SCJB LES JUGEMENTS HUMAINS
damne pas , va, et désormais ne pèche plus; et tout cet excès de miséricordes dont nous ressentons le fruit, noys rappelle aux rigueurs horribles qui en ont été la racine. Donc , ô Jésus ! ô divin Jésus! que vos miséricordes sont pressantes ! ah ! dans le moment que je les ressens, je vois toutes vos plaies se rouvrir, tout votre sang se déborder. Il Êiut pleurer du sang, pour le mêler avec celui que vos tendresses et mes duretés, que vos bontés et mes ingratitudes vous ont fait répandre. Laissons-nous toucher, chrétiens , à cet excès de miséricorde, et apprenons aujourd'hui à voir toute Thorreur de nos crimes dans la grâce qui nous les remet. « Gardez-vous « d'affliger et contrister TEsprit de Dieu. » Noliie contristare Spiritum sanctum'. Cette affliction ne marque pas tant rinjure qui est faite à sa sainteté par notre injustice, que la violence que souffre son amour méprisé, et sa bonne volonté frustrée par notre résistance opiniâtre. Afiliger le Saint-Esprit, c'est-à-dire Famour de Dieu opérant en nous pour lui gagner nos cœurs par sa bonté ! Il se mesure avec nous parles tendresses de son amour, par les empressements de sa miséricorde. Combien la dureté est-elle inhérente, si eUe ne s'amollit pas, etc. ?
■ Ephet. tVj ao.
SERMON
PRÊCHÉ A LA COUR
Persécution continaelle que le chrétien doit se faire à lui-môme. Dangers des plaisirs; leurs funestes effets sur le corps et sur Fâme; comment ils nous empêchent de retourner à Dieu par une sincère conversion. Captivité où nous jettent les joies sensuelles. Sainte tristesse de la pénitence, combien salutaire; ses amertumes, sour^ ces fécondes de joies pures et inefifablea.
Homo quidam hahuit duoafllios, et dixit adolescentior ex illis Patri : pater, da mihi portionem substantUe quœ me conUngiU
Un homme avait deux fils, et le plus Jeune des deux dit à son père : Mon père»
donnez-moi mon partage du bien qui me touche. Luc, xv, ii , 12.
Il u'y a que peu de jours que la parabole de PEnfant prodigue fut lue par la sainte Église dans la célébration des mystères , et je me sens invité à ramener aujourd'hui un si beau et .si utile spectacle. Et certainement, chrétiens, toute Thistoire de ce prodigue s sa malheureuse sortie de la maison de son père, ses voyages ou plutôt ses égarements dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse Êicilité à le dissiper, ses libertés et sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs , et la misère extrême où il est réduit pour avoir tout donné à son plaisir : enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures, sont un tableau si naturel de la vie humaine , et son retour à son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avait perdus , une image si accomplie des grâces de la pénitence , que je croirais manquer tout à £adt au saint ministère dont je suis chargé , si Je n^ligeais les instructionft
* Lue. IV.
&88 CONTXB LAMOUB D8S PLAISIBr.
que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi, mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduire dans une matière si vaste. Tout me paraît important , et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu ! arrêtez mon choix sur ce qui sera le plus proGtable à cet illustre auditoire , et donnez-moi les lumières de votre Esprit saint par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec TAnge, en disant, Ave Maria,
Depuis notre ancienne désobéissance, il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avait répandu de joie véritable pendant Tinnocence des commencements ; si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux, et une illusion de peu de durée. Le Sage l'a bien compris lorsqu'il a dit ces paroles : Rism dolore mls-^ cebitur, etextrema gaudii luctus occupât : ' « Le ris sera mêlé « de douleur, et les joies se termineront en regrets. » C'est connaître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs ; et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j'ai rapportées , premièrement qu'ils ne sont pas purs , puisqu'ils sont mêlés de douleurs ; et secondement qu'ils passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il- est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine, pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions , il renonce aux commodités et à la douceur de sa maison paternelle , et iV achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès , ses profusions , cette vie voluptueuse qu'il a embrassée-, le réduisent à la servitude, à la faim et au désespoir; Ainsi vous^
' Prov. XIV, 13.
CONTRE L'AMOUft D£S PLAISIBS. 38^
voyez , messieurs , que ses joies se tournent bientôt en un« amertume inOnie: Extrema gaudii luctus occupai. Mais voici un autre changement qui n*est pas moins remarquable : Iji^ longue suite de ses malheurs Tayant fait rentrer en luirmême» il retourne enQn à son père, repentant et affligé de tous ses désordres; et, rei^u dans ses bonnes grâces , il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avaient fait perdre. Étranges vicissitudes ! Plongé par ses plaisirs déréglés dans un abîme de douleurs , il rentre par sa douleur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence, et c'est ce qui me donne lieu , chrétiens , de vous faire voir aujourdliui, dans Tégarement et dans le retour de ce prodigue, ces deux vérités importantes : les plaisirs sources de douleurs , et les douleurs sources fécondes de nouveaux plaisirs. C'est le partage de ce discours , et le sujet de vos attentions.
PREMIER POINT
L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux qui veulent « vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution : » Omnes qui pie volant vivere in Christo Jesu, perseculionem patienturK VÉ^lse était encore dans son enfance,. et déjà toutes les puissances du monde s'armaient contra elle. Mais ne vous persuadez pas qu'elle ne fût persécutée que par les. tyrans ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfants était soi-même son persécuteur. Pendant qu'on affichait, à tous les poteaux et daûs touteS: les places publiques des sentences et des proscriptions contre les fidèles, eux-mêmes so condamnaient d'une autre sorte. Si les empereurs les exilaient de leur patrie , tout le monde Irur était un exil ; ils s'ordonnaient à eux-mêmes de ne s'attacher nulle part, et de n'établir leur domicile en aucun pays de la terre. Si on leur ôtait la vie par violence , eux-mêmes s'ôtaient les plaisirs volontairement; et Tertullien a raison de dire que cette sainte et innorv cente persécution aliénait encore plus les esprits que Tautre :
• lI.Tim..iii, 12.
390 CONTXB L AMOUA DES PLAtSlBS,
Pluies invenias , quos mages periculum voluptatis quam vitx avocet ab hac secta , cum alia non sit et stuito et sapienti vitx gratia y nisi voluptas* ; c'est-à-dire qu*on s'éloignait du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs, que par celle de perdre la vie, qu'on aimait autant n'avoir pas, que de l'avoir sans goût et sans agrément ; c'està-dire que si l'on craignait les rvguears des empereurs contre rÉglise, on craignait encore davantage la sévérité de sa discipline contre elle-même , et que plusieurs se seraient exposés plus facilement à se voir dter la vie , qu'à se voir arracher les plaisirs sans lesquels la vie leur est ennuyeuse.
Ce martyre, messieurs, ne finira point, et cette sainte persécution par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens , doit durer autant que l'Église. La haine aveugle et injuste qu'avaient les grands du monde contre l'Évangile a eu son cours limité , et le temps l'a enfin tout à fait éteinte ; mais la haine des chrétiens contre eux-mêmes et contre leur propre corruption doit être Immortelle , et c'est elle qui fera durer jusques à la fin des sièdes ce martyre vraiment merveilleux , où chacun s'immole soi-même , où le persécuteur et le patient sont également agréables, où Dieu d'une même main soutient celui qui souffre , et couronne celui qui se persécute. C'est ce qu'il est aisé de prouver par l'Évangile ; car il nous dit que pour suivre Jésus-Christ il £aiut se renoncer soi-même , et porter sa croix tous les jours : Tollat crucem êuam quotidien : [non quelques heures, quelques jours, quelques mois, quelques années « mais] tous les jours. [Et ce n'est pas seulement] aux religieux et aux solitaires [ que Jésus-Christ parle ainsi ; mais son discours s'adresse a tous les chrétiens sans distinctioi0) : Dicebat autem adomnes^ : « Il dit à tous d'entrer par la porte étroite, parce que la porte « de la perdition est large, que le chemin qui y mène est spa- « deux, et qu'il y en a beaucoup qui y entrent : » Intrate per angustam portam , quia lata porta et spatiosa via est qux
• De speclac. n., 2, pag. 89. — » Luc. ix ,23.-3 ibid.
ducit ad perditionem , et multi sunt qui intrant per eam '. [ Aussi s'écrie-t-il avec étonnement]: « Que la porte de ]a vie « est petite , que la voie qui y mène est étroite , et qu'il y « en a peu qui la trouvent!» Quàm angusta porta et arcta via est quas ducit ad vitam ! et pauci sunt qui inveniunt eam* ! Et remarquez qu'il ne dit pas que la voie qui mène à la perfection est étroite , mais que la voie qui mène à la vie est étroite; et encore avertit-il les fidèles « de faire effort pour « entrer par la porte étroite ; car je vous assure , leur dit-il , « que^ plusieurs chercheront à y entrer, et ne le pourront : » Con^nditeintrare per angustam portant, quiarmUti, dico vobis , quasrent intrare, et non poterunt ^.
Je n'ignore pas, chrétiens, que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de TÉvangile. Us veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort au prochain ; mais ils ne peuvent comprendre que Ton mette de la vertu à se priver des plaisirs , et les bornes qu'on nous prescrit de ce côté-ià leur semblent insupportables. Mais s'il n'était mieux séant à la dignité de cette chaire, de supposer comme indubitables les maximes de TÉvangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facilité pourrais-je vous faire voir qu'il était absolument nécessaire que Dieu réglât par ses saintes lois toutes les parties de notre conduite ; que lui, qui nous a prescrit l'usage que nous devons faire de nos biens , ne devait pas négliger de nous enseigner celui que nous devons faire de nos sens ; que si, ayant égard à la faiblesse des sens , il leur adonné quelques plaisirs, aussi, pour honorer la raison , il fallait y mettre des bornes, et ne livrer pas au corps l'homme tout entier, à la honte de Fesprit.
Et certainement, chrétiens , iAie faut pas s'étonner que Jésus-Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes Tamour des plaisirs, puisque , sous prétexte d'être nos amis , ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemis, disait sagement cet ancien , ce sont les flatteurs ; et j'ajoute
• Matth. VII , 13. — » Ibîd., 14. — 3 Luc. xiii, i\.
ad2 CONTBfi LAMOUB D£S PLAISIU;
avec assurance que les pires de tous les flatteurs ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers , où ne nous mènent-ils pas par leurs flatteries'? Quelle honte ^ quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes , quels dérèglements dans les esprits , quelles ioûrmités même dans les corps, n'ont pas été introduits par Tamour désordonné des plaisirs ? Ne voyonsnous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensualité que par les disgrâces ; plus de familles divisées et troublées dans leur repos par les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux ; plus d'hommes immolés avant le temps à la mort par les plaisirs que par les violences et par les combats ? Les tyrans dont nous parlions tout à Theure ont-ils jamais in venté des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain ; et les médecins nous enseignent, d'un commun accord, que ces funestes complications de symptômes et de maladies , qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairement combien il était juste de nous obliger d'en être les persécuteurs, puisqu'ils sont eux-mêmes, entant ée façons^ les plus cruels persécuteurs de la vie humaine?
Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes : parlons de ceux qu'ils font à nos âmes , dont le cours* est inévitable. La source de tous les maux^, c'est qu'ils nouséloignent de Dieu , pour lequel si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits , il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement ». Or, mes frères, « Dieu est es- « prit, » et ce n'est que paPl'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous marchons dans la région des: sens , plus nous nous éloignons de notre demeure natale , et plus nous nous égarons dans une terre étrangère ?
Le prodigue nous le fait bien voir; et ce n'est pas sans.; Eaison qu'il est écrit dans notre évangile qu'en sortant de la
* Quinl. Curt., lib. viii, cap. vi et vu. — ' Joan. iv, 24.
COI^TBE l'AMOLB DES PLAlftUlS. ^1>3:
maison de son père , « il alla dans une région bien éloignée : » Peregre profectus est in regionem longinquam ». Ce fils dénaturé et ce serviteur fugitif, qui quitte pour ses plaisirs le service de son maître , fait deux étranges voyages : il éloigne son cœur de Dieu , et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n'éloigne tant notre cœur de Dieu , que l'attache aveugle aux joies sensuelles ; et si les autres passions peuvent l'emporter, c'est celle-ci qui l'engage et le livre tout à fait. Dieu n'est plus dans ton cœur, homme sensuel ; l'idole que tu encenses , c'est le Dieu que tu adores. Mais tu feras bientôt une seconde démarche. Si Dieu n'est plus dans ton cœur, bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire, trop complaisante à ce cœur ingrat, l'effacera bientôt d'elle-même de ton souvenir. En effet, ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l'esprit , que les saintes vérités de Dieu et ses justes jugements n'y ont plus de place 7 Aufe* runtur judicia tua a facie ejus ». Dieu éloigné de notre cœur. Dieu éloigné de notre pensée : ô le malheureux éloignement! ô le funeste voyage ! Où êtes vous, ô prodigue.* Combien éloigné de votre patrie ,. et en quelle basse région avezr vous choisi votre demeure ?
David s'était autrefois perdu dans cette terre étrangère ; il en est revenu bientôt; mais pendant qu'il y a passé, écoutez ce qu'il nous dit de ses erreurs : Cor meum dereliquit me ^ : « Mon cœur, dit-il, m'a abandonné; » il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappait, où avait-il son esprit ? Écoutez ce qu'il dit encore : Comprehendermit me iniquitates meœ, et non potui ut viderem 4 : « Les pensées de mon péché m'occupaient tout, « et je ne pouvais plus voir autreiïhose. » C'est encore en cet état que « la lumière de ses yeux n'est plus avec lui ^. » La connaissance de Dieu était obscurcie , la fol comme éteinte et oubliée. Chrétiens, quel égarement ! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les vérités de Dieu nous échappent;.
Lue. XT, la. ~ > PS. IX, 27. - » P«. XXXIX, i3. — Mb. - » P**
UXT1I, 11.
394 CONTXB L*AMOUB DES PLAISIRS.
nous perdons , en nous éloignant , le ciel de Tue : on ne sait qj'en croire; il n*y a plus que les sens qui nous touchent et qui nous occupent.
De vous dire maintenant, messieurs, jusques où ira cet égarement , ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles , c'est ce que je n'entreprends pas ; car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs ? Tout ce que je sais, chrétiens , c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin fumeux, ne peut plus se répondre d'ellemême , ni savoir où l'emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés? Que sert de vous faire voir qu'ils s'attirent les uns les autres , puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre , et que sans que nous fassions jamais d'autres injustices , c'en est une assez criminelle que de refuser notre cœur à Dieu , qui le demande à si juste titre?
Cestà cette énorme injustice que nous engage tous les jours l'amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage : non content de nous avoir une fois arrachés à Dieu, il nous empêche d'y retourner par une ccmversion v^table, et en voici les raisons.
Pour se convertir , chrétiens , il faut {premièrement se résoudre , fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie : or est-il'que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car, trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps , nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété ; et c'est pourquoi l'Écriture dit que « la concupiscence est inconstante : » Inconstantia concupiscentix ' , parce que, dans toute retendue des choses sensibles , il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe, pour ainsi dire, en changeant de place: ainsi la concupiscence, c'est-à-dire, l'amour des plaisirs est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité , et que c'est le changement
» Sap. IV, 12.
qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens , qu'un mouvement alternatif de Tappétit au dégoût , et du dégoût à Tappétit , Tâme flottant toujours incertaine entré Fardeur qui se ralentit et Tardeur qui se renouvelle ? Incons-. tantia concupiscentiœ. Voilà ce que c'est que la vie des sens^ Cependant dans ce mouvement perpétuel on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante : Quasi quadam libertate aurae perfruuntur vago quodam desiderio suo ' .
Pour se convertir, il faut un certain sérieux. Ceux qui vi-vent dans les plaisirs , qui « s'imaginent que notre vie n'est A qu'un jeu, » Lusum esse vitam nostram *, sont accoutumés à rire de tout , et ne prennent rien sérieusement : mais quand il faut arrêter ses résolutions, cette âme accoutumée dès longtemps à courir de çà et de là partout où elle voit la campagne découverte , à suivre ses humeurs et ses fantaisies , et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants , ne peut plus du tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n'y voit plus ces délices , ces doux changements , cette variété qui égayé les sens , ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté. C'est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte , on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours , cette affaire qui ne finit point , et dont on attend toujours la exm* clusion. O âme inconstante et irrésolue, ou plutôt trop déterminée et trop résolue pour ne pouvoir te résoudre! iras* tu toujours errant d'objets en objets , sans jamais t'arrétev au bien véritable ? Qu'as-tu acquis de certain par ce mouvement étemel, et que te reste-t-il de tous ces plaisirs, sinon que tu en reviens avec un dégoût du bien, une attache au mal, le corps fatigué et l'esprit vide? Est-il rien de plus pitoyable.^
Cest ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles; carie prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement, mais encore il s'engage et se rçnd
» s. A.ug. in Ps. cxxxvr, i. iv, p. I518. — ^ Sap. xv, 12.
390 • CÔNTIS l'aMOUE DES PLAISIES.
esdave; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu>ncore que nous passions d'un objet à Tautre , ainsi que je viens de dire , avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans rétendue des clioses sensibles. Et qu*est*ce . qui nous tient ainsi captifs de nos sens , sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude ? Car si l'habitude seule a tant de forée pour nous captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble , quelles chaînes ne feront-ils pas .' renumdatus suà peccato * : n Je suis vendu pour être assujetti au péché. » Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Entrez avec moi , messieurs , dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent; néanmoins celui qui s'est engagé dans cette faiblesse honteuse ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de ses discours , que la hardiesse de ses inventions; bien plus, il jure et ment tout ensemble Qvec une pareille facilité; et, par une horrible profanation, il s'accoutume a mêler ensemble la première vérité avec ^on contraire. Et quoique, repris par ses amis et confondu par lui-même, il ait honte de sa conduite qui lui été toute créance, son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte, qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même, est néanmoins si puissante et si tyrannique, qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec l'habitude , que la force de l'inclination et du plaisir, jointe à celle de l'accoutumance? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra comme nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison, l'habitude, dit saint Augustin, fermera cent portes sur nous , et ne nous laissera aucune sortie : Inclusum se sentit difficultate vitiorum, et quasi muro inipossibiliiatis erecto poTtisque clausis, qua évadât non invenit*.
En cet état , chrétiens, s'il nous reste quelque connaissance de ce que nous sommes , quelle pitié devons*nous avoir de notre misère? car encore si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler ,
» Rora. VII, u. — » ïn Psalm. cvi. tiY, pag. 1206
GOMTBE L ABfOL'R DES PLAISIRS. . 397
autant à nous que nous nous attachons à eux, peut-être que notre aveuglement aurait quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable , que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite, qu'Usaient une telle force pour nous entraîner, et nous aucune pour les retenir : enfin que notre attache soit si violente , que nous soyons si fidèles à ces trompeurs , et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue! car qu'y a-t-il de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes vicieuses d'aimer les plaisirs , et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale, de les perdre sans retour et sans espérance ?
Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents , c'est alors, c'est alors, mes frères , qu'au défaut de notre misère, notre propre repos nous doit faire horreur ; car ce n'est pas en vain qu'il est écrit ' : « Illuminez mes yeux, ô Seigneur! de peur que je ne m'en- « dorme dans la mort. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit > : « Ils passent leurs jours en paix , et descendent en un mo- « ment dans les enfers. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit, et que le Sauveur a prononcé dans son Évangile ^ : « Malheur « à vous qui riez ; car vous pleurerez. » En effet , si ceux qui rient parmi leurs péchés peuvent toujours conserver leur joie et en ce monde et en l'autre, ils l'emportent contre Dieu, et bravent sa toute-puissance. Mais comme Dieu est le maître , il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissements étemels ; et ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu'ils pleurent moins maintenant. Ouvrez donc les yeux , ô pécheurs ! voyez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis , parmi quels flots et quelles tempêtes vous croyez être en sûreté : enfin , parmi quels malheurs et dans quelle servitude vous vivez contents. O qu'il vous serait peut-être utile que Dieu vous éveillât d'un coup de sa main , et vous instruisît par quelque atïliction ! Mais , mes frères, je ne veux point faire de pareils souhaits, et je • Ps. XII, 4. — 'Job xm, 13. — 3 Luc. vi, 25.
BOSStKT. - SCIIM. 3*
398 CONTRE LAMOIJB DES PLAISIBS.
VOUS conjure au contraire de n'obliger pas le Tout-Puissant à vous faire ouvrir les yeux par quelque revers ; prévenez-de vousmêmes sa juste fureur; craignez le retour du siècle à venir, et le funeste changement dont Jésus-Christ vous menace ; et , de peur que votre joie ne se change en pleurs, cherchez, dans la pénitence avec le prodigue , une tristesse qui se change en joie : c'est par où je m'en vais conclure.
SECOND POINT
Nous lisons dans l'Histoire sainte (c'est au premier livre d*Esdras) que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem que l'armée assyrienne avait détruit , le peuple mêlant ensemble le triste ressouvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement , une partie poussait en l'air des accents lugubres, l'autre fat^iait retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance , en telle sorte , dit l'auteur sacré , » qu'on ne pouvait distinguer les gémissements d'avec les cris « d'allégresse : » Necpoteratquisquamctgnoscerevocemclamoris lœtantium, et vocem fletus populi'. Ce mélange mystérieux de douleur et de joie est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'âmedéchue delà grâce voit le temple de Dieu renversé en elle. Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage ; c'est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur , pour en faire un temple d'idoles. Elle pleure , elle gémit , elle ne veut point recevoir de consolation ; mais au milieu de ses douleurs, et pendant qu'elle fait couler un torrent de larmes, elle voit que le Saint-Esprit, touché de ses pleurs et de ses regrets , commence à redresser cette maison sainte , qu'il relève l'autel abattu , et rend enfin le premier honneur à sa conscience, où il veut faire sa demeure; en sorte qu^elle trouvera dans le nouveau sanctuaire une retraite assurée, dans laquelle elle pourra vivre heureuse et tranquille , sous la paisible protection de Dieu, qui y fera sa demeure. Que ju-
» l. Esdr. III, U.
GONTBE l'aHOUB DES PLA.1S1À8. 399
gez-vous , chrétiens , de cette sainte tristesse ? Une âme à qui ses douleurs procurent une telle grâce n*âimera-t-«lle pas mieux s'affliger de ses pécliés que de vivre avec le monde; et ne faut-il pas s*écrier ici avec le grand saint Augustin : « Que celui-là est heureux, qui est malheureux de cette « sorte ! » Quamfelix est, qui sic miser est^ !
Cest ici que je voudrais pouvoir ramasser tout ce qu'il y a de plus efficace dans les Écritures divines , pour vous représenter dignement ces délices intérieures, ce fleuve de paix dont parle Isaïe *, c^tte paix du Saint-Esprit, enfin ce calme admirable d'une bonne conscience. Il est malaisé, mes frères, de £sdre entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde ; mais nous tâcherons toute* fois , comme nous pourrons , de leur en donner quelque idée.
Dans cette inconstance des choses humaines , et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent , celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. £t sans cela, chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune pour [pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours, et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la cour , et , sans entrer plus avant dans Tétat de vos affaires , je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée , que vous vous Gieztout à fait à cette bonace ; et c'est pourquoi Je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite qu'il regarde de loin , comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile que vous vous préparez contre la fortune est encore de son ressort ; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance , jamais vous n'égalerez ses bizarreries; vous penserez vous être muni d'un côté , la disgrâce viendra de l'autre ; vous aurez tout assuré aux environs, Fédiflce manquera par le fondement. Si le fondement est solide , un coup de foudre viendra d'en haut, qui renversera tout de fond en comble : je
» Euar. in Psaim. xxxvii, n. 2, t iv, pag. 294. — * lxvi, I2.
veux dire simplement et sans figure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui , qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore nous être tourné en une amertume infinie; et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine , si nous avions besoin que l'on nous prouvât'cette vérité.
Posons donc que ce qui peut arriver , ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres, vous arrive aussi à vous-mêmes ; car , mes frères , vous n'avez point de sauvegarde de la fortune; vous n*avez ni exemption ni privilège contre les faiblesses communes. Qu'il arrive que votre fortune soit renversée par quelque disgrâce, votre famille désolée par quelque mort désastreuse , votre santé ruinée par quelque longue et fâcheuse maladie ; si vous n'avez quelque lieu où vous vous mettiez a l'abri, vous essuierez tout du long toute la fureur des vents et de la tempête ; mais où sera cet abri.^ Promenez-vous .à la campagne, le grand air ne dissipe point votre inquiétude ; rentrez dans votre maison , elle vous poursuit : cette importune s'attache à vous jusque dans votre cabinet, et dans votre lit où elle vous fait faire cent tours et retours , sans que jamais vous trouviez une place qui vous soit commode. Poussé ' et persécuté de tous côtés , je ne vois plus que vous-même et votre propre conscience où vous puissiez vous réfugier. Mais si cette conscience est mal avec Dieu , ou elle n'est pas en paix , ou sa paix est pire et plus ruineuse que tous les troubles. C'est la faute que nous faisons; notre conscience, notre intérieur^ le fond de notre âme et la plus haute partie d'elle-même est hors de prise : nous Rengageons avec les choses sur quoi la fortune peut frapper. Imprudents ! quand le corps est découvert, ils tâchent de cacher la tête; nous produisons tout au dehors. Que ferez-vous, malheureux ? I^ dehors vous étant contraire , vous voudriez vous renfermer au dedans; le dedans, qui est tout en trouble, vous rejette violemment au dehors. Le monde se déclare contre vous par
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votre infortune , le ciel vous est fermé par vos péchés : ainsi ne trouvant nulle consistance , quelle misère sera égale à la vôtre ? Que si votre cœur est droit avec Dieu, là sera votre asile et votre refuge : là vous aurez Dieu au milieu de vous ; car Dieu ne quitte jamais un homme de bien : Deus in medio ejus , non commovebitur , dit le Psalmiste '. Dieu donc habitant en vous soutiendra votre cœur abattu , en l'unissant saintement à un Jésus désolé , et aux mystères de sa croix et de ses souffrances. Là, il vous montrera les afflictions, sources fécondes de biens infinis : et, entretenant votre âme affligée dans une bonne espérance , il vous donnera des consolations que le monde ne peut entendre '. Mais pour avoir en vous-même ce consolateur invisible , c'est-à-dire le Saint- Esprit à qui le Sauveur a donné ce nom , et pour goûter avec lui la paix d'une bonne conscience , il faut que cette conscience soit purifiée ; et nulle eau ne le peut faire que celle des larmes. Coulez donc, larmes de la pénitence, coulez comme un torrent ; ondes bienheureuses , nettoyez cette conscience souillée , lavez ce cœur profané , et « rendez-moi cette joie di- « vine » qui est le fruit de la justice et de Tinnocence : Redde mihilxtitiam salutaris tui^.
Et certes ce serait une erreur étrange , et trop indigne d'un homme , que de croire que nous vivions sans plaisir , pour le vouloir transporter du corps à l'esprit , de la partie terrestre et mortelle à la partie divine et incorruptible. Ce n'est pas eu vain , chrétiens , que Jésus-Christ est venu à nous de ce paradis de délices où abondent les joies véritables. 11 nous a apporté, de ce lieu de paix et de bonheur éternel, un commencement de la gloire dans le bienfait de la grâce , un essai de la vue de Dieu dans la foi , un gage et une partie de la félicité dans l'espérance : enfin, une volupté toute chaste et toute céleste qui se forme, dit Tertullien^ , du mépris des voluptés sensuelles. Qui nous donnera, chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir sublime , plaisir toujours égal , toujours uni-
• Ps. xLv, 4. — a Joan. xiv, 17. - ' Psalm. l, 14. - * De Spectac, n. ao, pag. 102.
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forme, qui naît, non du trouble de Tâme, mais de sa paix; nou de sa maladie , mais de sa santé ; non de ses passions , mais de son devoir ; non de la ferveur inquiète et toujours changeante de ses désirs , mais de la droiture immuable de sa conscience : plaisir par conséquent véritable, qui n'agite pas la volonté, mais qui la calme; qui ne surprend pas la raison , mais qui Téclaire; qui ne chatouille pas les sens dans la surface , mais qui tire le cœur à Dieu par son centre.
Il n'y a que la pénitence qui puisse ouvrir le cœur à ces joies divines. Nul n'est digne d'être reçu à goûter ces chastes et véritables plaisirs, qu il n'ait auparavant déploré le temps qu'il a donné aux plaisirs trompeurs ; et notre prodigue ne goûterait pas les ravissantes douceurs de la bonté de son père , ni l'abondance de sa maison , ni les délices de sa table , s'il n'avait pleuré avec amertume ses débauches, ses égarements, ses joies dissolues. Regrettons donc nos erreurs passées: car qu'avons-nous à regretter davantage que les fautes que nous avons faites ? Examinons attentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos cœurs cette source amère de regrets et de déplaisirs; c'est sans doute pour nous aCQiger non tant de nos malheurs que de nos fautes. Les maux qui nous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation. C'est une nécessité, il faut se résoudre ; mais 11 n'y a rien qui aigrisse tant les regrets d'un homme, que lorsque son malheur lui vient par sa faute. Jamais il ne faudrait se consoler des fautes que Ton a commises, n'était qu'en les déplorant on les répare et on les efface. Vous avez perdu une personne chère, pleurez jusqu'à la tin du monde , vous ne le ferez pas sortir du tombeau , et vos douleurs ne ranimeront pas ces cendres éteintes. [Mais si nous nous afOi-* geons saintement sur la perte de notre âme^ nous la tirerons de ce tombeau infect où ses iniquités l'ont réduite. ]
Par conséquent , chrétiens , abandonnons notre cœur à cette douleur salutaire ; et si nous nous sentons tant soit peu touchés et attristés de nos désordres, réjouissons-nous de ces regrets , en disant avec le Psaliniste : Tribulatiorvem et da^
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loreminveni, et nomen Domini inoocavi^ : o J*ai trouvé <i la douleur et raffliction , et j'ai invoqué le nom de Dieu. » Remarquez cette façon de parler : j'ai trouvé raffliction et la douleur : enfin , je Fai trouvée cette affliction fructueuse , cette douleur médicinale de la pénitence. Le même Psalmiste a dit en un autre psaume , que « les peines et les angoisses «t l'ont bien su trouver : » Tribulatio et angustia invenei'unt me*. £n effet, mille douleurs, mille afflictions nous persécutent sans cesse; et, comme dit le même psalmiste, les angoisses nous trouvent toujours trop facilement : Adjuior in tributationibus quas invenerunt nos nimis ^. Mais maintenant , dit ce saint prophète , j'ai enfin trouvé une douleur qui mériterait bien que je la cherchasse ; c'est la douleur d'un cœur contrit et d'une âme affligée de ses péchés ; je l'ai trouvée cette douleur, et j'ai invoqué le nom de Dieu. Je me suis affligé de mes crimes, et je me suis converti à celui qui les efface ; mes regrets ont fait mon bonheur , et les remords de ma conscience m'ont donné la paix : Tribulationem et dolorem inveni, et nomen Domini invocavi.
Mais le temps où l'homme de bien goûtera plus utilement les fruits de cette douleur salutaire, ce sera celui de la mort; et il faut qu'en finissant ce discours , je tâche d'imprimer cette vérité dans vos cœurs. Pour cela, considérons un moment les dispositions d'un homme qui meurt après avoir vécu parmi les plaisirs. Alors s'il lui reste quelque sentiment , il ne peut éviter des regrets extrêmes ; car ou il regrettera de s'y être abandonné, ou il déplorera la nécessité de les perdre et de les quitter pour toujours. O douleur et douleur ! l'une est le fondement de la pénitence, et l'autre est le renouvellement de tous les crimes. On ne peut éviter , mes frères , Tune ou l'autre de ces deux, douleurs : laquelle l'emportera dans ce dernier jour ? c'est ce qu'on ne peut savoir; et , pour vous dire mon sentiment , ce sera plutôt la seconde.
Vous pensez peut-être, mes frères, que, pendant que U mort nous enlève tout , on se résout assez aisément à tout
• Ps. CX|V,3, i. - 2 Ps. ex Mil, Ii3. — 3 XLV, I.
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quitter , et qu'il n'est pas difficile de se détacher de ce qu'on va perdre. Mais si vous entrez dans le fond des cœurs , vous verrez qu'il faut craindre un effet contraire. £n effet, il est naturel à Thomme de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Oui , mes frères , quand on nous arrache ce que nous aimons, on ressent tous les jours que cette violence irrite nos désirs ; et l'âme faisant alors un dernier effort pour courir après son bien qu'on lui ravit, produit en elle-même cette passion que nous appelons le regret et le déplaisir. C'est ce qui fait qu'Agag, ce roi d'Amalec, qui nous est représenté dans les Écritures comme un homme de plaisir et de bonne chère , ^gag pinguissimus < , au moment de perdre la vie qu'il avait trouvée si délicieuse, pousse cette plainte du fond de son coeur : Siccine séparât amara mors >? « Est-ce ainsi a que la mort amère sépare de tout.^ » Vous voyez comme à la vue de la mort , qui lui arrache de vive force ce qu'il aime , tous ses désirs se réveillent par ses regrets mêmes ; et qu'ainsi la séparation effective augmente dans ce moment l'attache de la volonté.
Qui ne craindra donc, chrétiens, que notre âme fugitive ne se retourne tout à coup en ce dernier jour à ce qui lui a plu dans le monde désordonnément, que notre dernier soupir ne soit un gémissement secret de perdre tant de plaisirs , et que ce regret am^ d'abandonner tout ne confirme, pour ainsi dire, par un dernier acte tout ce qui s'est passé dans la vie? O regret funeste et déplorable, qui renouvelle en un moment tous les crimes, qui efface tous les regrets de la pénitence , et qui livre notre âme malheureuse et captive à une suite éternelle de regrets furieux et désespérants , qui ne recevront jamais d'adoucissement ni de remède ! Au contraire , un homme de bien que les douleurs de la pénitence ont détaché de bonne foi des joies sensuelles , n'aura rien à perdre en ce jour : le détachement des plaisirs le désaccoutume du corps -, et ayant depuis fort longtemps , ou dénoué, ou rompu tes liens délicats qui nous y attachent , il aura peu de peino
^ ]. Rcg. XV, 32. ~ » Ibld.
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à s'en séparer. Un tel homme dégagé du siècle, qui a mis toute son espérance en la vie future, voyant approcher la mort, ne la nomme ni cruelle ni inexorable ; au contraire, il lui tend les bras, il lui montre lui-même l'endroit où elle doit frapper son dernier coup. O mort! lui dit- il d'un visage ferme , tu ne me feras aucun mal , tu ne m'ôteras rien de ce qui m'est cher. Tu me sépareras de ce corps mortel. O mort ! je t'en remercie : j'ai 'travaillé toute ma vie à m'en détacher. J'ai tâché , durant tout son cours , de mortiûer mes appétits sensuels ; ton secours , ô mort ! m'était nécessaire pour en arracher jusqu'à la racine : ainsi, bien loin d'interrompre le cours de mes desseins , tu ne fais que mettre la dernière main à l'ouvrage que j'ai commencé. Tu ne détruis pas ce que je prétends; mais tu l'achèves. Achève donc, ô mort favorable, et rends-moi bientôt à celui que j'aime!
SERMON