‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 136 sur 139 · MOYEN DE CONSERVER LA GRACE · texte numérisé non relu

MOYEN DE CONSERVER LA GRACE

Il faut de la gravité et du sérieux pour conserver la pudeur entière, et faire durer longtemps la grâce de la pénitence. Chrétiens , que cette grâce est délicate , et qu'elle veut être conservée précieusement! Si vous voulez la garder, laissez-la agir dans toute sa force : quittez le péché et toutes ses suites ; arrachez l'arbre et tous ses rejetons ; guérissez la maladie avec tous ses symptômes dangereux. Ne menez pas une vie moitié sainte , et moitié profane ; moitié chrétienne, et moitié mondaine, ou plutôt toute mondaine et toute profane, parce qu'elle

n*est qu'à demi chrétienne et à demi sainte. Que je vois dans le monde de ces vies mêlées ! on fiait profession de piété, et on aime encore les pompes du monde ; on offire des œuvres de charité , et on abandonne son cœur à l'ambition. « La loi est déchirée , dit le saint prophète , et le jugement « n'est pas venu à sa perfection : » Lacerata est lex , et non pervemt usque adfinem Judicium '. La loi est déchirée ; rÉvangile, le christianisme n'est en nos mœurs qu'à demi; nous cousons à cette pourpre royale un vieux lambeau de mondanité; Jésus-Christ ne se connaît plus dans un tel mélange : nous réformons quelque chose après la grâce de la pénitence ; nous condamnons le monde en quelque partie de sa cause , et il devait la perdre en tout point, parce qu'il n'y en a jamais eu de plus déplorée; et ce peu que nous lui laissons, qui marque la pente du cœur , lui fera reprendre bientôt sa première autorité.

{Troisième Sermon pour le jeudi de la Passion.)

L'obligation d'assister les pauvres est marquée si précisément dans notre évangile , qu'il n'en faut point après cela rechercher des preuves ; et tout le monde entend assez que le refus de faire l'aumône est un crime capital ^ puisqu'il est puni du dernier supplice : « Allez , maudits , au feu éter- « nel ; parce que j'ai eu faim dans les pauvres , et vous ne «' m'avez point donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez « refusé à boire : » et le reste que vous savez. C'est donc une chose claire , et qui n'a pas de difiQculté , que le refus de l'aumône est une cause de damnation. Maison pourrait demander d'où vient que le Fils de Dieu, dissimulant, pour ainsi dire , tous les autres crimes des hommes dans son dernier jugement , ne rapporte que celui-ci pour ipotiver sa sentence. Est-ce qu'il ne couronne ou qu'il ne punit que l'aumône qu'on lui accorde ou qu'on lui dénie? et s'il y a , comme il est certain , d'autres œuvres qui nous damnent et qui nous sauvent, pourquoi est-ce que leSauveur ne parle que de celle-ci ?... t ' Habac i, 4.

DE DIVERS SEBlfONS. 493

11 est aisé de comprendre qu'il n'y a point de plus juste cause de Féternelle damnation des hommes , que la dureté de leur cœur sur les misères des autres : car il faut remarquer, messieurs , que Dieu; toujours indulgent et toujours prêt à nous pardonner, ne punit pas tant nos péchés , que le mépris des remèdes qu'il nous a donnés pour les expier. Or le plus efficace de tous les remèdes, c'est la charité et l'aumône. C'est de la charité qu'il est écrit qu'elle « couvre non^- « seulement les péchés , mais la multitude des péchés . » C'est de l'aumône qu'il est prononcé , que « comme l'eau éteint « le feu , ainsi l'aumône éteint le péché. » Puis donc que vous avez méprisé ce remède si nécessaire , ah ! tous vos péchés seront sur vous; malheureux, toutes vos fautes vous seront comptées. « Jugement sans miséricorde à celui qui ne a fait point de miséricorde! » Cruel, vous n'en faites pas, et jamais vous n'en recevrez aucune : une vengeance implaca"ble vous poursuivra dans la vie et à la mort, dans le temps et dans Tétemité. Vous refusez tout à Jésus-Christ dans ses pauvres ; il comptera avec vous , et il exigera de vous jusqu'au dernier sou, par des supplices cruels, ce que vous devez à sa justice. « Allez donc, maudits , au feu éternel ; » allez , inhumains et dénaturés , au lieu où il n'y aura jamais de miséricorde. Vous avez eu un cœur de fer, et le ciel sera de fer sur votre tête ; jamais il ne fera distiller sur vous la moindre rosée de consolation. Riche cruel et impitoyable ^ vous demanderez éternellement une goutte d'eau , qui vous sera éternellement refusée. Vous vous plaignez en vain de cette rigueur : elle est juste , elle est très-juste. Jésus-Christ vous rend selon vos œuvres , et vous fait comme vous lui avez fait. 11 a langui dans les pauvreis , il a cherché des consolateurs , et il n'en a pas trouvé; et, bien loin de le soulager dans ses maux extrêmes , vous avez imité le crime des Juifs : vous ne lui avez donné que du vinaigre dans sa soif, c'est-à-dire j des rebuts dans son indigence. Vous souffrirez à votre tour, et il rira de vos maux , et il verra d'un regard tranquille cette flamme qui vous dévore, ce désespoir furieux, ces pleurs éternels, cet

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horrible grincement de dents. O justice, ô grande justice! mais 6 justice terrible pour ceux qui mériteront par leur dureté ses intolérables rigueurs !

ifSerm. pour le àmdi de laprem. sem, de Carême.)

LES LEGS DE JfiSUS-CHRIST.

Si jamais Famourest ingénieux, si jamais il predmt de lirands et de nobles effets , il faut ayouer que e*est particulièrement à Textrémité de la vie qu'il fait paraître ses plus belles inventions et ses plus généreux transports. Gomme Famitié semble ne rivre que dans la compagnie de Tobjet aimé ; quand elle se voit taenacée d'une séparation éternelle, autant qu'une loi fatale Félaigne de sa présence , autant elle tâche de durer dans le souvenir. (Test pourquoi les amis mêl^t ordinairement des actions et des paroles si remarquables parmi les douleurs et les larmes du dernier adieu, que, lorsque l'histoire en peut découvrir quelque chose, elle a accoutumé d'en faire ses observations les plus curieuses.

L'histoire sainte, chrétiens, ne les oublie pas, et vous en voyez une belle preuve dans le texte que j'ai allégué. Saint Jean , le bien-aimé du Sauveur, que nous pouvons appeler l'évangéliste d'amour, a été soigneux de nous recueillir les dernières paroles dont il a plu à son cher Maître d'honorer en mourant , et sa sainte Mère et son bon ami ; c'est<à-dire les deux personnes du monde qu'il aimait le plus. O Dieu ! que ces paroles sont dignes d'être méditées , et qu'elles peuvent servir de matière à de belles réflexions ! Car, je vous demande , y a-^il chose plus agréable que de voir le Sauveur Jésus être libéral , même dans son extrême indigence ? Hélas ! il a dit plusieurs fois que son bien n'était pas sur la terre ; il n'y a pas eu seulement de quoi reposer sa tête : et pendant qu'il est à la croix , je vois l'avare soldat qui partage ses vêtements, et joue à trois dés sa tunique mystérieuse ; tellement qu'il semble qpie la rage de ses bourreaux ne lui laisse pas la moindre cliose dont il puisse disposer en faveur des siens. Et cependant , chrétiens , ne croyez pas qu'il sorte de ce monde sans leur laisser quelque précieux gage de son amitié.

L^antiquité a fort remarqué < Taction d*un certain philosophe * qui , ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille , s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants par son testament. Ce que la nécessité suggéra à ce philosophe , Tamour le fait faire à mon Maître d'une manière bien plus admirable. Il ne donne pas seulement sa Mère à son ami, il donne encore son ami à sa sainte Mère, il leur donne à tous deux; et il les donne tous deux; et Tun et Tautre leur est également profitable : Ecce filius tuus , ecce mater tua, O bienheureuse Marie , ces paroles ayant été prononcées et par votre Fils et par notre Maître, nous ne doutons pas qu'il ne les ait dites et pour vous consoler et pour nous instruire. Nous en espérons Tintelligence par vos prières ; et afin que vous nous fassiez entendre les paroles par les quelles vous êtes devenue mère de saint Jean , nous allons vous adresser une autre parole qui vous a rendue Mère du Sauveur.

Deux, Serm, pour le vendr, de la Passion.

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