‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 12 sur 223 · Act., u, n, 12, (So · texte numérisé non relu

Act., u, n, 12, (So

8UB LE VÉRITABLE ESPRIT DU CHRISTIANISME Îi7

dans le corps où l'on se trouve avec les autres; on prenri un esprit de société, esprit de concorde et de paix , et c'est l'esprit du christianisme qui fait une multitude ordonnée, où il n'v 1 qu'un cœur et qu'une âme.

Qui pourrait vous dire, mes sœurs, le nombre infini d'effets admirables que produit cette belle considération par laquelle nous nous regardons, non pas en nous-mêmes, mais en l'unité de l'Église? Mais parmi tant de grands effets, je vous prie, retenez-en deux, qui feront le fruit de cet entretien : c'est qu'elle extermine deux vices, qui sont les deux pestes du christianisme, l'envie et la dureté : l'envie, qui se fâche du bien des autres; la dureté, qui est insensible à leurs maux; l'envie, qui nous pousse à ruiner nos frères, et l'esprit d'intérêt, qui nous rend coupables de la misère qu'ils souffrent par un refus cruel.

Et premièrement, chrétiens, la malignité de l'envie n'est pas capable de troubler les âmes qui savent bien se considérer dans cette unité de l'Église ; et la raison en est évidente : car l'envie ne naît en nos cœurs que du sentiment de notre indigence, lorsque nous voyons dans les autres ce que nous croyons qui nous manque. Or si nous voulons nous considérer dans cette unité de l'Église, il ne reste plus d'indigence ; nous nous y trouvons infiniment riches, par conséquent l'envie est éteinte. Celle-là, ditesvous, a de grandes grâces : elle a des talents extraordinaires pour la conduite spirituelle : la nature qui s'en inquiète^ croit que son éclat diminue le nôtre ; quels remèdes contre ces pensées qui attaquent quelquefois les meilleures âmes? Ne vous regardez pas en vous-mêmes, c'est là que vous vous trouverez indigents : ne vous compare?, nas avec les autres, c'est là que vous verrez l'inégalité ; mais regardez et vous et les autres dans l'unité du corps de l'Église : tout est à vous dans cette unité, et par la fraternité chrétienne tous les biens sont communs entre les ûdèles. C'e«t Cf que j'apprends de saint Augustin par ces

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excellentes paroles : Mes frères, dit-il, ne vous p'aignez pas s'il y a des dons qui vous manquent, « aimez seule- « ment l'unité, et les autres ne les auront que pour vous : » Si amos unitatem, etiam tibi habet quisquis in illa habet aliquid^. Si la main avait son sentiment propre, elle se réjouirait de ce que l'œil éclaire, parce qu'il éclaire pour tout le corps ; et l'œil n'envierait pas à la main ni sa force, ni son adresse, qui le sauve lui-même en tant de rencontres. Voyez les apôtres du Fils de Dieu : autrefois ils étaient toujours en querelle au sujet de la primauté; mais depuis que le Saint-Esprit les a faits un cœur et une âme, ils ne sont plus jaloux ni contentieux. Ils croient tous parler par saint Pierre, ils croient présider avec lui ; et si son ombre guérit les malades, toute l'Église prend part à ce don et s'en glorifie en Notre-Seigneur. Ainsi, mes frères, dit saint Augustin, ne nous regardons pas en nous-mêmes, aimons l'unité du corps de l'Église, aimons-nous nousmêmes en cette unité, les richesses de la charité fraternelle suppléeront le défaut de notre indigence; et ce que nous n'avons pas en nous-mêmes nous le trouverons trèsabondamment dans cette unité merveilleuse : Si amas unitatem, etiam tibi habet quisquis in illa habet aliquid. Voilà le moyen d'exclure l'envie. ToUe invidiam, et tuum est quod habeo : tollam invidiam et meum est quod habes* : « Otez l'envie, ce que j'ai est à vous, ce que vous avez est à moi; tout est à vous par la charité. » Dieu vous donne des grâces extraordinaires; ah! mon frère, je m'en réjouis, j'y veux prendre part avec vous, j'en veux môme jouir avec vous dans l'unité du corps de l'Église. L'envie seule nous peut rendre pauvres, parce qu'elle seule nous peut priver de cette sainte communication des biens de l'Église. Mais, si nous avons la consolation de participer aux biens

\Jn Joan., tract. x\xn, u* 8, part» II. s. Lmo wom cit«t«.

i-e nos frères, quelle serait notre dureté si nous ne voulions pas ressentir leurs maux? et c'est ici qu'il faut déplorer le misérable état du christianisme. Avons-nenis jamais ressenti que nous sommes les membres d'un corps? Qui de nous a langui avec les malades? qui de nous a pâti avec les faibles? qui de nous a souffert avec les pauvres? Quand je considère, fidèles, les calamités qui nous environnent, la pauvreté, la désolation, le désespoir de tant de familles ruinées, il me semble que de toutes parts il s'élève un cri de misère à l'entour de nous, qui devrait nous fendre le cœur, et qui peut-être ne frappe pas nos oreilles. Car, ô riche superbe et impitoyable! si tu entendais cette voix, pourrait-elle pas obtenir de toi quelque retranchement médiocre des superfluités de ta table? Pourrait-elle pas obtenir qu'il y eût quelque peu moins d'or dans ces riches ameublements dans lesquels tu te glorifies? Et tu ne sens pas, misérable, que la cruauté de ton luxe arrache l'âme à cent orphelins, auxquels la Providence divine a assigné la vie sur ce fonds I

Mais peut-être que vous me direz qu'il se fait des charités dans l'Église. Chrétiens, quelles charités! quelques misérables aumônes, faibles et inutiles secours d'une extrême nécessité, que nous répandons d'une main avare, comme une goutte d'eau sur un grand brasier, ou une miette de pain dans la faim extrême. La charité ne donne pas de ia sorte : elle donne libéralement ; parce qu'elle sent la misère, parce qu'elle s'afflige avec l'affligé, et que, soulageant le nécessiteux, elle-même se sent allégée. C'est ainsi qu'on vivait dans ces premiers temps où j'ai tâché aujourd'hui de vous rappeler. Quand on voyait un pauvre en l'Église, tous les fidèles étaient touchés ; aussitôt chacun s'accusait soi-même, chacun regardait la misère de ce pauvre membre affligé comme la honte de tout le corps, et comme un reproche sensible de la dureté des particuliers : c'est pourquoi ila mettaient leurs biens en commun, de peur qus

personne ne fût coupable de i'iiidigftnce de l'un do sos frères i. Et Ananias ayant méprisé cette loi, que la cliarité avait imposée, il fut puni exemplairement comme un infâme et comme un voleur, quoiqu'il n'eût retenu que ppn propre bien : de là vient qu'il est nommé par saint Ghrysostome le « voleur de son propre bien : » Rerum stiarum fur*. Tremblons donc, tremblons, chrétiens; et étant imitateurs de son crime, appréhendons aussi son supplice,

Et que l'on ne m'objecte pas que nous ne sommes plus tenus à ces lois, puisque cette communauté ne subsiste plus; car, quelle est la honte de cette parole! sommesnous encore chrétiens, s'il n'y a plus de communauté entre nous? Les biens ne sont plus en commun, mais il sera toujours véritable que la charité est commune, que la charité est compatissante, que la charité regarde les autres. Les biens ne sont donc plus en commun par une commune possession, mais ils sont encore en commun par la communication de la charité ; et la providence divine, en divisant les richesses aux particuliers, a trouvé ce nouveau secret de les remettre en commun par une autre voie, lorsqu'elle en commet la dispensation à la charité, qui regarde toujours l'intérêt des autres.

Tel est l'esprit du christianisme; phrét|ens, n'éteignez pas cet esprit; et si tout le monde l'éteint, âmes saintes et religieuses, faites qu'il vive du moins parmi vous. C'est dans vos saintes sociétés que Ton ^ voit encore une image de cette communauté chrétienne que le Saint-Esprit avait opérée : c'est pourquoi vos maisons ressemblent au ciel; et comme la pureté que vous professez vous égale en quelque sorte aux saints anges, de même ce qui unit vos esprits c'est ce qui unit aussi les esprits célestes, c'est-à-dire un désir argent (i§ servir votre commua maître ; vous na-

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