PRÊCHÉ DEVANT LE AOI
Conditions nécessaires pour être heureux : n'être point trompés , ne rien souffrir, ne rien craindre. Elles ne se trouvent réunies que dans le ciel. Nous n'y serons plus sujets à l'erreur, à la douleur, à l'inquiétude , parce que nous y verrons Dieu, que nous y jouirons de Dieu, que nous nous reposerons à jamais en Dieu,
nt $it Deus omnia in omnilnu.
Dieu Mra tout en tous.
I Cor.. XV, M.
Sire,
Ce que l'œil n'a pas aperçu, ce que l'oreille n'a pas ouï, ce qui jamais n'est entré dans le cœur de l'homme, c'est ce qui doit faire aujourd'hui le sujet de notre entretien. Cette solennité est instituée pour nous faire considérer les biens infinis que Dieu a préparés à ses serviteurs, pour les vendre éternellement heureux : et un seul met de l'Apôtro nous doii expliquer toutes ces men-eillet.
Di^y, dit-il, sera tout en tous. Que peut-on entendre de plus court? Que peut-on imaginer de plus vaste ou de plus immense? Dieu est un, et en même temps il est tout; et étant tout à lui-même, parce que sa propre grandeur lui suffit, il est tout encore à tous les élus, parce qu'ij
remplit par sa plénitude leur capacité tout entière et tovis leurs désirs. S'il leur faut un triomphe pour honorer leur victoire, Dieu est tout ; s'ils ont besoin de repos pour se délasser de leurs longs travaux, Dieu eat tout ; s'ils demandent la consolation, après avoir saintement gémi parmi les amertumes de la pénitence, Dieu est tout. Dieu est la lumière qui les éclaire ; Dieu est la gloire qui les environne ; Dieu est le plaisir qui les transporte ; Biru est la vie qui les anime ; Dieu est l'éternité qui les établit dans un glorieux repos.
0 largeur I ô profondeur I ô longueur sans bornes, et inaccessible hauteur ! pourrai-je vous renfermer dans un seul discours ? Allons ensemble, mes frères; entrons lji cet abîme de gloire et de majesté. Jetons-nous avec confiance sur cet océan; mais implorons l'assistance du Saint- Esprit, et ayons notre guide et notre étoile, je veux dire la sainte Vierge, que nous allons saluer par les paroles de l'ange. Ave.
Sire, on peut mettre en question si l'homme pour être heureux n'a besoin de posséder qu'une seule chose, ou si sa félicité est un composé de plusieurs parties et le concours de plusieurs biens ramassés ensemble. Et premièrement il paraît qu'un cœur qui se partage à divers objets confesse, en se partageant, que l'attrait qui le gagne est faible, et que celui qui est ainsi divisé cherche plutôt s? Jt'élicité qu'il ne l'a trouvée. Que s'il paraît d'un côté qu'un seul objet nous doit contenter, parce que nous n'avona qu'un cœur ; il semble aussi d'autre part que plusieurs biens nous sont nécessaires, parce que nous avons plusieurs désirs. En effet nous désirons la santé, la vie, le plaisir, le repos, la gloire, l'abondance, la liberté, la science, la vertu : et que ne désirons-nous pas ? Comment donc peut-on espérer de satisfaire par un seul objet une si grande multiplicité de désirs et d'inclinations que noue nourrisson s en nous-mêmes ?
L'Apôtre a concilié ces contrariétés apparentes dans le texte que j'ai choisi, puisqu'il nous y fait trouver dans un même objet, premièrement la simplicité, parce qu'il est un; et tout ensemble la variété, parce qu'il est infini Dieu, dit-il, sera tout en tous. Il est un, et il est tout. Il est tout, non-seulement en lui-même, par l'immensité de son essence, de sa nature ; mais encore il est tout en tous, par l'incompréhensible fécondité avec laquelle il se communique à ses créatures. Erit Deua omnia in omnibus : « Dieu sera tout en tous. »
Mais ce que l'apôtre saint Paul nous a proposé dans une idée générale, le docte saint Augustin nous l'explique en particulier, lorsque, interprétant ce passage de VEpiireaux Corinthiens, il fait ce beau commentaire : « Dieu, dit-il, sera toutes choses à tous les esprits bienheureux, parce qu'il sera leur commun spectacle, il sera leur commune joie, il sera leur commune paix : » Commune spectaculum erit omnibus Beus ; commune gaudium erit omnibus Deus : cmimunis -pax erit omnibus Deus *.
Et certes pour être heureux, selon leB maximes de ce même saint, il faut n'être point trompé, ne rien souffrir, ne rien craindre. Car, comme la vérité est si précieuse, quelque bien que l'homme possède d'ailleurs, il n'est pas assez riche s'il est trompé, et il manque d'un grand trésor ; encore qu'il connaisse la vérité, sans doute il n'est point content pour cela s'il souffre ; et, auoiqu'il ne souffre pas, il n'est point tranquille s'il craint. Là donc, dans le royaume des cieux, dans la céleste Jérusalem, il n'y aura point d'erreur, parce qu'on y verra Dieu ; il n'y aura point de douleur, parce qu'on y jouira de Dieu ; il n'y aura point de crainte ni d'inquiétude, parce qu'on s'y reposera à jamais en Dieu : si bien que nous y serons éternellement bienheureux, parce que nous aurons dans cette vue le vé-
!. s. Aug., In Ps. Lxxxiv, a* 10.
ritable et le plus noble exercice de nos esprits ; nous goûterons dans cette jouissance le parfait contentement de nos cœurs; nous posséderons dans cette paix l'immuable affermissement de notre repos. Voilà trois sublimes vérités que saint Augustin nous propose, et quso je tâcherai de rendre sensibles si vous me donnez vos attentions, afin que vous soyez convaincus que, comme il n'y a rien de plus libéral que Dieu, qui nous offre de si grands dons, il n'y a rien aussi de plus ingrat ni de plus aveugle que l'homme qui ne sait pas profiter d'une telle munificence.
PREMIER POINT
Si l'apôtre saint Paul a dit que les fidèles sont un spectacle au monde, aux anges et aux hommes ^ nous pouvons encore ajouter qu'ils sont un spectacle à Dieu même. Nous apprenons de Moïse que ce grand et sage architecte, diligent contemplateur de son propre ouvrage, à mesure qu'il bâtissait ce bel édifice du monde, en admirait toutes les parties : Vidit Beus lucem quod esset hona* : « Dieu vit que la lumière était bonne ; » qu'en ayant composé le tout, parce qu'en effet la beauté de l'architecture paraît dans le tout, et dans l'assemblage plus encore que dans les parties détachées, il avait encore enchéri et l'avait trouvé parfaitement beau : Et erant valde bona^] et enfin qu'il s'était contenté lui-même en considérant dans ses créatures les traits de sa sagesse et l'effusion de sa bonté. Mais, comme le juste et l'homme de bien est le miracle de sa grâce et le chef-d'œuvre de sa main puissante, il est aussi le spectacle le plus agréable à ses yeux : Oculi Domini super j^tstos^i « Les yeux de Dieu, dit le samt Psalmiste, sont
\ . Cor., IV, 9.
!^. Gen., I, 4.