‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 119 sur 139 · LA. VIE DU MONDE · texte numérisé non relu

LA. VIE DU MONDE

Que dirai^je maintenant de cette humeur inquiète , curieuse de nouveautés, ennemie du loisir, et impatiente du repos .^ D'où vient qu'elle ne cesse de nous agiter et de nous ôter notre meilleur [bien] , en nous engageant d'affaire en affaire, avec un empressement qui ne Cnit pas? Une [maxime] trèsvéritable, mais mal appliquée, nous jette dans cet embarras : la nature même nous enseigne que la vie est dans Faction. Comme donc les mondains , toujours dissipée , ne connaissent pas FetHcace de cette action paisible et intérieure qui occupe rame en elle-même, ils ne croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent , ni se mouvoii' s'ils ne font du bruit ; de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse; ils s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites , qui ne leuE laisse pas un moment à eux. Ils se sentent euxmêmes quelquefois pressés, et se plaignent de cette contrainte : mais, chrétiens , ne les croyez pas; ils se moquent , ils ne savent ce qu'ils veulent. Celui-là qui se plaint qu'il travaille trop , s'il était délivré de cet emb^arras , ne pourrait souffrir son repos : maintenant les journées lui semblent trop courtes , et alors son grand loisir lui serait à charge : il aime sa servitude , et ce qui lui pèse lui plaît; et ce mouvement perpétuel , qui l'engage en mille contraintes , ne laisse pas de le satisfaire i. par l'image d'ime liberté errante. Comme un arbre, dit saint Augustin , que le vent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches , bien que ce vent ne le flatte qu'en L'agitant, et le jette tantôt d'un côté, tantôt d'un autre avec

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une grande inconstance ; vous diriez toutefois que Tarbre s'égaye par la liberté de son mouvement : ainsi, dit œ grand évéque , encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable, étant presque toujours contraints de céder aux divers emplois qui les poussent comme un vent; toutefois ils t'imaginent jouir d'un certain air de liberté et de paix , en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains . Tanquam olivx pendentes in arbore, ducentibus venlis, quasi quadam libertate auras perfruuntur vago quodam desiderio suo*.

Voilà, si je ne me trompe, une peinture assez naturelle de la vie du monde et de la vie de la cour. Que faites-vous cependant , grand homme d'affaires , homme qui êtes de tous les secrets , et sans lequel cette grande comédie du monde manquerait d'un personnage nécessaire ; que faites-vous pour la grande affaire , pour l'affaire de Tétemité ? Cest à l'affaire de l'éternité que doivent céder tous les emplois : c'est à l'affaire de l'éternité que doivent servir tous les temps. Dites-moi, en quel état est donc cette affaire? Ah! pensons-y, direz- vous. Vous êtes donc averti que vous êtes malade dangereusement , puisque vous songez enfin à votre salut Mais, hélas! que le temps est court pour démêler une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de votre vie ! je ne parle point en ce lieu , ni de votre famille qui vous distrait, ni de la maladie qui vous accable, ni de la crainte qui vous étonne , ni des- va^ peurs qui vous offusquent, ni des douleurs qui vous pressent : je ne regarde que l'empressement. Écoutez de quelle force on frappe à la porte ; on la rompra bientôt, si l'on n'ouvre. Sentence sur sentence , ajournement sur ajournement , pour vous appeler devant Dieu et devant sa chambre de justice. Écoutez avec quelle presse il vous parle par son prophète : « La fin est « venue, la fîn^est venue; maintenant la fin est sur toi : » Finis venit, venit finis; nunc finis super te; « et j'enverrai ma « fureur contre toi, et je te jugerai selon tes voies ; et tu saurai « que je suis le Seigneur: y» Etimmitamfuroremmeum intérêt ' Aug. in Pg. r.xxxvi, n. 9; tom, iv, col. Ï5I8.

scietis quia ego Dominus « . 0 Seigneur , que vous me pressez ! encore une nouvelle recharge : « La fin est venue , la fin est « venue ; la justice , que tu croyais endormie , s'est éveillée « contre toi ; la voilà qu'elle est à la porte : » Finis venit, venit finis ; evîgilamt adversum te : ecce venit^. « Le jour de « vengeance est proche. » Toutes les terreurs te semblaient vaines, et toutes les menaces trop éloignées ; et « maintenant , dit « le Seigneur, je te frapperai de près, et je mettrai tous tes « crimes sur ta tête, et tu sauras que je suis le Seigneur qui « frappe : » Fenit tempus; prope est dies occisionis : nunc depropinguo ejfundam iram meam super te : et imponam tibi omnia scelera tua , et scietis quia ego sum Dominus percutiens^. Tels sont, messieurs , les ajournements par lesquels Dieu nous appelle à son tribunal et à sa chambre de justice. Mais enfin voici le jour qu'il faut comparaître : Ecce dies ^ ecce venit, egressa est contritio^. L'ange qui préside à la mort recule d'un moment à l'autre , pour étendre le temps de la pénitence ; mais enfin il vient un ordre d'en haut : Fac conclmionem^ : Pressez, concluez: l'audience est ouverte, le Juge est assis : criminel , venez plaider votre cause. Mais que vous avez peu de temps pour vous préparer ! O Dieu . que le temps est court, pour démêler une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de votre vie ! ah ! que '-ous jetterez de cris superflus I ah ! que vous soupirerez amèrement après tant d'années perdues! Vainement, inutilement, il n'y a plus de temps pour vous ; vous entrez au séjour de l'éternité. Voyez qu'il n'y a plus de soleil visible qui commence et qui finisse les jours , les saisons , les années. Rien ne finit en cette contrée ; c'est le Seigneur lui-même qui va commencer de mesurer toutes choses par sa propre infinité. Je vous vois étonné et éperdu en présence de votre Juge : mais regardez encore vos accusateurs ; ce sont les pauvres, qui vont s'élever contre votre dureté inexorable.

{Deux, Serm. pour le jeudi de la T sem. de Carême.)

* Ezech. VII, 2,3,5. — " Ibid., 6. — ^ ibid„ 7,8, 9. — * Ibid„ 10. - 5 Ibid., 24.

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