‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 75 sur 139 · SUB LA DIGNITE D£S PAUVBES. S · texte numérisé non relu

SUB LA DIGNITE D£S PAUVBES. S

TROISIÈME POINT

Sans cette participation des privilèges des pauvres , il n'y a aucun salut pour les riches : et il me sera aisé de vous en convaincre , en insistant toujours aux mêmes principes. Car s'il est vrai , comme je Tai dit , que l'Église est la ville des pauvres, s'ils y tiennent les premiers rangs , si c'est pour eux principalement que cette cité bienheureuse a été bâtie , il est bien aisé de conclure que les privilèges leur appartiennent. Dans tous les royaumes , dans tous les empires , il y a des privilégiés , c'est-à-dire des personnes éminentes qui ont des droits extraordinaires : et la source de ces privilèges , c'est qu'ils touchent de plus près , ou par leur naissance ou par leurs emplois , à la personne du prince. Cela est de la majesté , de l'état et de la grandeur du souverain, que l'éclat qui rejaillit de sa couronne se répande en quelque sorte sur ceux qui l'approchent. Puisque nous apprenons par les saintes Lettres que l'Église est un royaume si bien ordonné , ne doutez pas, mes frères , qu'elle n'ait aussi ses privilégiés. £t d'où se prendront ces privilèges, sinon de la société avec son prince, c'est-à-dire avec Jésus-Christ? Que s'il faut être uni avec le Sauveur, chrétiens, ne cherchons pas dans les riches les privilèges de la sainte Église. La couronne de notre monarque est une couronne d'épines : l'éclat qui en rejaillit , ce sont les afflictions et les souffrances. Cest dans les pauvres, c'est dans ceux qui souffrent, que réside la majesté de ce royaume spirituel. Jésus étant lui-même pauvre et indigent , il était de la bienséance qu'il liât société avec ses semblables, et qu'il répandit ses faveurs sur ses compagnons de fortune.

Qu'on ne méprise plus la pauvreté, et qu'on ne la traite plus de roturière. Il est vrai qu'elle était de la lie du peuple : mais le Roi de gloire l'ayant épousée, il l'a ennobli, par cette alliance ; et ensuite il accorde aux pauvres tous les privilèges de son empire. Il promet le royaume aux pauvres , la consolation à ceux qui pleurent, la nourriture à ceux qui ont faim, la joie étemelle à ceux qui souffrent. Si tous les droits , si

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toutes les grâces , si tous les privilèges de TÉvangile sont aux pauvres de Jésus-Christ, ô riches, que vous reste-t-il, et quelle part aurez -vous dans son royaume? II ne parle de vous dans son Évangile que pour foudroyer votre orgueil : yx vobis, divitibus l « Malheur à vous, riches ! » Qui ne tremblerait à cette sentence? qui ne serait saisi de frayeur? Contre cette terrible malédiction , voici votre unique espérance. Il est vrai , ces privilèges sont donnés aux pauvres ; mais vous pouvez les obtenir d'eux , et les recevoir de leurs mains : c'est là que le Saint-Esprit vous renvoie pour obtenir les grâces du ciel. Voulez-vous que vos iniquités vous soient pardonnées? « Rachetez-les, dit-il , par aumônes : » Peccata tua ekemosynis redime. Demandez-vous à Dieu sa miséri* corde? Cherchez-la dans les mains des pauvres, enTexerçant envers eux : Beati miséricordes : « Heureux ceux qui sont « miséricordieux. » Enfin voulez- vous entrer an royaume ? Les portes, dit Jésus-Christ, vous seront ouvertes, pourvu que les pauvres vous introduisent : « Faites-vous, dit-il, des amis « qui vous reçoivent dans les tabernacles étemels. » Ainsi là grâce , la miséricorde , la rémission des péchés , le royaume même est entre leurs mains ; et les riches n'y peuvent entrer, si les pauvres ne les y reçoivent.

Donc, ô pauvres, que vous êtes riebes! mais, ô riches, que vous êtes pauvres ! Si vous vous tenez à vos propres biens, vous serez privés pour jamais des biens du Nouveau Testament; et il ne vous restera pour votre partage que ce r» terrible de l'Évangile : rœ voblSy divitibus! « Malheur à vous, riches, car « vous avez reçu votre consolation ! » Ah! pour détourner ce coup de foudre, pour vous mettre heureusement à couvert de cette malédiction inévitable, jetez-vous sous l'aile de la pauvreté ; entrez en commerce avec les pauvres : donnez, et vous recevrez ; donnez les biens temporels , et recueillez les bénédictions spirituelles ; prenez part aux misères des affligés, et Dieu vous donnera part à leurs privilèges.

C'est ce que j'avais à vous dire touchant les avantages de la pauvreté et la nécessité de la secourir. Après quoi il ne

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me reste plus autre chose à faire , smon de m'écrier avec le Prophète : Beatus qui intelligU super egenum et pauperem ! a Heureux celui qui entend sur Tindigent et sur le pauvre ! » Il ne suffît pas , chrétiens , d'ouvrir sur les pauvres les yeux de la chair ; mais il faut les considérer par les yeux de Tintelligence : Beatus qui intelligit. Ceux qui les regardent des yeux corporels , ils n'y voient rien que de bas , et ils les méprisent. Ceux qui ouvrent sur eux Tœil intérieur, je veux dire Tintelligence guidée parla foi, ils remarquent en eux Jésus-Christ ; ils y voient les images de sa pauvreté , les citoyens de son royaume , les héritiers de ses promesses , les distributeurs de ses grâces , les enfants véritables de son Église, les premiers membres de son corps mystique. C'est ce qui les porte à les assister avec un empressement charitable. Mais encore n'est-ce pas assez de les secourir dans leurs besoins. Tel assiste le pauvre, qui n'est pas intelligent sur le pauvre. Celui qui leur distribue quelque aumône, ou contraint par leurs pressantes importunités , ou touché par quelque compassion naturelle, soulage la misère du pauvre; mais néanmoins il est véritable qu'il n'est pas intelligent sur le pauvre. Celui-là entend véritablement le mystère de la charité , qui considère les pauvres comme les premiers enfants de l'Église ; qui honorant cette qualité , se croit obligé de les servir; qui n'espère de participer aux bénédictions de l'Évangile, que par le moyen de la charité et de la communication fraternelle.

Donc , mes frères , ouvrez les yeux sur cette maison indigente , et soyez intelligents sur ses pauvres. Si je demandais vos aumônes pour une seule personne, tant de grandes et importantes raisons qui vous obligent à la charité devraient émouvoir vos cœurs. Maintenant j'élève ma voix ai^ nom d'une maison tout entière , et encore d'une maison chargée d'une multitude nombreuse de pauvres filles entièrement délaissées. Faut-il vous représenter et le péril de ce sexe , et les suites dangereuses de sa pauvreté , l'écueil le plus ordinaire où sa pudeur fait naufrage ? Que serviront les paroles , si la

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chose même ne vous touche pas? Entrez dans cette maison , prenez connaissance de ses besoins ; et si vous n'êtes touchés de Textrémité où elle est réduite , je ne sais plus , mes firères , oe qui sera capable de vous attendrir. 11 est vrai , des dames pieuses ont ouvert les yeux sur cette maison : elles ont entendu sur les pauvres ; parce qu'elles connaissent leur dignité, elles se tiennent honorées de les servir ; parce qu'elles sont chrétiennes , elles se croient obligées de les assister ; parce qu'elles savent le poids des richesses mal employées , elles se déchargent entre leurs mains d'une partie de leur fardeau ; et, en répandant les biens temporels , elles viennent recevoir en échange les grâces spirituelles.

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