‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 47 sur 139 · SUB LA VERITE EV ANGELIQUE · texte numérisé non relu

SUB LA VERITE EV ANGELIQUE

moindre soufYle éteint tellement , que tout s'en perd en un instant, jusqu'au souvenir : Filii Ephrem, intendentes et mit tentes arcum , conversi sunt in die belli « : « Les enfants « d'Éphrem, dit David , préparaient leurs flèches et bandaient « leur arc ; mais as ont lâché pied au jour de la guerre. » En écoutant la prédication, ils concevaient en eux-mêmes de grands desseins , ils semblaient aiguiser leurs armes contre leurs vices : au jour de la tentation , ils les ont rendues honteusement. Ils promettaient beaucoup dans rexereice; ils ont plié d'abord dans le combat : ils semblaient animés quand on sonnait de la trompette ; ils ont tourné le dos tout à coup quand il a fallu venir aux mains : Filii Ephrem, intendentes et mittenf^s arcum, conversi sunt in die belU.

Dirai-je ici ce que je pense? De telles émotions, faibles, imparfaites , et qui se dissipent en un moment, sont dignes d'être formées devant un théâtre , où Ton ne joue que des choses feintes, et non devant le^ chaires évangéliques, où la sainte vérité de Dieu paraît dans sa pureté. Car à qui est-ce qu'il appartient de toucher les cœurs , sinon à la vérité ? C'est elle qui apparaîtra à tous les cœurs rebelles an dernier jour ; et alors on connaîtra combien la vérité est touchante. « En la « voyant, dit le Sage, ils seront troublés d'une crainte horrible : » yidentes turbabuntur timbre horribili * : ils seront agités et angoissés ; eux-mêmes se voudront cacher dans l'abîme. Pourquoi cette agitation , messieurs.' c'est que la vérité leur parle. Pourquoi cette angoisse ? c*est que la vérité les presse. Pourquoi cette fuite précipitée ? c'est que la vérité les poursuit. Ah ! te trouverons-nous toujours partout , ô vérité persécutante? oui , jusqu'au fond de l'abîme ils la trouveront : spectacle horrible à leurs yeux , poids insupportable sur leurs consciences, flamme toujours dévorante dans leurs entrailles. Qui nous donnera , chrétiens , que nous soyons touchés de la vérité , de peur d'en être touchés de cette manière furieuse et désespérée ?

» Ps. Lxxvii. 12. - 2 Sap. V. 2.

sua LA. VËBITÉ ÉVANGÉLIQUE. 195

O Dieu, donnez efficace à votre parole. O Dieu, vous voyez en quel lieu je prêche, et vous savez , ô Dieu , ce qu'il y faut dire. Donnez-moi des paroles sages ; donnez-moi des paroles efficaces , puissantes ; donnez-moi la prudence ; donnez-moi la force; donnez-moi la circonspection ; donnez-moi la simplicité. Vous savez , ô Dieu vivant , que le zèle ardent qui m'anime pour le service de mon roi me fait tenir à bonheur d'annoncer votre Évangile à ce grand monarque , grand véritablement, et digne par la grandeur de son âme de n'entendre que de grandes choses, qu'on ne lui inspire que de grands desseins pour son salut ; digne , par l'amour qu'il a pour la vérité, de n'être jamais déçu. Sire, c'est Dieu qui doit parler dans cette chaire : qu'il fasse donc par son Saint-Esprit (car c'est lui seul qui peut faire un si grand ouvrage) que l'homme n'y paraisse pas ; afin que Dieu y parlant tout seul , par la pureté de son Évangile , il fasse dieux tous ceux qui l'écoutent , et particulièrement Votre Majesté , qui , ayant déjà l'honneur de le représenter sur la terre, doit aspirer à celui d'être semblable à lui dans l'éternité , en le voyant face à face , tel qu'il est , et selon l'immensité de sa gloire , que je vous souhaite, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

SERMON

Trois motifs pressants qui doivent exciter les hommes à la pénitence. Vaines idoles que le pécheur se fait de la miséricorde et de la justice : assurance de la rémission pour ceux qui retournent à Dieu. Difficulté delà conversion : puissance de Dieu pour Topérer. Caractères de la vraie pénitence , et ses effets. Prix du temps que Dieu nous accorde : pourquoi les hommes le perdent si aisément : illusions quMl leur fait. Nécessité d'une pénitence qui ne connaisse point de délais.

Adjuvantes autem exhortarour ne in va« cuum gratiam Dei recipiatis.

Nous voua exhortons f en vous aidant, que vous ne receviez point en vain la grâce de Dieu, IL Cor. vi, 1.

Cest avec raison , chrétiens, que nous reprochons aux pécheurs que leur infidélité est inexcusable : car il n*y a grâce , il n'y a remède , il n'y a sorte de secours qn^'ûs puissent demandera Dieu pour se retirer de l'abîme , qui ne leur soit tous les jours offert par cette miséricorde infinie quine veut pas leur mort, mais leur conversion. Pour nous en convaincre, mes frères , examinons, je vous prie , attentivement ce que peut désirer un homme que le remords de sa conscience presse de retourner à la droite voie. La première pensée qui lui vient est celle de ses péchés , dont l'horreur et la multitude le font douter du pardon. Sur cela nous lui annonçons de la part de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est notre propitiateur par son sang ; nous, dis-je , dans lesquels il a plu à Dieu de mettre le ministère de paix et de réconciliation , nous lui annonçons Findulgence et la rémission de ses crimes. Il commence à respirer dans cette espérance ; mais une seconde difficulté le vient rejeter dans de nouveaux troubles : c'est Fo-

bligation de changer sa vie ou ses inclinations corrompues ; et ses habitudes invétérées lui font sentir des empêchements qu'il ne croit pas pouvoir jamais surmonter. Pour le rassurer de cette crainte , nous lui découvrons dans les mains de Dieu , et dans les secrets de sa puissance, des remèdes, premièrement très-effîcaces , puisqu'ils guérissent infailliblement tous ceux qui s'en servent, et secondement très-présents, puisqu'on les donne toujours à qui les demande. Ainsi les plus grands pécheurs ne pouvant douter , ni du pardon s'ils se convertissent, ni de leur conversion s'ils l'entreprennent, ils n'ont plus rien à désirer que du temps pour accomplir cet ouvrage : et sur ce sujet, chrétiens, ce n'est pas à nous à leur répondre; mais Dieu se déclare assez par les effets mêmes : car il prolonge leur vie , il dissimule leur ingratitude ; et , reculant tous les jours le temps destiné à la colère , il fait connaître assez clairement qu'il veut donner du loisir à la pénitence.

Par où il nous montre, mes frères, qu'il ne refuse rien aux pécheurs de ce qui leur est nécessaire. Us ont besoin de trois choses : de la miséricorde divine, de la puissance divine , de la patience divine : de la miséricorde pour leur pardonner, de la puissance pour le secourir, de la patience pour les attendre; et Dieu accorde tout libéralement. La miséricorde promet le pardon , la puissance offre le secours , la patience donne le délai. Que reste-t-il maintenant , sinon que nous disions aux pécheurs avec l'Apôtre : Adjuvantes auiem exhortamur ne in vacuumgratiam Dei recipiatis? « Nous vous exhortons , mes frères, que vous ne receviez pas en vain la grâce de Dieu : » « ne rejetez pas la grâce de la rémission, qui promet d'abolir vos crimes ; ne recevez pas en vain la grâce de la conversion du cœur, qui s'offre pour corriger vos mœurs dépravées ; enfin ne recevez pas en vainc^tte troisième grâce si considérable, qui vous est donnée pour faire profiter les deux autres, je veux dire le temps , ce temps précieux dont il ne s'écoule pas un seul moment qui ne puisse vous valoir une éternité. Voilà , mes frères, trois motifs pressants pour exciter les hommes à la pénitence , et c'est le partage de ce discours.

198 SUB Lk PEMTENGE.

PREMIER POINT

11 est assez naturel à riiomme de se laisser emporter facilement aux extrémités opposées. Le malade , pressé de la ûèvre , désespère de sa guérison ;le même étant rétabli s'imagine qu'il est immortel. Dans les horreurs de Forage, le nautonier effrayé dit un adieu étemel aux flots ; mais aussitôt que la mer est un peu apaisée , il se rembarque sans crainte , comme s'il avait dans ses mains les vents et les tempêtes. Cet homme qui s'est pensé perdre dans une intrigue dangereuse , renonçait de tout son cœur à la cour ; et à peine s*est-il démêlé , qu'il se rengage de nouveau , comme s'il avait essuyé toute la colère de la fortune. Cette conduite inégale et désordonnée éclate principalement dans les pécheurs , mais d'une manière opposée. Car cette folle et téméraire conflance par laquelle ils se nourrissent dans leurs péchés , les conduit à la fin au désespoir : ils passent du désespoir à l'espérance : dans la chaleur de leurs crimes , ils ne peuvent croire que Dieu les punisse , et puis , accablés de leur pesanteur , ils ne peuvent plus croire que Dieu leur pardonne : « et ils vont de péchés en péchés « comme à une ruine certaine, désespérés parleur espérance : « Feruntur magno impetu, nullo revocanie, spe desperati '.

En effet, considérez cet homme emporté dans Tardeur de sa passion , Une trouve aucune apparence qu'un Dieu si grand et si bon veuille tyranniser sa créature , ni exercer sa puissance pour briser un vaisseau de terre : longtemps il s'est flatté de cette pensée, qu*il n'était pas digne de Dieu de se tenir of^ fensé de ce que faisait un néant, ni de s'élever contre un néant. Après , une seconde réflexion lui fait voir combien cette entrer prise est furieuse , qu'un néant s'élève contre Dieu. Là il se dit à lui-même ce que criaitle prophète à ce capitaine des Assyriens : Contre qui as-tu blasphémé? contre qui as-tu élevé « ta voix et tourné tes regards superbes ? » Quem blasphevictsti? contra quem exaltasti vocem tuam, et elevasfi m excelsum oculos tuos ? « C'est contre le Saint d'Israël , » c'est

» S. Ang. Serin, xx , n. 4, tom. v, col. los.

contre un Dieu tout-puissant : Contra Sanctum Israël '. Son audace insensée le confond ; et lui , qui ne voyait rien qui pût épuiser la miséricorde , ne voit plus rien maintenant qui puisse apaiser la justice. Mais voici la cause apparente de cet égarement prodigieux: c'est en effet , chrétiens , que Tune et l'autre de ces qualités est d'une grandeur infinie, je veux dire la miséricorde et la justice: de sorte que celle que Ton envisage occupe tellement la pensée , qu'elle n'y laisse presque plus de place pour l'autre ; d'autant plus que, paraissant opposées, on ne comprend pas aisément qu'elles puissent subsister ensemble dans ce suprême degré de perfection : ce qui fait que la grande idée de la miséricorde fait que le pécheur oublie la justice , et que la justice réciproquement détruit en son esprit la miséricorde ; de sorte que l'abattement de son désespoir égale les emportements et la folle présomption de son espé* rance.

Il nous faut détruire, messieurs , ces vaines idoles de la miséricorde et de la justice , que le pécheur aveuglé adore en la place de la véritable justice et de la véritable miséricorde. Vous vous trompez , ô pécheurs , lorsque vous vous persuadez follement que ces deux qualités sont incompatibles , puisqu au contraire elles sont amies. Car, mes frères , la bonté de pieu n'est pas une bonté insensible , ni une bonté déraisonnable ; le Dieu que nous adorons n'est pas le Dieu des marcionites , un Dieu qui ne punit pas , souffrant jusqu'au mépris et indulgent jusqu'à la faiblesse : ce n'est pas un Dieu, dit Ter- ^ullien , « sous lequel les péchés soient à leur aise , et dont d l'on se puisse moquer impunément: » Sub quo delictagauderent, çui diabolus illuderet. Voulez-vous savoir comment il est bon ; voici une belle réponse de Tertullien : « Il est bon , « non pas en souffrant le mal , mais en se déclarant son en- « nemi : » Qui non alias plene bonus sU, nisl mali œmU" (us. Sa justice fait partie de sa bonté : pour être bon comme il faut , « il exerce l'amour qu'il a pour le bien par la haine qu'il « a pour le mal : » UH boni amorem odiomaii exerceat*,

• iV. Reg. \ix. 22. - * Adv. Marcion. lib. ii. n. 26.

Ne vous persuadez donc pas que la justice soit opposée à la bonté , dont elle prend au contraire la protection , et Tempeche d'être exposée au mépris.

Mais sachez que la bonté n*est pas non plus opposée à la justice ; car si elle lui ôte ses victimes , elle les lui rend d'une autre sorte : au lieu de les abattre par la vengeance, elle les abat par Fhumilité ; au lieu de les briser par le châtiment , elle les brise par les douleurs de la pénitence : et s'il faut du sang à la justice pour la satisfaire , la bonté lui présente celui d'un Dieu. Ainsi , bien loin d'être incompatibles , elles se donnent la main mutuellement. Il ne faut donc ni présumer ni désespérer. Ne présumez pas , ô pécheurs , parce qu'il est très-vrai que Dieu se venge; mais ne vous abandonnez pas au désespoir, parce que, s'il m'est permis de le dire, il est encore plus vrai que Dieu pardonne.

Cette vérité étant supposée, il est temps maintenant, messieurs, que je tâche de vous faire entendre par les Écritures cette grâce singulière de la rémission des péchés. Comme c'est le fruit principal du sang du Nouveau Testament , et l'article fondamental de la prédication évangélique , le Saint-Esprit, mes frères, a pris un soin particulier de nous en donner une vive idée , et de nous l'exprimer en plusieurs façons , aOn qu'il entre en nos cœurs plus profondément. Il dit que Dieu oublie les péchés , qu'il ne les impute pas, qu'il les couvre ; il dit aussi qu'il les lave , qu'il les éloigne de nous, et qu'il les efface. Pour entendre le secret de ces expressions , et des autres que nous voyons dans les saintes lettres, il faut remarquer attentivement l'effet du péché dans le cœur de l'homme, et l'effet du péché dans le cœur de Dieu.

Le péché dans le cœur de l'homme est une humeur pestilente qui le dévore, et une tache infâme qui le défigure. 11 faut purger cette humeur maligne , et l'arracher de nos entrailles : « Autant que le levant est loin du couchant, autant « éloigne- t-il de nous nos iniquités : » Quantum distcUortus cd) accidenté , longe fecit a nobis iniquitates iiostras » : et

» Ps. m. 12.

SUR LA péNITBNGE. 201

pour cette tache honteuse , il faut passer réponge dessus , et « qu'il n'en reste plus aucune marque. Israël , c'est moi qui t'ai « fait , ne t'oublie pas de {on Créateur ; c'est moi qui ai effacé « tes iniquités comme un nuage qui s'évanouit, et comme une <t légère vapeur » qui , étant dissipée par un tourbillon , ne laisse pas dans l'air le moindre vestige : Delevi ut nubem iniquitates tuas, et quasi neimlam peccata tua ',

Mais , mes sœurs , à l'égard de Dieu , le péché a des effets bien plus redoutables : il fait un cri terrible à ces oreilles toujours attentives , il est un spectacle d'horreur à ces yeux toujours ouverts. Ce spectacle cause l'aversion , et ce cri demande la vengeance. Pour rassurer les pécheurs , Dieu leur déclare , par son Écriture , qu'il couvre leurs crimes pour ne les plus voir; qu'il les met derrière sou dos, de peur que, pa* raissant à ses yeux, ils ne fassent soulever son cœur; enfin qu'il les oublie , qu'il n'y pense plus. Et quant à ce cri funeste , il en étouffe le son par une autre voix ; pendant que nos péchés nous accusent , il produit « un avocat pour nous défendre , « Jésus-Christ , le Juste , qui est la propitiation pour nos crimes '; » il déclare qu'il ne veut plus qu'on nous les impyte^ ni que nous en soyons jamais recherchés. « Le ciel et la terre « s'en réjouissent, les montagnes tressaillent de joie, parce que « le Seigneur a fait miséricorde : » Laudate, cœli ; jnbilate , extrema terrx; resonate, montes, laudationem, quoniam misericordiamfecit Dominus ^.

Vous voyez donc, mes frères , la rémission des péchés expliquée et autorisée en toutes les formes qu'une grâce peut être énoncée. Hortamur vos ne in vacuum gratiam Dei rccipiatis * : « Nous vous exhortons que vous ne receviez pas « en vain cette grâce. » Mais quel en doit être l'effet ? il faut que le Saint-Esprit nous l'apprenne. Dieu envoie ses prédicateurs : « Allez, dit-il à son prophète, et criez vers l'aqui- « Ion : Revenez , rebelle Israël , dit le Seigneur, et je ne dé- « tournerai point mon visage de vous , parce que je suis saint,

" Is xLiv. 22. — 2 1. Joan. ii. i, 2. — ' Is. xuv. 23. — * n. Cor. VI. I.

202 SUR LÀ PB?ilTENG£.

« dit le Seigneur, et que ma colère ne durera pas étemelle- « meDt. Après cela , on a entendu des vdx confuses dans les « chemins , des pleurs et des hurlements des enfants d'Israël, « parce qu'ils ont rendu leurs voies criminelles , et qu'ils ont « oublié leur Seigneur et leur Dieu <. Écartez loin de vous « toutes les prévarications dont vous vous êtes rendu coupa- « ble , dit Dieu dans un autre prophète , et faites-vous un « cœur nouveau. Pourquoi mourrez-vous , maison d'Israël ? « Je ne veux point la mort de celui qui meurt, dit le Seigneur « Dieu ; retournez à moi et vivez : » Projicite a vobis omnes prœvaricationes vestras , facite vobis cor novum et spU ritum novum. Et quare morieminij domus Israël? Quia nolo mortem morientis , dicit Dominus Deus; revertimini et vivite*. Pourquoi voulez-vous périr? pourquoi vous obstinez- vous à votre ruine ? Dieu veut vous pardonner, vous seul ne vous pardonnez pas. Deus meuSy misericordia mea ^ : « O Dieu! qui êtes pour moi un Dieu de miséricorde! » O « nom , dit saint Augustin , sous lequel personne ne doit dé- « sespérer ! » O nomen sub quo nemini desperandum est 4 ! O prodigue! retournez donc à votre père; débauchée , retournez à votre mari ; mais retournez en confessant votre crime ; dites : Tai péché, Peccavi^; et reconnaissez votre iniquité: f^erumtamen scitoiniquitatem tuam ^? Ne songezpas à vous excuser; n'accusez pas les étoiles, le tempérament; ne dites pas : C'est la fortune; la rencontre m'a emporté; n'accusez pas même le diable : Neminem quxrasaccusare, ne accusatorem invenias a quo non possis te defendere, Ipse diabohcs gaudet cum accusatur, vult omnino ut accuses illum , vult ut a teferat criminationem , cum tu perdas confessionem 7 : « Ne cherchez à accuser personne , de peur que vous ne « trouviez un accusateur dont vous ne puissiez vous défendre. « Le diable se réjouit lorsqu'il est accusé ; il veut très-fort « que vous l'accusiez , il désire que vous rejetiez sur lui tous

» Jerem. m. I2. 2i. - ' Ezech. xviii. 31, 32.-3 ps. ^ym, u, - * In Ps. Lviif , n. Il , tom. iv, col. 576. — * II. Reg. xii. 13. — ® Jerem. Hl. 13. — ' S. Aug. Serm. xx, n. 2, tom. v, col. 108.

« VOS torts, afin que vous perdiez tout le fruit d'une humble « confession. » Ne cherchez donc pas des excuses. ! Autre chose d'agir avec un père, autre chose de répondre devant un juge : ici Ton se défend , et là on confesse : un juge veut le châtiment , et un père la conversion. Mais ce changement est-il bien possible? cet Éthiopien pourra-t-il bien dépouiller sa peau? ce pécheur endurci pourra-t-il bien se priver de ses dangereuses pratiques ? C'est ce que nous aurons à examiner dans la deuxième partie.

DEUXIÈME POINT

Quand on parle devant un juge, on dit : Je ne Tai pas fait, ou bien : J'ai été surpris , on m'a engagé contre mon dessein, j'ai été plus loin que je ne pensais. Mes frères , ne nous défendons pas de la sorte ; ne cherchons pas de vaines excuses pour cou\Tir notre ingratitude , qui n'est toujours que trop criminelle. Devant un juge , on cherche des fuites ; songez que vous parlez à un père, où la principale défense c'est d'avouer simplement sa faute. J'ai failli , j'ai mal fait , j€ m'en repens , j'ai recours à votre bonté , je demande pardon de ma faute. Si personne ne l'a encore obtenu de vous , je suis téméraire d'oser le prétendre : si votre bonté au contraire a déjà fait tant de grâces , vous-même accordez-moi le pardon , qui m'avez commandé l'espérance.

Le prophète représente la Synagogue comme une désespérée qui s'est abandonnée à des étrangers, et qui, craignant le courroux de son mari , ne veut plus retourner à sa compagnie : Desperavi y nequaquam faciam ; adamavi quippe aliénas y et post eos amhulabo ' : « Il n'y a plus de retour, je ne le fe- « rai pas. »

Nous n'avons rien fait , chrétiens , de persuader aux pécheurs que, s'ils retournent à Dieu , ils peuvent facilement obtenir leur grâce : car cette œuvre de la rémission dépendant purement de lui , il est aisé d'en attendre une bonne issue. Mais l'ouvrage de leur conversion, le changement de leur cœur

• Jcrem. ii. 25.

OÙ nous leur demandons leur propre travail , c'est celui-là qui les désespère : car encore que tout nous tombe des mains , que notre extrême faiblesse ne puisse plus disposer d'aucunes choses , il n'y a rien toutefois dont nous puissions moins disposer que de nous-mêmes. Étrange maladie de notre nature ! il n'y a rien qui soit moins en notre pouvoir que l'usage de notre volonté : en un mot , rien que nous puissions moins foire que ce que nous faisons quand nous le voulons : de sorte qu'il est plus aisé à l'homme d'obtenir de Dieu ce qu'il voudra , qu'il ne lui est aisé de le vouloir. Prouvons manifestement cette vérité.

Deux obstacles presque invincibles nous empêchent d'être les maîtres de nos volontés , l'inclination et l'habitude : l'indination rend le vice aimable , l'habitude le rend nécessaire. Nous n'ayons pas en notre pouvoir ni le commencement de l'inclination , ni la fin de l'habitude. L'inclination nous enchaîne , et nous jette dans une prison ;'rhabitude nous y enferme, et mure la porte sur nous pour ne nous laisser plus aucune sortie: Inclusum se sentit difficuliate vitiorum; et quasi muro impossibilitatis erecto portisgue clausis , qua évadât non înoenit < . De sorte que le misérable pécheur, qui ne fait que de vains efforts , et retombe toujours dans l'abîme , désespérant d'en sortir , s'abandonne enfin à ses passions , et ne prend plus aucun soin de les retenir : Desperantes , semetipsos tradiderunt impudicUiœ y in operationem immunditix omnis , in avaritiam *.

' Ce que peut désirer un homme que son naturel tyrannise , c'est qu'on le change , qu'on le renouvelle , qu'on fasse de lui un autre homme. C'est ce que nous dit tous les jours cet ami colère, lorsque nous le reprenons de ses promptitudes, de ses emportements , de ses violences. Il répond qu'il n'est pas possible de se délivrer de la tyrannie de l'humeur qui le domine; qu'il y résiste quelquefois , mais qu'à la longue ce penchant l'entraîne : que si l'on exige de lui d'autres mouvements , il

» s. August. inPs. cvi, n. 5. tom. iv, col. I20C. - » Ephes. iv. 19.

faut donc nécessaireinent le faire un autre homme. Or ce que demande , mes frères , la nature faible et impuissante , c'est ce que la grâce lui offre pour se réformer r car la concession du pécheur est une nouvelle naissance. On renouvelle l'homme jusqu'à son principe , c'est-à-dire jusqu'à son cœur ; on brise le cœur ancien , et on lui donne un cœur nouveau : Quifinxit singillatem corda eorum < ; « C'est lui qui a formé « le cœur de chacun d'eux. » « Pour créer un cœur pur , il a faut, dit saint Augustin , briser le cœur impur : » Ut créetur cor mundiim y conteratur immundum '. La source étant détournée, il faut bien que le ruisseau prenne un autre cours.

Que si la grâce peut vaincre l'inclination, elle surmontera aussi l'habitude : car l'habitude , qu'est-ce autre chose qu'une inclination fortifiée? Mais nulle force ne peut égaler celle de l'esprit qui nous pousse. S'il faut fondre de la glace, Dieu fera souffler son esprit, et d'un cœur le plus endurci sortii^ont les larmes de la pénitence: Flabit spiritus^us, etflueniaqux^. Que s'il faut faire un plus grand effort , il enverra son « es- » prit de tourbillon , qui pousse violemment les murailles : » Quasi turbo impeUens parietem 4 ; « son esprit qui renverse « les montagnes , et déracine les cèdres du Liban : Spiritus Domini subvertens montes ^. Quand vous courriez à la mort avec une précipitation plus impétueuse que le Jourdain ne fait à la mer, il saura bien arrêter ce cours. Fussiez-vous demi-pourri dans le tombeau , il vous ressuscitera comme le Lazare. Seulement écoutez l'Apôtre, et ne recevez pas en vain la grâce de Dieu : Hortamur vos ne in vacuum gratîam Dei recipiatis.

Mais il faut avouer, mes frères, qu'on voit peu d'effets de cette grâce; on remarque peu dans le monde ces grands changements de mœurs qui puissent passer pour de nouvelles naissances: et la cause d'un si grand mal^ c'est que

> Ps. xxxii. 15. — » Serai, xix, n. 3, toni. v, col. 103. — 3 ps. cxLvn.

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