DE LA DURETÉ DU COEUR
Voyez , dit saint Augustin , les buissons hérissés d'cpiues , qui font horreur à la vue ; la racine en est douce , et ne pique pas; mais c'est elle qui pousse ces pointes perçantes qui piquent, qui déchirent les mains , et qui les ensanglantent si violemment : ainsi Tamour dés plaisirs. Quand j'écoute parler les voluptueux dans le livre de la Sapience, je ne vois rien de plus agréable ni dé plus riant : Hs ne parlent que de fleurs, que de festins, quede danses, que de passe-temps. Coronemus nos rosis " : « Couronnons nos têtes de fleurs , « avant qu'elles soient flétries. » Ils invitent tout le moude à leur bonne chère, et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs : Nemo nostrum exors sit luxuriœ nostrx ». Que leurs paroles sont douces ! que leur humeur est enjouée! que leur compagnie est désirable ! Mais si vous laissez pousser cette racine , les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leurs discours : « Opprimons, ajoutent-ils, le juste et le « pauvre : » Opprimamus pavperem justum ^. « Ne par « donnons point ni à la veuve , » ni à l'orphelin. Quel est ce changement, et qui aurait jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable? C'est le génie de la vo^ lupté; elle se plaît à opprimer le juste et le pauvre, le juste qui lui est contraire, le pauvre qui doit être sa proie : c'est-à-dire on la contredit, elle s'effarouche : elle s'épuise elle-même ^ il faut bien qu'elle se remplisse par des pilleries ; et voilà cette volupté si commode, si aisée et si indulgente, devenue cruelle et insupportable.
Vous (lirez sans doute que vous êtes bien éloignés de ces excès ; et je crois facilement qu'en cette assemblée, et à la vue d'un roi si juste , de telles inhumanités n'oseraient paraître : mais sachez que l'oppression des faibles etdes innocents n'est pas tout le crime de la cruauté. Le mauvais riche nous fait bien connaître qu'outre cette ardeur furieuse qui étend les mains aux violences , elle a encore sa dureté qui ferme les
^ Sap. Il, H. - 2 Ibirt., 9 — 2 S«ip. îi, 10,
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oreilles aux plaintes , les entrailles à la compassion , et les mains au secours. C'est, messieurs, cette dureté qui fait des voleurs sans dérober, et des meurtriers sans verser de sang. Tous les saints Pères disent d'un commun accord que ce riche inhumain de notre évangile a dépouillé le pauvre Lazare, parce qu'il ne Va pas revêtu ; qu'il Ta égorgé cruellement , parce qu'il ne l'a pas nourri : Quia non pavistl , occidisti ' . Et cette dureté meurtrière est née de son abondance et de ses délices. O Dieu clément et juste! ce n'est pas pour cette raison que vous avez communiqué aux grands de la terre un rayon de votre puissance ; vous les avez faits grands , pour servir de pères à vos pauvres : votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leur tête, afin qu'ils pensassent à ceux du prochain : vous les avez mis à leur aise et eu liberté, afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur au contraire les rend dédaigneux , leur abondance sec§, leur félicité insensibles ; encore qu'ils voient totn; les jours non tant des pauvres et des misérables, que la misère elle-même et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante à leur porte. D'où vient [une dureté si étonnante ] ?
Je ne m'en étonne pas, chrétiens; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné les avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire , toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même ; je veux dire vos passions et vos convoitises. C'est en vain , ô pauvre Lazare , que tu gémis à la porte , ceux-ci sont déjà au cœur; ils ne s'y présentent pas, mais ils l'assiègent ; ils ne demandent pas, mais ils arrachent. O Dieu , quelle violence ! Représentez-vous , chrétiens , dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute prête à arracher si on la refuse : ainsi dans l'âme de ce mauvais riche; et ne Talions pas chercher dans la parabole, plu-
» Lartant. Divin. ïnsUt. fib. vi, cap. xi.
sieurs le trouverotit dans leur conscience. Donc dans Tâme de ce mauvais riche et de ses cruels imitateurs , où la raison a perdu Tempire, où les lois n'ont i^ns de vigueur, Fambition, Tavarice, la délicatesse, toutes les autres passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toutes parts un cri séditieux , où Ton n'entend que ces mots : « Apporte , « apporte : » Dicentes : Affer y afjer ' : apporte toujours de Taliment à Favarice , du bois à cette flamme dévorante ; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat ; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables , se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui , accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs , se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère ? C'est pourquoi ils meurent de faim ; oui, messieurs , ils meurent de faim dans vos tarres, dans vos châteaux , dans les villes , dans les campagnes , à la porte et aux environs de vos hôtds ; nul ne court à leur aide : hélas ! ils ne vous demandent que le superflu ^ quelques miettes de votre table , quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout votre fonds. La profusion , c'est leur besoin; non-seulement le superflu, mais l'excès même, leur est nécessaire ; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus-Christ , si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure : et cependant ils subsisteraient , si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand , ou de ce que votre avarice ménage.
Mais , sans être possédé de toutes ces passions violentes , la félicité toute seule , et je prie que l'on entende cette vérité; oui , la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte , qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source
» Prov. XXX, 1&.
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delà compassion. C'est ici la malédiction des grandes lortunes; c'est ici queTesprit du monde paraît le plus opposé à Tesprit du christianisme : car qu'est-ce que l'esprit du christianisme ? esprit de fraternité , esprit de tendresse et de compassion , qui nous fait sentir les maux de nos frères , entrer dans leurs intérêts , souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire Tespritde grandeur, c'est un excès d^amour-propre, qui , bien loin de penser aux autres , sMmagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans hi prophète Isaïe. » Tu as dit en ton cœur . Je suis , et il n'y a « que moi sur la terre : » DixUti in corde tuo : Ego sum , et prœter me non est aller '. Je suis, il se fait un Dieu , et il semble vouloir imiter celui qui a dit : « Je suis celui qui est ^ » Je suis ; il n'y a que moi : toute cette multitude , ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi , et , tenant tout le reste dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.
Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vousmême, riche, impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. I\e croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel , mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie , où , parmi un nombre infini d'amis , de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur la paille , et qui n'a pas un drap pour sa sépulture : car, en cette fatale maladie , que serviront ces amis , qu'à vous affliger par leur présence; ces médecins, qu'à vous tourmenter ; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile ? Il vous faut d'autres amis , d'autres serviteurs : ces pauvres , que vous avez méprisés , sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles
• Ji. xi.vij, 10. — > Exod. III, 14.
éternels ? Ah ! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eo pitié de leur désespoir , si vous aviez seulement écouté leurs plaintes , vos miséricordes prieraient Dieu pour vous : les bénédictions qu'ils vous auraient données, lorsque voiis les auriez consolés dans leur amertume , feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante; leurs côtés revêtus, dit le saint prophète , leurs entrailles rafraîchies , leur faim rassasiée , vous auraient béni ; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit comme des amis ofQcieux ; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur 'esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant eux-mêmes sans miséricorde.
( Deux. Serm. pour le jeudi de la 2^ sem. de Carême. )