SUR LES OBL1G\TIOOIS
jouir, en user en passant , sans s'y arrêter et sans y tenir. C'est donc une pitoyableerreurquede s'imaginer qu'on sacrilic beaucoup à Dieu quand on quitte le monde pour lui : c'est renoncer a une illusion pernicieuse ; c'est renoncer à de vrais maux , déguisés sous une vaine apparence de biens. Perd-on un appui quand on jette un roseau fêlé qui , loin de nous soutenir, nous percerait la main , si nous voulions nous y appuyer ? fautil bien du courage pour s'enfuir d'une maison qui tombe eu ruine, et qui nous écraserait dans sa chute?
Que quitte-t-on en quittant le monde? Ce que quitte celui qui, à son réveil , sort d'un songe plein d'inquiétudes. Tout ce qui se voit , qui se touche , qui se compte , qui se mesure par le temps , n'est qu'une ombre de l'être véritable : à peine commence-t-il à être, qu'il n'est déjà plus. Ce n'est rien sacrifieràDieuquedeluisacriûerlanatureentière: c'est lui donner le néant, la vanité, le mensonge même. D'ailleurs ce monde, si vain et si fragile, est trompeur, ingrat , plein de trahisons. O combiendureestsaservitude! Enfants des hommes, quene vous en coûte-t-il point pourle flatter, pour lâcher de lui plaire, poxit mendier ses grâces! Quelles traverses, quelles alarmes, queU les bassesses, quelle lâcheté pour parvenir à ce qu'on n'a poini de honte d'appeler les honneurs! Quel état violent, et pour ceux qui s'efforcent de parvenir , et pour ceux même qui sont parvenus ! Quelle pauvreté effective dans une abondance apparente! Tout y trahit le cœur , jusqu'à l'espérance même dont on paraît nourri : les désirs s'enveniment, ils deviennent farouches et insatiables : l'envie déchire les entrailles ; on est malheureux non-seulement par son propre malheur^ mais encore par la prospérité d' autrui. On est peu touché de ce qu'on possède ; on ne sent que ce qu'on n'a pas : l'expé^ rience de la vanité de ce qu'on a ne ralentit jamais la fureur d'acquérir ce qu'on sait bien qui est aussi vain, et aussi incapable de rendre heureux. On ne peut ni assouvir les passions, ni les vaincre ; on en sent la tyrannie , et oa ne veut points être délivré.
0 si je pouvais traîner le monde entier dans les cloîtres et
BB L^ÉTÀT RELIGIEUX, 34:1
dans les solitudes! j'arracherais de sa bouche un aveu de sa misère et de son désespoir. Mais, hélas! que vois-je? Va-t-on dans le monde Tétudier de près dans son état le plus naturel ; on n'entend dans toutes les familles que gémissements de cœurs oppressés. L'un est dans une disgrâce qui lui enlève le fruit de SCS travaux depuis tant d'années , et qui met sa patience à bout ; l'autre souffre dans sa place des dégoûts et des désagréments : celui-ci perd , l'autre craint de perdre ; cet autre n'a pas assez : il est dans un état violent. L'ennui les poursuit tous , jusque dans les spectacles et dans la foule des plaisirs : ils avouent qu'ils sont misérables ; et je ne veux que le monde pour apprendre aux hommes combien le monde est digne de mépris.
Mais pendant que les enfants du siècle parlent ainsi , quel est le langage de ceux qui doivent être iesenfants de Dieu ? Hélas! ils conservent une estime et une admiration secrète pour les choses les plus vaines, que le monde même , tout vain qu'il est, ne peut s'empêcher de mépriser. O mon Dieu ! arrachez, arrachez du cœur de vos enfants cette erreur maudite. J'en ai vu, même de bons, de sincères dans leur piété, qui, faute d'expérience , étaient éblouis d'un éclat grossier. Ils étaient étonnés de voir des gens, avancés dans les honneurs du siècle, leur dire : Nous ne sommes point heureux. Cette vérité leur était encore nouvelle, comme si l'Évangile ne la leur avait pas révélée , comme si leur renoncement au monde n'avait pas dû être fondé sur une pleine et constante persuasion de ça vanité. O mon Dieu ! le monde , par le langage même de ses passions , rend témoignage à la vérité de votre Évangile, qui dit : « Malheur au monde M » et vos enfants ne rougissent point de montrer que le monde a encore pour eux quelque chose de doux et d'agréable.
Ce monde n'est pas seulement fragile et misérable ; il est encore incompatible avec les vrais biens. Les peines que nous lui voyous souffrir sont pour lui le commencement des douleurs étemelles. Comme la joie se forme peu à peu dès cette
. • Matth. XVIII , 7.