DE MADAME DE LA YALLIÈRE
« ferai tomber leurs cheveux ; je détruirai , poursuit-il , et les « colliers , et les bracelets , et les anneaux , et les boites à par- « films, et les vestes, et les manteaux , et les rubans, et les n broderies , et ces toiles si déliées , » vaines couvertures qui ne cachent rien ; et le reste : car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité ; s' attachant, pour ainsi parler, à suivre par sa vengeance toutes les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. A ces menaces du Saint-Esprit, Tâme, qui s'est sentie longtemps attachée à ces ornements , commence à rentrer en elle-même. Quoi ! Seigneur, dit-elle , vous voulez détruire toute cette vaine parure? Pour prévenir votre colère , je commencerai moi-même à m'en dépouiller ; entrons dans un état où il n*y ait plus d'ornement que celui de la vertu.
Ici cette âme dégoûtée du monde, s'avisant que ces ornemaits marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante , elle en connaît aussitôt le fond. Elle voit l'orgueil qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil , et les disputes , et les jalousies , et tous les maux qu'il entraîne : elle voit en même temps que si ces honneurs ont quelque chose de solide, c'est qu'ils obligent de donner au monde un grand exemple. Mais on peut en les quittant donner un exemple plus utile ; et il est beau , quand on les a , d'en faire un si bel usage. Loin donc , honneurs de la terre ! tout votre éclat couvre mal nos faiblesses et nos défauts; il ne les cache qu'à nous seuls, et les fait connaître à tous les autres. Ah ! « j*aime mieux avoir la dernière « place dans la maison de mon Dieu , que de tenir les plus « hauts rangs dans la demeure des pécheurs <. »
L'âme se dépouille , comme vous voyez , des choses extérieures ; elle revient ,de son égarement , et commence à être plus proche d'elle-même : mais osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé.^ u'aura-t-on point de pitié de cette complexion délicate ? Au contraire, c'est à lui principalement que l'âme s'en prend , comme à son plus dangereux
> Ps. u:\xm, II.
séducteur. J'ai , dit-elle , trouvé une victime : depuis que ce corps est devenu mortel , il semblait n'être devenu pour moi qu'un embarras, et un attrait qui me porte au mal; mais la pénitence me fait voir que je le puis mettre à un meilleur usage : grâce à la miséricorde divine , j'ai en lui de quoi réparer mes fautes passées. Cette pensée la sollicite à ne plus rien donner à ses sens; elle leur ôte tous leurs plaisirs; elle embrasse toutes les mortifications ; elle donne au corps une nourriture peu agréable ; et afin que la nature s'en contente , elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure ; la psalmodie de la nuit et le travail de la journée y attirent le sommeil ; sommeil léger qui n'appesantit pas l'esprit, et n'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions , même de la nature, commencent doré^ navant à devenir des opérations de la grâce : on déclare une guerre immortelle et irréconciliable à tous les plaisirs; il n'y en a aucun de si innocent , qui ne devienne suspect : la raison, que Dieu a donnée à l'âme pour la conduire, s'écrie, en les voyant approcher : « C'est ce serpent qui nous a séduits : » Serpens decepit me >. Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec une mine in^ nocente , comme un ennemi qui se déguise pour entrer dans une place qu'il veut révolter contre les puissances Intimes : ces désirs , qui nous semblaient innocents , ont remué peu à peu les passions les plus violentes qui nous ont mis dans les fers que nous avons tant de peine à rompre.
L'âme , délivrée par ces réflexions de la captivité des seus, et détachée de son corps par la mortification , est enfin venue à elle-même : elle est revenue de bien loin , et sembla avoir fait un grand progrès ; mais enfin , s'étant trouvée elle-même , elle a trouvé la source de tous ses maux. C'est donc à ellemême qu'elle en veut encore : déçue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais usage , elle songe à la contraindre de toutes parts » , des grilles affreuses, une retraite profonde , uneclôr
< Gènes., m, i3.
' Par la plus savante combinaison de style , Bossuet nous répresentB