‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 89 sur 139 · SUR LES JUGEMENTS HUMAINS · texte numérisé non relu

SUR LES JUGEMENTS HUMAINS

« les péchés sont manifestes , et précèdent le jugement que « nous en faisons; et aussi il y en a d'autres qui suivent le « jugement: Quorumdam hominum peccata manifesta sunt y prancedentia adjudicium, quosdam autem etsubsequuntur'.

Ce passage de T Apôtre est assez obscur ; mais Tinterprétation de saint Augustin * nous édaircira sa pensée. Il y a donc des actions, ditS. Augustin, qui portent leur jugement en ellesmêmes et dans leurs propres excès. Par exemple, pour nous restreindre aux termes de notre évangile, un adultère public c'est un crime si manifeste , que nous pouvons condamner sans témérité ceux qui en sont convaincus ; parce que la condamnation qu€ nous en faisons est si clairement précédée par celle qui est empreinte dans la malice de l'acte , que le jugement que nous en portons ne pouvant jamais être faux , ne peut par conséquent être téméraire. Mais il y a d'autres actions dont les motifs sont douteux et les intentions incertaines, qui peuvent être expliquées , ainsi que je l'ai dit d'un bon ou d'un mauvais sens : de telles actions , dit l'Apôtre « ne portent pas en elles-mêmes leur jugement, parce qu'il ne nous parait pas dans quel esprit on les fait ; si bien que , dans le jugement que nous en faisons , nous accommodcms ordinairement, non point notre pensée à la chose , mais la chose à notre pensée. Ainsi , dit le saint Apétre, le jugement ne précède pas dans la chose même ; nous ne recevons pas la loi, mais nous la donnons sans autorité. La sentence que nous prononçons n'est donc qu'une pure idée, le songe d'un homme qui veille , le jeu ou l'égarement d'un esprit qui bâtit en l'air, et qui feint des tableaux dans les nues; mais le jugement véritable suivra en son temps.

Car viendra le grand jour de Dieu, où tous les secrets des coeurs seront découverts, tous les conseils publiés, toutes les intentions éclaircies ; et en attendant, chrétiens , le jugement du Seigneur n'ayant pas encore paru , celui que nous porterions , en cela même que très-souvent il pourrait être dou-

' 1. Tim., V, 24. — » De Sema. Dom. in monle, lib. il, c. x viii , t. ui, part. II , p. 225. .

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teux et trompeur , serait toujours nécessairement témér^ré et dangereux. Voilà les deux états de notre prochain , sur lesquels nous pouvons juger. 0 Dieu \ que d'excès dans Tun et dans l'autre! que de soupçons téméraires! que de préjugés iniques ! que de jugements précipités ! Delicta quîs intelligit * f « Qui pourra entendre tous ces crimes ? » qui pourra démêler tous ces embarras ? Pour vous en donner l'ouverture, je vous propose en un mot une maxime générale, que je mets devant votre vue comme un flambeau lumineux, sous la conduite duquel vous pourrez ensuite descendre au détail des vices particuliers, dans lesquels nous tombons par nos jugements.

Cette merveilleuse lumière que j'ai aujourd'hui à vous proposer, c'est , messieurs , cette vérité , que nous devons suivre Dieu, et juger autant qu'il décide ; car ce beau commandement de ne juger pas , si souvent répété dans les Écritures ,. ne s'étend pas jusqu'à nous défendre de condamner ce que Dieu condamne ; au contraire , c'est notre devoir de conformer notre jugement à celui de sa vérité. Non , non, ne croyea pas , chrétiens , que ce soit le dessein de notre Sauveur de faire un asile au vice , que l'on épargne le vice, ni qu'il triomphe ; de le mettre à couvert du blâme, et de le laisser triompher sans contradiction. Il veut qu'on le trouble , qu'on l'inquiète, qu'on le blâme, qu'on le condamne. Il faut condamner hautement les crimes publics et scandaleux : bien loin qu'il nous soit défendu de les condanmer, il nous est commandé de les reprendre, et d'aller quelquefois, en les reprenant, jusqu'à la dureté et à la rigueur. Reprends-les durement, dit le saint apôtre : Increpa illos dure » , c'est-à-dire qu'il faut presser les pécheurs, et leur jeter, pour ainsi dire, quelquefois au front des vérités toutes sèches , pour les faire rentrer en eux-mêmes , parce que, la correction [qui] a deux principes, la charité et la vérité, doit emprunter ordinairement une certaine douceur delà charité, qui est douce et compatissante ; mais elle doit aussi souvent emprunter quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité, qui est inflexible.

'Ps. XVIII, 13.— «TU. I, 13.

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