moins de fierté, si on lui dispute le titre de citoyen à cause de sa pauvreté, et il a raison^ mais quelquefois il trouve dans son indigence un prétexte de renier ces lois sans lesquelles il n'y a plus ni patrie ni société.
lî. De toute une nombreuse et florissante famille établie au pays de Hoab, à Forient du Jourdain, il n'est resté que deux femmes, toutes deux veuves; Tune dé}à âgée. Vautre jeune encore ; appauvries, ruinées par ces deuils, sans soutien sur la terre étrangère, elles prennent la résolution de passer à travers tous ces tombeaux, de s'éloigner de la scène de tant de larmes et de retourner en Israël. La plus âgée, Nahomi, généreuse dans sa pauvreté, veut que sa belle-fille l'abandonne, la laisse partir et garde pour elle seule les ressources et les espérances que son âge lui permet ; la plus jeune, Ruth, plus gêné-* reuse encore, refuse ce triste moyen de salut, se consacre à cette vieillesse dénuée et indigente, accepte avec un noble ôourage une destinée de lutte, de privations, de dévouenlent, et répond aux instances de sa parente par ce mot si touchant: Ton peuple sera mon peuple et ion Dieu sera mon Dieu !
Riches et pauvres, qui m'écoutez ici, n'est-ce pas là assez de pauvreté ? En fallait-il davantage pour donner autiH'ité à cet exemple, et pouvais-je mieux choisir un
modèle de vertu, religieuse et patriotique à la fois, au sein d^une triste indigence... Eh bien ! suivons cette jeune et noble femme dans sa patrie adoptive, et voyons quelle conduite elle se prescrit *, vous jugerez ensuite si les devoirs qu^elle remplit ne sont pas ceux que vous avez à remplir, si la religion de Jésus-Christ vous impose un autre dévouement et de plus difiQciles, de plus fécondes vertus.
Avant tout j'admire sa constance, sa tranquillité d^esprit, le silence calme de sa résignation. Elle est pauvre : à qui se plaint-elle de sa pauvreté ? à qui Timputet-elle? à personne. Vous ne Tentendez murmurer ni contre Dieu et sa providence, ni contre Israël et Tordre social imparfait qu'il s'est donné en ces jours, ni contre le gouvernement et les lois qui régissent son siècle et qui doivent bien la régir dans son indigence, elle, jeune femme inconnue, oubliée, seule au monde (elle le croit du moins), et pour qui le monde ne peut s'arrêter et changer de face tout à coup. Elle est pauvre, sans se faire de sa pauvreté un prétexte de désordre, une arme de discorde, un levier de sourdes menées contre Tordre étabH dans sa tribu, contre le culte et ses ministres, contre la législation et ses interprètes: ni le pontife dans son sanctuaire, ni le juge d'Israël à son tribunal ou sous sa tente ne sont troublés des cris de son mécontentement. Cette calme résignation est d'autant plus admirable qu'il lui est donné de vivre en une époque où les institutions et les lois sont incertaines et affaiblies, en des jours où il n'y avait point de chefs en Israël et m chacun faisait ce qui lui semblait droit. Elle est résignée, parce» qu'elle est pieuse, parce qu'elle croit en Dieu,
parce qu'elle sait que dans une pauvreté imméritée, dans une pauvreté qui n'est le fruit d^aucune inconduite, d'aucune prodigalité, d'aucune ambition, qui n'est qu'une épreuve et non l'inévitable suite de fautes accumulées, il y a toujours, comme dans un deuil, quelque chose de divin et de providentiel ; elle sait, elle croit que l'indigence et la mort spnt dans la main de Dieu ; elle sait, elle croit qu'elle est pauvre comme elle est veuve, parce que Dieu le veut, et cette foi, sans l'enrichir, sans lui rendre les biens et les affections terrestres qu'elle a perdus, l'enrichit de cette paix de l'âme qui rend supportables la pauvreté, le veuvage et la mort.
Puis, elle se saisit de la grapde ressource que la pauvreté doit accepter avec joie et rechercher sans relâche : elle travaille : elle fait, pour son entretien et celui de sa vieille parente, ce que ses faibles mains de femme lui permettent de faire ^ elle ne trouve au-dessous d'elle, au-dessous des souvenirs de sa prospérité et des droits de sa famille, aucune tâche, aucune occupation ^ elle comprend que les travaux, en un sens, ressemblent aux malheurs : aucun ne déshonore ^ il n'y a de déshonorant que la paresse et le vice ^ la fdle du riche Élimélec se fait glaneuse dans les champs d'Israël, rentre chaque soir chargée des épis de son humble récolte de la journée, et pendant toute la moisson des orges elle pourvoit ainsi à sa subsistance et à celle de sa mère d'adoption... Chrétiens ! je le demande encore : est-ce assez de pauvreté, et au sein de cette misère, assez de constance, de résignation et de dévouement ?
S'ensuit-il que cette courageuse femme soit humble jusqu'à la servilité ? S'ensuil-il que devant les grands et
les heureilx du siècle elle oublié su dignité et ne sache que tendre la main ; s'ensuit-il qn^elle compromette sa noble misère dans la honte et la bassesse et qu^elIe ait des droits, sans les réclamer?... Non, mes Frères, et ce trait mérite toute votre attention ; \û feligion n^exige du pauvre l'abandon d'aucun droit dd citoyen ; les lois sont faites pour lui, non plus, maisf autant que pour le riche ; ce que le pauvre ne peut demander aux institutions et aux lois, c'est uiie garantie edntre toute misère; c'est une réparation de ses malheurs et le dédommagement de ses pertes ; Dieu seul le pourrait, et encore faudrait-il (je vous l'ai montré) que Dieu bouleversât Tordre moral du monde et abrogeât la loi sainte de notre responsabilité mutuelle ; mais ce que le pauvre peut demander à la législation de sa patrie, c'est une garantie contre toute injustice, toute oppression/ et une protection égale. Ruth, qui a su être pauvre sans avilissement, sait revendiquer, sans jactance, sans ostentation, avec simplicité, dès qu'elle est informée, un droit que lui donnaient les lois du siècle et du pays, un droit qui à son insu lui appartenait à titre de veuve israélite et qui lui assure une splendide et honorable alliance; elle devient Tépouse du possesseur de ces champs où l'indigent métier de glaneuse l'a conduite tant de fois, et son activité, si humble et si courageuse, est, sous la direction de la bonne Providence, roccasion et le moyen de sa récompense et du bonheur des dernières années de sa mère chérie.
III. Mes frères, cet exemple est complet et stifflt à nous instruire tous des devoirs respectifs dU riche et du pauvre dans la société, dans la patrie.
Le premier trait est rhumilité. Il y a une richesse orgueilleuse. On s^accoutume si aisément à être riche, à commander, à jouir, à disposer de volontés qu'on paye comptant, que certains hommes semblent se croire nés, se croire faits pour être riches^ ils trouvent la chose naturelle au point d'oublier l'explication que Job se donne à lui-même de son changement de sort : Je suis sorti nu du sein de nia mère^ et nu encore je descendrai là... au point d^éviter de répondre à la question de saint Paul, qui naît si naturellement de l'humble déclaration du patriarche : Qu*as-tu que tu n'aies point reçu, et si tu ras reçu, pourquoi fen glorifier comme si tu ne r avais point reçu ! Ils prennent leur fortune pour une preuve tacite de leiir mérite ; de ce qu'ils possèdent, ils concluent, sans autre recherche, à leur droit moral de posséder ; ils se croient les privilégiés, à juste titre, de la Providence, et quand ils pèsent à la balance leurs qualités du cœur et de l'esprit et leur argent, c'est pour y chercher la preuve qu'ils n'ont pas assez de trésors à leur disposition... Oui, il y a une richesse orgueilleuse, et ceux qui sont riches ainsi ne sont pas riches en Dieu. Mais, àl'extréme opposé, il y a une pauvreté orgueilleuse; il y a des pauvres qui font étalage et ostentation de leur dénûment, qui voient dans leurs souffrances non des épreuves, mais des triomphes, qui se posent en victimes, en martyrs, en disgraciés de la société, en déshérités de la Providence, et qui se croient vertueux simplement parce qu'ils sont indigents; ils affichent ce prétendu mérite devant tout venant; il ne leur sufût pas qu'on plaigne et qu'on soulage leur misère, ils demandent qu'on y applaudisse; ils veulent non-seulement des
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secours, mais des hommages ^ ils croient à leur expérience de toutes choses, simplement parce qu^Is ont manqué de beaucoup ; ils se vantent de résister à des tentations et de fuir des excès qui sont hors de leur portée, et au lieu d^attendre les dédommagements promis à rindigence humble et pieuse, ils se dédommagent d'avance en ce monde par les prétentions que nourrit leur superbe fnisère... Croyez-le bien, tout cet orgueil est criminel et insensé des deux parts-, il ne vaut pas mieux d'un côté que de l'autre; il forme une mauvaise barrière d'humiliations mutuelles entre des frères, des concitoyens ; il amasse les haines et prépare des essais ou d'oppression ou d'anarchie; il refoule au fond des cœurs ulcérés la parole qu'il serait si bon d'échanger : Ton peuple est mon peuple !
L'orgueil détruit la confiance : on ne se confie point, quandion s'attend à des humiliations, et rien, entre les riches et les pauvres d'une même nation, rien n'est plus utile et plus honorable à la fois qu'une mutuelle confiance. On ne saurait le nier et je vous le rappelais récemment, il y a sous nos yeux, dispersées çà et là dans la société, une mauvaise richesse et une mauvaise pauvreté; une richesse qui ne veut pas secourir, une pauvreté qui ne sait pas recevoir ni faire profiter ce qu'elle reçoit; une richesse qui endurcit le cœur, le tient fermé à la compassion et se cache au fond de son oisiveté inabordable pour ne pas voir de près les misères et se dispenser plus à l'aise de les soulager; et une pauvreté, oisive aussi à sa façon, pleine d'envie et de haine, qui se fait un art perfide de se plaindre adroitement et de solliciter avec assez d'indiscrétion pour obtenir, non
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pour être rebutée, et qui, surtout, arrange ses souffrances de façon à les montrer seules et à cacher ses vices. Mais j'ai hâte de le reconnaître : ces excès, des deux parts, vont s'aiTaiblissant ; les devoirs qu'imposent la richesse et la pauvreté sont de plus en plus compris^ la voix terrible des révolutions s'est jointe pour les enseigner à celles de la morale et de la religion : la rencontre du riche et du pauvre se fait mieux, et vos pasteurs peuvent le dire avec une confiance qui chaque jour augmente, il y a partout dans notre patrie, il y a une bonne richesse et une bonne pauvreté ; la confiance mutuelle, ébranlée en de mauvais jours, renaît ; la richesse se déploie en charités croissantes, en fondations généreuses, en mille et mille institutions ingénieusement secourables^ la pauvreté cesse, en majorité, d'être impérieuse, exigeante, jalouse, anarchique; elle apprend à se secourir et à se laisser secourir-, elle s.'applique avec plus d'intelligence le principe de s'aider soi-même pour que Dieu nous aide; elle porte, selon l'exemple même de Jésus, la tunique tissue d'une seule pièce, vêtement de l'indigent et de l'ouvrier, sans fausse honte et sans mauvaise fierté, et entre le riche et le pauvre le mot sacré s'échange avec plus d'effusion : Ton peuple est mon peuple!
y. Cette réconciliation sera définitive lorsqu'elle s'appuiera d'un bout à l'autre de la patrie sur les vrais principes de la science difficile de faire le bien, science que les pauvres ont à étudier autant que les riches. La base de cette science, nous l'avons reconnu, c'est que rien n'est dû au vice et à la paresse; il n'est dû qu'au malheur, et en partant de cet axiome trop peu mis en
pratique, il faut que les trois bienfaisances qui se par* tagent le vaste travail de soulager le, prochain fassent ce qu'elles ont à peine tenté ^ il faut, sans se fondre, sans s^absorber, qu^elles s'accordent^ la bienfaisance civile qui s'adresse à tous les citoyens de la patrie, la bienfaisance ecclésiastique qui s'adresse aux Odèles de chaque culte, la bienfaisance privée qui s'adresse à qui elle veut, sème trop souvent au hasard de stériles bienfaits et donne souvent un peu de secouics pour racheter un peu de temps. Tant que ces trois sources de la charité ne couleront pas distinctes, mais unies, le flot en grande partie se perdra dans le sable, sans asseas féconder. Tant que cette ligue du bien public ne sera pas signée, la masse des doubles emplois formera une dilapidation immense au détriment de la bopne pauvreté ; la prévoyance même avec ses ingénieuses combinaisons ne donnera pas tous ses fruits : on continuera de sacrifier, sans même le savoir, la bonne pauvreté à la mauvaise \ on continuera de donner trop aux uns, et il est inévitable alors de donner trop peu aux autres ^ on continuera de donner beaucoup,, en s'étonnaiit de ne point donner assez. Mais pour accomplir cç progrès immense, il faut moraliser la charité publique-, il faut non-seulement qu'elle secoure, mais qu'elle apprécie, qu'elle juge ; il faut que la misère^ soit forcée de lever les voiles qui la déguisejut et de laisser voir si elle n'est que le vice-, les méchants seuls y perdront -y l'amour d^ prochain en sera plus doux, plus fécond,,, plus facile, et l'on saura mutuellement à qui l'on pa^l^ avant de, s'entre-dire : Ton peuple est mon peuple !