‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 68 sur 139 · Ps. XXXVIII · texte numérisé non relu

Ps. XXXVIII

BOSSUET. — 8ERM. 35

qu'elle nous soit inhérente , et que nous la portions dans notre sein , toutefois, au milieu de cette matière, et à travers Tobscurité de nos connaissances, qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste, et qui n'appréhende pas la corruption.

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a fait la science pour pénétrer la nature , ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale , et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées: la terre n'a-t-elle pas été forcée, par son industrie, à lui donner des aliments plus convenables ; les plantes , à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage ; les venins même , à se tourner en remèdes pour l'amour de lui ? Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments , après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau , ces deux grands ennemis , qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement , il a appris aux astres à le guider dans ses voyages: pour mesurer plus également sa vie , il a obligé le soleil à rendre compte , pour ainsi dire , de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération , et contentons-nous de remarquer, en théologiens, que Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Écriture , pour être le chef de l'univers ; d'une si noble institution , quoique changée par son crime , il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque, dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi , si je l'ose dire, il fouille partout hardiment, comme

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dans son bien ; et il n*y a aucune partie de l^univers où il u*ait signalé son industrie.

Pensez maintenant, messieurs, comment aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible, et si exposée , selon le corps , aux insultes de toutes les autres , si elle n'avait en son esprit une force supérieure à toute la nature visible , un souffle immortel de TËsprit de Dieu , un rayon de sa face , un trait de sa ressemblance : non , non, il ne se peut autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque rare machine, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire. O homme ! il t'a établi pour t'en servir ; il a mis, pour ainsi dire , en tes mains toute la nature, pour l'appliquer à tes usages ; il t'a même permis de l'orner et de Fembellir par ton art : car qu'est-ce autre chose que l'art, sinon l'embellissement de la nature? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau : mais comment pourrais-tu £aire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate; ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche, s'il n'y avait en toi-même, et dans quelque partie de ton être , quelque art dérivé de ce premier art, quelques fécondes idées tirées de ces idées originales , en un mot quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde? Que s'il est ainsi , chrétiens , qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau rayon , cette partie de nous-mêmes , de notre être , qui porte un caractère si noble de la puissance divine qui la soutient ; et qu'ainsi notre âme , supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent , n'a rien à craindre que de son auteur?

Mais continuons , chrétiens , une méditation si utile de l'image de Dieu en nous ; et voyons de quelle manière cette créature chérie , destinée à se servir de toutes les autres , se prescrit à elle-même ce qu'elle doit faire. Dans la corruption où nous sommes , je confesse que c'est ici notre faible ; et

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toutefois je ne puis œnsidérer sans admiration ces règles immuables des mœurs , que la raison a posées. Quoi! cette âme plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d'attache , qui languit , qui se désespère , qui n'est plus à elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-telie vu qu'elle eût néanmoins sa félicité à part, qu'elle dât dire quelquefois hardiment , tous les sens , toutes les passions et presque toute la nature criant à rencontre : « Ce « m'est un gain de mourir ' ; » et quelquefois : « Je me réjouis « dans les afflictions > ? » Ne faut-il pas , chrétiens , qu'elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s'appelle devoir , pour oser assurer positivement qu'elle doit s'exposer sans crainte , qu'il faut s'exposer même avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables, et à une mort assurée, pour les amis , pour la patrie , pour le prince, pour les autels? et n'est-ce pas une espèce de miracle que ces maximes constantes de courage , de probité , de justice, ne pouvant jamais être abolies , je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire, il y ait, pour le bonheur du genre humain , beaucoup moins de pefsonnies qui les décrient tout à fait , qu'il n'y en a qui les pratiquent parfaitement ?

Sans doute il y a au-dedans de nous une divine clarté : « Un « rayon de votre face, ô Seigneur, s'est imprimé en nos âmes : » Signatum est super nos lumen vuHus tut. Domine^. C'est là que nous découvrons , comme dans un globe de lumière , un agrément immortel dans l'honnêteté et la vertu : c'est la première raison qui se montre à nous par son image ; c'est la vérité elle-même qui nous parle , et qui doit bien mnis faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas , puisque Dieu nous a faits capables de trouver du bonheur, même dans la mort.

Tout cela n'est rien, chrétiens ; et voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connaît et se contemple ; sa vie , c'est de se connaître; et parce que l'homme

* Philip. I. 21. — a Goloss. I. 24. - - » Ps. IV. 7.

est son image , il veut aussi qu'il le connaisse. Être éternel , immense, infini, exempt de toute matière, libre de toutes limites , dégagé de toute imperfection; chrétiens , quel est ce miracle.? Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, où avons-nous pu comprendre cette éternité ? où avons-nous songé cette infinité? O éternité ! ô infinité! dit saint Augustin, que nos sens ne soupçonnent seulement pas , par où donc es-tu entrée dans nos âmes ? Mais si nous sommes tout corps et tout matière , comment pouvons-nous concevoir un esprit pur? et comment avons nous pu seulement inventer ce nom ?

.Te sais que Ton peut dire en ce lieu , et avec raison , que , lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons : notre faible imagination ne pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtils et bien déliés , ne sentezvous pas en même temps qu'il sort du fond de notre âme une lumière céleste qui dissipe tous ces fantômes , si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer ? Si vous la pressez davantage , et que vous lui demandiez ce que c'est , une voix s'élèvera du centre de l'âme : Je ne sais pas ce que c'est, mais néanmoins ce n'est pas cela. Quelle force, quelle énergie , quelle secrète vertu sent en elle-même cette âme^ pour se corriger, se démentir elle-même, et pour oser rejeter tout ce qu'elle pense? Qui ne voit qu'il y a en elle un ressort caché qui n'agit pas encore de toute sa force , et lequel , quoiqu'il soit contraint , quoiqu'il n'ait pas son mouvement libre , fait bien voir par une certaine vigueur qu'il ne tient pas tout entier à la matière , et qu'il est comme attaché par sa pointe à quelque principe plus haut ?

11 est vrai , chrétiens , je le confesse , nous ne soutenons pas longtemps cette noble ardeur ; ces belles idées s'épaississent bientôt, et l'âme se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses faiblesses , elle a ses langueurs , et permettez-moi de le dire , car je ne sais plus comment m'exprimer , elle a des

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grossièretés incompréhensibles , qui , si elle n est éclairée d^nilleiirs , la forcent presque elle-même de douter de ce qu'elle est. Cest pourquoi les sages du monde , voyant Thomme , d'un côté si grand , de Tautre si méprisable , n*ont su ni que penser ni que dire d'une si étrange composition. Demandez aux philosophes profanes ce que c'est que l'homme : les uns en feront un dieu , les autres en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère, et qu'elle en fait ses délices; les autres, qu'elle l'expose comme une marâtre , et qu'elle en fait son rebut : et un troisième parti , ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange, répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n'ont nul rapport , et ainsi que, par wie espèce de caprice , elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme.

Vous jugez bien , messieurs , que ni les uns ni les autres n'ont donné au but , et qu'il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer uue si grande énigme. Vous vous trompez , ô sages du siècle! l'homme n'est pas les délices de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières : l'homme ne peut non plus être son rebut , puisqu'il a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature elle-même; je parle de la nature sensible. D'où vient donc une si étrange disproportion ? Faut-il, chrétiens , que je vous le dise ? et ces masures mal assorties, avec ces fondements si magnifiques , ne crient-dles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier? Contemplez cet édifice, vous y verrez des marques d'une main divine; mais l'inégalité de l'ouvrage ^ous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. O Dieu! quel est ce mélange.^ J'ai peine à me reconnaître ; peu s'en faut que je ne m'écrie avec le prophète: Hœccine esturbsperfecti decoris, gaudium uni' versœ terrœ? Y^st-ce là cette Jérusalem » ? «* Est-ce là cette ville? « est-ce là ce temple, l'honneur et la joie de toute la terre? » Et moi je dis : Est-ce là cet homme fait à l'image de Dieu, le miracle de sa sagesse, et le chef-d'œuvre de ses mains?

C'est lui-même , n'en doutez pas. D'où vient donc cette

» Thren. ii. 15.

SUR L4 MOBT. 39.1

discordance ? et pourquoi vois- je ces parties si mal rapportées ? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur Tou- \rage de son Créateur, et il s*est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessein , llmmortel et le corruptible , le spirituel et le charnel , Fange et la bête , en un mot , se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de rénigme , voilà le dégagement de tout l'embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

Mais , hélas ! que nous profite cette dignité ? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur , nous n'en sommes pas moins accablés dessous; notre ancienne immortalité ne sert qu'à nous rendre plus insupportable la tj- Eannie de la mort; et quoique nos âmes lui échappent, si cependant le péché les rend misérables , elles n'ont pas de quoi se vanter d'une éternité si onéreuse. Que dirons-nous , chrétiens ? que répondrons-nous à une plainte si pressante? Jésus-Christ y répondra dans notre évangile. Il vient voir U Lazare décédé , il vient visiter la nature humaine qui gémit sous l'empire de la mort : ah! cette visite n'est pas sans cause: c'est l'ouvrier même qui vient en personne pour reconnaître ce qui manque à son édifice ; c'est qu'il a dessein de le réformer suivant son premier modèle : sccundum imaginem ejus qui creavU illum ' : « selon l'image de celui qui l'a créé. »

O âme remplie de crimes , tu crains avec raison l'immortalité, qui rendrait ta mort éternelle ! Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la vie^: qui croit en lui ne meurt pas ; qui croit en lui est déjà vivant d'une vie spirituelle et intérieure , vivant par la vie de la grâce , qui attire après elle la vie de la gloire: mais le corps est cependant toujours sujet à la mort. O âme ! console-toi : si ce divin architecte , qui a entrepris de te réparer , laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps , c'est qu'il veut te le rendre en meilleiur état, c'est qu'il veut le rebâtir dans un meilleur ordre ; il en-

» C0I088. m. 10. - 2 jonn XI. 25, 2«.

296 SUR LÀ MOBT.

trera pour un peu de temps dans Terapire de la mort, mais it ne laissera rien entre ses mains , si ce n'est la mortalité.

Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruption , selon les raisonnements de la médecine , comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faat élever plus haut nos esprits , et croire , selon les principes du christianisme , que ce qui engage la chair à la nécessité d*étre corrompue , c'est qu'elle est un attrait au mal , une souree de mauvais désirs, enfin, une chair de péché *, » comme parle le saint apôtre. Une telle chair doit être détruite, je dis même dans les élus , parce qu'en cet état de chair de péché, elle ne mérite pas d'être réunie à une âme bienheureuse , ni d'entrer dans le royaume de Dieu : « La chair et le sang ne peuvent « posséder le royaume de Dieu : » Caro et sanguis regnum Dei possidere non possunt * . Il faut donc qu'elle change sa première forme aCn d'être renouvelée , et qu'elle perde tout son premier être , pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment irrégulier qu'on néglige de réparer , afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d'architecture , ainsi cette chair toute déréglée par le péché et la convoitise, Dieu la laisse tomber en ruine, afîn de la refaire à sa mode , et selon le premier plan de sa création : elle doit être réduite en poudre , parce qu'elle a servi au péché.

Ne vois- tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau? c'est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans entendront un jour sa parole, et ils ressusciteront comme le Lazare ; ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu'ils ressusciteront pour ne mourir plus , et que la mort , dit le Saint-Esprit , sera noyée dans l'abîme, pour ne paraître jamais ; Et mors ultranonerW.

Que crains-tu donc , âme chrétienne , dans les approches de la mort.? Peut-être qu'en voyant tomber ta maison tu appréhendes d'être sans retraite.? mais écoute le divin apôtre. « Nous savons, nous savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuse, mais nous

» Rom. VIII. 3. - » I. Cor. xv. 50. — ^ Apoc. xxi. 4.

le savons très-assurément et avec une entière certitude, « que « si cette maison de terre et de boue , dans laquelle nous ha- « bitons, est détruite , nous avons une autre maison qui nous « est préparée au ciel <. » O conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos besoins ! Il a dessein, dit excellemment saint Jean-Chrysostome>, de réparer la maison qu'il nous a donnée : pendant qu'il la détruit et qu'il la renverse pour la refaire toute neuve , il est nécessaire que nous délogions ; car que ferions-nous dans cette poudre, dans ce tumulte , dans cet embarras ? Et lui-même nous offre son palais ; il nous donne un appartement, pour nous faire attendre en repos l'entière réparation de notre ancien édifice.

» II. Cor. V. I. — > Hom. in dict. Âpost. De Dormientihui , etc., tom. I, p. 7&4.

SERMON

PRÊCHÉ DEVANT LE ROI

Origine de la justice parmi les hommes. Devoirs communs qu^elle impose à tous : devoirs particuliers qu'elle prescrit èi ceux qui ont en main Tautorité publique. Désordres presque universels que Tintérêt propre cause dans le monde. Soins et précautions que les hommes, et surtout les grands, sont obligés de prendre pour bien connaître la vérité. Charité et condescendance que nous devons avoir les uns pour les autres. Clcmenoe que les princes doivent faire paraître dans Texercice de la justice et dans le soulagement de la misère.

Exulta satis, filia Sien; jubila, (ilia Jérusalem : ecce Rex tuus venit tibi justus et salvator.

Réjouissez-vous y 6 Jérusalem : votre Roi juste el sauveur vient à voua. Zacu. ix. 9.

La prophétie que j'ai récitée se rapporte manifestement à rentrée que fait aujourd'hui le Sauveur des âmes dans la ville de Jérusalem. Le prophète , pour célébrer dignement le triomphe de ce Roi de gloire , lui donne ces deux grands éloges , qu'il est juste , et qu'il est sauveur ; c'est-à-dire qu'il unit ensemble, pour Téternelle félicité du genre humain , ces deux qualités vraiment royales , ou plutôt vraiment divines , la justice et la bonté.

Au bruit des acclamations que fait retentir le peuple juif en l'honneur de ce Roi juste et sauveur , je me sens invité , messieurs , à vous parler en ce jour de ce puissant appui des choses humaines, je veux dire la justice; et de vous la faire voir comme elle doit être, avec le nécessaire tempérament de la bonté et de la clémence.

De tous les sujets que j'ai traités , celui-ci me paraît le plus profitable; mais je ne puis vous dissimuler qu'il m'é-

tonne par son importance, et m'accable presque de son poids : car encore que la justice soit nécessaire à tous les hommes , dont elle doit faire la loi immuable, il est vrai qu'elle enferme en particulier les principales obligations des personnes les plus importantes. Et , messieurs , je n'ignore pas avec quelle considération, quel respect et quelle crainte on doit non seulement traiter , mais encore regarder tout ce qui les touche, même de loin et en général. Mais, sire , votre présence , qui devrait m' étonner dans ce discours, me rassure et m'encourage. Pendant que toute l'Europe admire votre justice, et qu'elle est le plus ferme fondement sur lequel le monde se repose, vos sujets ne connaîtraient pas le bonheur qu'ils ont d'être nés sous votre empire, s'ils appréhendaient de parler devant leur monarque d'une vertu qui fait sa gloire, aussi bien que sa plus puissante inclination. Je confesserai toutefois que si j'étais dans une place en laquelle il me fût permis de régler mes paroles suivant mes désirs , je me satisferais beaucoup davantage en faisant des panégyriques, qu'en proposant des instructions : mais comme le lieu où je suis m'avertit que je dois ma voix tout entière au Saint- Esprit qui m'ouvre la bouche , j'exposerai aujourd'hui non point mes pensées , mais ses préceptes , avec cette secrète satisfaction, qu'en récitant ces divins oracles en qualité de prédicateur , je ne laisserai pas de rendre en mon cœur un hommage profond à votre justice , en qualité de sujet. Mais je m'arrête déjà trop long-temps : affermi par cette pensée , je cours où cet Esprit tout-puissant m'appelle; et je cours premièrement à lui-même, pour lui demander ses lumières par les saintes intercessions de la bienheureuse Vierge. Ave , Maria,

Quand je nomme la justice, je nomme en même temps le lien sacré de la société humaine, le frein nécessaire de la licence , l'unique fondement du repos, l'équitable tempérament de l'autorité, et le soutien favorable de la sujétion. Quand la justice règne , la foi se trouve dans les traités , la sûreté dans le

commerce , la uetteté dans les affaires , l'ordre dans la police ; la terre est en repos , et le ciel même , pour ainsi dire , nous luit plus agréablement et nous envoie de plus douces influences. La justice est la vertu principale et le commun ornement des personnes publiques et particulières : elle commande dans les uns , elle obéit dans les autres; elle renferme chacun dans ses limites; elle oppose une barrière invincible aux violences et aux entreprises ; et ce n'est pas sans raison que le Sage lui donne la gloire de soutenir les trônes et d'affermir les empires , puisque en effet elle affermit non-seulement celui des princes sur leurs sujets , mais encore celui de la raison sur les passions, et celui de Dieu sur la raison même : Justifia firmatur solium ' .

Faisons paraître aujourd'hui cette reine des vertus dans cette chaire royale , ou plutôt dans cette chaire évangélique et divine, où Jésus-Christ, qui est appelé par le prophète Joël « le Docteur de la justice, » en enseigne les maximes à tout le monde : Dédit vobis Doctorem justitix *.

Mais si la justice est la reine des vertus morales, elle ne doit point paraître seule : aussi la verrez-vous dans son trône servie et environnée de trois excellentes vertus , que nous pouvons appeler ses principales ministres, la constance, la prudence , et la bonté.

I La justice doit être attachée aux règles ; autrement elle est inégale dans sa conduite : elle doit connaître le vrai et le faux, dans les faits qu'on lui expose ; autrement elle est aveugle dans son application : enfin elle doit se relâcher quelquefois , et donner quelque lieu à l'indulgence ; autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs. La constance l'affermit dans les règles ; la prudence Téciaire dansées faits ; la bonté lui fait supporter les misères et les faiblesses : ainsi la première la soutient , la seconde l'applique , la troisième la tempère ; toutes trois la rendent parfaite et accomplie par leur concours. C'est ce que j'espère de vous faire voir dans les

I trois parties de ce discours.

' Prov. XVI. 12. — 3 Joël. ii. 26.

sua LA JUSTICE. 80 f

PREMIER POINT

Si je voulais remonter jusqu'au principe , il faudrait vous • dire , messieurs, que c'est en Dieu premièrement que se trouve la justice , et que c'est de cette haute origine qu'elle se répand parmi les hommes ; sans quoi nous ne pourrions soutenir le nom et la dignité de la justice. Cest là que j'aurais à vous exposer , avec le grave TertuUien , que « la divine bonté « ayant fait tant de créatures , la justice divine les a ordonnées « et rangées chacune en sa place: » Bonitas operata est mundum , justitia modulata est,,, Omnia ut bonitas concepit , ita juslitia distinxit ^ , C'est donc elle qui, ayant partagé proportionnément ces vastes espaces du monde , y a aussi assigné le lieu convenable aux astres , à la terre , aux éléments, pour s'y reposer ou pour s'y mouvoir, suivant qu'il est ordonné par la loi de l'univers , c'est-à-dire par la sage volonté de Dieu : c'est cette même justice qui a aussi donné à la créature raisonnable ses lois particulières , dont les unes sont naturelles, et les autres, que nous appelons positives, sont faites , ou pour confirmer , ou pour expliquer , ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.

Là il me serait aisé de vous faire voir que Dieu étant souverainement juste , il gouverne et le monde en général , et le genre humain en particulier, par une justice étemelle; et que c'est cette attache immuable qu'il a à ses propres lois , , qui fait remarquer dans l'univers un esprit d'uniformité et \ d'égalité , qui se soutient de soi-même au milieu des agita- ' tions et des variétés infinies de la nature muable. Ensuite nous verrions, messieurs, comme la justice découle sur nous de cette source céleste , pour faire en nos âmes l'un des plus beaux traits de la divine ressemblance ; et de là nous conclurions que nous^ devons imiter , par un amour ferme et inviolable de l'équité des lois , cette constante uniformité de la justice divine. D'où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant ; mais que ceux-là le doivent être plus que

' Advenus Marcion. lib. ii, n. 12^

tous les autres, qui soiiUesJug^du moDde ; et qui, étant pour cette raison appelés dans l'Écriture les dieux de la terre, doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce premier Être, dont ils représentent parmi les hommes la grandeur et la majesté.

Mais comme je me propose de descendre par des principes connus à des vérités de pratique, je laisse toutes ces hautes spéculations , pour vous dire , chrétiens , que la justice étant définie , comme tout le monde sait , « une volonté constante « et perpétuelle de donner à chacun ce qui lui appartient , >* tonstans et perpétua voluntasjus suum cuique tribuendi * , il est aisé de connaître que Thomme juste doit être ferme , puisque in^QieLla fermeté est comprise dans la définition de la justice.

Et certainement , chrétiens , comme par le nom de vertu nous prétendons désigner non quelque acte passager , ou quelque disposition changeante, mais quelque chose de fixe et de permanent , c'est-à-dire une habitude formée : il est aisé de juger que , quelque inclination que nous ayons pour le bien , elle ne mérite pas le nom de vertu jusqu'à ce qu'elle se soit affermie constamment dans notre cœur, et qu'elle ait pris, pour ainsi parler , tout à fait racine. Mais outre cette fermeté que doit tirer la justice du génie commun de la vertu , elle y est encore obligée par son caractère particulier : à cause qu'elle consiste dans une certaine égalité envers tous, qui demande pour se soutenir un esprit ferme et vigoureux , qui ne puisse être ébranlé par la complaisance, ni par l'intérêt, ni par aucune autre faiblesse humaine ; et une résolution arrêtée de ne s'écarter jamais des maximes justement posées. Or il est clair que , pour soutenir cette égalité , il faut quelque chose de ferme ; autrement on déclinera tantôt à droite et tantôt à gauche : on regardera les visages contre le précepte de la loi * ; c'est-à-dire qu'on opprimera le faible qui est sans défense, et qu'on ne craindra d'entreprendre que contre celui qui a du crédit.

• Instit. lib. I tit. I. — » Levif. xrx. I5.

sua LÀ JUSTICE. 80^

En effet , il est remarquable que si Ton ne marche d'un pas égal dans le chemin de la justice , ce qu'on fait, même justement, devient odieux. Par exemple, si un magistrat n'exagère la rigueur des ordonnances que contre ceux qui lui dé* plaisent ; si un bon droit lui paraît toujours embrouillé jus* qu'à ce que le riche parle ; si le pauvre , quelque effort qu'il fasse , ne peut jamais se faire entendre , et se voit malheureusement distingué d'avec le puissant dans un intérêt qu'ils ont commun : c'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois d'avoir bien jugé ; l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien , même ce qu'il fait selon les règles : elle a honte de ne lui servir que de prétexte ; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous, sans acception de personne, la justice qu'il refuse à l'un convainc d'une manifeste partialité celle qu'il se gloriûe de rendre à l'autre.

Mais il y a encore une autre raison qui a obligé les jurisconsultes à faire entrer la fermeté dans ladéûnition de la justice : c'est pour l'opposer davantage à son ennemi capital , qui est l'intérêt. L'intérêt, comme vous savez, n'a point de maximes fixes ; il suit les inclinations , il change avec les temps, il s'accommode aux affaires : tantôt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire, l'esprit de justice est un esprit de fermeté , parce que , pour devenir juste , il faut entrer dans l'esprit qui a fait les lois , c'est-à-dire dans un esprit immortel, qui, s' élevant au-dessus des temps et des affections particulières, subsiste toujours égal, malgré le changement des affaires.

Concluons donc , chrétiens , que la justice doit être ferme et inébranlable : mais pour descendre au détail de ses obliga* tions, disons que le genre humain étant partagé en deux conditions différentes , je veux dire entre les personnes publiques et les personnes particulières^ c'est le devoir commun des uns et des autres de garder inviolablement la justice; mais que ceux qui ont en main , ou le tout, ou quelque partie de l'autorité publique , ont cela de plus , qu'ils sont obligés d'être

fermes, non-seulement à la garder, mais encore à la protéger 3t à la rendre.

Qui pourrait maintenant vous dire de quelle sorte et par quels artifices l'intérêt attaque Tintégrité de la justice, tente la pudeur , affaiblit sa force , et corrompt enfin sa pureté? Ce n'est pas un ouvrage fort pénible , que de connaître et de condamner les injustices des autres ; nous les voyons détestées par une clameur universelle : mais se détacher de soi-même , pour juger droitement de ses actions , c'est là véritablement le grand effort de la raison et de la justice. Qui nous donnera , chrétiens, non ce point appuyé hors de la terre, que demandait ce grand géomètre * , pour la remuer hors de son centre ; mais un point hors de nous-mêmes , pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres, et arrêter dans notre cœur tant de mouvements irréguliers que l'intérêt y fait naître?* quelle horreur aurions-nous de nos injustices , de nos usurpations, de nos tromperies ! Mais , hélas ! où trouverons-nous ce point de détachement, pour sortir nous-mêmes hors de nousmêmes, et nous voir d'un œil équitable et d'un regard désintéressé? La nature ne le donne pas, nous n^écoutons pas la grâce : c'est pourquoi c'est en vain que la raison dicte, que la loi publie, que l'Évangile confirme cette* loi si naturelle et si divine tout ensemble : « Ne faites « point à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit a fait'. » Nul ne veut sortir de soi-même pour entrer dans cette mesure commune du genre humain : celui-là , ébloui desa fortune , ne peut se résoudre à descendre de sa superbe hauteur , pour se mesurer avec personne. Mais pourquoi parler ici de la grandeur? chacun se fait grand à ses yeux , chacun se tire du pair , chacun a des raisons particulières par lesquelles il se distingue des autres.

Je parle premièrement à tous les hommes , et je leur dis à tous de la part de Dieu : O hommes , quels que vous soyez , et quelque sort qui vous soit échu par l'ordre de Dieu dans le

* Ârchimède deSiracuse. — ' Tob. iv. 16. Luc. vi. 31.

grand partage quMI a fait du monde , soit que sa providence vous ait laissés dans le repos d'une vie privée , soit que , vous tirant du pair, elle ait mis sur vos épaules, avec de grandes charges, de grands périls et de grands comptes à rendre ; puisque vous vivez tous en sociétésousTempiresuprémedeDieu , n'entreprenez rien les uns sur les autres , et écoutez les belles paroles que vousadresseàtousledivinPsalmiste : Sivereutiquejustliiam loquimini , recta judicate , Jilii hominum ' : « Si c'est « véritablement que vous parlez de la justice, jugez donc droite- « ment, ô enfants des hommes ! «Permettez-moi, chrétiens, de paraphraser ces paroles, sans me départir toutefois du sens littéral , et de vous dire avec David : O hommes , vous avez toujours a la bouche Téquité et la justice , dans vos affaires , dans vos assemblées , dans vos entretiens : on entend partout retentir ce nom sacré ; et , si peu qu'on vous blesse dans vos intérêts , vous ne cesserez d'appeler la justice à votre secours : mais si c'est sincèrement et de bonne foi que vous parlez de la sorte, si vous regardez la justice comme l'unique asile de la vie humaine , et que vous croyiez avoir raison de recourir , quand on vous fait tort, à ce refuge commun du bon droit et de l'innocence, jugez- vous donc vous-mêmes équitablement , et ne vous laissez pas aveugler par votre intérêt ; contenezvous dans les limites qui vous sont données , et ne faites [)as à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse. Car en effet , chrétiens , qu'y a-t-il de plus violent et de plus inique que de crier à l'injustic*, et d'appeler toutes les lois à notre secours , si peu qu'on nous touche , pendant que nous ne craignons pas d'attenter hautement sur le droit d'autrui ; comme si ces lois que nous implorons ne servaient qu'à nous protéger, et non pas à nous instruire de nos obligations envers les autres ; et que la justice n'eût été donnée que comme un rempart pour nous couvrir, et non comme une borne posée pour nous arrêter, et comme une barrière pour nous renfermer dans nos devoirs réciproques?

Fuyons un si grand excès ; gardons-nous bien d'introduire

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