DUCHESSE DE VAUJOUR
Et dixit qtti sedebat in throno : Ecce nova facto omnia.
Et celui qui était assis sur le trône a dit : Je renouvelle toutes choses. (Apoc. ,xxi, 5.)
Madame * ,
Ce sera sans doute un grand spectacle, quand celui qui est assis sur le trône, d*où relève tout TuniTers, et à qui il ne coûte pas plus à faire qu'à dire, parce qu'il fait tout ce qui lui plaît par sa seule parole , prononcera du haut de son trône, à la fin des siècles, qu'il va renouTeler toutes choses : et qu'en même temps on verra toute la nature changée faire paraître un monde nouveau pour les élus. Mais quand , pour nous préparer à ces nouveautés surprenantes du siècle futur, il agit secrètement dans les cœurs par son Saint-Esprit, qu'il les change, qu'il les renouvelle; et que, les remuant jusqu'au fond , il leur inspire des désirs jusqu'alors inconnus; ce changement n'est ni moins nouveau ni moins admirable. Et certainement , chrétiens , il n'y a rien de plus merveilleux que ces changements. Qu'avons-nous vu, et que voyons-nous? quel état! et quel état ! Je n'ai pas besoin de parler, les choses parlent assez d'elles-mêmes.
Madame, voici un objet digne de la présence et des yeux d*une si pieuse reine. Votre Majesté ne vient pas ici pour ap-
■ A la r«loe.
POUB LA PfiÛFES. DE M AD. DE LA VALUÈBE. 41
porter les pompes mondaines dans la solitude : son humilité la sollicite à venir prendre part aux abaissements de la vie religieuse ; et il est juste que , faisant par votre état une partie si considérable des grandeurs du monde , vous assistiez quelquefois aux cérémonies où on apprend à les mépriser'. Admirez donc avec nous ces grands changements de la main de Dieu. Il n'y a plus rien ici de Tancienne forme , tout est changé au dehors : ce qui se fait au dedans est encore plus nouveau ; et moi, pour célébrer ces nouveautés saintes, je romps un silence de tant d'années , je fais entendre une voix que les chaires ne connaissent plus.
Afin donc que tout soit nouveau dans cette pieuse cérémonie , ô Dieu , donnez-moi encore ce style, nouveau du Saint- Esprit, qui commence à faire sentir sa force toute-puissante* dans la bouche des apôtres. Que je prêche comme un saint Pierre la gloire de Jésus-Christ crucifié, que je fasse voir au monde ingrat avec quelle impiété il le crucifie encore tous les jours. Que je crucifie le monde à son tour; que j'en efface tous les traits et toute la gloire; que je l'ensevelisse, que je Tenterre avec Jésus-Christ; enfin que je fasse voir que tout est mort, et qu'il n'y a que Jésus- Christ qui vit.
Mes sœurs , demandez pour moi cette grâce : ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs; et Dieu donne , par ses rai-
■ J'aime dans Bossuet cette noble franchise avec laquelle il exprime sa réserve dans la louange , de peur de déplaire , et surtout de s'avilir en paraissant vouloir flatter. On sent dans ses compliments je ne sais quelle répugnance invincible pour Tadulation. Un prédicateur ordinaire, qui eût été cliargé de prêcher la profession de madame de la Yallière en présence de la reine Marie-Thérèse, n'aurait pas manqué de saisir cette occasion pour faire amplement les honneurs d'une si éclatante expiation à l'épouse pieuse et délaissée de Louis XiV
L'orateur, en montrant ainsi autant de tact que de délicatesse et de mesure , se renferme aussitôt dans son sujet , et ne songe plus à cette princesse que. pour en écarter avec respect le souvenir dans la suite de son discours. Il eût été indécent de ne point faire mention de la reine, qui présidait à la cérémonie , et dont les spectateurs épiaient tous lea regards : mais il eût été maladroit et barbare de lui offrir, même de loin , comme un triomphe digne d'elle , les pleurs volontaires d'une si touchante vicUme. ( M. )
> C'était la troisième fête de la Pentecôte. 4.
42 POUB LA. PROFESSION
nistres, des enseignements convenables aux saintes dispositions de ceux qui écoutent. Faites donc, par vos prières, le discours qui doit vous instruire; et obtenez-moi les lumières du Saint-Esprit, par l'intercession de la sainte Vierge : Ave y Maria.
Nous ne devons pas être curieux de connaître distinctement ces nouveautés merveilleuses du siècle futur : comme Dieu les fera sans nous , nous devons nous en reposer sur sa puissance et sur sa sagesse. Mais il n'en est pas de même des nouveautés saintes qu'il opère au fond de nos cœurs. Il est écrit : « Je vous donnerai un cœur nouveau ' ; » et il est écrit : « Faites-vous un cœur nouveau > : » de sorte que ce cœur nouveau qui nous est donné , c'est nous aussi qui le devons faire; et comme nous devons y concourir par le mouvement de nos volontés , il faut que ce mouvement soit prévenu par la connaissance.
Considérons donc , chrétiens, quelle est cette nouveauté des cœurs, et quel est l'état ancien d'où le Saint-Esprit nous tire. Qu'y a-t-il de plus ancien que de s'aimer soi-même , et qu'y a-t-il de plus nouveau qpe d'être soi-même son persécuteur ? Mais celui qui se persécute lui-même doit avoir vu quelque chose qu'il aime plus que lul-mêrne : de sorte qu'il y a deux amours qui font ici toutes choses. Saint Augustin les définit par ces paroles : Amor sui usque ad çonteniptum Pei ; amor Dei usque ad contemptum sui ^ : l'un est « l'aa mour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu ; » c'est ce qui fait la vie ancienne et la vie du monde : l'autre est « l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi-même; » c'est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme ; et ce qui , étant porté à sa perfection , fait la vie religieuse. Ces deux amours opposés feront tout le sujet de ce discours.
Mais prenez bien garde , messieurs , qu'il faut ici observer plus que jamais le précepte que nous donne l'Ecclésiastique.
» EZËGII., XXXVI, 26. —2 ij^ij,^ xvill, 31 — 5 De Civil. Dci. lib. xiy, (•|p. XXVIi; t. VII, col. 370.
DE MADAME DE LA YALLiÈfiB. 43
« I^ sage qui entend , dit- il "^ , une parole sensée , la loue . et se n rapplique à lui-même : ^ il ne regarde pas à droite et à gauche à qui elle peut couyenir ; il se l'applique à lui-même , et il en fait son profit. Ma sœur , parmi les choses que j*ai à dire ^ vous saurez bien démêler ce qui vous est propre. Faites-en de même, chrétiens; suivez avec moi Tamour de soi-même dans tous ses excès ; voyez jusqu'à quel point il vous a gagnés par ses douceurs dangereuses. Considérez ensuite une âme qui , après s'être ainsi égarée , commencée revenir sur ses pas, qui abandonne peu à peu tout ce qu'elle aimait, et qui, laissant enfin tout au-dessous d'elle , ne se réserve plus que pieu seul. Suivez-la dans tous les pas qu'elle fait pour retourner à lui , et voyez si vous avez ^ait quelque progrès dans cette voie; voilà ce que vous aurez à considérer. Entrons d'abord au fond de notr^ matière; jç ne veux pas vous tenir lopgtejpps en suspens.
PREMIER POINT
L'homme que vous voyez si attaché à lui-même par son amour-propre , n'a pas été créé avec ce défaut. Dans son origine, Dieu l'avait fait à son image : et ce nom d'image lui doit faire entendre qu'il n'était pas £ait pour lui-même ; une image esttoute faite pour son original. Si un portrait pouvait tout d'un coup devenir animé , comme il ne se verrait aucun trait qui ne se rapportât à celui qu'il représente, il ne vivrait que pour lui seul , et ne respirerait que sa gloire. Et toutefois ces portraits que nous animons se trouveraient obligés à partager leur amour entre les originaux qu'ils représ^tent, et le peintre qui les a faits. Mais nous ne sommes point dans cette peine : nous sommes les images de notre auteur , et celui qui nous a faits nous a faits aussi à sa ressemblance : ainsi en toute manière nous nous devons à lui seul , et c'est à lui seul que notre âme doit être attachée.
En effet, quoique cette Ame soit défigurée, quoique cette image de Dieu soit effacée par le péché , si nous en clier-