‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 37 sur 139 · SUB LA DIVINITE DE LA. BCLIGION. I6S · texte numérisé non relu

SUB LA DIVINITE DE LA. BCLIGION. I6S

étrangère , inconnue , et toutefois haïe et persécutée , durant Fespace de quatre cents ans, par des préjugés iniques. Gependant, parmi ces fureurs du monde entier conjuré contre elle, elle n^a point mendié de secours humain. Elle s*est fait ellemême des défenseurs intrépides et dignes de sa grandeur, qui , dans la passion qu'ils avaient pour ses intérêts , ne sachant que la confesser et mourir pour elle, ont couru à la mort avec tant de force, qu'ils ont effrayé leurs persécuteurs, qu*à la fin ils ont fait honte par leur patience aux lois qui les condamnaient au dernier supplice , et ont obligé les princes à les révoquer. Orando, patiendOy cum pia securitate moriendo, teges quitus damnahatur christiana religio, erubescere compulerunt, mutariquefecerunt, dit éloquemment saint Augustin >.

C'était donc le conseil de Dieu et la destinée de la vérité, si je puis parler de la sorte, qu^elle fût entièrement établie malgré les rois de la terre, et que, dans la suite des temps , elle les eût premièrement pour disciples, et après pour défenseurs. Il ne les a point appelés quand il a bâti son Église. Quand il a eu fondé immuablement et élevé jusqu'au comble ce grand édifice , il lui a plu alors de les appeler : Et nunc reges * : [ Venez ,] « rois , maintenant. » Il les a donc appelés , non point par nécessité , mais par grâce. Donc l'établissement de la vérité ne dépend point de leur assistance, ni l'empire de la vérité ne relève point de leur sceptre : et si Jésus-Christ les a établis défenseurs de son Évangile, il le fait par honneur, et non par besoin ; c'est pour honorer leur autorité et pour consacrer leur puissance. Cependant sa vérité sainte se soutient toujours d'elle-même , et conserve son indépendance. Ainsi lorsque les princes défendent la foi , c'est plutôt la foi qui les défend ; lorsqu'ils protègent la religion , c'est plutôt la religion qui les protège, et qui est l'appui de leur trône. Par où vous voyez clairement que la vérité se sert des hommes, mais qu'elle n'en dépend pas : et c'est ce qui nous paraît dans toute

• DpCîv. Dci, lil). Mil, cap. xx , tom. vu, col. 2o7 ' Ps. ii- H»-

164 SUB LA. DlVTHlTfi DE LA RELIGION.

la suite de son histoire. J*appelle ainsi Fhistoire de TÉglise; c*est r histoire du règne de la vérité. Le monde a menacé , la vérité est demeurée ferme : il a usé de tours subtils et de flatteries, la vérité est demeurée droite. Les hérétiques ont brouillé, la vérité est demeurée pure. Les schismes ont déchiré le corps de l'Ëglise, la vérité est demeurée entière. Plusieurs ODt été séduits , les faibles ont été troublés , les fort même ont été émus ; un Osius , un Origène , un TertulJien , tant d'autres qui paraissaient Tappui de TÉglise, sont tombés avec grand scandale : la vérité est demeurée toujours immobile. Qu'y a-t-il donc de plus souverain et de plus indépendant que la vérité , qui persiste toujours, immuable , malgré les menaces et les caresses, malgré les présents et les proscriptions, malgré les schismes et les hérésies, malgré toutes les tentations et tous les scandales ; enfin au milieu de la défection de ses enfants infidèles, et dans la chute funeste de ceux-là même qui semblaient être ses colonnes?

Après cela, chrétiens, quel esprit ne doit pas céder à une autorité si bien établie Pet que je suis étonné quand j'entends des hommes profanes qui, dans la nation la plus florissante de la chrétienté , s'élèvent ouvertement contre l'Évangile! Les entendrai-je toujours et les trouverai-je toujours dans le monde , ces libertins déclarés , esclaves de leurs passions , et téméraires censeurs des conseils de Dieu; qui, tout plongés qu'ils sont dans les choses basses , se mêlent de décider hardiment des plus relevées ? Profanes et corrompus , lesquels , comme dit saint Jude , « blasphèment ce qu'ils ignorent, et se « corrompent dans ce qu'ils connaissent naturellement : » Quœcumque quidem ignorant, blasphémant; quxaimque autem naturaliter, tanquam muta animantiay norunt, in his corrumpuntur >. Hommes deux fois morts, dit le même apôtre ; morts premièrement, parce qu'ils ont perdu la charité ; morts secondement , parce qu'ils ont même arraché la foi : Arbores infructuosx , eradicat^, bis mortuœ » : « Ara bres infructueux et déracinés , » qui ne tiennent plus à

» Jud. 10. — ^ Ibid. 12.

»U& LA DIVINITE DE LA BELIGIOlf. 165

rÉgîise par aucun lien. O Dieu ! les verrai- je toujours triompher dans les compagnies, et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges?

Mais, hommes doctes et curieux, si vous voulez discuter la religion , apportez-y du moins et la gravité et le poids que la matière demande. Ne faites point les plaisants mal à propos, dans des choses si sérieuses et si vénérables. Ces importantes questions ne se décident pas^ par vos demi-mots et par vos branlements de tête , par ces fines railleries que vous nous vantez; et par ce dédaigneux souris. Pour Dieu, comme disait cet ami de Job ' , ne pensez pas être les seuls hommes, et que toute la sagesse soit dans votre esprit , dont vous^ nous vantez la délicatesse. Vous qui voulez pénétrer les secrets de Dieu,çà, paraissez, venez en présence, développez-nous les énigmes delà nature; choisissez ou ce qui est loin, ou ce qui est près, ou oequi est à vos pieds, ou ce qui est bien haut suspendu sur vos têtes. Quoi ! partout votre raison demeure arrêtée ! partout ou elle gauchit, ou elle s'égare, ou elle succombe! Cependant vous ne voulez pas que la foi vous prescrive ce qu'il faut croire. Aveugle, chagrin et dédaigneux, vous ne voulez pas qu'on vous guide et qu'on vous donne la main. Pauvre voyageur égaré et présomptueux , qui croyez savoir le chemin , qui vous relisez la conduite, que voulez- vous qu'on vous fasse? Quoi ! voulez- vous donc qu'on vous laisse errer ? Mais vous vous irez engager dans des détours infinis , dans quelque chemin perdu ; vous vous jetterez dans quelque précipice. Voulez-vous qu'on vous fesse entendre clairement toutes les vérités divines ? Mais considérez où vous êtes , et en quelle basse région du monde vous avez été relégué. Voyez cette nuit profonde , ces ténèbres épaisses qui vous environnent ; la faiblesse , l'imbécilité , l'ignorance de votre raison. Concevez que ce n'est pas ici la région de l'intelligence. Pourquoi donc ne voulez-vous pas qu'en attendant que Dieu se montre à découvert ce qu'il est ^ la foi vienne à votre secours , et vous apprenne du moins ce qu'il en faut croire?

' lob XII , I.

166 8«B L4 »IYINITli DB LA BEUGION.

Mais , messieurs , c*est assez combattre ees esprits profanes ettéméndrement curieux. Ce n'est pas le fice te ^s commun , et je Vois un autre malheur bien plus uoifenel dans la cour. Ge n*e8t point cette ardeur inconsidérée de vouloir aller trop avant , c'est une extrême négligence de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils se soient pas, ies hommes trop dédaigaeux ne s'en soucient p!us , et n^y veulent pas seulement penser; ils ne savent s'ils croient ou s'ils ne (»oient pas ; tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira , pourvu que vous les Uôssiez^r à leur mode et passer la vie à leur ^. « Chré- « tiens en l'air, dit TertuUien , et fidèles û vous voulez : » Pkrosquein ventum^ et sipiacuerity. chrisUano* '. Ainsi je prévois que les libeitins et les esprits forts pourront être décrédités , non par aucune horreur de leurs sentiments , mais parœ qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs M les aftaires. Voycms si \e pourrai rappeler les hommes de oe profond assoupissement , en leur représemant dans mon second point la beauté incorruptible de la morale dirétienne.

DEUXIÈME POINT

Grâce k la miséricorde divine, ceux q«i disputent tous les jours témérairement de la vérité de la foi ae contestent pas au christianisme la r^le des mœurs » et ils demeurent d'aceord de la pureté et de la perfection de Botre morale. Mais certes ces deux grâces sont inséparables. Il ne faut point deux soleils non plus dans la rdigion que dans la nature ; et quiconque nous est envoyé de Dieu pour bous édairer dans les mœurs , le niême nous donnera la connaissance certaine des choses divines, qui sont le fondementnécessairedelabcmno vie. Disons donc que le Fils de Dieu nous montre beaucoup mieux sa divinité en dirigeant sans erreur la vie humaine, qu'il n'a Êdt en redressant les boiteux et ùisant marcher les estropiés. Celui-là doit être {dus qu'homme > qui ? À travers de tant de coutumes et de tant d'erreurs, de tant de passions compliquées et de tant de fantaisies bizarres , a su démêler au

■ Seorp. a. i.

SUB hk DIVINITE DE LÀ BELIGION. 167

juste et fixer précisément la règle desmceurs. Réformer aiosi le genre humain, c'est donner à l'homnae la vie rai^oanable ; c'est une seconde créatic» , plos noble en quelque façon que la première. Quiconque sera le chef de cette réfbrmation salutaire au genre tmmain, doit avoir à son secours la ménie sagesse qui a formé l'homme la première fois. Enfin, c'est un ouvrée » grand ^ <^ si Dieu ne l'avait pas fait , lui-même Tenvierait à sckn anteiur.

Aussi la philosophie )'a-t-elle tenté vainemenL Je sais qn'die a conservé de bdJies règles , et qu'elle a sauvé de beaui restes du débris des connaissances humaines; mais je per^ drais un temps infini si je voulais raconter toutes ses erreurs. Allons dene rendre nos hommages à cette équité infaiUthls qui lUMis règ^ dans l'Évaoïgile. J'y cours y sumac-md» mes frères ; et afin que je vous poisse présenter l'objet d'une ade^ ratioB si légitime» permettes que je vous trace une idée et coiiMBe un tablewi raccourci de la morale chrétienne.

Eue commence par le prmeîpe. Elle rapporte à Dieu , auqvri elle nous lie par un amowt ehasie » l'hêmiBe tout ei^ier, et dafts sa racio* y et d«ks ses hraoïefaes, et dans ses fruits ; c'est-à-dire dans sa nature , dans ses acuités, dans toutes ses opér^tisns. Car comme elle sait , durétiens , que le nom de Dieu est un nom de père<, elle nous deffiâmde l'amour ; mais , pour s'aeeommoder à notre faiblesse , elle nous y pré* pareparlacsaînte. Ayant donc ainsi résolu de nous attacher à Dieu par toutes les voies possibles ^ die nous apprend que nous devons en teut temps et en toc^es choses révérer son aulorilé, crdreàsa parole, dépendre de sa {miss^oee, nous cenfiet ea sa bonté, craindre sa justice, nous abaode«n«r à sa sagesse , espérer en: son éternité.

Pour kû rendffe k «ulte raiseiuiable ^ue nous lui d^^eas « elle nous apprend > ehréti«is, que nous semmes neusHi%âmee ses victimes ;.e'e8l pourquoi die imsus obl^ à derapter nos passions empeUéee et k SMrtifier nos sens, ttepsubtUs séducteurs de nelie imso». £Ue a sur ce si^ des pirécautions inouïes. Ette via éteindre jusqu'au fond du eceur TétinceUe

168 SUR LA DIVINITÉ DE LA RELfGIOIf.

qui peut causer un embrasement. Elle étouffe la colère , de peur qu'en s' aigrissant elle ne se tourne en haine implacable. Elle n'attend pas à ôter Tépée à Fenfant après qu'il se sera donné un coup mortel ; elle la lui arrache des mains dès la première piqûre. Elle retient jusqu'aux yeux, par une extrême jalousie qu'elle a , pour garder le cœur. Enfin elle n'oublie rien pour soumettre le corps à l'esprit , et l'esprit tout entier à Dieu : et c'est là , messieurs, notre sacrifice.

Nous avons à considérer sous qui nous vivons et avec qui nous vivons. Nous vivons sous l'empire de Dieu ; nous vivons en société avec les hommes. Après donc cette première obligation d'aimer Dieu comme notre souverain , plus que nousmêmes, s'ensuit le second devoir d'aimer l'homme notre prochain en esprit de société, comme nous-mêmes. Là se voit très-saintement établie, sous la protection de Dieu, la charité fraternelle, toujours sacré« et inviolable, malgré les injures et les intérêts ; là l'aumône , trésor de grâces ; là le pardon des injures , qui nous ménage celui de Dieu ; là enfin la miséricorde préférée au sacrifice , et la réconciliation avec son frère irrité , nécessaire préparation pour approcher de l'autel. Là , dans une sainte distribution des offices de la charité , on apprend à qui on doit le respect, à qui l'obéissance , à qui le service , à qui la protection, à qui le secours , à qui la condescendance , à qui de charitables avertissements ; et on voit qu'on doit la justice à tous , et qu'on ne doit faste injure à personne non plus qu'à soi-même.

Voulez-vous que nous passions à ce que Jésus-Christ a institué pour ordonner les familles ? Il ne s'est pas contenté de conserver au mariage son premier honneur; il en a fait un sacrement de la religion , et un signe mystique de sa chaste et immuable union avec son Église. En cette sorte, il a consacré l'origine de notre naissance. Il en a retranché la potyga-. mie , qu'il avait permise un temps en faveur de l'accroissement de son peuple , et le divorce , qu'il avait souffert à cause de la dureté des cœurs. Il ne permet plus que l'amour s'égare dans la multitude; il le rétablit dans son naturel , en le

SUE LA DIVINITÉ DE L4 RELIlGrON. 16'J

faisant régner sur deux cœurs unis , pour faire découler de cette union une concorde inviolable dans les familles et entre les frères. Après avoir ramené les choses à la première institution, il a voulu désormais que la plus sainte alliance du genre humain fif)t aussi la plus durable et la plus ferme , et que le nœud conjugal fât indissoluble , tant par la première force de la foi dounce que par Tobligation naturelle d'élever les enfants communs , gages précieux d'une éternelle correspondance. Ainsi il a donné au mariage des fidèles une forme auguste et vénérable , qui honore la nature , qui supporte la faiblesse, qui garde la tempérance, qui bride la sensualité.

Que dirai-je des saintes lois qui rendent les enfants soumis et les parents charitables , puissants instigateurs à la vertu , aimables censeurs des vices ; qui répriment la licence « sans « abattre le courage .î* » Ut nonpusillo animo fiant ». Que dirai-je de ces belles institutions par lesquelles et les maîtres sont équitables et les serviteurs affectionnés ; Dieu même , tant il est bon et tant il est père , s'étant chargé de leur tenir tM)mpte de leurs services fidèles } « Maîtres , vous avez un « maître au ciel » : serviteurs , servez comme à Dieu , car vo- « tre récompense vous est assurée'. » Qui a mieux établi que Jésus-Christ l'autorité des princes, des magistrats et des puissances Intimes ? Il fait un devoir de religion de Tobéissance qui leur est due. Us régnent sur les corps par la force , et tout au plus sur les cœurs par Tinclination. Il leur érige un trône dans les consciences , et il met sous sa protection leur autorité et leur personne sacrée. C'est pourquoi Tertullien disait autrefois aux ministres des empereurs : Votre fonction vous expose à beaucoup de haine et beaucoup d'envie; « main- « tenant vous avez moins d'ennemis , à cause de la multitude « des chrétiens : » JSunc enim pauciores hostes kabetisprœ multitudlne christianorum*. Réciproquement il enseigne aux princes que le glaive leur est donné contre les méchants , que leur main doit être pesante seulement pour eux , si ^

* Coloss. III. 21. — » Ibîd. lY. I. — 3 ibid. ui. 24. - * Apolog n. sr.

Page 1