A L4 PREMIÈRE ÉDITION
Cujus œmuîari exoptai negligentiam , Potius quam istorum obscuram diligeniiam. Terent. , prolog. And.
Toute l'Europe chrétienne attend avec impatience les sermons do Rossiiet, annoncés au public depuis plusieurs années. On sait que ce grand homme, après avoir rempli en 1659, à Tâge de trente-deux
' Feu Antoine Boudet achevait d'imprimer ces sermons, lorsqu'il vint m^inviter à les lire avant qu*ils fussent livrés au public, vers la fin de Tannée 177 1. Vivement frappé de Tenthousiasme avec lequel j*y admirais des beautés du premier ordre, il me pria, de la part de dom Deforis , bénédictin, qui en était I^éditeur, d'écrire le Jugement que j'en portais, pour servir de préface à son édition. Je me chargeai avec plaisir de composer ce discours préliminaire. Dom Deforis ne put rien opposer de raisonnable à mes réclamations contre le superstitieux aveuglement avec lequel il avait copié et publié , sans discernement et sans goût , la totalité de ces sermons, où il n'y aurait eu qu'un triage et des retranchements à faire , pour les rendre dignes des autres chefs-d'œuvre de Bossuet. Mais il obligea l'imprimeur de supprimer tous les regrets que j'avais exprimés, et qui provoquèrent son humeur, naturellement trèsirescible- Je ne pus donc pas manifester alors ce que je pensais de son travail. Mais le public en a porté le même Jugement que moi ; et depuis, Péditeur ne s'est nullement justifié, dans les longues préfaces dont il a surchargé plusieurs de ses volumes. Ce recueil , auquel il ne fallait pas ajouter un seul mot, n'avait besoin que d'être abrégé pour obtenir le plus grand succès. Il aurait réuni tous les suffrages , si l'on eât imprimé, en y faisant peut-être quelques légères suppressions qu'un meilleur goût eût indiquées à l'éditeur , tous les sermons où l'on reconnaît Bossuet d'un bout à l'autre ; si l'on se fût borné à conserver les parties admirables de plusieurs discours qui n'ont de bossuétique qu'un point, un exorde, une péroraison; enfin si l'on eût réuni, sous le titre de Riflexions morales, une collection des belles pensées ou des traits heureux qu'on trouve dans quelques-uns de ces sermons, dont tensemble ne peut rien ajouter à la gloire d'un si graml orateur.
ans, sa première station du carême à Paris, dans Téglise des Minimes de la place Royale , et la seconde , Tannée suivante , aux Carmélites de la rue Saint- Jacques; prêcha depuis en 1661 , avec un succès extraordinaire, devant Louis XIV, l'a vent au Louvre; en 1662, <* carême au Louvre; en 1665, le carême à Saint-Thomas du Louvre, où il était suivi par toute la cour; en 1666, le carême à Saint- Germain-en-Laye, dans la chapelle du château ; en 1668 , le panégyrique de saint André , dans Téglise des Carmélites de Paris , après la conversion de Turenne; en 1669, Tavent an Louvre, pour constatei en présence de toute la cour ce même événement, si glorieux à l'ora teur et à la religion; enfin en 1681 , le jour de Pâques, un sermon devant le roi, indépendamment des deux carêmes de 1663 à TabiNiye du Val-de-Grâce, et de 1668 dans la même église des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Je garantis la certitude de toutes ces dates.
Ce grand orateur , dont le génie était si fécond quMI débitait rarement les mêmes sermons deux fois dans les églises de Paris , n'en répéta jamais aucun dans ses fréquentes stations en présence du roi. Il obtint un si brillant succès à la cour, qu'après avoir entendu son premier carême , Louis XIV fit écrire au père du jeune apôtre dont le génie opérait une révolution dans l'éloquence de la chaire , pour le féliciter de Thonneur que ce fils , déjà célèbre , ferait un jour à la Trance et à son siècle. Mais le bonheur d'admirer tant de chefs-d'œu- Tre avait été réservé aux seuls contemporains de Louis le Grand ; et Bossuet, prédicateur, manquait presque entièrement à la religion comme à la littérature , puisqu'il ne nous restait de lui que deux discours de morale et ses oraisons funèbres , sans qu'on eût conservé la moindre trace de ses carêmes et de ses avents, auxquels il fut redevable de sa réputation et de sa fortune.
L'évêque de Mcaux ne prononça et ne revit plus aucune de ses premières compositions , pendant les trente-cinq dernières années de sa vie. On ne l'entendit même plus prêcher à Paris que dans quelques occasions éclatantes et rares : il ne daigna jamais mettre ses sermons au net, et il avait coutume de dire qu'il ne les avait i)oint écrits. Estce écrire en effet, que de jeter rapidement ses idées sur des feuilles volantes qu'on remplit ensuite de ratures , de renvois, de corrections et d'interlignes.' Or, c'est dans cet état informe que les sermons de Kossuet , dont son neveu , évêqiie de Troyes , et M. le président de Chazot, ont été successivement dépositaires , sont enfin parvenus aux rédacteurs do Ta nouvelle édition.
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A la mort de M. de Chazot , on trouva la plupart de ces feuilles confondues pêle-mêle sous un amas énorme de papiers de toute espèce, sans que personne s'y attendît , et yraisemblablement sans que le dernier héritier de la famille des Bossuet eût jamais soupçonné quMI possédait un trésor si précieux , ou du moins sans quMl eût ni le courage ni la curiosité de débrouiller ce chaos. Il fallait sans doute beaucoup de travail et de patience pour faire sortir de ces décombres des discours entiers , pleins , suivis , et qui avaient besoin , pour ainsi dire, d*étre créés une seconde fois. Les originaux autographes en sont déposés à la Bibliothèque royale; mais je ne présume point qu'on y ait recours pour s'assurer de leur authenticité. Il n'est aucun écrivain supérieur dont on ne reconnaisse le style dans une page : souvent une seule phrase suffit pour déceler Bossuet.
C'est une opinion assez généralement reçue , sur la parole de Voltaire dans son troisième volume du Siècle de Louis XIV, que Bossuet, effrayé de la réputation de Bourdaloue, n*osa pas, malgré toute sa renommée, lutter contre ce jésuite célèbre , et que, ne passant plus alors pour le premier prédicateur de la nation , il aima mieux être le premier dans la controverse que le second dans la chaire. Je ne prononce pas encore entre les titres de ces deux immortels orateurs, mais j'examine un fait, et je vois que précisément à la même époque où l'évêque de Meaux prêcha son dernier avent à la cour en 1669 , le P. Bourdaloue vint exercer pour la première fois à Paris le ministère de la parole , qu'il y remplit avec le plus grand éclat pendant trente-cinq années consécutives.
Bossuet et Bourdaloue , entre lesquels Voltaire suppose une pareille concurrence oratoire , n'ont donc jamais couru ensemble la carrière des grandes stations dans les chaires de la capitale. L'orateur jésuite était plus jeune de cinq années que l'évêque de Meaux, né en 1627 ; et ils moururent tous les deux à un mgis de distance l'un de l'autre, en 1704. Mais quoiqu'il n'ait existé aucune rivalité, durant les épreuves des avents et des carêmes , entre ces deux illustres prédicateurs , le grand siècle eut souvent l'occasion de comparer leurs succès. Bourdaloue, arrivé à Paris en 1669, panitpour la première fois à la cour, où il prêcha l'avent de l'année 1670. Or, Bossuet était déjà nommé à l'évêché de Gondom en 1669, lorsqu'il remplit, comme je l'ai déjà observé, sa dernière station de Tavent, en présence de Louis XIV , qui |>renait sous le bras Turenne converti, en allant à l'église, vers la fin de la même année, pour y entendre ensemble Bossuet confirmer on plutôt célébrer l'abjuration de son illustre néophyte, abjuration qui
avait élé le résiillal de ses écrils et de ses coiiféreiu^es avec ce grand homme.
Bossuet avait par conséquent renoncé aux stations de la chaire , avant que Bourdaloue en eût encore prêché aucune à Paris. Voltaire ue devait donc pas attribuer aux inquiétudes de la vanité, et bien moins encore à la prétendue humiliation de ce prélat, qui , selon lui, ne passait plus alors pour le premier prédicateur de la nation , la retraite forcée d'un orateur élevé dès lors à l'épi scopat vers la (in de sa quarante-deuxième année, et auquel les convenances ne permettaient même plus désormais d'exercer dans la capitale ce ministère sacré, qu'il était obligé de réserver à ses diocésains; car on n'a jamais vu aucun évêque titulaire (wêcher habituellement des avents et des carêmes hors de son église.
Mais outre une raison d'un si grand poids, qui venait d'enlever Bossuet aux chaires de Paris , avant que le plus éloquent des orateurs jésuites y obtint sa juste célébrité, d'autres fonctions de la plus haute importance absorbaient dès lors ses loisirs et son génie. En effet, dès cette même année 1670 , qui fit connaître pour la première fois Bourdaloue à la cour, son prétendu rival , Bossuet , avait élé nommé précepteur du Dauphin, dont l'éducation , consacrée par le chef-d'œuvre de Sun instituteur, s'est liée depuis cette époque à l'instruction de tous les princes. Celte place importante , à laquelle il se consacra tout entier, élait encore plus incompatible que l'épiscopat avec les stations ordinaires du mhiistère évangélique. Pourquoi donc Voltaire a-t-il 1 injustice ou la légèreté de chercher dans l'amour-proprc de Bossuet les motifs de sou élulgnement de la chaire, que des devoirs sacrés et publics l'avaient obligé d'abandonner, avant l'arrivée du prédicateur à jamais illustre qui se montra bientôt si digne de lui succéder dans cette carrière , où aucun grand talent n'avait précédé Bossuet en France, et, j'oserai le dire, où nul orateur n'a pu encore égaler son génie?
En discutant cette assertion hasardée par Voltaire, je me plais a rapi^eler en son honneur l'hommage mémorable qu'il avait rendu dans toute la maturité de sou talent , et qu'il renouvela dans sa vieillesse, au génie oratoire de Bossuet, le seul homme éloquent, dit-il , parmi tant d'écrivains élégants.
Cependant , sans s'inquiéter jamais d'aucune concurrence ou d'aucuiie supériorité dans cette carrière, le grand Bossuet ne se refusait à aucune occasion de reparaître dans la tribune sacrée , depuis m consécration épiscopalc et son établissement à la cour , après s'être
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^émiSy (lès 1G7I , de son évôclié de Coiidom. Mais it rappelait alors à ses auditeurs qu'il s'était reudu en quelque sorte étranger à ce saint ministère , après lavoir, pour ainsi dire, créé auparaTant aycc tant de gloire. Ainsi, quand il prêcha dans Téglise des Carmélites de la rue $ain^Jacque8, en 1 675 , pour la profession de madame de la Yallièrey quoique sa dernière station à la coHr ne fût encore éloignée que de six ans, il saisit Tà-propos pour dire : « Et moi, pour célébrer « ces nouveautés saintes, je romps un silence de tant d'années, je fais « entendre une voix que les chaires ne connaissent plus. » Le même souvenir et le même regret se présentèrent à son esprit six ans plus tard, lorsqiue, pour suppléer Je prédicateur de la coiy, qu'une maladie violente empêchait de finir son carême, Bossuet fut invité par Louis XIV à reparaître dans la chaire de VersaHles , le jour de Pâques , en 1681. Reprendre la parole, dit-il dans son exorde, après lanl d'années d'un perpéttiel silence, etc.
Ce fut néanmoins au milieu de la vogue la plus éclatante de Bourdnioue, et en traitant quelquefois^ les mêmes sujets, comme, par exemple, l'éloge du grand Condé, que Bossuet, ne pouvant plus se charger des grandes stations, composa et prononça presque tous ses cliefs-d'œuvre oratoires , l'oraison funèbre de madame Henriette , duchesse d'Orléans, en 1670; celle de la reine Marie-Thérèse en 1683 ; celle de la princesse Palatine en 1684 ; celle du chancelier le Tellier en 1685 ; celle du grand Condé en 1687 ; enfin en 1691 , le 9 novembre, devant la plus illustre de nos assemblées du clergé , son maguili* €|ue sermon sur Vunité de l'Église.
Le dernier éditeur de Bossuet, dom Deforis, bénédictin , a supprimé , on ne sait pourquoi, le texte si heureusement adapté an sujet, et développé avec la plus sublime éloi^uence dans Texorde de ce dernier discours : Quampulchra tabernacula tua, Jacob, etientoria tua, Israël ! Cette étrange omission , que je n'ose caractériser comme elle le mériterait, se fait remarquer pagel , dans le 7^ vol. în-4" de l'édition de Bossuet par ce religieux , imprimée cliez Bou- <let, à Paris, eu 1778. Le texte de la vision de Balaam y est supprimé, et le discours commence par ces mots, qui en amènent le commentaire le plus oratoire : Messeigneurs , c'est sans doute , etc. Je suis surpris que, depuis plus de trente ans qu'a i>aru ce volume, personne n'ait encore reproché à dom Deforis une pareille licence, dans laquelle on ne saurait voir peut-être une simple distraction.
La suppression d'un texte si frappant, si bien lie à la circonstance ft à l'exonle qu'il inspire, me surprend d'autant plus , que le même
g DISCOURS
dom Ih^foris a porté la superstition d'éditeur , comme on le lui a erûmcnt reproché, au point de ramasser , dans sa collection beaucoup trop volumineuse, jusqu'au linge sale de Bossuet, en publiant, sans aucun choix, des discours entièrement oubliés par l'auteur lui-même pendant la seconde moitié de savie, et totalement inconnus ensuite depuis sa mort. Cependant.cet excédant rodme, qu'un goût plus sûr et plus officieux aurait mis à l'écart , peut éclairer encore les jeunes orateurs sur la marche , les progrès , le secret de l'art oratoire , en suivant pas à pas le développement d'un si grand talent.
Ces sermons ont été les véritables esquisses de Bossuet , ses premières études oratoires, et forment, pour ainsi dire, un cours domestique de ses essais et de son goût. On voit d'où est parti et par où a passé ce grand génie, pour atteindre à la perfection. De même qu'un arbre vigoureux jette ses premiers rameaux avec surabondance, et , conservant toujours un égal principe de vie , quand sa aéve se règle sans s'appauvrir , ne se couvre plus ensuite de feuilles et de fleurs que pour donner de plus beaux fruits , il a fallu que le talent sublime de Hossuet , trop fécond pour avoir d'abord toute sa mesure, c'est-à-dire toute sa force, toute sa véritable richesse et une beauté continue, fût ainsi exercé et épuré jusque vers sa quarantième année, pour parvenir à sa maturité et se montrer dans tout son éclat. Après ces premiers essais, Bossuet s'est toujours soutenu à la même hauteur , et n'a plus écrit que des chefs-d'œuvre. Les jeunes piédicateurs doivent donc étudier avec soin les premières productions de ce grand homme, comme les artistes vont suivre à Rome, par des comparaisons graduées, dans la série des dessins de Baphaël ou de Michel-Ange, la route de leur génie et le développement de leur goût.
Un autre genre d'intérêt attache à la lecture de ces sermons quand on connaît la vie de Bossuet. Ce fut uniquement à ses succès dans la chaire qu'il dut son élévation. Les deux i^ines Anne et Marie- Thérèse d'Autriche venaient l'entendre dans toutes les églises de Paris où il prêchait des stations, des vêtures religieuses, ou des panégyriques. Nous trouvons dans plusieurs de ses péroraisons les compliments toujours apostoliques et souvent éloquents qu'il adressait en même temps à ces deux princesses. Outre la grande vogue que leur présence attirait a l'orateur, elles De cessaient de parler de lui avec la plus haute admiration à Louis XIV, qui , après l'avoir entendu à sa cour pendant cinq stations entières, le nomma évéque de Con-
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àotùf et lui confia rédacation de son fils oniqtie. Bossoet, je le répète , oublia depuis cette époque tous les sermons qui lui avaient mérité sa fortune. 11 n*en répéta jamais aucun à Meaux ; et il composadepuiSy en continuant de suivre la carrière de Féloquencesacrée , plusieurs des discours qui lui ont assuré nue inomortelle gloire, et ont fait de Bossuet un écrivain absolument à part dans la religion comme dans la littérature.
Ces sermons doivent aussi être regardés comme une excellente rhétorique des (prédicateurs. En effet, le jeune orateur qui saura se pénétrer du génie de Bossuet , sentir, penser, s'élever avec lui, n*aura pas besoin de pâlir longtemps sur les préceptes des rhéteurs pour se former à l'éloquence. 11 n'y aurait pas plus de mérite que de difficulté à relever les incorrections et les négligences de ce grand hom* me; ce serait dire d'un habile général qu'il sait gagner des batailles, mais qu'il ne connaît pas l'art de l'escrime. Le goût qui aperçoit tous les genres de mérite d'une belle composition oratoire , est beaucoup plus rare et plus précieux que le misérable métier d'aller à la découverte des fautes de langage. Celui qui aurait étudié toutes les rhétoriques y]e dirai plus, celui qui les aurait toutes compilées, serait beaucoup moins avancé dans la carrière de l'éloquence que le jeune orateur dont l'âme aurait profondément senti une seule page de ces discours. Ce que les autres ont dit, Bossuet Ta fait.
La lecture raisonnée des grands modèles est donc autant au>dessus de l'étude des règles, que le mérite de créer des beautés de génie est supérieur à l'art d'éviter les locutions de mauvais goût. « C'est par K l'éloquence, dit un écrivain célèbre, que les hommes parviennent à « se communiquer leurs passions. Faite pour parler au sentiment , « comme la logique et la grammaire parlent à l'esprit, elle impose si- <( lence à la raison même, et les prodiges qu'elle opère souvent entra K ^es mains d'un seul sur toute une nation, sont peut-être le témoiu gnage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre « Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ait cru suppléer par des « règles à un talent si rare. C'est à peu près comme si l'on eût voulu « réduire le génie en préceptes. Celui qui a prétendu le premier qu'on « devait lesorateurs à l'art, ou n'était pas du nombre, ou était bien « ingrat envers la nature. Elle seule peut créer un homme éloquent ; c* les hommes sont le premier livre qu'il doive étudier pour réussir, «( les grands modèles sont le second ; et tout ce que ces écrivains «< illustres nous ont laissé de philosophique et de réfléchi sur le talent n de l'orateur ne prouve que la difficulté de leur ressembler. Trop
tO DISGOUBS
n éclairés pour préteudre ouvrir la carrière , ils ne voulaieoi sansdcMl» « qu'en marquer les écueils. A l'égard de ces puérilités pédanlesqnes « qu'on a honorées du nom de rhétorique , ou plutôt qui n'ont servi « qu'à rendre ce nom ridicule, et qui sont à l'art oratoire ce que la <i scolastique est à la Traie philosophie , elles ne sont propres qu'à « donner de l'éloquence l'idée la plus fausse et la plus barbare. •
Or, si les orateurs doivent étudier les règles de Tart dans les ouvrages des hommes éloquents, où pourraient-ils trouver des modèles plus propres à inspirer le génie, que les discours de l'évèque de Meaux ? Ce qui m'a le plus frappé dans ses sermons, c'est cette vigueur constante qui caractérise le style de Bossuet , et qui vaut bien, ce me semble, l'élégance continue, tant vantée dans nos écrits modernes. Dès son exorde , dès sa première phrase , tous Yoyez sou génie en action; tous ne rencontrez ni formules triviales, ni commentaires des pensées d'autrui, ni lenteurs, ni stérilité, ni redondances; il ne marche pas, il court, il vole dans un sentier nouveau que lui ouvre son imagination ; il se précipite vers son but , et vous emporte avec lui. Lorsqu'une soudaine véhémence entraîne ce grand homme, on se sent transpoité dans une région inconnue : on ne sait plus où il prend ses expressions et ses pensées ; son style , toujours original et toujours naturel , se passionne et s'enflamme ; son enthousiasme répand de toutes parts la lumière et la terreur; et alors il n'est plus possible de le lire , il faut qu'on le déclame : voilà le triomphe de l'éloquence écrite !
On a besoin de revenir plusieurs fois sur ces morceaux sublimes, et de les décomposer, en quelque sorte, pour en sentir tout le prix. Il faut que le lecteur ému , troublé, hors de liii-môme, laisse refroidir son imagination et retourne ensuite sur ses pas , s'il veut respirer, quand Bossuet lui a fait perdre haleine. Mais qu'il contracte par l'analyse une certaine familiarité avec les élans impétueux de l'orateur, et il maniera, pour ainsi dire, tous les ressorts qui ont produit de si grands mouvements. Ces effets extraordinaires dérivent toujours des traits yéhéments et rapides qui partent du génie de Bossuet. Que voit-on, lorsqu'on observe de près le mécanisme de son éloquence? 11 expose , il établit d'abord son sujet ; il s'empare de votre attention par la nouveauté ou par l'intérêt de son plan : c'est !e moment de la raison. Il pose ensuite ses principes ; il donne de l'autorité à ses preuves, vous êtes bientôt convaincu. Tout à coup son génie prend l'essor; et un grand tableau tiré, soit de l'Histoire sainte , soit de la l>ciuturc des mœurs, soit des agitations delà conscience, accable
PRELlUINAIfiE. Il
voire admiration , el fait fermenter vos remords. Votre imagination , fécondée par la sienne, voit, devance, et croit en quelque sort*? BYoir créé tout ce qu'on lui présente. L'orateur écarte tout raisonnement abstrait, toute discussion réfléchie; il n*aspire alors qu*à vous émouvoir : bientôt il s'arrête à une maxime grande et neuve, et cette sentence, gravée fortement dans votre esprit, ne tous parait à vous-même que le résultat de vos propres pensées; je dis les vôtres, parce que tout ce que l'orateur doit faire quand il vous a touché, c'est de vous interpréter ce qu'il vous suggère, de vous raconter ce qu'il vous inspire, et de faire passer dans votre âme tout Tenthousiasme dont il était transporté lui-même au moment de la composition.
C'est cet art , ce grand art de se confondre , de s'identifier avec l'assemblée à laquelle on parle, qui ramène tous les esprits à cette unité de pensées , dont le premier effet est de les forcer de réagir les uns sur les autres , et qui , semblable à un vent impétueux , pousse tous ces flots d'auditeurs de l'espérance à la crainte, de l'abattement à la joie, de la commisération à lajterreur. J'ai éprouvé toutes ces agitations en lisant Bossuet. Jamais ce grand homme ne cherche le sublime : il le trouve dans je ne sais quel admirable abandon qui le caractérise; et Von croit, quand on l'entend , converser avec soimême sur un sujet qu'on a profondément médité. Son expression , presque toujours métaphorique , oien que souvent elle soit simple jusqu'à la familiarité , réveille fortement l'attention : c'est un levier dont se sert l'orateur pour ébranler et pour abattre tout ce qui lui résiste. Quelquefois son éloquence parait épuisée; vous vous délassez pendant quelques instants , vous admirez en liberté une idée sublime , et vous savez gré à Bossuet de ne vous avoir point distrait en appelant ailleurs vos regards. S'aperçoit il que vous vous séparez de lui , tandis qu'il semble s'arrêter à des détails communs.^ Tout à coup son imagination s'allume, et de uouvellcs beautés donnent de vives secousses à votre âme. C'est alors qu'après avoir développé un grand tableau des misères de Thomme, il s'élève au-dessus de luimême, en s'écriant avec un air de triomphe : Oh! que nous ne sommes rien ! C'est alors que , pour peindre les erreurs de l'ambition, il nous présente cette image si effrayante et si vraie : Nous arrivons enfin au tombeau, traînant sans cesse après nous la longue chaîne de nos espérances trompées. C'est alors qu'en instruisant les rois, il leur adresse avec une imposante simplicité ces frappantes paroles, pour les exhorter à punir le crime : Étendez vos
longs bras qui vont chercher les tnéchants, et qui peuvent les atteindre jusqu'aux extrémités de votre empire. C'est alors que , conduisant riiomme à l'école du tombeau , il dit, avec l'accent de la consternation : 0 mort! je te rends grâce dés lumières qu^, tu nous donnes! C'est alors que , soulevant le poids des grâces r jetées : D*oU pensei-vous >, continue-t-il , que Jésus-Christ fera partir les flammes pour dévorer les chrétiens ingrats? De ses autels, de ses sacrements, de ses plaies, de ce côté ouvert sur la croix pour nous être une source d'amour ir^fini. Cest de là que sortira l'indignation de sa juste fureur, et d^autant plus implacable qu'elle aura été détrempée dans la sotirce même des grâces. C'est alors qu'en parlant de l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, il enrichit d'une majestueuse comparaison ce tableau si difficile à ennoblir : J'ai appris de Tertullien que, lorsque ces illustres triomphateurs de l'ancienne Rome marchaient avec tant de pompe ^ de peur qu'ils ne s'élevassent au-dessus de la condition humaine, un esclave qui les stiivait avait charge de les avertir qu'ili étaient hommes. Mais le triomphe de mon Sauveur est bien éloigné de cette gloire. Au lieu de l'avertir qu'il est ^iomme,je me sens bien plutôt pressé de le faire souvenir qu'il est Dieu : il me semble en effet qu'il l'a oublié, etc. *. C'est alors enfin que le sublime début du premier livre des Machabées, souvent exalté sans qu'on lui ait jamais fait honneur d'en avoir le premier senti les beautés , fournit à son éloquence ^ un autre contraste encore plus magnifique entre Alexandre et Jésus-Christ, et tel que Démosthène et Cicéron n'ont rien de si beau dans ce genre. « Écoutez , dit-il , u comme parle l'Histoire sainte de ce grand roi de Macédoine, dont « le nom même semble respirer les Yictoires et les triomphes. En « ce temps, Alexandre , fils de Philippe, défit des ai^mées près-
I Vers la tin du second point de son troisième sermon pour le premier ^ dimanche de Tavent.
> Celte allusion est admirable pour ennoblir les détails de rentrée de ! Jésus-Christ à Jérusalem. Après avoir ainsi exalté la gloire du fils de Dieu, Bossuet ne craint plus qu'elle puisse être ternie en représentant ce nouveau triomphateur monté sur une ànesse , au moment où il vient prendre possession du trône de David. Sans cette préparation oratoire, il eût été impossible de traduire avec bienséance en chaire, à cause de ' la superbe délicatesse de notre langue, ces paroles de l*£vangile : Se- , dens super asinam. Matth. xxi, 5. ^
» Voyez le second exorde de son second sermon pour le premier dimanche de Tavent. ~
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k que invincibles, prit des forteresses imprenables, triompha « des rois, stibjugua les peuples, et toute la terre se tut devant « sa fo/ce , saisie d*élonnement et de frayeur. Que ce commence- « lâent est superbe, auguste! mais voyez la conclusion : Et après « cela, poursuit Tbistorien sacré, il tomba malade, se sentit déa faillir; il vit sa mort assurée, partagea ses États que la mort « lui allait ravir, et ayant régné douze ans, il mourut. C'est à « quoi aboutit toute cette gloire : là se termine lliistoire du grand « Alexandre. L'histoire de Jésus-Christ ne commence pas à la Térité « d*une manière si pompeuse, mais elle ne finit pas non plus par a cette nécessaire décadence. 11 est vrai qu'il y a des chutes. Il est « conmie tombé du sein de son Père dans celui d'une femme mor- « telle , de là dans nne étable , et de là encore, par divers degrés d'ab- « jection, jusqu'à l'infamie de la croix , jusqu'à l'obscurité du tom- « heau. J*avoue qu'on ne pouvait tomber plus bas : aussi n'est-ce «( pas là le terme où il aboutit, mais celui d'où il commence à se « relever. Il ressuscite , il monte aux cieux , il y entre en possession « de sa gloire; et afin que cette gloire qu'il y possède soit déclarée a à tout l'univers, il en viendra un jour, avec une grande puissance, <( juger les vivants et les morts. »
Je remarquerai, à l'occasion de ce dernier trait emprunté de l'Écriture, que les PèVes aussi ne furent jamais si éloquents qu'ils le paraissent sous la plume de Bossuet. 11 devient aussi grand qu'eux lorsqu'il s'appuie de leur autorité ou de leurs principes. Ce grand orateur les avait médités longtemps, surtout Tertulien, saint Chrysostome et saint Augustin ; et ses sermons doivent apprendre aux orateurs chrétiens l'usage admirable qu'ils peuvent faire des Pèref> de rÉglise. Au lieu de copier servilement des passages qui ne sont plus que des lieux communs , depuis que tout le monde s'en est servi, il s'approprie tout ce qu'il adopte; il n'est pas moins original lorsqu'il cite, et même quand il traduit, que lorsqu'il invente. Aussi, pour peu qu'on soit sensible aux beautés de l'éloquence, il est impossible de le lire de suite : de temps en temps une idée brusque e1 soudaine fait tomber le livre des mains, et force de suspendre la lecture pour se livrer au sentiment du trait dont on est frappé; et s'il est vrai que Bossuet lisait autrefois Homère pour s'enflammer en contemplant les peintures ravissantes de l'Iliade, on pourra lire ses sermons avec la même confiance et le même fruit, lorsqu'après ui> long travail on aura besoin de ranimer son imagination épuisée.
Nul orateur en effet n'est plus propre que Tévéquc de Meanx à ins-
pirer de \asles pensées , ù étendre la splière de l'éloquence évangélique , el même à marquer fréquemment le terme de la perfection qne Tesprit bumain peut atteindre en ce genre. On pense coromanémeut que Ma&sillon el Bourdaloue ont posé les limites de Fart si difficile de la chaire, et que, s'élant emparés des grands mouvem^ts et des plus riches de Tart oratoire, ils n'ont plus laissé à leurs successeurs (]ue la gloire assez médiocre de glaner à leur suite, ou de saisir dans les passions des hommes quelques nouTelles nuances. J'avais toujours soupçonné que cette erreur ne se serait point accréditée, si l'on avait pu lire les sermons de Bossuet, et je ne m'étais pas trompé. Admirons les productions du génie, mais n'ayons pas la témérité de lui assigner des bornes. Combien trouvera t-on dans Bossuet de grandes beautés dont on n'avait jusqu'à présent aucune idée, et qu'on aurait cherchées vainement dans Massillon et dans Bourdaloue! Éi combien d'autres beautés nouvelles et extraordinaires pourrait encore découvrir un grand orateur, même après Massillon , Bourdaloue et Bossuet!
Cet éloquent Massillon, doué par la nature d'un si beau talent, que l'étude de l'antiquité avait embelli d'un excellent goût, écrit plus souvent avec son esprit qu'avec son imagination : il est beaucoup plus [iaré dans son style , et il a cei)endant moins d'éclat que Bossuet. Son éiocution enchanteresse ne saurait cacher à une critique clairvoyante son penchant à imiter et même à outrer les amplifications brillantes, mais quelquefois un peu lâches , des m modèle Cicéron , qui voulut peut-être les excuser , quand il en fit une règle de l'art oratoire , en prétendant, que pour mieux inculquer ce qu'on dit, il faut le répéter souvent, sœpe testandum est. (Oral., § 227 ) L'évêque deCIermont écrit avec tant d'intérêt et de charme , qu'on peut avouer sans inquiétude pour sa gloire, qu'abusant quelquefois de la fécondité de son style , il commente et paraphrase trop ses idées. Son petit carême, si justement admiré, et qui me paraît cependant fort inférieur à son Grand carême, à son Avent, surtout à ses conférences ecclésiastiques, en fournit la preuve, je ne dis pas à chaque page, mais du moins dans chaque discours. Prenez-le à l'ouverture du livre : vous verrez qu'on ne trouve souvent, dans chaque alinéa, qu'une seule pensée, rendue avec autant d'élégance que de variété. Sans cette éiocution ravissante où le vide des idées s'allie avec la précision du style , où l'abondance même ne se montre jamais verbeuse , éiocution qui a toujours de nouveaux charmes pour les lecteurs sensibles, on ne Hrait Massillon qu'une fois, et Ton se contenterait ensuite de ses ana-
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lyses; mais ses sermons sonl si supérieurement écrits , si toucliaiito , sfatfectneiix, qu'on les trouve trop courts : c'est un ami qui tous embrasse en vous reprochant vos fautes; et» malgré cette stérilité dt< dées dont l'esprit murmure quelquefois, le cceur est tellement intéressé, et le goût si pleinement satisfait , en lisant ces discours enchan* teurs, qu'ils vivront sans doute aussi longtemps que la langue fraaçaise.
Je ne doute point qnel'évéque de Clermont ne sefftt lui-mômé ai)erçu de ces répétitions d'idées qui font quelquefois languir sa verre ^ s'il eût publié ses sermons avant sa mort. Û est des corrections do style surtout, et des phrases de remplissage , qu'on ne découvre jamais qu'à la lecture des épreuves imprimées ; instructive manifestation d'une composition littéraire > seule révision où le goût exerce toute la rigueur de la critique. Massiilon aurait renaarqué sans doute le vide que Timpressioneût rendu plus sensible dans les amplifications où sa prodigieuse facilité s'était exercée, selon une locution de collège, à faire son thème en deux façons : ce travail se serait borné à effacer tout ce qui se trouvait répété , sans que son talent eût besoin d'enrichir ses discours d'aucune addition. Ses éditeurs n'osèrent jamais se permettre le moindre retranchement dans ses manuscrits. Nous avons la certitude de les lire absolument conformes aux dernières copies qu'il en fit lui-même pour les livrer à Timpression. 11 n'en est pas ainsi des sermons deBourdaloue, que son éditeur, le père Bi'etonneau, a rendus publics avec tous les changements qu'il a jugés convenables, et auxquels on a môme prétendu qu'il avait mêlé quelques-uns de ses propres discours , sans que cette accusation ait jamais été éclaircie.
Le grand dialecticien Bourdaloue, toujours conséquent, toujours nerveux, préférant aux mouvements passagers de l'onction, des preuves frappantes que le temps grave toujours, plus profondément dans les esprits, mais touchant et pathétique lorsque la matière le corn* porte , appelant l'ensemble entier de la religion au développement de chacun de ses sujets, raisonneur éloquent , moraliste profond , et instruisant son éditeur avec l'attention de s'oublier, de se cacher toujours lui-même, Bourdaloue fera éternellement le désespoir des prédicateurs. La première partie de sa fameuse passion , Dei virttitem, etc. , dont Bossuet pourtant avait développé la conception sublime dans son premier sermon pour l'exaltation de la croix , tome vu , in- 4**, liage 46, et dans laquelle Bourdaloue prouve admirablement que la mort du Fils de Dieu a été le triomphe de sa puissance , me parait un des plus beaux chefs-d'œuvre de l'éiofinencc chrétienne. Rien ne
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tient à côté de cette brillante partie , pas même la seconde , qui serait belle partout ailleurs. Bourdalone est encore plus satisfaisant à la troisième lecture qu*à la première : plus on le lit, plus on Tadmire. Je lui rends grâce de ce qu'il n*a pas connu ce misérable jeu de la phrase, qui dégraderait le génie, si le génie pouvait s'y abaisser, et de n'avoir jamais écrit que pour le besoin de sa pensée.
Je ne doute point que Bossuetne fût né avec beaucoup plus de génie que Bourdaloue. Cependant les sermons de celui-ci sont mieux faits, plus finis, plus méthodiques ; et je n'en suis pas surpris, puisqu'ils ont été Tunique objet de ses immenses travaux. Si Ton coml>are pièce à pièce, Bourdaloue poun^ quelquefois avoir l'avantage; mais si l'on opposait Irait à trait, il ne soutiendrait point ce parallèle. Bossuet est plus lumineux , plus original , plus extraordinaire , plus accablant ^ Il montre et fait admirer une manière grande et ferme, une familiarité noble', des élans sublimes , des tableaux fiers et
' Voulez- vous un exemple de la vigueur avec laquel le Bossuet presse son auditoire; prenez- le dans le premier sermon du recueil qu'on a publié,
et jetez les yeux sur ce tableau de la misère des pauvres malades Je
prête ma voix à ceux-ci, parce qu*Us n'en ont point d'autre. Ployez quelle est leur nécessité. Nous naissons pauvres ; Dieu a commandé à la terre de nous fournir notre nourriture : ceux qui n^oni point ce fonds imposent un tribut à leurs mains ; ils exigent d'elles ce qui est nécessaire au reste du corps : voilà le second degré de misère. Quand ee fonda leur manque par V infirmité, encore y a-t-il quelque recours; la nature leur a donné une voix , des plaintes , des gémissements, dernier refuge des pauvres affligés pour attirer le secours des autres. Ceux dont je parle n'ont pas même ces moyens : ils sont contraints d'être renfermés: leurs plaintes ne sont entendues que de leur pauvre famille éplo^ rée et de quelques-uns de leurs voisins , peut-être encore plus misérables qu'eue. Mais dans Vextrême misère, quand on a l'usage de son esprit libre, la nécessité fait trouver des inventions: le leurest accablé par la maladie, par les inquiétudes , et souvent par le désespoir. Dans une telle nécessité, puis-je leur refuser ma voix?
* Voici un tableau qu'on est agréablement surpris de trouver à la fin de son panégyrique de saint François de Sales. On ne peut désirer plus de sensibilité et plus d'intérêt dans une peinture morale. « Je vous « parlais tout à l'heure des changements que fait dans les cœurs Tamour « des enfants, et dont le plus remarquable est d'apprendre à se rabais- « ser. Voyez ce père, dit saint Augustin, quand il vient du palais, où « il a prononcé des arrêts , où il a fait retentir tout le barreau du bruit <( de «on éloquence : retourné dans son domestique, parmi ses enfants, « il nous parait un autre homme. Ce ton grave de voix s*est adouci , et n s'est changé en bégayement; ce visage naguère si grave a pris tout «à coup un air enfantin. Une troupe d'enfants Tenvironne; et ils « ont tant de pouvoir sur ses volontés , qu'il ne peut leur rien re-
PRELIMINAIRE. f7
ImposanU , des transitions brusques et cependant toujours naturelles ' , lin grand nombre de ces yérités intimes qu'on ne découvre qu'en creusant profondément dans son propre cœur , une majesté d'idées et une vigueur d'expressions qui lui sont propres. Ses discours offrent un genre d'éloquence {absolument à part, où rien ne parait sauvage» quoique tout y soit original. Son imagination s'allie si naturellement aux couleurs ,de la plus haute poésie, et s'élève môme avec tant de facilité au ton le plus épique d'Homère , qu'on n'est étonné que par réflexion d'un langage si nouveau dans la bouche d'un orateur chrétien , et néanmoins si heureusement adapté à la chaire évangélique. N'est-ce pas son propre génie qu'il célèbre.' N'est-ce pas lui-même qu'il peint à son insu vers la fin du premier point de son panégyrique de saint Paulylorsqu'après avoir présenté et approfondi le prodigieux contraste àe la manière d'écrire et ou style rude de cet apôtre, avec les succès prodigieux et la simplicité toute-puissante de ce barbare dans Athènes et dans Rome, il achève de développer toute sa pensée par une comparaison lumineuse et sublime? « Une puissance « surnaturelle , dit-il , se mêle à l'auguste simplicité de ses paroles, n De là vient une vertu plus qu'humaine qui ne flatte pas les oreilles , « mais qui porte ses cou[)S droit au cœur. De même qu'on voit un '( grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force « impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son ori-
M fuser, que ce qui leur nuit. Puisque l'amour des enfants produit ces « effets , ne vous étonnez pas si la charité donnant des sentiments ma- « ternels, particulièrement aux pasteurs des âmes, inspire en même temps « la condescendance : elle accorde tout, excepté ce qui est contraire au « salut. La charité, dit saint Augustin , enfante les uns, s'afraiblit avec « les autres; elle a soin d'édiiier ceux-ci, elle craint de blesser ceux-là; « elle s'abaisse vers les uns, et elle s'élève vers les autres : douce pour « certains, sévère à quelques-uns, ennemie de personne, elle se montre « la mère de tous ; elle couvre de ces plumes molles ses tendres pous- « sios ; elle appelle d'une voix pressante ceux qui se plaignent, et les « superbes qui refusent de se rendre sous ses ailes caressantes devien- « nent la proie des oiseaux voraces. » Jpsa caritas altos parturit , cum aliis infirmatur ; afias curât œdijlcare , alios contrcmiscU offendere ; ad alios se inclinai , ad alios se erigit; aliis blanda, altis severa; nulli ininUca , omnib us mater ;... long uidulis plumis teneros fœtus operit , et susurrantes pullos contracta voce advocat; cujus blandas alas refugiehies superbi, prœdajlunt alitibus. Saint Augustin , De catechisandis rudibus, cap. XV, tom. VI , pag. 279. Ibid. cap. X, pag. 274.
* Boileau disait , en parlant des Camclcres de la Bruyère , que cet ouvrage était digne de la réputation dont il jouissait; maisque l'auteur avait éludé la partie la plus difUcilc de l'art d'écrire, les transitions.
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« gine ; ainsi cette vertu qui est contenue dans tes ëpltres de saint (< Faut conserve , dans la simpiieité même de son style, toute ta vin gueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend. » Je ne connais rien de plus juste , de plus riche et de plus pompeux en fait de similitudes dans les orateurs anciens et modernes '.
On reconnaît éminemment , dans les écrits de Bossuet , le ton et Faccent d*un prophète : c'est Tlsaie de la loi nouvelle. Il s'attache à épouvanter l'homme; et lorsqu'il Ta effrayé par ses menaces, il le livre aux remords pour achever sa conversion. M. Bossuet se bat à outrance avec son auditoire, disait, madame de Sévigué : tous ses sermons sont des combats à mort.
Ce qui donne le plus de plénitude et de substance aux sermons de Bossuet, c'est l'usage admirable qu'il Dut de VÉcriture sainte. Voilà l'inépuisable mine dans laquelle il trouve ses preuves, ses comparaisons, ses. exemples, ses transitions et ses images. On le voit sans cesse éclairdr l'Ancien Testament par le Nouveau , saisir l'économie de la religion, et en combiner les parties pour en faire un tout harmonieux et sublime. Au lieu de citer les livres saints en fastidieux érudit , il s'en sert en orateur plein de nerf et de verve. 11 ne
* Voici le morceau par lequel Bossuet prépare cette comparaison. « Le discours de saiut Paul , bien loin de couler avec cette douceur << agréable , avec celte égalité tempérée que nous admirons dans les ora- <t teurs, parait inégal et sans suite à ceux qui ne Font pas encore as- «( sez pénétré ; el les délicats de la terre, qui ont > disent-ils, les oreiJiFS n fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes « FRÈRES, n*en rougissons pas : le langage de Tapôtre est simple, mais «ses pensées sont toutes divines. S*il ignore la rhétorique, s'il méprise <( la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu'il « a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite divinement , rendent M sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans Part de bien «t dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, <i il ira en cetle Grèce polie , la mère des philosophes et des orateurs ; i< malgré ta résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon « n*y a g<agné de disciples par celte éloquence qu'on a crue divine ; il « prêchera Jésus-Christ dans Athènes, et le plus savant de ses sénai( leurs passera de l'aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera en- « core plus loin ses conquêtes; il al)attra aux pieds du Sauveur la ma- « jeslé des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera « trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cito. Rome « même entendra sa voix ; et un jour celte ville maîtresse du monde se « tiendra bien plus honorée d'une lellre du style de Paul adressée uses « citoyens , que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de ". son CIcéron. mOh n'imaghie rien rt il n'y arien au delà d'une pareille éloquence.
PRELIMINAIRE. t9
rapporte pas sèchement des passages , mais il présente des traits (|ui forment des tableaux ; et il tbnd si bien les pensées de TÉcriture avec les siennes, qu'on croirait qu'il les crée, ou du moins qu'elles ont été conçues exprès pour Tusage qu'il en fait. Yeut-il nous montrer un roi désabusé des grandeurs du monde; il répète les longs gémissements de David Veut-il exciter la pitié et attendrir ses auditeurs , pour mieux les émouvoir; il fait pleurer arec lui le pathétique Jérémie, et les accents de Jérémie semblent acquérir, en passant par son organe, une nouvelle énergie pour peindre les calamités de Sion.
Mais alors, peu satisfait d'exciter une première émotion , il en poursuit le progrès avec une onction toujours croissante : il pénètre profondément tons leà cœurs de l'intérêt qu'il a fait naître; il les presse de tous les mouvements et les environne de tous les tableaux qui peuvent en prolonger le sentiment : bien différent, par une méthode si oratoire et si apostolique, du prédicateur dont parle Érasme dans son Orateur chrétien , lequel , par une autre théorie plus favorable à son amour-propre qu'avantageuse pour le triomphe de la morale , ne manquait jamais de descendre brusquement de chaire, dès qu'il voyait couler quelques larmes dans son auditoire-
L'Écriture est la source la plus abondante de ces développements pathétiques; c'est là surtout que le génie deBossuetsait les découvrir. Tout en effet, dans un sermon , doit être tiré de la Bible , ou du moins avoir la couleur des livres saints : c'est le vœu de la religion , c'est même le précepte du bon goût. L'orateur sacré qui veut exceller dans son art ne saurait donc s'accoutumer de trop bonne heure à méditer tous les jours les oracles sacrés, la plume à la main : s'il alteud le moment de la composition pour ramasser des passages déjà connus, il ne sera ni lumineux ni origiial , et cet étalage d'une érudition indigeste ne frappera et ne trompera jamais personne. On distingue sans peine le véritable savant qui a fait des études approfondies, de tous ces érudits de dictionnaires ou d'abrégés , qui empruntent toujours et ne tirent rien de leur propre fonds. Ces stériles compilateurs ont beau se surcharger de citations et de commentaires, ils plient sous le poids d'un trésor qui ne leur appartient pas : ils n>n sont que plus pauvres. On les voit, pour ainsi dire, copier au besoin des livres ouverts devant eux ; et ils ne forment que des centons sans unilé , sans intérêt , plus propres à étouffer la pensée qu'à Icmbellir et à prolonger le mouvement oratoire. Au contraire , l'écrivain solidement instruit incorpore ce qu'il crée avec ce qu'il sait ; et ses connaissances se fondent d autant plus aisément avec ses idées.
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qu*eUes oot conlracté uue certaine alliance, par le long séjour quVIlet ont fait ensemble dans son esprit. On est bien certain que Bossuet n'avait point l'Écriture sainte sous les yeux lorsqu'il composait ses sermons, et qu'il Tarait étudiée pendant longtemps, avant de prendre la plume. Je ne lui connais qu'un seul rival dans cette partie des talents du prédicateur : c'est l'immortel Fénelou , dans son discours pour le sacre de l'électeur de Cologne , l'un des plus beaux chefsd'œuvre de l'éloquence moderne.
Les sermons de Bossuet sont remplis de l'Écriture et des Pères. On ne lui contestera point l'honneur de partager avec Bourdaloue la prééminence sur tous les orateurs chrétiens, dans l'art d'employer la tradition ; et les beautés qu'il en tire pour enrichir ses discours attestent assez combien une pareille étude féconde le génie. Qu'il me soit permis de citer à ce sujet, comme un exemple bien frappant de l'éloquence des Pères de l'Église , la belle harangue que saint Jean Chrysostome met dans la bouche de l'évéque Flavien , au moment où ce vertueux prélat vient demander grâce à l'emiiereur Théodose en faveur des habitants d'Antioche. Cediscoursne sauraittrop être connu. C'est uniquement pour prévenir les regrets du lecteur, que )e vais reproduire en entier sous ses yeux cette espèce d'épisode, oratoire, dont je ne puis lui rappeler les principales beautés sans le rapporter dans toute son étendue j quoique cet éloquent plaidoyer puisse paraître un peu long dans son ensemble , et même en quelque sorte étranger aux sermons de Bossuet.
<t Prince, notre ville infortunée a souvent été comblée de vos « bienfaits; et vos libéralités, qui faisaient autrefois sa gloire, sont « aujourd'hui pour elle un nouveau sujet de honte et de douleur. « Détruisez Antioche jusqu'aux fondements , réduisez-la en cendres , « faites périr jusqu'à nos enfants par le tranchant de l'épée ; nous «< méritons de plus sévères châtiments, et toute la terre, épouvantée « de notre supplice , avouera qu'il est encore au-dessous de notre in- <( gratitude. Déjà nous ne saurions plus rien ajouter à notre malheur. <t Accablés de votre disgrâce, nous sommes un objet d'horreur pou r n tout le reste de votre empire. Nous avons offensé dans votre périt sonne l'univers entier; il s'élève aujourd'hui contre nous, prince, '< plus fortement que vous-même : il ne reste donc plus qu'un seul « remède à nos maux. Imitez la bonté de Dieu ; outragé par ses créan tures, il leur a ouvert les cieux. J'ose ledire, grand prince, si vous '< nous pardonnez, nous devrons notre salut à votre indulgence, mais « vous devrez à nos attentats l'éclat d'une gloire nouvelle ; nous vous
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H aurons préparé par Dotre crime une couronne plus brillante que « celle dont Gratien a orné Totre front: vous ne la tiendrez que de votre « vertu. On a détruit vos statues : ahl qu'il vous est facile d'en lé- «< tablir qui soient infiniment plus précieuses ! Ce ne seront point des « statues muettes et fragiles, exposées dans les places publiques aux R caprices et aux injures : ouvrages de la clémence, et immortelles (I comme la vertu même, celles-ci seront placées dans tous les cœurs, N et vous aurez autant de monuments honorables qu'il y a d'hommes « sur la terre , et qu'il y en aura jamais. Non , les exploits guerriers , « les trésors, la vaste étendue d'un empire, n'attirent point aux « princes une gloire aussi pure et aussi durable que la bonté et la (i clémence. Rappelez- vous les outrages que des mains séditieuses « firent aux statues de Constantin , et les suggestions de ses courtisans « qui l'excitaient à la vengeance. Vous savez que ce prince, portant « alors la main à son front, leur répondit en souriant : Rassurez-vous, « je ne suis point blessé. On a oublié une grande partie des victoires « de cet empereur; mais cette parole a survécu à ses trophées; elle n sera entendue des siècles à venir, et elle lui méritera les « éloges et les bénédictions de tous les Âges. Mais qu'est il besoin « de vous proposer des exemples étrangers? Il ne faut vous rap- « peler que vos propres actions. Souvenez-vous donc de ce soupir « généreux que la clémence fit sortir de votre bouche , lorsqu'aux «approches de la fête de Pâques^ annonçant, par un édit, aux « criminels leur |)ardon , et aux prisonniers leur délivrance » vous « ajoutâtes : Que n'ai-je aussi le pouvoir de ressuscitei' les morts ! « O grand prince! vous pouvez faire aujourd'hui ce miracle. Ântioche « n'est plus qu'un tombeau , ses habitants ne sont plus que des cada- » vres, ils sont morts avant le supplice qu'ils ont mérité ; vous pou- <i vez d'un seul mot leur rendre la vie. Si vous faites grâce à mon <i troupeau , les infidèles s'écrieront : Qu'il est grand le Dieu des « chrétiens! des hommes il sait faire des anges; il les élève au- « dessus de la nature. Ne craignez pas que l'impunité corrompe « vos autres villes : hélas I notre sort ne peut qu'épouvanter. Trem- « blant sans cesse, regardant chaque nuit comme la dernière, chaque » jourcomme celui de notre supplice, fuyant dans les déserts, en '( proie aux bêtes féroces, cachés dans les cavernes, dans les creux '( des rochers, nous donnons au reste du monde l'exemple le plus ef- <« frayant. Détruisez donc Antioche, mais détruisez-la comme autre- « fois le Tout-Puissant détruisit Ninive : effacez notre crime par le a pardon ; anéantissez la mémoire de notre attentat en faisant naître
« dans tous les cœurs la reconnaissance et Tamour. 11 est aisé d'in- '( cendier des maisons , de renTerser des murailles ; mais changer « tout à coup des citoyens parjures en sujets fidèles et affectionnés , <« c'est reflet d'une vertu divine. Quelle conquête une seule parole «peut vous procurer! elle vous gagnera la tendresse de tous. « lés hommes. Quelle récompense vous recevrez de FËtemel! «il vous tiendra compte, non-seulement de votre bonté, maift « encore de toutes les actions de miséricorde que votre exemple « engendrera dans la suite des siècles. Prince invincible , ne rou- « gissez pas de céder à un faible vieillard, après avoir résisté à vos « plus braves officiers : ce sera céder au souverain des empereurs , '< qui m'envoie pour vous présenter l'Évangile , et vous dire de sa » part: Si vous ne remettez les offenses commises contre vous, « votre Père céleste ne vous remettra pas les vôtres. Représentez- « vous ce jour terrible, où les princes et les sujets comparaîtront au « tribunal de la suprême justice, et croyez que vos fautes seront alors^ M effacées par le généreux pardon qne vous nous aurez accordé. Pour « moi , je vous le proteste , grand prince , si votre juste indignation «c s*apaise, si vous rendez à notre patrie votre bienveillance, j*y re- « tournerai avec joie, j'irai bénir avec mon peuple la bonté divine, et « célébrer la vôtre. Mais si vous ne jetez p!us sur Antioche que des « regards de colère, je le jure devant vous, mon peuple ne sera plus. (( mon peuple, je ne le reverrai plus ; j^irai dans une retraite éloignée «cacher ma honte et mon affliction; j'irai pleurer jusqu'à mon der- « nier soupir le malheur d'une ville qui aura rendu implacable pour « elle seule le plus humain et le plus doux de tous les princes '.
Le courroux de Théodose ne résista pas à l'éloquence de Flavicn. Ce seul morceau suffirait pour placer parmi les plus grands orateurs saintJeanChrysostome, qui nous l'a transmis, et qui l'avait sans doute cx)mposé. Un tel monument prouve aussi que l'étude de la tradition n'est point un travail perdu pour les orateurs chrétiens. L'évêque de Meaux tire souvent des écrits des Pères plusieurs traits non moins véhéments pour frapper son auditoire, et des raisonnements pressants, qui donnent à ses discours autant de solidité que d'éclat. Tro)) éclairé lui-même pour supposer ses auditeurs assez instruits, soit des vérités de la foi, soit des devoirs de la morale, il enseigne toujours avec la facilité et la profondeur d'un grand maître. Cependant ce sublime orateur n'attiédit point sa verve en s'enfonçant dans
» Traduction littérale de saint Jean Chrysostome, hiDmiél. ii,chap. 3.
PREL1MINAIBE. 23
les arides discussions de la controverse. Malgré son penciiaat pour la dialectique, il sort de Técole , et toujours théologien , sans afiecter de le paraître, il met plus de religion pratique dans ses sermons que de théologie. Son génie s'enrichit, s'élève, se féconde dans les li?rtt saints; et je ne doute pas que ses discours ne fassent rougir les orateurs chrétiens qui ont abandonné renseignement de la reUgion, pour disserter en chaire sur la morale, sur la poUtique, ou sur l'histoire profane. Je leur adresserai , en leur montrant les chefs-d'œuvre de Bossuet, ce vers si sublime de Perse:
Firtutem videant, intabescantque relictd.
Us n'instruisent point, ils ne touchent point, et cependant ils ont besoin d'avoir beaucoup d'esprit pour prêcher si mal. S'ils ne cherchent que la réputation, je leur prédis qu'ils obtiendraient une gloire plus brillante et surtout plus durable par des sermons que par des discours. La manie du bel esprit, ridicule même dans les productions purement littéraires, devient absurde lorsqu'on veut instruire et émouvoir; elle étouffe le sentiment, dessèche la composition, et est absolument incompatible avec la véritable éloquence. Non, jamais les ministres des autels ne prêcheront plus utilement pour leur propre renommée, qu'en prêchant efficacement pour le salut de leurauditoire. Des larmes! des larmes! voilà les seuls applaudissements dignes des orateurs chrétiens.
Si Ton excepte quelques traits déjà connus, dontrévêquede Meaux a voulu enrichir ses oraisons funèbres ou ses ouvrages ascétiques, on ne trouvera rien dans ses sermons qui ressemble à ce que l'on a écrit pour la chaire. Ces esquisses même portent l'empreinte du génie , et j'invite les jeunes orateurs à les remplir, pour se former le goût. On observera en lisant Bossuet, et surtout si l'on entrepr^d de finir quelques-uns des sermons dont il s'est contenté de tracer le plan , combien l'érudition est utile à l'éloquence. Tout ce que les hommes ont pensé est du ressort de Forateur; et rien de ce qui intéresse l'histoire, les lois, les mœurs, les sciences et les beaux-arts, ne lui est étranger. Bossuet fait servir avec autant de mesure que de goût , au profit de son éloquence , à la progression et à la force de ses preuves , l'élude profonde qu'il avait faite de la théologie scoIasUque, et même cet enchaînement d'une dialectique serrée et pressante , que des esprits vulgaires croient opposée au genre oratoire, mais que le talent et le goût y savent mervdlleusement adapter , et sans laquelle on ne serait en chaire qu'un verbeux déclainatcur.
Bossuet a traité un grand nombre de sujets neufs et admirables , et qui paraîtraient même encore nouveaux aujourd'hui , puisque , par je ne sais quelle fatalité, les prédicateurs semblent les avoir bannis de la chaire. Cependant il faut avouer qu'il n'est pas toujours également heureux dans ses choix ; et rien ne prouve mieux que la différence de ses sermons , combien f éloquence dépend de la matière que Ton traite. D'ailleurs, toujours fidèle à son plan d'instruction, il prêchait souvent plusieurs fois sur le même snjet : or, ses discours étaient tellement pleins, qu'après avoir épuisé lui-même , et les vérités fondamentales de religion , et les ressources de l'art oratoire, il ne pouvait plus se soutenir à la hauteur de ses premières idées. Chacun de ses sermons renferme des beautés dignes de lui : il n'en est presque aucun où l'on ne puisse le reconnaître. Mais on est étonné de la distance qu'il y a quelquefois de l'un à l'autre. Bossuet ne pouvait pas toujours être le Bossuet du grand Condé, de la duchesse d'Orléans, ou de la reine d'Angleterre '. L'aigle s'élève au plus
<On reconnaît quelques traits de ressemblance avec Bossuet, dans cet admirable portrait que Cicéron nous a iracé de l'orateur Galba , si prodigieusement inférieur à Tévéque de Meaux , qu'il faut toijyours mettre, en éloquence, hors de toute comparaison. Quem fartasse vis non ingenii solum sed etiam animi , et natura lis quidam dolor dicentem incendebat, cfficiebatque ut et incitata, et gravis, et vehemens esset oratio : dein cum otioaus stylum prehenderat motusque omnis animi tanquam ventusfhominem defecerat, Jlaccescebat oratio; quod lis, qui limatius dicendi consectantur genus, accidere non solet;propterea quod prudentia nunquam déficit oratorem, qua ille titens eodem modopossU et dicere et scr ibère. Ardor animi non semper adest, isque cum consedit, omnis illa vis et quasiflamma oratoris extinyuitur. (Brutus, de Claris oratoribus, 24.)
1 Lorsque Galba parlait en public , son éloquence était peut-être en- « flammée, non-seulement par un certain feu d'imagination , et surtout •< par les élans de son Ame, mais encore par je ne sais quel pathétique « naturel, dont les mouvements donnaient à ses plaidoyers de la rapi- « dite, du poids et de la véhémence. Mais dès qu'il prenait ensuite la <( plume pour écrire à loisir ce qu'il avait improvisé , toute celte agita- « tion dont il avait été ému venant à se calmer , son discours sans res- « sort etsans ardeur se ralentissait tout à coup comme un vent qui tombe, (( et dont le souffle est bientôt insensible. Cette inégalité ne se fait pas « remarquer ordinairement dans les écrivains qui ont une manière plus « soignée. La sagesse de Tesprit et le goût , en n'abandonnant Jamais n un pareil orateur, le mettent toujours en état de parier et d'écrire avec <( la même correction. La chaleur de l'âme, au contraire, ne peut pas « se soutenir habituellement au même degré; et quand elle est épui- « sée , toute cette verve , et pour ainsi dire cette flamme, s'éteignent aus- « sitôt dans l'esprit de l'orateur. »