PS. LVII. I
dans ce commerce des choses humaines cet abus tant réprouvé par les saintes Lettres , qui est la perte infaillible du droit et de la justice : deux mesures, deux balances, deux poids inégaux; une grande mesure pour exiger ce qui nous est dû , une petite mesure pour rendre ce que nous devons : car , comme dit le prophète , « c'est une chose abominable devant « le Seigneur <. » Servons-nous de cette mesure commune qui enferme le prochain avec nous dans la même r^le de justice ; je veux dire, « faisons, chrétiens, comme nous voulons qu*on « nous fasse : c'est la loi et les prophètes \ » Gardons l'égalité envers tous ; et que le pauvre soit assuré par son bon droit , autant que le riche par son crédit , et le grand par sa puissance : gardons-la en toutes choses , et embrassons par un soin égal tout ce que la justice ordonne.
Je ne puis ici m'empécher de reprendre en passant cet abus commun d'acquitter fidèlement certaines sortes de dettes, et d'oublier tout à fait les autres. Au lieu de savoir connaître ce que doit fournir notre source , et ensuite de dispenser sagement ses eaux par tous les canaux qu'il faut remplir , on les fait couler sans ordre toutes d'un côté , et on laisse le reste à sec. Par exemple , les dettes du jeu sont privil^ées ; et comme si ses lois étaientles plus saintes et les plus inviolables de toutes , on se pique d'honneur d'y être fidèle : non point pour ne tromper pas , car , au contraire , on ne rougit pas de prendre tous les jours des avantages frauduleux, mais du moins pour payer exactement ; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seulsi soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien ap< peler doublement trompeur et doublement emprunté , puisque vous ne le tirez ni de votre vertu , ni même àe votre bourse; dont la famille éplorée , que votre vanité réduit à la faim , crie vengeance devant Dieu contre votre luxe : ou bien, si l'on est soigneux de conserver du crédit en certaines choses, de peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent notre vanité, on néglige les vieilles dettes, on ruine impitoyablement
' Prov. XX. 23. — * Mallh. vu. 17.
les anciens amis , amis malheureux et infortunés , devenus ennemis par leurs bons oflices, qu'on ne regarde plus désormais que comme des importuns qu'on veut réduire , en les fatiguant, à des accommodements déraisonnables , ou à qui Ton croit faire assez de justice quand on leur laisse après sa mort les débris d'une maison ruinée , et les restes d'un naufrage que les flots emportent. O droit ! ô bonne foi ! ô sainte équité ! je vous appelle à témoin contre l'injustice des hommes ; mais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux , et l'intérêt est devenu notre seule rè- \ gle de justice.
Intérêt, dieu du monde et de la cour, le plus ancien, le plus décrié et le plus inévitable de tous les trompeurs , tu trompes dès l'origine du monde : on a fait des livres entiers de tes tromperies , tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artiGces ? qui ne fait pas gloire de s'en défier ? Mais , tout en parlant contre toi , qui ne tombe pas dans tes pièges ? « Parcourez , dit le prophète Jéréniie , « toutes les rues de Jérusalem ; considérez attentivement , « et cherchez dans toutes ses places , si vous trouverez un <i homme droit et de bonne foi. S'il y en a quelqu'un qui jure « par moi , en disant. Vive le Seigneur ! il se servira fausse- « ment de ce serment même : » Circuite vias Jérusalem , et aspicite, et considerate, etquxrite in platets ejus , an inveniatis virum facientem judicium , et quœreniem fidem... Quod si etiam, Fivit Dominus dixerint : et hoc falso jurabunt '.On ne voit plus, on n'écoute plus, on ne garde plus aucune mesure, quand il s'agit du moindre intérêt : la bonne foi n'est qu'une vertu de commerce , qu'on garde par bienséance dans les petites affaires, pour établir son crédit ; mais qui ne ^êne point la conscience , quand il s'agit d'un coup de partie. Cependant on jure , on affirme , on prend à témoin le ciel et la terre ; on mêle partout le saint nom de Dieu , sans aucune distinction du vrai et du faux : « Coma)e si le parjure , disait Salvien , n'était plus un genre
' Jprem. v. 1 , 2.
« de crime , mais une façon de parler : » Perjurium ipsum sei^monis genus putat es^e ^ non criminis '. Au reste, on ne songe plus à restituer le bien qu'on a usurpé contre les lois ; on sUmagine qu'on se le rend propre par Thabitude d'en user , et on cherche de tous côtés non point un fonds pour le rendre, mais quelque détour de conscience pour le retenir : on trouve le moyen d'engager tant de monde dans son parti , et on sait lier ensemble tant d'intérêts différents , que la justice , repoussée par un si grand concours et par cet enchaînement d'intérêts contraires, si je puis parler de la sorte, « estcon- V trainte de se retirer , comme dit le prophète Isaïe : la vérité « tombe par terre, et ne peut plus percer de si grands obsta- ^ clés , ni trouver aucune place parmi les hommes : » Etconversum est retrorsum judicium , et justitia longe stetit ; quia corruit in platea veritas , et œquilas non potuit ingredi*.
Dans cette corruption presque universelle , que l'intérêt a faite dans le monde ; si ceux que Dieu a mis dans les grandes places n'appliquent toute leur puissance à soutenir là justice^ la terre sera désolée , et les fraudes seront infinies. O sainte réformation de l'état de la justice , ouvrage digne du grand génie du monarque qui nous honore de son audience, puissestu être aussi heureusement accomplie que tuas été sagement entreprise ! 11 n'y a rien , messieurs , de plus nécessaire au monde que de protéger hautement, chacun autant qu'on le peut , l'intérêt de la justice : car il faut ici confesser que la vertu est obhgée de marcher dans des voies bien difficiles ; et que c'est une espèce de martyre, que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité. Celui qui est résolu de se renfermer dans ses bornes se met si fort à l'étroit, qu'à peine se peut-il aider : et il ne faut pas s'étonner s'il demeure court ordinairement dans ses entTeprises , lui qui se retranche tout d'un coup de la moitié des moyens, en s'ôtant ceux qui sont mauvais , et c'est-à-dire assez souvent les plus efficaces.
» Salv. lib. IV, de Guber. Dei, n. H, p. 87. — * Is. ux. \i^
€ar qui ne sait , chrétiens, que les honiines, pleins d'intérêts et de passions , veulent qu'on entre dans leurs sentiments? Que fera ici cet homme si droit , qui ne parle que de son devoir ? que fera-t-il , chrétiens , avec sa froide et impuissante régularité ? Il n'est ni assez souple , ni assez flexible, pour ménager la faveur des hommes : il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire , qu'a la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien, et qui est entièrement inutile. £n effet , écoutez, messieurs , comme eu parlent les hommes du monde dans, le livre de la Sapience : Circumveniamus justum , quoniam inutilis est nobis ' : «Trompons, disent-ils, l'homme juste: » remarquez cette raison ; « parce qu'il nous est inutile : » il n'entre point dans nos négoces, il s'éloigne de nos détours,, il ne nous est d'aucun usage. Ainsi , comme vous voyez , à. cause qu'il est inutile, on se résout facilement à le mépriser; ensuite à le laisser périr sans en faire bruit, et même à le sacrifier à l'intérêt du plus fort, et aux pressantes sollicitations, de cet homme de grand secours, qui n'épargne rien, ni le saint , ni le profane , pour nous servir. Mais pourquoi nous, arrêter davantage sur une chose si claire ? Il est aisé de comprendre que l'homme injuste qui met tout en œuvre , qui entre dans tous les desseins , qui fait jouer les passions et les intérêts, ces deux grands ressorts delà vie humaine , est plus, fictif, plus pressant, plus prompt, et ensuite, pour l'ordinaire^ qu'il réussit mieux que le juste qui ne sort point de ses règles,, qui ne marche qu'à pas comptés , qui ne s'avance que par mesure.
Levez-vous , puissances du monde ; voyez comme la justice [ est contrainte de marcher par des voies serrées : secourez-la , l tendez-lui la main ; faites-vous honneur, c'est trop peu dire,, déchargez votre âme, et délivrez votre conscience en la protégeant : la vertu a toujours assez d'affaires pour se maintenir au-dedans contre tant de vices qui l'attaquent ; défendez-la du moins contre les insultes du dehors. « C'est pour cela, dit « le grand pape saint Grégoire, que la puissance a été donnée à
*■ Sap. n. 12.
» nos maîtres; afin que ceux qui veulent le bien soient aidés, « et que les voies du ciel soient dilatées : » yid hoc enim potestas super omnes homines dominorum tneorum pietati cœlitus data est, ut qui bona appetunt cufjuvenfur; ut cœlorum via largius pateàt^. Ainsi leur conscience les oblige à soutenir hautement le bon droit et la justice : car il est vrai que c'est la trahir, que de travailler faiblement pour elle; etTexpérience nous fait assez voir qu'une résistance trop molle ne fait qu'affermir le vice et le rendre plus audacieux. Les méchants n'ignorent pas que leurs entreprises hardies leur attirent nécessairement quelques embarras; mais, après qu'ils ont essuyé une légère tempête que la clameur publique a fait élever contre eux , ils pensent avoir payé tout ce qu'ils doivent à la justice : ils défient après cela le ciel et la terre , et ne profitent de cette disgrâce que pour mieux prendre dorénavant leurs précautions. Ainsi , il faut résister à l'iniquité avec une force invincible ; et nous pouvons bien le publier devant un roi si juste et si ferme , que c'est dans cette vigueur à maintenir la justice que réside la grandeur et la majesté.
J'ai remarqué deux éloges que l'Écriture donne au roi « Salomon au commencement de son règne ; e)le dit ces mots : Sa- « lomon s'assit dans le trône du Seigneur * en la place de Da- « vid son père, et il plut à tous :» Sedit Salonxon super solium Dominiy pro David paire suo , et cunctis plç^uU*. Remarquons ici en passant, messieurs , que le trône royal appartient à Dieu , et que les rois ne le remplissent qu'en son nom. C'est une chose bien magnifique pour les rois, et qui nous oblige à les révérer avec une espèce de religion ; n)^is par laquelle aussi Dieu les avertit d'exercer saintement et divinement une autorité divine et sacrée. Mais revenons à Sl^lomon: il s'assit donc, dit l'Écriture , dans le trône du Seigneur, en la place de David son père , et il plut à tous: c'est la première peinture que nous fait le Saint-Esprit , de ce grand prince. Mais après qu'il eut commencé de gouverner ses affaires , et qu'on le vit appliqué à faire justice à tout le monde avec grande
* Epist. Lxv, ad Mauric. Aug. , tom. u, p. 676. — > I. Par. xxix. 2a.
coDDaissance , la même Écriture relève son style , et parle de lui en ces termes : « Tout Israël entendit que le roi jugeait droi- « tement, et ils craignirent le roi, voyant que la sagesse de Dieu « était en lui pour rendre justice : » Audivit itaque omnis Israèïjudicium quod rexjudicasset , et timuerunt regem , vi" dentés sapientiam Dei esse in eo adjaciendumjudicium^. Sa mine haute et relevée le faisait aimer; sa justice le faisait craindre de cette crainte de respect qui ne détruit pas Tamour, mais qui le rend plus retenu et plus circonspect. Les bons respiraient sous sa protection ; et les méchants appréhendaient son bras et ses yeux , qu'ils voyaient si éclairés et si appliqués tout ensemble à connaître la vérité. La sagesse de Dieu était en lui, et l'amour qu'il avait pour la justice lui faisait trouver les moyens de la bien connaître : c'est la seconde qualité que la justice demande ; et j'ai promis aussi de la traiter dans ma deuxième partie.
DEUXIÈME POINT
Avant que l)ieu consumât par le feu du ciel ces villes abominables dont le nom même fait horreur , nous lisons dans la Genèse qu'il parla en cette sorte : « Le cri contre l'iniquité « de Sodome et de Gomorrhe s'est augmenté , et leurs crimes « se sont aggravés jusqu'à l'excès. Je descendrai , et je verrai « s'ils ont fait selon la clameur qui est venue contre eux jus- « qu'à moi ; ou si leurs œuvres sont contraires , afin que je le « sache au vrai : » Clamor Sodornorum et Gomorrhœ multiplicatus est y et peccatum eorum aggravatum est nimis. Descendant, et videbo utrum clamorem, qui venit ad me , opère compleverint; an non est Ita , ut sciam *. Saint Isidore de Damiette, et après lui le grand pape saint Grégoire, ont fait cette belle observation sur ces paroles '. Encore qu'il soit certain que Dieu, du haut de son trône , non-seulement découvre tout ce qui se fait sur la terre , mais encore ptévole dès l'éternité tout ce qui se développe par la révolution des siècles : toutefois, disent ces grands saints, voulant obligei^ les
« III. Reg. m. 28. — ' Gen. xvm. 20, 2i. — » S. tsidor. Episl. lib. i , rp. cccx; S. Greg. Moral, lib. xix , cap. xxv, tom. I, col. titu.
hommes de s'instruire par eux-mêmes de la vérité , et de n^en croire ni les rapports, ni même la clameur publique, cette Sagesse infinie se rabaisse jusqu'à dire : « Je descendrai, et je « verrai; » afin que nous comprenions quelle exactitude nous est commandée pour nous informer des choses au milieu de nos ignorances , puisque celui qui sait tout fait une si soigneuse perquisition , et vient en personne pour voir. C'est , messieurs , en cette sorte que le Très-Haut se rabaisse pour nous enseigner; et il donne par ces paroles deux instructions importantes à ceux qui sont en autorité. Premièrement, en disant, <t Le cri est venu à moi , » il leur montre que leur oreille doit être toujours ouverte , toujours attentive à tout ; mais en ajoutant après , « Je descendrai et je verrai , » il leur apprend qu'à la vérité ils doivent tout écouter ; mais qu'ils doivent rendre ce respect à l'autorité que Dieu a attachée à leur jugement , de ne l'arrêter jamais qu'après une exacte information et un sérieux examen.
Ajoutons , s'il vous platt , messieurs , qu'encore ne sufBt-il pas de recevoir ce qui se présente; il faut chercher de soimême et aller au-devant de la vérité , si nous voulons la connaître et la découvrir : car les hommes, et surtout les grands, ne sont pas si heureux que la vérité aille à eux d'ellemême , ni de droit fil, ni d'un seul endroit; il ne faut pas qu'ils se persuadent qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent, pour monter à cette hauteur où ils sont placés : mais plutôt il faut qu'ils descendent , pour la chercher ellemême. C'est pourquoi le Seigneur a dit : Je descendrai , et je verrai ; c'est-à-dire qu'il faut que les grands du monde descendent en quelque façon de ce haut faîte où rien n'approche qu'avec crainte , pour reconnaître les choses de plus près , et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la vérité : et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C'est pourquoi il est écrit du roi Salomon , qu'il avait le cœur étendu comme le sable de la mer : Dédit Deus Salomoni latitudinem cordis, quasi arenam quœ est in littore maris " ; c'est-à-dire qu'il
» m. Reg. IV. 29.
SUR LA JUSTICE. 3l3
était capable d'entrer dans un détail ioGni, de ramasser avec soin les moindres particularités , de peser les circonstances les plus menues , pour former un jugement droit , et éviter hs surprises.
Il est certain , chrétiens , que les personnes publiques chargent terriblement leurs consciences , et se rendent responsables devant Dieu de tous les désordres du monde, s'ils n'ont cette attention pour s'instruire exactement de la vérité. Et c'est pourquoi le roi David , pénétré de cette pensée et de cette pesante obligation , sentant approcher son heure dernière , fait venir son fils et son successeur , et parmi plusieurs graves avertissements, il lui donne celui-ci, très-considérable : « Prenez garde, lui dit-il, mon fils, que vous entendiez tout « ce que vous faites , et de quel côté vous vous tournerez : » Ut intelligas universaquœfacis, et quocumque te verteris *, De même que s'il eût dit : Mon fils , que nul ne soit si osé que de vouloir tourner votre esprit, ni vous donner des impressions contraires à la vérité ; entendez distinctement tout ce que vous faites , et connaissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez; «afin, dit-il, que le Seigneur <t soit avec vous, et confirme toutes ses promesses touchant la « félicité de votre règne : » Ut confirmet Dominus universos sermones suos >.
C'est ce que dit le sage David au roi Salomon son successeur ; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune prince profite de cet avis. Aussitôt qu'il eut pris en main les rênes de son empire , il se mit à considérer profondément que cette haute élévation où il se voyait avait ce malheur attaché , que ,dans cette multitude infinie qu'il voyait s'empresser autour de lui , il n'y en avait presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surprendre. Il vit donc combien il est dangereux de s'abandonner tout entier à une aveugle confiance ; et il vit aussi que la défiance jetait l'esprit dans l'incertitude^ et fermait d'une autre manière la porte à la vérité. Dans cette perplexité , et pour tenir le milieu entre ces deux périls également
« III. Reg. II. 3. - » Ibid. 4.
grands , il connut qu'il n'y avait rien de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s'abandonner trop ; et il ût à Dieu cette prière : « Seigneur Dieu , vous avez fait régner votre serviteur « en la place de David mon père \ et moi je suis un petit eu- « faut , qui ne sais ni par où il faut commencer, ni par où il « faut sortir des affaires : » Ego au te m sum puer parvulus, « et ignorans egressum et introitum meum ^ Ne croyez pas, chrétiens, qu'il parlât ainsi par faiblesse : il parlait et il agissait dans ses conseils avec la plus haute fermeté ; et il avait déjà fait sentir aux plus grands de son état qu'il était le maître. Mais, tout sage et tout absolu qu'il était , il voyait qu'en la présence de Dieu toute cette force n'était que faiblesse, et que toute cette sagesse n'était qu'une enfance : Ego autem sum puer parvulus ; et il n'attend que du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi le désir immense de rendre justice lui met cette parole à la bouche : « Vous donnerez , 6 Dieu , à votre serviteur , un cœur « docile, afin qu'il puisse juger votre peuple, et discerner « entre le bien et le mal : car autrement qui pourrait conduire « cette multitude infinie ? » Dabis ergo servo tua cor docile , utpopulum tuumjudicarepossit, et discernere inter bonum et malum : quis enim poterit judicare populum istum , populum tuum hune multum > ?
Vous voyez bien , chrétiens , qu'il sent le poids de sa dignité , et la charge épouvantable de sa conscience , s'il se laisse prévenir contre la justice; c'est pourquoi il demandée Dieu ^ce discernement et ce cœur docile : par où nous devons entendre non un cœur incertain et irrésolu , car la véritable prudence n'est pas seulement considérée , mais racore tranchante et résolutive : c'est donc qu'il considérait que c'est un vice de l'esprit humain , non-seulement d'être susceptible &e& impressions étrangères , mais encore de s'embarrasser dans ses propres imaginations ; et que ce n'est pas toujours la faiblesse du génie , mais souvent même sa force, qui fait que l'homme
• m. Reg. III. 7. — ' Ibid. m. ».
SUB hk JUSTICE. S15
s'attache plus qu'il ne faut à soutenir ses opinions, sans vouloir jamais revenir. Non recipiistuUus verba prudentix, nisi ea dixeris quœ versantur in corde ejus ' : « L'insensé ne re- 0 çoit point les paroles de prudence , si vous ne lui parlez se- « ion ce qu'il a dans le cœur. » De là vient que, regardant avec tremblement les excès où ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits , il demande à Dieu un cœur t docile : c'est-à-dire , si nous l'entendons , un cœur si grand et si relevé , qu'il ne cède jamais qu'à la vérité ; mais qu'il lui cède toujours en quelque temps qu'elle vienne , de quelque côté qu'elle aborde , sous quelque forme qu'elle se présente.
C'est pour cela , chrétiens , qu'il n'y a rien de plus beau dans les personnes publiques , qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la félicité du monde; et l'Ecclésiastique l'avait bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : « Heureux celui qui a trouvé un « ami fidèle, et qui raconte son droit à une oreille attentive ! » Beatus quiinvenit amicum verum , et qui enarratjustitiam auri audienti * / Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des plus sensibles consolations de la vie humaine: l'une, de trouver dans ses embarras un ami fidèle à qui l'on puisse demander un bon conseil ; l'autre , de trouver dans ses affaires une oreille patiente à qui on puisse déduire toutes ses raisons : <i L'oreille qui écoute et l'œil qui a voit, c'est le Seigneur qui les a faits : » Aurem audientem et oculum videntem, Dominus fecit utrumque 3. Il n'y a rien de plus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs ; et les personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir faire ce bien à tous. La dernière décision des affaires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à fâcher quelqu'un ; mais il semble que la justice , voulant les récompenser de cette importune nécessité où elle les engage , leur ait mis en main un plaisir qu'ils peuvent faire à tous également : qui est celui de prêter l'oreille avec patience, et de
' Prov. xvui. 2. — » Eccli. xxv. 12. — ' Prov. xx. I2. •
s 16 SUR LA JUSTICr.
peser sérieusemeat toutes les raisons d'un coeur angoissé de eette peine cruelle de n'être pas entendu.
Mais après avoir exposé de quelle importance û est que les personnes publiques recherchent la vérité; avec quelle force et de quelle voix ne faudrait-il pas nous élever contre ceux qui entreprendraient deTobscurcirpar leurs faux rapports ! Qu'attentez-vous , malheureux , et quelle entreprise est la vôtre ? quoi! vous voulez ôter la lumière au monde, et envelopper de ténèbres ceux qui doivent éclairer la terre ! vous concevez' de mauvais desseins , vous fabriquez des tromperies , vous machinez des fraudes les uns contre les autres ; et , non contents de les méditer dans votre cœur, vous ne craignez point de les porter jusqu^aux oreilles importantes : vous osez même les porter jusqu'aux oreilles du prince ! Ah ! songez qu'elles sont sacrées , et que c'est les profaner trop indignement que d'y porter, comme vous faites , ou les injustes préventions d'une haine aveugle , ou les pernicieux raffinements d*un zèle affecté , ou les inventions artificieuses d'une jalousie cachée. Infecter les oreilles du prince, c'est quelque chose de plus criminel que d'empoisonner les fontaines publiques, et que de voler les trésors publics ; car le vrai trésor d'un état , c'est la véritédans l'esprit du prince. Prenez donc garde , messieurs , comme vous parlez , surtout dans la cour ^ où-tout est si délicat etsi important. C'est là que s'accomplit ceque dit le Sage : <( Les paroles obscures ne se perdent pas en l'air : » Sermo obscurus in vacuum non ibit^. Chacun écoute, et obacun commente : cette raillerie maligne , ce trait que vous lancez en passant , cette parole malicieuse, ce demi-mot qui donne tant à penser par son obscurité affectée, peut avoir des suites terribles; et il n'y a rien de plus criminel que de vouloir couvrir de nuages le siège delà lumière, ou- altérer tant soit peu la source de la bonté et de la clémence.
TROISIÈME POINT
Ce serait ici , chrétiens , qu'il faudrait vous faire voir que la. *' Sap. I. II.
justice n'est pas toujours inflexible , ni ne montre pas toujours son visage austère ; [ qu'elle] doit être exercée avec quelque tempérament ; et qu'elle-même devrent inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits : Summicmjus , summa injuria^. La droite raison , qui est sa guide, lui prescrit de se relâcher quelquefois ; et il me serait dise de vous faire voir que la bonté, qui modère sa rigueur extrême , est une de ses parties principales : mais , comme le temps me presse, je supposerai , s'il vous platt, la vérité assez connue de cette doctrine, et je dirai en peu de paroles à quoi elle doit être appliquée.-
Premièrement, chrétiens, il est manifeste que la justice est établie pour entretenir la société parmi les hommes : or est-il que la condition la plus nécessaire pour conserver parmi nous la société, c'est de nous supporter mutuellement dam nos défauts; autrement, notre nature ayant tant de faible, si nous entrions dans le commerce de la vie humaine avec cette austérité invincible qui ne veuille jamais rien pardonner aux autres , il faudrait et quetout le monde rompit avec nous, et que nous rompissions avec tout le monde : par conséquent la même justice qui nous fait entrer en société nous oblige , en faveur de cette union , à nous supporter en beaucoup de choses*. Comme la faiblesse commune de l'humanité ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur., il n'y a rien de plus juste que cette loi de l'Apôtre : « Supportez-vous mutuellement en charité ^ , et portez le far- « deau les uns des autres : » JUer alterius onera portate < ; et cette charité et facilité , qui s'appelle condescendance dans les particuliers , c'est ce qqi s'appelle démence dans les grands et dans les princes.
Ceux qui sont dans les hautes places, et qui ont en main quelque partie de l'autorité publique , ne doivent pas se persuader qu'ils soient exenopts de cette loi : au contraire, et il le faut dire, leur propre élévation leur impose cette obli-
• Terent. HeautonUmoruin. , act. iv, scen. iv. — ^ Eph. iv. 2. — • Coloss. m 15. — « Gai. vr. 2.
gatioD nécessaire de donner bien moins que les autres à leurs ressentiments et à leurs humeurs; et dans ce faite, où ils sont, la justice leur ordonne de considérer qu'étant établis de Dieu pour porter ce noble fardeau du genre humain , les faibles^ ses inséparables de notre nature font une partie de leur charge , et ainsi que rien ne leur est plus nécessaire que d'user quelquefois de condescendance.
L'histoire n'a rien de plus éclatant que les actions de clémence ; et je ne vois rien de plus beau que cet éloge que recevaient les rois d'Israël de la bouche de leurs ennemis : Audivimus quod reges domus Israël clémentes sint " : « Les rois « de la maison d'Israël ont la réputation d'être cléments. » Au seul nom de clémence y le genre humain semble respirer plus à son aise ; et je ne puis taire en ce lieu ce qu'en a dit un grand roi : In hilariiate vultus régis vita , et clementia ejus quasi imber serotinus , dit le sage Salomon > ; c'est-àdire : A La sérénité du visage du prince , c'est la vie de ses « sujets ; et sa clémence est semblable à la pluie du soir. » A la lettre 9 il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes , qu'une pluie qui vient sur le soir tempérer la chaleur du jour, et rafraîchir la terre que l'ardeur du soleil avait desséchée. Mais ne mesera-t-il pas permis d'ajouter que 9 comme le matin nous désigne la vertu, qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente au contraire l'état où nous tombons par nos fautes; puisque c'est là en effet que le jour décline , et que la raison n'éclaire plus ? Selon cette explication , la rosée du matin , ce serait ia récompense de la vertu , de même que la pluie du soir serait le pardon accordé aux fautes ; et ainsi Salomon nous ferait entendre que , pour réjouir la terre, et pour produire les fruits agréables de la bienveillance publique , le prince doit faire tomber sur le genre humain et l'une et l'autre rosée , en récompensant toujours ceux qui font bien, et pardonnant quelquefois généreusement à ceux qui manquent , pourvu que
• m. Reg. XX. 31. — 2 Prov. xvi. I5.
le bien public et la sainte autorité des lois n*y soient point trop intéressés.
J*ai dit quelquefois , messieurs , et en certaines rencontres : car qui ne sait qu'il y a des fautes que Ton ne peut pardonner, sans se rendre complice des abus et des scandales publics ; et que cette différence doit être réglée par les conséquences et par les circonstances particulières ? Ainsi ne nous mêlons point ici de faire des leçons aux princes sur des choses qui ne dépendent que de leur prudence ; mais contentons-nous de remarquer, autant que le peut souffrir la modestie de cette cliaire , les merveilles de nos jours. S'il s'agit de déraciner une coutume barbare qui prodigue malheureusement le plus beau sang d*un grand royaume , et sacrifie à un faux honneur tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées; peut-on être chrétien, et ne pas louer hautement l'invincible fermeté du prince que la grandeur de Tentreprise , tant de fois vainement tentée , n'a pas arrêté ; qu'aucune considération n'a fait fléchir , et dont le temps même, qui change tout , n'est pas capable d'affaiblir lés résolutions*? Je ne puis presque plus retenir mon cœur ; et si je ne songeais où je suis, je me laisserais épancher aux plus justes louanges du monde, pour célébrer la^gloire d'un règne qui soutient avec tant de force l'autorité des lois divines et humaines, et ne veut ôter aux sujets que la liberté de se perdre. Dieu , qui est le père et le protecteur de la société humaine, comblera de ses célestes bénédictions un roi qui sait si bien ménager les hommes , et qui sait ouvrir à la vertu la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se plus ménager. En de telles occasions , où il s'agit de réprimer la licence qui entreprend de fouler aux pieds les lois les plus saintes, la pitié est une faiblesse ; mais, dans les fautes particulières , le prince fait admirer sa grande sagesse et sa magnanimité, quand quelquefois il oublie, et quelquefois il néglige ; quand il se contente de marquer les fautes , et ne pousse pas la rigueur à l'extrémité. C'est en de
* Bossuet a ici en vue Tédit de Louis XIV contre les duels, donné au mois d'août I670. ( Édit. de Déforis.)
semblables sujets que Théodose le Grand se tenait obligé^ dit saint Ambroise , quand on le priait de pardonner : cet empereur , tant de fois victorieux , et illustre par ses conquêtes non moins que par sa piété, jugeait,, avec Salomon, a qu'il était plus beau et plus glorieux de surmonter sa colère, « que de prendre des villes et de défaire des armées ' ; et c'est « alors, dit le même Père, qu'il était plus porté à la clé- » mence , quand il se sentait ému par un plus vif ressentiment : » Beneficium se piitabai accepisse augustds memoriœ TheodosiuSy cum rogaretur ignoscere ;et tune propior erat veniXy cum fuisset commotio major iracundiœ *.
Que si les personnes puBliques , contre lesquelles les moin-r dres injures sont des attentats , doivent néanmoins user de tant de bonté envers les hommes ; à plus forte raison les particuliers doivent-ils sacrifier à Dieu leurs ressentiments : la justice chrétienne le demande d'eux , et ne donne point de bornes à leur indulgence. Pardonne , dit le Fils de Dieu^ , je ne « dis pas jusqu'à sept fois , mais jusqu'à septante-sept fois ; » c'est-à-dire, pardonne sans fin , et ne donne point de limites, à ce que tu dois faire pour l'amour de Dieu. Je sais que ce précepte évangélique n'est guère écouté à la cour : c'est là que les vengeances sont infinies ; et quand on ne les pousserait pas par ressentiment, on se sentirait obligé de le faire ]^ar politique ; on croit qu'il est utile de se faire craindre, et on pense qu'on s'expose trop, quand on est d'humeur à souffrir. Je n'ai pas le temps de combattre, sur la fin de ce discours , cette maxime anti-chrétienne, que je pourrais peut-être souffrir, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde. Mais , mes frères , notre grande affaire c'est de savoir nous concilier la miséricorde divine, c'est de ménager qu'un Dieu nous pardonne , et de faire que sa clémence arrête le cours de sa colère , que nous avons trop méritée : et comme il ne pardonne qu'à ceux qui pardonnent, et qu'il n'accorde jamais sa miséricorde qu'à ce prix , notre aveuglement est extrême , si
» Prov. XVI. 32. — 2 Oral, de obi t. Theod. n. 13, tom. li, col. 1201. ■^ 3 Matth. xvui. 22.
nous ne pensons à gagner cette bonté dont nous avons si grand besoin , et si nous ne sacriOons de bon cœur à cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnons donc, chrétiens ; apprenons à nous relâcher de nos intérêts en faveur de la charité chrétienne; et quand nous pardonnons les injures , ne nous persuadons pas que nous fassions une grâce : car si c'est peutêtre une grâce à Tégard des hommes, c'est toujours une justice à l'égard de Dieu , qui a mérité ce pardon qu'il nous demande pour nos ennemis , par celui qu'il nous a donné de toutes nos fautes; et qui, non content de l'avoir sî bien acheté, promet de le récompenser éternellement.
Telle est la première obligation de cette justice tempérée par la bonté : c'est de supporter les faiblesses, et de pardonner quelquefois les fautes. La seconde est beaucoup plus grande : c'est d'épargner la misère: je veux dire que l'homme juste ne doit pas toujours demander , ni ce qu'il peut , ni ce qu'il a droit d'exiger des autres. Il y a des temps malheureux où c'est ime cruauté et une espèce de vexation , que d'exiger une dette ; et la justice veut qu'on ait égard non-seulement à l'obligation , mais encore à l'état de celui qui doit. Le sage Néhémias avait bien compris cette vérité, lorsque, ayant été envoyé par le roi Artaxerxès pour être le gouverneur du peuple juif, il se mit à considérer non-seulement quels étaient les droits de sa charge , mais encore quelles étaient les forces du peu|>le : « Il « vit que les capitaines généraux, qui l'avaient précédé dans « cet emploi , avaient trop foulé ce pauvre peuple: » Duces gravaverunt poputum; « mais surtout, comme il est assez « ordinaire, que leurs ministres insolents l'avaient entière- «t ment épuisé : » Sed et ministri eorum depresserunt populum '. Voyant donc ce peuple qui n'en pouvait plus , il se crut obligé en conscience de chercher tous les moyens de le soulager; et, bien loin d'imposer de nouvelles charges, comme avaient fait les généraux ses prédécesseurs , il crut qu'il devait remettre , comme porte le texte sacré* , beaucoup des droits qui hii étaient dus légitimement : etaprès, plein de
« II. Esd. T. 14 , 15. — » Ibid. V. lo , !».
conGance en la divine bonté, qui regarde d'un œil paternel ceux qui se plaisent à imiter ses miséricordes , il lui adresse du fond de son cœur cette humble prière : « Mon Dieu , sou- « venez- vous de moi en bien, à proportion des grands avantages « que j'ai causés à ce peuple : » Mémento mei^ Deus meus, in bonum, secundum omnia quxfeci populo huîc ^ C'est l'unique moyen d'approcher de Dieu avec une pleine conGance , c'est la gloire solide et véritable que nous pouvons porter hautement jusque devant ses autels : et ce Dieu si délicat et si jaloux , qui défend à toute chair de se gloriGer devant sa face > , a néanmoins agréable que Néhémias et tous ses imitateurs se gloriGent à ses yeux du bien qu'ils font à son peuple. N'en disons pas davantage ; et croyons que les princes qui ont le cœur grand sont plus pressés par leur gloire , par leur bonté, par leur conscience, à soulager les misères publiques et particulières, qu'ils ne peuvent l'être par nos paroles: mais Dieu seul est tout-puissant pour faire le bien.
Si de cette haute contemplation je commence à jeter les yeux sur la puissance des hommes, je découvre visiblement la pauvreté essentielle à la créature , et je vois dans tout le pouvoir humain je ne sais quoi de très-resserré ; en ce que , si grand qu'il soit, il ne peut pas faire beaucoup d'heureux, et se croit souvent obligé de faire beaucoup de miséraMes. Je vois enGn que c'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines , qu'il est toujours trop aisé de faire beaucoup de mal y et inGniment difficile de faire beaucoup de bien : car comme nous sommes ici au milieu des maux, il est aisé, chrétiens , de leur donner un grand cours, et de leur faire une ouverture large et spacieuse ; mais comme les biens n'abondent pas en ce lieu de pauvreté et de misère, il ne faut pas s'étonner que la source des bienfaits soit sitôt tarie. Aussi le monde , stérile en biens et pauvre en effets , est contraint de débiter beaucoup d'espérances , qui ne laissent pas moins d'amuser les hommes. C'est en quoi nous devons reconnaître l'indigence inséparable de la créature, et apprendre à ne pas tout
» U. Esd. I». — M. cor. 1.29.
SUR LÀ JUSTICE. :î23
exiger des grands de la terre. Les rois môme ne peuvent faire tout le bien qu'ils veulent : il suffît qu'ils n'ignorent pas qu'ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Mais nous , qui voyons ordinairement parmi les hommes et la puissance et la volonté tellement bornées, chrétiens, mettons plus haut notre confiance : « En Dieu seul est la bonté véri- « table : » Nemo bonus, nisi umis Deus ». En lui seul abonde le bien ; lui seul le peut et le veut répandre sans bornes ; et s'il retient quelquefois le cours de sa munificence à l'égard de certains biens , c'est qu'il voit que nous ne pouvons pas en porter l'abondance entière. Regardons-le donc comme le seul bon : ce qui fait que uous n'éprouvons pas sa bonté , c'est que nous ne la mettons pas à des épreuves dignes de lui ; nous n'estimons que les biens du monde ; nous n'admirons que les grandeurs de la fortune; et nous ne voulons pas entendre que ce qu'il réserve à ses enfants est , sans aucune comparaison, plus riche et plus précieux que ce qu'il abandonne à ses ennemis.
Ainsi nous ne devons pas nous persuader que les sceptres même ni les couronnes soient les plus illustres présents du ciel: car jetez les yeux sur tout l'univers et sur tous les siècles; voyez avec quelle facilité Dieu a prodigué de tels présents indifféremment à ses ennemis et à ses amis ; regardez les superbes monarchies des Orientaux infidèles : voyez que Jésus-Christ regarde du plus haut des cieux l'ennemi le plus déclaré du christianisme , assis en la place du grand Constantin, d'où il menace si impunément les restes de la chrétienté , qu'il a si cruellement ravagée. Que si Dieu fait si peu d'état de ce que le monde admire le plus, apprenons donc, chrétiens, à ne lui demander rien de mortel : demandons-lui des choses qu'il soit digne de ses enfants de demander à un tel père , et digne d'un tel père de les donner à ses enfants. C'est insulter à la misère que de demander aux petits de grandes choses; c'est ravilir la majesté que demander au Très- Grand de petites choses. C'est son trône, c'est sa grandeur, c'est sa
I Marc. X. 18.
propre félicité qu'il veut nous donner ; et nous soupirons encore après des biens périssables ! Non , mes frères , ne demandons à Dieu rien de médiocre : ne lui demandons rien moins que lui-même: nous éprouverons qu'il est bon tant qu'il est juste , et qu'il est infiniment l'un et l'autre.
Mais vous, sire, qui êtes sur la terre l'image vivante de cette majesté suprême , imitez sa justice et sa bonté, afin que l'univers admire en votre personne sacrée un roi juste et un roi sauveur , à l'exemple de Jésus-Christ; un roi juste qui rétablisse les lois , un roi sauveur qui soulage les misères. C'est ce que je souhaite à votre majesté, avec la grâce du Père , du Fils , et du Saint-Esprit. Âmen.
SERMON