‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 10 sur 139 · DE MADAME DE LA VALLIÈBE · texte numérisé non relu

DE MADAME DE LA VALLIÈBE

fait : dans TÉgypte , dans la Perse , dans les Indes , dans toute la terre , en Orient et en Occident , depuis plus de deux mille ans on ne parle que d'Alexandre; il vit dans la bouche de tous les hommes, sans que sa gloire soit effacée ou diminuée depuis tant de siècles ; les éloges ne lui manquent pas, mais c'est lui qui manque aux éloges : il a eu ce qu'il demandait; en a-t-il été plus heureux , tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se fadre adorer comme un Dieu, soit par orgueil soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent de la gloire, la gloire souvent leur est donnée. « Ils ont reçu leur récompense, » dit le Fils de Dieu'; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes , dit saint Augustin , tant célébrés parmi les Gentils, et j'ajoute, trop estimés parmi les chrétiens , ont eu ce qu'ils demandaient : ils ont acquis cette gloire qu'ils désiraient avec tant d'ardeur; et « vains , ils ont reçu une récompense « aussi vaine que leurs désirs : >> Quœrebant non apud Deum, sed apud homines gloriam...; ad quant pervenientes perceperunt mercedem suam, uani vanam » .

Vous voyez , messieurs , l'âme raisonnable dédiue de sa première dignité, parce qu'elle quitte Dieu, et que Dieu la quitte ; menée de captivité en captivité , captive d'elle-même , captive de son corps , captive des sens et des plaisirs , captive de toutes les choses qui l'environnent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi : « L'homme , dit-il , est vendu « sous le péché : » Fenumdatus sub peccato 3; livré au péché , captif sous ses lois , accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché Ta-t-il acheté? il Ta acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens , et asservi par toutes les choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel d'où il est venu. Ainsi il a perdu Dieu, et toutefois le mal-

» MàTTH., VI, 2.

* In Ps. CXV111, Senn. xii, n. 2; tom. iv, col. 1306. —

» HOM. , vu , 14.

60 POUM LA PMOFESSIOei

heureux il ne peut s>n passer ; car il y a au fond de notre 5ine un secret désir qui le redemande sans cesse.

L'idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais , 6 malheur incroyable, et la* mentable aveuglement ! rien n'est gravé plus avant dans le cœur de Vhomroe , et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s*e£faee en rhomme , et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes ; rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. En voulez-vous voir une preuve.' A présent que je suis assis dans la chaire de Jésus-Christ et des apôtres , que vous m'écoûtez avec attention , si j'allais (ah ! plutôt la mort), si j'allais vous enseigner quelque erreur, je verrais tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la religion : que feront-elles? O Dieu ! qu'est-ce donc que l'homme ? est-ce un prodige? est*ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable?

IVon, messieurs; nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première insti* tution : ce qu'il y a de si bas , et qui paraît si mal assorti avec ses premiers principes , c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné qui, dans ses masures renversées, conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dé* pravée il est tombé en ruine; le comble s'est abattu sur les murailles , et les murailles sur le fondement. Mais qu'on re* mue ces ruines , on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé , et les traces des fondations , et l'idée du premier dessein , et la marque de Tarchitecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte qu'il ne peut la perdre , et tout ensemble si faible qu'il ne peut la suivre : si bien qu'elle semble n'être restée que pour le convaincre de sa faute , et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu :

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mais nous avons dit , il est vrai , qu'il ne pouvait éviter après eela de se perdre aussi lui-même.

L'âme , qui s'est éloignée de la source de son être , ne connaît plus ce qu'elle est. £Ue s'est embarrassée, dit saint Augustin', dans toutes les choses qu'elle aime; et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue elle-même. Ma maison est brûlée ; on se tourmente , et on dit, Je suis perdu ! ma réputation est blessée , ma fortune est ruinée, je suis perdu! Mais surtout quand le corps est attaqué, c'est là qu'on s'écrie plus que jamais : Je suis perdu ! L'homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qui dit , Je suis perdu , n'est pas le corps : car le corps de lui-même est sans sentiment; et l'âme, qui dit qu'elle est perdue , ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont elle connaît la perte future ; c'est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ah! si elle n'avait pas oublié Dieu , si elle avait toujours songé qu'elle est son image, elle se serait tenue à lui comme au seul appui de son être ; et , attadiéeà un principe si haut, elle n'aurait pas cru périr en voyant tomber ce qui est si fort au-dessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin*, s'étant engagée tout entière dans son corps et dans les choses sensibles; roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime , et dont elle traîne contmuellement l'idée avec elle , elle ne s'en peut plus démêler, elle ne sait plus ce qu'elle est. Elle dit. Je suis une vapeur, je suis un soufïle , je suis un air délié , ou un feu subtil ; sans doute une vapeur qui aime Dieu , un feu qui connaît Dieu , un air fait à son image. O âme! voilà le comble de tes maux : en te cherchant, tu t'es perdue; et toi-même tu te méconnais. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par la bouche de son prophète : Convertimini, siciU in pro/undum recesseratisfilii Israël^ O âme , reviens à Dieu autant du fond , que tu t'en étais si profondément retirée !

« De Trin> , 1. x , n. 7 ; tom. vui , col. 898. — ' ilnd, , n. 1 1 , col. 895. ^ ISAI* , X](X1, 6.

5S POUE LÀ PilOFESSION

SECOND POINT

Et en effet , chrétiens , dans cet oubli profond et de Dieu et d'elle-même, où elle est plongée , ce grand Dieu sait bien la trouver. Il fait entendre sa voix , quand il lui plait, au milieu du bruit du monde : dans son plus grand éclat , et au milieu de toutes ses pompes , il en découvre le fond , c'est-à-dire la vanité et le néant. L'âme , honteuse de sa servitude , vient à considérer pourquoi elle est née ; et recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu , elle songe à la rétablir en se réunissant à son Auteur. Touchée de ce sentiment , elle commence à rejeter les choses extérieures. O richesses! dit-elle, vous n'avez qu'un nom trompeur : vous venez pour me remplir ; mais j'ai un vide infini où vous n'entrez pas : mes secrets désirs , qui demandent Dieu , ne peuvent pas être satisfaits par tous vos trésors ; il faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus intime. Voilà les richesses méprisées.

L'âme considérant ensuite le corps auquel elle est unie , le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte , parce qu'elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d'écouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines , par la bouche du prophète Isaïe : « J'ai vu les filles de Sion la « tête levée, marchant d'un pas affecté, avec des contenances « étudiées , et faisant signe des yeux à droite et à gauche : <t pour cela , dit le Seigneur, je ferai tomber tous leurs che- « veux». » Quelle sorte de vengeance! Quoi, fallait-il foudroyer et le prendre d'un ton si haut pour abattre des cheveux? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban , tonne pour abattre les feuilles des arbres! Est-ce là le digne effet d'une main toute-puissante? Qu'il est honteux à l'homme d'être si fort attaché à des choses vaines , que les lui ôter soit un supplice! C'est pour cela que le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : « Je

' ISAI.^Ul, 16, 17.

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