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prétexte; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous, sans acception de personne, la justice qu'il refuse à l'un convainc d'une manifeste partialité celle qu'il se glorifie de rendre à l'autre.
Mais il y a encore une autre raison qui a obligé les jurisconsultes à faire entrer la fermeté dans la définition de la justice; c'est pour l'opposer davantage à son ennemi capital, qui est l'intérêt. L'intérêt, comme vous savez, n'a point de maximes fixes; il suit les inclinations, il change avecles temps, il s'accommode aux affaires : tantôt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire, l'esprit de justice est un esprit de fermeté, parce que, pour devenir juste, il faut entrer dans l'esprit qui a fait les lois, c'est-àdire dans un esprit immortel, qui, s'élevant au-dessus des temps et des affections particulières, subsiste toujours égal, malgré le changement des affaires.
Concluons donc, chrétiens, que la justice doit être ferme et inébranlable ; mais pour descendre au détail de ces obligations, disons que le genre humain étant partagé en deux conditions différentes, je veux dire entre les personnes publiques et les personnes particulières, c'est le devoir commun des uns et des autres de garder inviolablement la justice; mais que ceux qui ont en main, ou le tout, ou quelque partie de l'autorité publique, ont cela de plus, qu'ils sont obligés d'être fermes, non-seulement à la garder, mais encore à la protéger et à la rendre.
Qui pourrait maintenant vous dire de quelle sorte et par ^uels artifices l'intérêt attaque l'intégrité de la justice, tente la pudeur, affaiblit sa force, et corrompt enfin sa pureté? Ce n'est pas un ouvrage fort pénible, que de connaître et de condamner les injustices des autres : nous les voyons détestées par une clameur universelle ; mais se détacher do soi-même, pour juger droitement de ses actions, c'est là véritablement le grand effort de la raison et de la justice. Qtii nous donnera, chrétiens, non ce point appuyé hors de
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la terre, que demandait ce grand géomètre *, pour la remuer hors de son centre, mais un point hors de nous-mêmes, pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres, et arrêter dans notre cœur tant de mouvements ipréguliersque l'intérêt y fait naître? Quelle horreur aurionsnous de nos injustices, de nos usurpations, de nos tromperies 1 Mais, hélas! où trouverons-nous ce point de détachemerxt, pour sortir nous-mêmes hors de nous-mêmes, et nous voir d'un œil équitable et d'un regard désintéressé? La nature ne le donne pas, nous n'écoutons pas la grâce ; c'est pourquoi c*est en vain que la raison dicte, que la loi publie, que l'Évangile confirme cette loi si naturelle et si divine tout ensemble : « Ne faites point à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait*. » Nul ne veut sortir de soi-même pour entrer dans cette mesure commune du genre humain ; celui-là, ébloui de sa fortune, ne peut se résoudre de descendre de sa superbe hauteur, pour se mesurer avec personne. Mais pourquoi parler ici de la grandeur ? chacun se fait grand à ses yeux, chacun se tire du pair, chacun a des raisons particulières par lesquelles il se distingue des autres.
Je parle premièrement à tous les hommes, et je leur dis à tous de la part de Dieu : 0 hommes ! quels que vous soyez, et quelque sort qui vous soit échu par l'ordre de Dieu dans le grand partage qu'il a fait du monde, soit que sa providence vous ait laissés dans le repos d'une vie privée, soit que, vous tirant du pair, elle ait mis sur vos épaules, avec de grandes charges, de grands périls et de grands comptes à rendre , puisque vous vivez tous en société sous l'empire suprême de Dieu, n'entreprenez rien les uns sur les autres, et écoutez les belles paroles que vous adresse à tous le divin Psalmiste : Si vere utigue justitiam loqiiimim
s. Archimède, de Syracos».
«. Tob., IV, 16; Luc, vi '^f
recta judicate, filii hominum*: « Si c'est vét^itablement que vous parlez de la justice, jugez donc droitement, ô entants des hommes!» Permettez-moi, chrétiens, do paraphraser ces paroles, sniAS me départir toutefois du sens li itérai et de vous dire avec David : 0 hommes! vous avez toujours à la bouche l'équité et la justice ; dans vos affaires, dans vos assemblées, dans vos entretiens, on entend partout retentir ce nom sacré ; et si peu qu'on \ ous blesse dans vos intérêts, vous ne cessefez d'appelef la justice à votre secours : mais si c'est sincèrement et de bonne foi que vous parlez de la sorte, si vous regardez la justice comme l'unique asile de la vie humaine, et que vous croyiez avoir raison de recourir, (juand oû vous fait tort, à ce refuge commun du bon droit et de l'innocence, jugez-vous donc vous-mêmes équitablement, et ne vous laissez pas aveugler par votre intérêt; contenez-vous dans les limites qui vous sont données, et ne faites pas à autrui ce que vous né voulez pas qu'on vous façse. Car, erl effet, chrétiens, qu'y a-t-il de plus violent et de plus inique que de crier à l'injustice, et d'appeler toutes les lois à notre secours, si peu qu'on nous touche, pendant que nous ne craignons pas d'attenter hautement sur le droit d'autrui ; que comme si les lois que nous im^ ploroRS ne servaient qu'à nous protéger, et non pas à nous instruire de nos obligations envers les autres ; et que la justice n'eût été donnée comme un rempart pour nous couvrir, et non comme une borne posée pour nous arrêter, et comme une barrière pour nous renfermer dans nos devoirs réciproques.
Fuyons un si grand excès; gardons-nous bien d'introduire dans ce commerce de* choses humaines cet abus tant réprouvé par les saintes Lettres, qui est la perte infaillible du droit et de la justice : deux mesures, deux balances, deux poids inégaux ; une grande mesure pour exiger ce (|U3
nous est dû, une petite mesure pour rendre ce que nous devons ; car, comme dit le prophète, « c'est une chose abominable devant le Seigneur*. » Servons-nous de cette mesure commune qui enferme le prochain avec nous dans la même règle d'e justice ; je veux dire, « faisons, chrétiens, comme nous voulons qu'on nous fasse : c'est la loi et les prophètes». » Gardons l'égalité envers tous, et que le pauvre soit assuré par son bon droit, autant que le riche par son crédit, et le grand par sa puissance ; gardons-la en toutes choses, et embrassons par un soin égal tout ce que la justice ordonne.
Je ne puis ici m'empêcher de reprendre en passant cet abus commun d'acquitter fidèlement certaines sortes de dettes, et d'oublier tout à fait les autres. Au lieu de savoir connaître ce que doit fournir notre source, et ensuite de dispenser sagement ses eaux par tous les canaux qu'il faut remplir, on les fait couler sans ordre toutes d'un côté, et on laisse le reste à sec. Pai exemple, les dettes du jeu sont privilégiées ; et comme si ses lois étaient les plus saintes et les plus inviolables de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle, non point pour ne tromper pas, car, au contraire, on ne rougit pas de prendre tous les jours des avantages frauduleux, mais du moins pour payer exactement; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seuls soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de votre vertu, ni même de votre bourse ; dont la famille éplorée, que votre vanité réduit à la faim, crie vengeance devant Dieu contre votre luxe ; ou bien, si l'on est soigneux de conserver du crédit eu certaines choses, de peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent notre va-