DE LA CONVERSATION ET DE L'AMITIÉ
Quoique Fesprit de division se soit mêlé bien avant dans le genre humain , il ne laisse pas de se conserver au fond de nos cœurs un principe de correspondance et de société mutuelle qui nous rend ordinairement assez tendres , je ne dis pas seulement à la première sensibilité de la compassion , mais encore aux premières impressions de Tamitié. De là naît ce plaisir si doux de la conversation, qui nous fait entrer comme pas à pas dans Fâme les uns des autres. Le cœur s'échauffe, se dilate; on dit souvent plus qu'on ne veut, si Ton ne se retient avec soin; et c'est peut-être pour cette raison que le Sage dit quelque part , si je ne me trompe , que la conversation enivre , parce qu'elle pousse au dehors le secret de Ta me par une certaine chaleur, et presque sans qu'on y pense. Par là nous pouvons comprendre que cette puissance divine, qui a comme partagé la nature humaine entre tant de particuliers , ne nous a pas tellement détachés les uns des autres , qu'il ne reste toujours dans nos cœurs un lien secret et un certain esprit de retour pour nous rejoindre. C'est pourquoi nous avons presque tout cela de commun, que non-seulement la douleur, qui étant faible et impuissante demande naturellement du soutien, mais la joie, qui abondante en ses propres biens semble se contenter d'elle-même, cherche le sein d'un ami pour s'y répandre, sans quoi elle est imparfaite et assez souvent insipide : tant il est vrai, dit saint Augustin, que rien n'est plaisant à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre homme dont la société lui plaise : Nihil est homini amicum sine homineamico^.
{Serm. pour le mardi de la trois, sem. de Carême.)