Ibid.. xxxvu
suelles, c'est ce que je n'entreprends pas; car qui suit les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs? Tout ce que je sais, chrétiens, c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin funcieux, ne peut plus se répondre d'elle-même, ni savoir où l'emportera son Ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés? Que àert de vous faire voir qu'ils s'attirent les uns les autres, puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre ; et que, sans que nous fassions jamais d'autres injustices, c'en est une assez criminelle que de refuser notre cœur à Dieu, qui le demande à si juste titre.
C'est à cette énorme injustice que nous engage tous les jours l'amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage : non content de nous avoir une fois arrachés à Dieu, il nous empêche d'y retourner par une conversion véritable; et en voici les raisons :
Pour se convertir, chrétiens, il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie : or, est-il que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car, trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps, nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété; et c'est pourquoi l'Écriture dit que « la concupiscence est inconstante : » Inconstantia concupiscentiœ^, parce que, dans toute l'étendue des choses sensibles, il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre néi essaircment d'objets en objets, et se trompe, \)our ainsi dire, en changeant de place ; ainsi la concupis- Éence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la OQnUuuité, §t que c'ç§t le caftngemeïit qui Jç fait revivra,
Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle? Inconstautia coticupisceniiJB . Voilà ce que c*est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante : Quasi quadam liber fats aurœ perfruuntur vago quodam destderio suo \.
Pour se convertir, il faut un certain sérieux. Ceux qui vivent dans les plaisirs, qui « s'imaginent que notre vie n'est qu'un jeu, » lusum esse vitam nostram*, sont accoutumés à riro de tout, et ne prennent rien sérieusement ; mais quand il faut arrêter ses résolutions, cette âme, accoutumée dès longtemps à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte, à suivre ses humeurs et ses fantaisies, et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants, ne peut plus du tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n'y voit plus ces délices, ces doux changements, cette variété qui égayé les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté. C'est pourquoi cent fois on t ?nte, et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain, qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point, et dont on attend toujours la conclusion. 0 âme inconstante et irrésolue ! ou plutôt trop déterminée et trop résolue, pour ne pouvoir et résoudre, iras-tu toujours errant d'objets en objets, sans jamais t'arrêter au bien véritable? Qu'as-tu acquis de certain par ce mouvement éternel, et que te reste-t-il de tous ces plaisirs, sinon que ty en yevienfc
avec un dégoût du bien, une attache au mal, xe corpa fatigué et l'esprit vide? Est-il rien de plus pitoyable?
C'est ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles; car le prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement, mais encore il s'engage et se rend esclave ; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu'encore que nous passions d'un objet à l'autre, ainsi que je viens de dire, avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans l'étendue des choses sensibles. Et qu'est-ce qui nous tient ainsi captifs de nos sens, sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude? Car si l'habitude seule a tant de force pour nous captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble, (quelles chaînes ne feront-ils pas? Venumdatus sub peccato^. « Je suis vendu pour être assujetti au péché. » Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Entrez avec moi, messieurs, dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent, néanmoins celui qui s'est engagé dans cette faiblesse honteuse ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de ses discours, que la hardiesse de ses inventions; bien plus, il jure et ment tout ensemble avec une pareille facilité ; et, par une horrible profanation, il s'accoutume à mêler ensemble la première vérité avec son contraire. Et quoique, repris par ses amis et confondu par lui-même, il ait honte de sa conduite, qui lui ôte toute créance, son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions, Que si une coutume de cette sorte, qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même, est néanmoins si puissante et si tyra unique, qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec l'habitude, que la force de l'inclination et du plaisir jointe à celle de l'accoutumance ? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra comme nécessaire. SJ
i. Rtm., Tii. U.
io plaisir nous jette dan? une prison, l'habitude, dit saint Augustin, fermera cent portes sur nous, et ne nous laissera aucune sortie : Inclusum se sentit difficultate vitiorum., et quasi muro impossibilitatis erecto portisque clausis, qua évadât non invenit ^ .
En cet état, chrétiens, s'il nous reste quelque connaissance de ce que nous sommes, quelle pitié devons-nous avoir de notre misère? Car encore, si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attacho-ns à eux, peutêtre que notre aveuglement aurait quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable, que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu'ils aient uns telle force pour nous entraîner, et nous aucune pour les retenir; enfin, que notre attache soit si violente, que nous soyons si fidèles à ces trompeurs, et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue! car qu'y a-t-il de plus misérable que de se sentir ■ omme forcé par ses habitudes vicieuses d'aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale, de les perdre sans retour et sans espérance?
Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents, c'est alors, mes frères, qu'au défaut de notre misère notre propre repos doit nous faire horreur. Car ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Illuminez mes yeux, ô Seigneur ! de peur que je ne m'endorme aans la mort'. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Ils oassent leurs jours en paix, et descendent en un moment dans les enfers^. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit, et que iC Sauveur a prononcé dans son Évangile : « Malheur