‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 93 sur 139 · SUR LES JUGEMENTS HUMAINS. S · texte numérisé non relu

SUR LES JUGEMENTS HUMAINS. S

justice même est si indulgente , faut-il que la malice soit inexorable ?.Si le juge est si patient, le criminel oset-il être rigoureux? Car enfin si le crime que vous condamnez , si cet infâme adultère qui vous fait dédaigner cette pécheresse, n'est pas dans votre cœur par consentement, il n'est pas moins dans le fond de votre malice , ou dans celui de votre faiblesse.

Ignorez-vous , chrétiens , de quelle sorte les péchés s'engendrent en nous ? Ils y naissent comme des vers : Osfatuorum ebullit stultitiam ' , non engendrés par le dehors , mais conçus et bouillonnant au-dedans de la pourriture invétérée de notre substance , et du fond malheureusement fécond de notre corruption originelle. Ainsi quand les crimes que vous blâmez ne seraient point dans vos consciences par une attache actuelle , ils sont enfermés radicalement dans ce foyer intérieur de votre corruption ; et si jamais ils eu sortent par une attache effective, en condamnant votre frère n'aurez-vous pas parle contre vous et foudroyé votre tête? Et quand nous ne tomberions jamais dans ce même crime, ne tombons-nous pas tous les jours dans de semblables excès, également condamnés par cette suprême vérité qui est l'arbitre de la vie humaine ? Car celui qui a dit , Tu ne tueras pas , a défendu aussi l'impudicité : et quoique les tables des commandements soient partagées en plusieurs articles, c'est la même lumière très-simple de la justice divine qui autorise tous les préceptes, proscrit tous les crimes, réprouve toutes les transgressions.

« Toi donc qui juges les autres, tu te condamnes toi- « même *, » comme dit l'Apôtre. Par conséquent , chrétiens si nous osons condamner nos frères ( et nous le devons quelquefois , quand leurs crimes sont scandaleux ) ne condamnons pas leurs excès comme en étant éloignés ; que ce ne soit pas poumons mettre à part, mais pour «ntrertous ensemble dans un sentiment intime et profond , et de nos communs devoirs, et de nos communes faiblesses. Ainsi nous souvenant de ce que nous sommes , ue nous laissons jamais emporter à ces invectives cruelles, à ces dérisions oui rageuses

» Prov. XV, 2. — ' Rom. n, i.

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qui détournent malicieusement contre la personne Phorreur qui est due au vice : c'est un jeu cruel et sanglant qui renverse tous les fondements de Thumanité. « Un innocent, dit Tertul- « lien, parlant contre les jeux des gladiateurs, c'en est ici une « image, ne fait jamais son plaisir du supplice d'un coupable : » Innocens de supplicio alterîus iœtari non potes t '. Quasi c'est une cruauté de se réjouir du supplice de son frère, quelle horreur, quel meurtre, quel parricide de se faire un ieu , de se faire un spectacle , de se faire un divertissement de son crime même !

Si nous devons être si réservés dans les péchés scandaleux, quelle doit être notre retenue dans les choses cachées et douteuses? A quoi pensons-nous , mes frères, de nous déchirer mutuellement par tant de soupçons injustes ? Hélas ! que le genre humain est malheureusement curieux! chacun veut voir ce qui est caché, et juger des intentions. Cette humeur curieuse et précipitée fait que ce qu'on ne voit pas on le devine; et comme nous ne voulons jamais nous tromper, le soupçon devient bientôt une certitude , et nous appelons conviction ce qui n'est tout au plus qu'une conjecture. Mais c'est l'invention de notre esprit à laquelle nous applaudissons, et que nous accroissons sans mesure. Que si parmi ces soupçons notre colère s'élève, nous ne voulons plus l'apaiser , parce que nul « ne trouve sa colère injuste»; » JSulli irascentiira sua videtur injusta. Ainsi l'inquiétude nous prend , et par cette inquiétude, nourrie par nos défiances , souvent nous nous battons contre une ombre , ou plutôt Tombre nous fait attaquer le corps. Nous frappons, de peur d'être prévenus; nous vengeons une offense qui n'est pas encore : Ipsa sollicitudine prius malum facimus quant patimur '. Voyez le progrès de l'injustice. Mon Dieu , je renonce devant vous à ces dangereuses subtilités de notre esprit qui s'égare. Je veux apprendre de votre bonté et de votre sainte justice à ne présu-

' De Spectac. n. 19, pag. 98. — * S. Â.ug., ep. xxxviii, t. ii, p. 83. 3 S. A.ug. Serm. cccvi t. v, p. 346.

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mer pas aisément le mai , à voir et uon à deviner , à. ne précipiter pas mon jugement , mais à attendre le vôtre.

Vous me dites que si j'agis de la sorte , je serai la dupe publique, trompé tous les jours mille et mille fois ; et moi je vous réponds à mon tour : £h quoi ! ne craignez- vous pas d'être si malheureusement ingénieux à vous jouer de Thonneur et de la réputation de vos semblables? Paime beaucoup mieux être trompé que de vivre éternellement dans la déGanc«, fille delà lâcheté et mère de la dissension. Laissez-moi errer, je vous prie , de cette erreur innocente que la prudence , que l'humanité, que la vérité même m'inspire; car la prudence m'enseigne à ne précipiter pas mon jugement ; l'humanité m'ordonne de présumer plutôt le bien que le mal ; et la vé* rite même m'apprend de ne m'abandonner pas téméraire^ ment à condamner les coupables,, de peur que, sans y pen*' ser, je ne flétrisse les innocents par une condamnation inju.rieuse.

SECOND POINT

11 pourraitsembler,. chrétiens, que c'est presser trop mol-, lement cette pécheresse à se censurer elle-même , que de lui ordonner simplement de ne pécher plus , et la traiter cependant avec une telle indulgence ; mais il faut vous faire comprendre qu'il n'y a rien de plus efficace pour rappeler une âme étonnée au sentiment de ses crimes.

Nous pouvons voir nos péchés, ou dans la justice de Dieu,, ou dans ses miséricordes et dans les trésors de ses bontés infinies. Je soutiens, il est vrai, que si la justice nous les fait voir d'une manière plus terrible, Jabonté nous les fait sentir d!une manière plus vive et plus pénétrante. Nos péchés sont contraires, je vous l'avoue, à la justice de Dieu qui les punit; mais ne le sont-ils pas beaucoup plus à la bonté de Dieu qui les efface .î* Que faites- vous, ô justice ? vous laissez le crime , et vous y ajoutez la peine. Mais vous , ô bonté ! ô miséricorde ! vous ôtez tout ensemble la peine et le crime; et, en pardonnant au pécheur . vous portez au fond de. son cœur

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