SUR JACQUES SAURIN. XXI
ligion; non que tu as fait des martyrs , mais que tu as Tait des déserteurs de la vérité *. »
Ce sentiment de réprobation sévère contlre les apos< tats est exprimé avec une force saisissante dans un autre passage qui glorifie les réfugiés et condamne les protestants restés en France. Après avoir démontré que la vengeance divine n'éclate pas toujours à point nommé, mais que la patience et la miséricorde de TÉternel ont des bornes» il continue en ces termes :
< Mais, mes frères, à qui prèché-je? 4 qui prouvé-je aujourd'hui cette triste vérité? Qui compose cet auditoire? Qui sont ces tisons retirés du feu ^ et ces réchappés de la grande tribulation ' ? Par quel coup de la Providence parait ici à mes yeux cet amas de tant de provinces? D'où êtes- vous? Quelle terre vous vit naître? Ah ! mes frères, que vous êtes savants sur la vérité que je prêche ! Le temps de la patience a ses bornes, disions* nous : hélas ! pouvez-vous l'ignorer? N'en êtes-vous pas des témoins d'expérience? Nos preuves ne sont-elles pas assez sensibles? Demandez- vous des arguments plus concluants ; venez , voyez ; allons sur les masures de nos temples; allons voir la poudre de nos sanctuaires; allons voir nos forçats dans les fers et nos confesseurs dans les chaînes; allons voir la terre qui nom vomit * sur la face de l'univers, et le nom réfugié vénéré, diraije, ou en horreur par toute la terre? Et pour vous présenter des objets plus touchants encore, allons voir nos
* Extrait du sermon fur le Trafic de la venté,
> Joël m. 2.
' Apoe. TU. 14. Lévit. iriii. 28.
XXI l NOTICE
frères aux pieds d*uii BixVA qu'ils crbieiit idolâtré, les mères soutenant la fortune de leur maison aux dêpenè de l'àmé de leurs enfants qu'elles vouent à l'idolftifie, et paf un funeste retour conservant cette même fortuite à leurs enfants aux dépens de leur âme propre» Cédéa\ cédez à nos misères, catastrophes des siècles passés, mères dont la tragique mémoire étonne la postérité^ parce que vous fûtes forcées par les horreurs de la famine à manger la chair de vos fils, et à conserver vofcpe vie en l'arrachant à ceux qui Tavaient reçue de vous ! Quelque sanglant que fût votre état, vous ne leur ôtiez qu'une vie passagère, et vous dérobiez , par un même coup, eux et vous aux rigueurs de la famine. Ici tout se suit dans le même abîme, et, par un prodige inou!, la mère se nourrit, s'il faut ainsi dire, de la substance de l'àme de son fils, et le fils à son tour dévore la substance de l'âme de sa mère ' . »
Souvent les réfugiés étaient livrés au découragement et au désespoir. Ils doutaient de la Providence et se plaignaient du malheur qui semblait s'attacher à leurs pas. Saurin, dans son sermon prononcé pour le jeûne célébré à l'ouverture de la campagne de 1706, qui fut j3i funeste à Louis XIY, essaie, avec une hardiesse dont la prédication chrétienne n'offrait aucun exemple, de les convaincre de leur tort et de justifier Dieu. L'exorde de ce discours est d'une grande majesté :
« Je vous conjure par les murailles de ce temple qui subsistent encore, mais que l'ennemi veut renverser,
' Extrait du troisième sermon sur le Bimvoi de la cùnvertiQn,
SUR JAdQUfeS SAURIN. \\\\\
par rintérêt de Vos femmes» de vos enfants dont là perte est déjà préparée, par i^amour que vous devez à la religion et à VÉtat, au nom de nos souverains, d$ nod généraux, de nos soldats, dont la prudence et la valeur ne peuvent que manquer de succès sans le secours du Tout-Puissant; je vous conjure d'apporter dans cet exercice des esprits attentifs et des cœurs accessibles*.»
Après ces exhortations au recueillement, il met soiis les yeux des ^dèles qui remplissent le temple un spectacle extraordinaire. Comme au temps du prophète Michée, l'Éternel a un procès avec son peuple. 11 veut répondre aux accusations d'Israël, et, pour le conduire à la connaissance et au repentir de ses fautes , il ouvre le solennel débat en lui adressant cette question :
€ Mm peuple, que fai-jefait? — Ah ! Seigneur, que de choses tu nous as faites! Chemins de Sion couverts de deuil, portes de Jénisalem désolées, sacrificateurs sanglotants, vierges affligées, sanctuaires abattus, déserts peuplés de fugitifs, membres de Jésus-Christ errant sur la face de l'univers, enfants arrachés à leurs pères, prisons remplies de confesseurs, galères regorgeant de martyrs, sang de nos compatriotes répandu comme de l'eau, cadavres vénérables, puisque vous servîtes de témoins à la religion, mais jetés à la voirie et donnés aux bètes des champs et aux oiseaux des cieux pour pâture, masures de nos temples, poudre, cendre,
* Ex'.riit 4u sermon pour le jeûne célébré à Tou^erture de la campagne de I70«. .