‹ Sermons choisis de J. Saurin sur divers textes de l'Ecriture sainteChapitre 28 sur 33 · Mais ce qui empoisonne surtout le jugement du · texte numérisé non relu

Mais ce qui empoisonne surtout le jugement du

pharisien, c'est cet esprit de cruauté que nous y avons remarqué. 11 veut que des larmes dont la pénitence est la source soient répandues vainement, et que cet instant où la pécheresse a recours à la grâce ait cet affreux caractère , c'est que Dieu aurait méprisé « le sacrifice du cœur froissé et brisé \ » Il est doux, mes frères , de comprendre une si funeste prétention ; il est doux de repasser dans son esprit les grandes idées que nous devons nous former des miséricordes divines. Tout ce que nous disons contre la barbarie du pharisien servira d'appui à notre foi, lorsque le démon voudra nous perdre par le désespoir, après avoir travaillé à nous perdre par la sécurité, lorsqu'il grossira à nos yeux l'idée des péchés que nous avons commis , et qu'il avait exténués quand il voulait nous porter à les commettre.

1 . La miséricorde de Dieu n'est pas un de ces attributs abstraits que notre faible raison ne voit qu'à travers des ombres et des ténèbres : c'est un attribut qui découle de celle de ses perfections dont il a donné les preuves les plus palpables et les plus sensibles ; je veux dire de sa bonté. Tout nous prêche que Dieu est bon. Il n'y a point d'astre dans le firmament, point de flots dans les eaux de l'Océan , point de production sur la terre , point de plantes dans nos jardins , point de période dans notre durée, point d'effets de sa faveur, et presque point de coups même de sa colère, qui ne concourent à prouver cette proposition, que Dieu est bon.

2. L'idée de la miséricorde de Dieu n'est pas particulière à quelques lieux, à quelque siècle, à quelque nation, à quelque religion, à quelque secte. Quoique

' Ps. LI. 19.

Tempire de la vérité ne dépende pas du nombre de ceux qui s*y soumettent, on a toujours quelque soupçon de s*être trompé, quand on est seul d'un sentiment, quand on se voit combattu par un monde de contradicteurs. Mais ici les sentiments de tous les hommes , du moins jusqu'à un certain point, s'accordent avec le nôtre. Ils se sont tous reconnus coupables, et ils ont tous fait profession d'adorer le Dieu miséricordieux. S'ils se sont partagés sur les efiets que doit produire la véritable pénitence, ils en ont pourtant reconnu les prérogatives.

3. L'idée de la miséricorde de Dieu n'est pas fondée seulement sur les spéculations humaines, sujettes à l'erreur : elle est fondée sur le$ lumières de la révélation, ei la révélation prêche cette miséricorde d'une manière encore plus énergique que la raison. Ces décisions mêmes ne sont pas de celles qui sont exprimées d'une manière vague et obscure , et qui laisse encore lieu au doute et à l'incertitude; elles sont claires, intelligibles, réitérées.

4. Les décisions de la révélation, touchant la miséricorde de Dieu, ne nous la font pas envisager comme un dogme étranger à la religion , ou peu lié avec les autres dogmes qu'elle nous enseigne : elles l'établissent comme un dogme capital , et sur lequel roule tout le système de la religion. Qu'est-ce que la religion ? C'est une économie de miséricorde ; c'est un supplément à la faiblesse humaine ; c'est un refuge du pécheur pénitent contre les poursuites de la justice divine; c'est une alliance par laquelle nous nous engageons bien de notre part avec Dieu de nous dévouer tout entiers à ses lois, mais où Dieu s'engage de son côté à accepter nos efforts, quelque faibles qu'ils puissent être, et de nous

pardonner nos crimes , à quelque degré que nous les ayons portés , pourvu que nous en ayons une sincère repentance.

ô. Les promesses de miséricorde qui nous sont faites dans la religion ne sont pas restreintes à certains genres de péchés et à certains ordres de pécheurs ; elles regardent tous les pécheurs et tous les péchés, de quelque nature qu'ils puissent être. 11 n*y a ni crime si odieux, ni circonstance si aggravante , ni vie si obstinément consumée dans le crime qui ne soit Tobjet de la grâce, quand le pécheur retourne à Dieu de bon cœur et de bonne foi. Si la persévérance dans le mal, si le péché contre le Saint-Esprit excluent de la miséricorde, c'est parce qu'ils rendent la repentance impraticable , non parce qu'ils la rendent inefficace.

6. Le dogme de la miséricorde de Dieu n'est pas fondé sur des promesses dont l'accomplissement soit renvoyé à un avenir incertain et éloigné ; elles ont été justifiées par l'expérience. Témoin la république d'Israël ; témoin Moïse ; témoin David ; témoin Achab ; témoin Ézéchias; témoin Mariasse; témmn Ninive; témoin Nabuchodonosor. Que ne fait point la pénitence ? Par la pénitence, la république d'Israël suspend les jugements de Dieu prêts à fondre sur elle et à l'accabler. Par la pénitence, Moïse « se met à la brèche pour détourner la fureur de Dieu '. » Par la pénitence, David recouvre « la joie de son salut ' » après un meurtre et un adultère. Par la pénitence, Achab diffère l'exécution des jugements du Seigneur '. Par la pénitence, Ézéchias obtient c quinze années^ » de vie. Par la pénitence, Manassé sauve sa personne et son peuple. Par

< Ps. cTi. 23.-3 Pâ. Li. 14. — 3 1. Rois ui. f9. — * EMÏe xxxtiii. 5.

la pénitence, Ninive révoque l'arrêt qu'un prophète était venu lui prononcer '. Par la pénitence, Nabuchodonosor recouvre son esprit et son trône ^ Il serait aisé de grossir cette liste. Autant de réflexions, autant d'arguments contre la cruelle prétention du pharisien.

Vous avez vu dans notre première partie la pénitence de la pécheresse; vous venez de voir le jugement du pharisien ; il nous reste à considérer le jugement de Jésus-Christ à l'égard de l'une et de l'autre. « Un créancier avait deux débiteurs ; l'un lui devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. Or, comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette : dis-moi donc lequel des deux l'aimera le plus ? Simon lui répondit : J'estime que c'est celui à qui il a remis la plus grande dette. Jésus lui dit : Tu as fort bien jugé. Alors se tournant vers cette femme , il dit à Simon : Vois-lu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour me laver les pieds ; mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés avec ses propres cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser ; mais elle , depuis qu'elle est entrée , n'a cessé de baiser mes pieds. Tu n'as point répandu d'huile sur ma tête ; mais elle a oint mes pieds d'une huile odoriférante. C'est pourquoi je te dis que ses péchés , qui sont en grand nombre , lui sont pardonnes , et c'est à cause de cela qu'elle a beaucoup aimé : mais celui qui pardonne moins , aime moins ; » c'est notre troisième partie.

fil. Ces paroles ont donné occasion à une célèbre question. L'on a demandé si le pardon que Jésus-Christ accorde à la pécheresse est un effet de l'amour qu'elle

' Jonas m. 1. — - Daniel iv.

â eu pour Jésus-Christ, ou si l'amour qu'elle a eu pour Jésus-Christ est un effet du pardon qu'elle avait reçu. Les expressions et les emblèmes de mon texte semblent fournir des arguments pour soutenir l'une et l'autre de ces opinions. 1 . La parabole qu'il propose favorise la pensée de ceux qui prétendent que l'amour de la pécheresse pour Jésus-Christ était un effet du pardon qu'elle en avait reçu : « Un créancier avait deux débiteurs. Il quitta cinquante deniers à l'un, et cinq cents à l'autre, lequel des deux l'aimera le plus? Simon répond : C'est celui à qui il aura été remis une plus grande dette. » Qui ne voit que l'amour de ce créancier est un effet du relâchement de sa dette; et comme ce relâchement représente ici le pardon des péchés, qui ne voit que l'amour dont Jésus-Christ veut parler, est représenté ici comme l'effet de ce pardon? Mais l'application que Jésus-Christ fait de cette parabole semble fonder l'opinion de ceux qui font l'amour de la pécheresse la cause et non l'efiet de son pardon. < Vois-tu cette femme, dit Jésus-Christ à Simon, je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour me laver les pieds; mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser, mais elle, depuis qu'elle est entrée, n'a cessé de baiser mes pieds. Tu n'as point répandu d'huile sur ma tête, mais elle a omt mes pieds d'une huile odoriférante. C'est pourquoi, je te dis que ses péchés, qui sont en grand nombre, lui sont pardonnes, car elle a beaucoup aimé. » Ne semble-t-il pas que l'application de cette parabole propose le pardon des péchés de cette pénitente, comme étant le fruit et la cause de son amour?

Cotte question mérite sans doute d'être éclaircie.

parce qu'elle roule sur des paroles émanées de la bouche de Jésus-Christ, et par cela même dignes d'être approfondies. Mais était-elle aussi importante que quelques-uns Font prétendu? Vous trouverez des inter* prêtes prêts à s'excommunier les uns les autres sur cette question, et à accuser leurs antagonistes de renverser tous les fondements de la religion. Il y a eu des temps (et puissent ces temps ne revenir jamais, si tant est qu'ils ne subsistent pas encore), il y a eu, dis-je, des temps où l'on croyait signaler son zèle, où l'on apportait autant de soin à envenimer les controverses, qu'il aurait fallu en employer pour les concilier ; et où l'on croyait rendre service à la véritable religion, lorsqu'on pouvait aggraver les erreurs des religions opposées. Sur ce principe, ceux qui expliquaient les paroles de notre texte dans le premier sens taxaient les autres de renverser toute la doctrine de la justification gratuite; car si le pardon accordé ici à la pécheresse, disaient-ils, est un effet de l'amour qu'elle a eu pour Jésus-Christ, que deviennent toutes ces décisions de l'Écriture, qui disent que c'est la grâce, et la grâce seule qui nous obtient la rémission de nos péchés? Ceux qui étaient dans le sentiment opposé accusaient les autres de renverser tous les fondements de la morale; car si l'amour que cette femme a eu pour Jésus-Christ, disaient-ils, n'est que l'effet de son pardon, il s'ensuit manifestement qu'elle avait été pardonnéc avant que d'avoir cet amour. Et fd cela est, que deviennent tous ces passages de l'Évangile, qui font entrer l'amour de Dieu dans l'essence de cette foi, sans laquelle il n'y a point de pardon? Ne voyez-vous pas, mes frères, dans cette manière de disputer, ce malheureux esprit de parti qui défend la vérité avec les armes du mensonge;

cet esprit qui a causé tant de ravages dans l'Église, et qui est un des plus puissants obstacles que Tennemi du genre humain puisse opposer à cette réunion de sentiments et de religion qui doit être l'objet de tous les vœux? Quoi donc! ne peut-on pas soutenir, dans un sens très-orthodoxe, que l'amour que nous avons pour Dieu précède le pardon que nous en obtenons? N'avonsnous pas déclamé contre la thèse de ces docteurs, qui ont avancé que l'attrition seule, c'est-à-dire cette crainte de l'enfer dans laquelle l'amour de Dieu n'entre pour rien, était suffisante pour ouvrir les portes du ciel à un pénitent? Le recours au Sauveur du monde, ce recours qui fait l'essence de la foi, ne doit-il avoir d'autre motif que le désir de jouir des biens que son sacrifice nous procure? Ne doit-il pas être animé de l'amour que nous avons pour ses perfections? Mais d'un autre côté, ne peut-on pas dire aussi, dans un sens très-pur et très-digne de la sévérité évangélique, que le véritable amour que nous avons pour Dieu est un effet du pardon que nous en avons obtenu ? Jamais cet amour est-il plus ardent que lorsqu'il est allumé aux flammes de celui qu'il nous témoigne quand il nous absout? Jamais notre zèle pour son service est-il plus fervent que lorsque c'est le sentiment de notre réconciliation avec lui qui le produit? Les louanges que nous entonnons à sa gloire sont-elles jamais plus pures que lorsqu'elles sont fondées sur les mêmes motifs que celles des saints glorifiés, et que nous disons avec eux : a A celui qui nous a aimés, à celui qui nous a lavés de nos péchés par son sang, à lui soient honneur et gloire '. » Les diverses vues que l'on pouvait avoir sur ce texte méritaient -elles tant de fiel et tant d'amertume?

' Apoo. I. 6.

Mais quelle est la pensée du Sauveur du monde, et que faut-il répondre à la question proposée? Le pardon accordé à la pécheresse est-il l'effet ou la cause de son amour ! Quelle idée doit prévaloir dans notre esprit, ou celle qu'ofïre d'abord la parabole, ou celle qu'offre l'application? Le premier de ces sentiments, celui qui est le plus généralement reçu dans nos Églises, savoir celui qui fait regarder l'amour que témoigne ici cette femme comme l'effet de son pardon, nous paraît le mieux prouvé. La raison sur laquelle ce premier sentiment est fondé nous paraît sans réplique. 11 n'y a ni remarque de critique, ni changement de version, qui puisse en faire éluder la force et l'évidence. « Un créancier avait deux débiteurs! il cède cinquante deniers à l'un, il en cède cinq cents à l'autre : ce dernier l'aimera le plus. » 11 est indubitable que cet amour est l'effet et non la cause du relâchement de la dette. La raison au contraire sur laquelle le second sentiment est appuyé peut être facilement éludée. Elle est fondée sur ce mot : « Car elle a beaucoup aimé; c'est pourquoi je te dis que ses péchés, qui sont en grand nombre, lui sont pardonnes, car elle a beaucoup aimé. » L'expression de l'original, a car elle a beaucoup aimé, » est susceptible d'un tout autre sens. Il y a divers exemples du terme de l'original pris dans ce sens. Nous ne manquons à les rapporter que pour éviter la longueur. Il faut donc supposer que les larmes que verse ici cette femme ne sont pas les premières que lui avait fait répandre le souvenir de ses péchés. Elle avait déjà fait assez d'actes de pénitence pour avoir eu quelque sentiment de son pardon, et c^ renouvellement de pénitence vient autant de la reconnaissance qu'elle sent d'avoir reçu la sentence de grâce, que du désir d'en

recevoir la ratification. Cest pour cela que dans les causes de la douleur de la pénitente, nous n'avons pas l'ait entrer la crainte de Tenfer, qui devrait y avoir été comprise, si nous ne supposions qu'elle avait déjà obtenu son pardon. Cette supposition et ce commentaire répandent, ce me semble, un grand jour sur tout ce texte. Le pharisien est scandalisé de ce que Jésus-Christ souffre qu'une femme de mauvaise vie lui donne tant de marques d'amour. Jésus-Christ fait en même temps et sa propre apologie et celle de cette pécheresse. Il dit à ce pharisien, que l'excès de l'amour de cetle femme vient de l'excès de l'amour des grâces qu'elle a reçues; que le pharisien croyait avoir donné des maiques suffisantes de son amour à Jésus-Christ, en le recevant chez lui, sans démonstration extraordinaire de zèle, sans lui présenter « de l'eau pour laver ses pieds, ni de Thuile pour oindre sa tête, sans lui donner de baiser ; » et que ce qui l'empêchait de donner de plus grandes marques d'amour, c'est qu'il se regardait comme ce premier débiteur, qui ne devait aimer que peu, parce que la somme qui avait été cédée était peu considérable; mais pour cette femme, elle se considérait ellemême comme cet autre débiteur, à qui « cinq cents deniers» avaient été remis; qu'ainsi elle se croyait obligée de donner de plus grandes marques d'amour : « Vois-tu cette femme? Je suis entré dans la maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour me laver les pieds ; mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle n'a cessé de baiser mes pieds. Tu n'as point répandu d'huile sur ma tête; mais elle a oint mes pieds d'une huile odoriférante. C'est pourquoi je te dis que ses péchés, qui sont en grand nombre, lui sont par-

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donnés. C'est à cause de delà qu'elle a beaucoup aimé, » et qu'elle m'a donné toutes ces preuves d*amour, qui sont si supérieures à celles que je reçois de toi dans ton festin; car ceint à qui on pardonne moins y aime moins,

Jésus-Christ 6e tourne ensuite vers la pénitente, et touché des nouvelles larmes qu'elle répand, il lui renouvelle les assurances du pardon qu'il lui avait déjà accordé ; il apaise la douleur que le souvenir de ses crimes, dont elle ne craignait plus la punition, entretenait encore dans son âme : « Tes péchés te sont pardonnés... va-t'en en paix. »

Directeurs rigides, qui rétrécissez les portes de la vie; vous qui, par vos effrayantes maximes, semez de ronces et d'épines le chemin du paradis; messagers de terreur et de vengeance, semblables à cet ange formidable, qui avec un glaive flamboyant interdisait à l'homme coupable l'accès au jardin d'Ëden, vous qui ne dénoncez qu'enfer et que damnation, venez recevoir ici votre leçon ; venez apprendre à prêcher, et à écrire, et à parler dans ces chaires à un auditoire, et à consoler dans un lit de mort, un homme qui a son âme sur le bord de ses lèvres. Voyez le Sauveur du monde; voyez avec quelle facilité, et avec quelle indulgence il reçoit cette pénitente. A peine a-t-elle versé quelques larmes, à peine a-trcUe répandu sur les pieds de Jésus-Christ quelque parfum, qu'il couronne sa repentance, devient son apologiste, pardonne pour un instant de repentir les excès de toute une vie, et daigne reconnaître pour mem-. bre de cette Église a pure, sans ride, et sans tache ', » une femme ; quelle femme? Une femme coupable peut-

I £pbè8* T. 27.

être de prostitution, peut-être d'adultère, certainement d'impureté et de fornication. Après cela, déclamerezvous avec tant de violence contre la conversion, sous prétexte qu'elle n'arrive pas précisément dans le temps qu'il vous avait plu de lui marquer? Refuserez-vous encore des dénonciations de grâce et d'absolution à ce pécheur, qui véritablement a croupi toute sa vie dans le crime, mais qui, quelques moments avant que d'expirer, revêt tout l'appareil de la pénitence, se couvre de larmes et de deuil, comme la pécheresse de l'Évangile, et vous dit qu'il embrasse avec ferveur les pieds du Rédempteur des hommes?

Me trompé-je, mes frères ? il me semble que je vois l'attention redoubler dans cet auditoire. Il me semble que cette dernière réûexion est du goût de plusieurs de mes auditeurs. 11 me semble que j'en aperçois quelques-uns qui me tendent la main d'association, et qui me félicitent de ce que j'abjure publiquement aujourd'hui cette morale funeste et atrabilaire, qui est plus propre à désespérer les pécheurs qu'à les ramener.

Mais quoi, mes frères, depuis tant d'années que nous vous portons la parole, serions-nous assez mal connu de vous pour que vous puissiez nous soupçonner d'avoir proposé ces pensées dans un autre dessein que d'en faire sentir le faible? Ou plutôt connaîtriezvous assez mal votre religion : connaitriez-vous assez mal l'esprit de l'Évangile et de mon texte, pour en tirer des usages si opposés aux vues du Saint-Esprit qui les a dictés? Et où sont-ils donc ces hommes barbares? Ou sont-ils ces messagers de vengeance et de terreur ? Où sont-ils ces casuistes, dont les maxhnes ferment tous les chemins de la vie? Où sont-ils pour

l\SO SËUMON

exciter de cette uianière votre colère et votre indigna* tioii? Quoi ! cet homme qui creuse depuis cinquante ou soixante années dans les replis du cœur humain ; cet homme qui vous assure qu'après des recherches exactes, qu'après mille soins réitérés, il trouve encore dans ce cœur des profondeurs impénétrables ; cet homme qui tire de la difficulté de ses travaux des arguments, l)our vous engager à ne pas vous contenter d'un examen loger de votre conscience, à porter le flambeau de l'Évangile jusque dans les endroits de votre cœur les plus cachés; cet homme, qui vous avertit, qui vous répète, et qui vous réitère, que si vous vous contentez d'une étude superficielle de vous-mêmes, vous tomberez dans mille et mille illusions, vous prendrez le fantôme de la pénitence pour son véritable corps ; vous vous croirez «riche et dans l'abondance, » lorsque vous serez « misérable, aveugle, nu ' ; » est-ce là ce casuiste rigide qui vous scandalise et qui vous irrite? Quoi ! cet homme qui vous dit que pour être en droit de s'assurer qu'on est en état de grâce, il faut avoir i>our Dieu un amour de préférence qui nous fasse mettre son service au-dessus de celui des créatures; cet homme qui, jugeant par mille et mille présomptions que vous préférez le service des créatures à celui du Créateur, conclut de ce triste phénomène que vous avez lieu de trembler ; quoi ! cet homme qui veut que vous passiez huit jours dans le recueillement et dans la retraite, avant que de participer au sacrement de la sainte Cène; cet homme qui veut que vous purifiez ces mains sanglantes du meurtre de vos frères, et ce cœur brûlant de haine et de vengeance , et mis par cela même dans

• Apoc. III. 17.

le catalogue des cœurs « meurtriers',» selon l'esprit de l'Évangile; cet homme, qui vous interdit l'accès à l'Eucharistie tandis que vos commerces ne sont que suspendus, mais non pas rompus, tandis que vos concussions ne sont que suspendues, mais nqp pas déracinées; est-ce encore là ce casuiste rigide, qui vous scandalise, et qui vous irrite? Quoi ! cet homme qui vous a assisté trois, quatre, six fois au lit de la mort, et qui vous a vu alors toujours couvert de larmes, tonjours reconnaissant vos crimes, toujours attestant le ciel et la terre du dessein où vous étiez de vous corriger, mais qui vous a vu reprendre incontinent votre premier genre de vie, comme si vous n'aviez point versé de larmes, point formé de vœux, point prêté do serments; cet homme, qui conclut de ces funestes phénomènes que les résolutions de ceux qui sont mourants ou qui croient l'être doivent être toujours extrêmement suspectes; cet homme qui vous dit que depuis qu'il assiste des malades , il n'en a presque pas vu un seul qui se soit converti par la maladie (et pour nous, mes frères, nous sommes garants de ce triste fait); cet homme, que ces exemples affreux épouvantent , et qui est moins empressé à annoncer la grâce de Dieu à des mourants d'un certain genre; est-ce là encore ce casuiste rigide qui vous scandalise et qui vous irrite? Quoi ! cet homme qui voit écrite sur votre visage la sentence de mort, cette maison d'argile prête à crouler sur ses fondements ; cet homme, à qui vous paraissez plus un squelette qu'un corps vivant; cet homme, qui craint que dans trois , que dans quatre jours on ne vienne lui dire qu'on vous a trouvé mort dans votre

' I. Jean m. 15.

lit, et sans avoir eu d'autre maladie que celle que vous nourrissiez déjà dans vos entrailles , que dis-je? que celle qui est peinte sur votre visage, que celle qui afflige vos amis, qui consterne votre famille; cet homme, qui est effrayé de ce que tout cela ne fait aucune impression sur vous, et de ce que vous vivez dans une distraction et dans une sécurité qui ne serait pas même pardonnable à celui dont les forces et la santé sembleraient lui promettre une longue vie ; cet homme qui vous crie: «Réveille-toi, toi qui dors, et te relève d'entre les morts, et Christ t'éclairera * ; » mets à profit ce reste de vie qui t'anime ; est-ce là ce casuiste rigide qui vous scandalise et qui vous irrite? Ces maximes, ces discours, ces livres, ces sermons, sont-ce là ces systèmes de morale qui confondent et qui désespèrent? Et où sont-ils donc les pécheurs que ces casuistes ont désespérés? Où sont-elles ces consciences bourrelées, tourmentées? Pour moi, je ne vois presque partout qu'un sommeil funeste; je ne vois que sécurité, que léthargie, qu'endurcissement. Et quoi ! est-ce donc l'histoire de notre texte ? est-ce cette voix de Jésus-Christ : « Ma fille, ta foi t'a sauvée, va-t'en en paix? » Est-ce la voix de la vérité éternelle qui vous porte à nous faire ainsi des objections de mensonge et d'illusion? Et ne voyez-vous pas des dittérences sans nombre entre votre cas et celui de la pénitente? La pénitente a pour casuiste un prophète, que dis-je ? elle a pour directeur un Dieu qui « sonde les cœurs et les reins % » qui voit jusqu'au fond de son àme, et qui démêle, à travers les voiles dont ce cœur est couvert, la sincérité de sa conversion et l'amertume de sa douleur. Vous, mes

' Ephés. V. 14. — ' Apoc. ii. 23.

frères, voiis ne pouvez avoir que des hommes qui jugent par les marques extérieures de religion que vous donnez, et qui ne peuvent prononcer sur votre état que selon ce que ces marques font présumer de votre cœur. La pénitente est aux pieds du maître de la religion, qui peut la sauver, s'il veut, par des voies extraordinaires, Tarracher des bras de la mort et de Tenfer, par une puissance qu'il ne déploiera peut-être que cette fois-là. Mais vous, vous avez des casuistes ministres qui ont leurs ordres et leur commission, et qui ne sont en droit de vous annoncer la paix qu'autant que votis remplissez telle ot telle condition ; des casuistes dont toutes les assurances de grâce et de pardon ne doivent porter le calme dans votre âme qu'autant que vous les trouverez conformes aux ordres de leur souverain maître. I.a pénitente vient demander grâce d'une manière libre, volontaire, dans le temps qu'elle a encore de la santé et de la vie; rien ne semble forcé dans ses démarches; mais vous, vous attendez que la mort vous traîne devant le tribunal de Dieu ; vous attendez que l'idée des flammes éternelles vous arrache à ces plaisirs que vous aimez encore et auxquels probablement vous vous abandonneriez encore si Dieu ne vous en épargnait la honte en vous en ôtant l'occasion. I^ pénitente, dans la circonstance où elle se trouve, fait du moins tout ce qui dépend d'elle ; il n'y a offrande si chère qu'elle n'immole « il n'y a victime si précieuse dans laquelle elle n'enfonce, s'il faut ainsi dire, le couteau de la repentance ; il n'y a passion si invétérée qu'elle n'abandonne; il n'y a marques si tendres d'amour pour son Sauveur qu'elle ne prodigue. Voyez ses yeux se répandant en larmes sur les pieds de Jésus-Christ; voyez ses cheveux épars; voyez son parfum versé; voyez

tous les caraclères de sincérité que nous avons marqués dans notre première partie. Et quelles preuves faut-il d'une sincère conversion qu'elle ne donne? Mais vous, combien d'égards, combien de réserves, combifîn d'endroits de votre vie qu'il n'est pas encore permis de vous montrer dans leur véritable point de vue? Combien de faibles dans votre cœur, auxquels vous ne pouvez souflrir qu'on touche encore? Ici c'est un ennemi dont le seul nom augmenterait la fièvre qui vous ronge, et ferait avancer la mort qui n'est pas fort éloignée. \A, c'est un dépôt d'iniquités que vous réservez à votre fils, afin qu'il porte votre nom avec plus de gloire, et qu'il soutienne plus dignement ce faste et cet orgueil, ce vent et cette fumée dont vous l'avez nourri. La pénitente n'a jamais trompé Jésus-Chrisl ; mais vous, vous avez trompé mille et mille fois votre casuiste. La pénitente pleure, elle pleure les endroits les plus odieux de sa vie; bien loin d'avoir honte de les avouer, elle se fait une gloire de son aveu, dans le temps qu'elle se fait une honte de son crime. Et vous, au contraire, vous avez les yeux secs encore, et c'est Jésus-Christ qui pleure à vos pieds, c'est lui qui verse des larmes sur vous comme sur l'ancienne Jérusalem ; c'est lui qui dit : « 0 si tu avais reconnu du moins en ce jour qui t'est donné les choses qui appartiennent à ta paix * ! 0 si mon peuple m'eût écouté! si Israël eût marché dans mes voies ^ ! s> C'est donc à \otre pénitence que les sentences d'absolution doivent être refusées. Mais la pénitence de la pécheresse remplissait foutes les conditions de l'alliance de grâce; elle était conforme au génie de l'Évangile, au but de la mission

' Luc XIX. 42. — 2 pg Lxxxr. U.

de Jésus-Christ; aussi fitrelle sortir de la bouche du Sauveur du inonde, malgré les excès de la vie de la pénitente, malgré les cruels jugements du pharisien, malgré les murmures des invités : « Femme, tes péchés te sont pardonnes ; femme,, ta foi t'a sauvée, va-t*en en paix. » C'est par là, mes frères, que l'évançéliste finit l'histoire de la pécheresse, et que nous devons finir ce discours. Il y a pourtant une circonstance que saint Luc a supprimée, et, si j'ose le dire, que je voudrais qu'il eût racontée avec tout le détail le plus exact et le plus sévère. Quels mouvements firent naître dans l'âme de cette femme l'absolution qu'elle reçut! Quels effets produisit dans sa conscience cette voix du Sauveur du monde : «Femme, tes péchés te sont pardonnes; femme, ta foi t'a sauvée, va-t'en en paix! » Mais non, ce silence n'a rien qui doive nous surprendre; mais non, cette joie n'était pas une de ces circonstances de l'histoire qui dût entrer dans la narration de l'historien; c'est dans le coeur de cette pécheresse, mais de cette pécheresse réconciliée, que ce mystère devait demeurer renfermé. C'est là cette < paix de Dieu qui surpasse toute intelligence * ; » c'est là cette « joie ineffable et glorieuse ' ; » c'est ce < caillou blanc que nul ne connaît, sinon celui qui l'a reçu \ Puissiez-vous le recevoir, mes frères, afin de le connaître! Puisse la douleur d'une repentance vive et amère déchirer vos cœurs, afin que la miséricorde les guérisse, les console, les comble de joie et d'allégresse ! Dieu nous on fasse la grâce. A lui soient honneur et gloire à jamais. Amen.

' Philip. IV. 7, — . ' 1. Pierre i, 8. — ' Apoc. ii. 17.

CÊLÊÙRÊ A LÔUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1706 ».

Écoutez maintenant ce qao dit l'Éternel : Lèvetoi, ]i1aide par devant les montagnes, et ^ne les couines entendent ta voii. Écontei, montagnes, le procès de l'Éternel ] écoutez-le, même vous, les pins fermes fondements de la terre ; car l'Éternel a an procès avec son penple, l'Éternel vent plaider avec Israël. Mon penple, qae t'ai-je fait? En quoi t'ai -je travaillé? Réponds-moi.

MlCBÉB VI. 1, 1, S.

Sodome était si abominable lorsque Dieu voulut la consumer par un déluge de feu , qu*on ne peut voir sans admiration la condescendance qu'il eut pour Abraham, lorsqu'il lui permit de plaider en faveur de cette ville rebelle. Abraham en est lui-môme surpris. Il craint d'embraser la colère de celui dont il vient solliciter la clémence. « Que l'Étemel ne se courrouce point, dit-il, et je parlerai. Voici , je pris la liberté de parler à l'Éternel , quoique je ne sois que poudre et cendre *. » Cependant Dieu l'écoute, il répond, il ac-

' Ce discours a pour but de consoler le* réfugiés protestants de Franee, de répondre à leurs plaintes contre Dieu, et d*appeler la bénédiction divine sur les armes des peuples alliés contre Louis XIV. [Note de l'éditeur.)

' Genèse xyih. 27, 30.

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corde, il est près de faire grâce à Sodoiiie , et de pardonner à une multitude innombrable de coupables, s'il se trouve un petit nombre de justes. Abraham lui dit : « S'il y a cinquante justes dans Sodome, les ferastu périr aussi? Ne pardonneras-tu point à la ville à cause des cinquante justes? 9 Et Dieu répond : « Je pardonnerai à la ville s'il s'y trouve cinquante justes. » Abraham continue : « Peut-être y en aura-t-il cinquante moins cinq , peut-être quarante , peut-être trente, peut-être vingt, peut-être dix •. » Dieu écoute Abraham, Dieu se laisse conduire par Abraham jusqu'à l'extrémité de ses compassions, et entend, s*il faut ainsi dire, le signal de son serviteur, pour frapper les derniei^ coups sur Sodome. Tant il est vrai que la charité fait son essence, et que les titres « de miséricordieux et de pitoyable ^ » sont les i)remiers rayons de sa gloire.

Mais, mes frères, si vous admirez la bonté de Dieu, lorsqu'il souflre qu'un ver de terre oppose ses raisons à SCS jugements et plaide la cause de ces pécheurs dont la ruine était déterminée; quels mouvements, je vous prie, doit produire dans votre esprit le spectacle que nous vous offrons aujourd'hui ? Voici dans les paroles de mon texte , voici Dieu non-seulement souffrant que le pécheur plaide sa cause devant lui et suspendant ses droits souverains; mais le voici prêt à plaider luimême en la présence du pécheur : le voici descendant de son tribunal, rendant compte de sa conduite et se soumettant lui-même au jugement de ses créatures. « Écoutez ce que dit l'Étemel. liîve-toi, plaide par devant les montagnes , et que les collines entendent ta

' Geiîôsc V. 24 cl suiv. — ' ExoUu x%%\\. 6.

voix. Écoutez, montagnes, le procès de l'Éternel; même vous les plus fermes fondements de la terre.; car l'Éternel a un procès avec son peuple, T Éternel veut plaider avec Israël. Mon peuple, que t'ai-je fait? En quoi t'ai-je travaillé? Réponds-moi. »

C'est ce spectacle inouï que nous allons exposer à vos yeux , pour vous faire entrer dans les sentiments de componction et de pénitence que vous demandent la solennité de ce jour, et ce bras de l'Éternel levé sur vos têtes pour les écraser, dirai-je, ou pour les défendre? Avons-nous besoin de prévenir vos esprits, et de solliciter votre attention? Que s'il me reste quelques vœux à former encore sur cet article, je vous conjure par les murailles de ce temple qui subsistent encore, mais que l'ennemi veut renverser; par l'intérêt de vos femmes, de vos enfants, dont la perte est déjà préparée ; par l'amour que vous devez à la religion et à l'État ; au nom de nos souverains, de nos généraux, de nos soldats, dont la prudence et la valeur ne peuvent que manquer de succès sans le secours du Tout-Puissant ; je vous conjure d'apporter dans cet exercice des esprits attentifs, des cœurs accessibles. Distractions du monde, soucis terresties, volées importunes d'oiseaux qui troublâtes tant de fois notre sacrifice, disparaissez aujourd'hui. Laissez-nous réparer les brèches faites à Jérusalem, prévenir celles dont elle est encore menacée, mettre le Dieu des batailles dans notre parti, et attirer par nos soupirs et par nos prières ses bénédictions sur l'Élat et sur l'Église. Amen.

Avant que de faire nos efforts pour pénétrer dans l'esprit de ce texte, parcourons-en les expressions ; elles sont dignes chacune de nos rcdexions. « Écoutez €c

que dit Ytiem^ ; monUçnes, oollînes, Undemests de la terre, écoutez. » Quelle pompe dans ces termes! V<iîei qui prépare l'esprit à de grandes choses. Cesl une mauTaise maxime dans Fart oratoire, de promettre beaucoup à ses auditeurs. L'imagination de celui qui écoute va soureut plus loin que l'imagination de celui qui parle. Les orateurs du siècle aiment à surprendre les esprits par des pensées qu*ils n'ont pas promises; afin que les choses qu'ils disent paraissent d'autant plus grandes, qu*elles sont moins étendues.

Mais le Saint-Esprit a-t-il besoin des règles de notre rhétorique, et la parole étemelle est-elle assenrie aux lois de nos orateurs? 11 n'y a point de proportion entre l'esprit (les hommes auxquels le prophète adresse sa voix, et l'esprit de ce Dieu qui anime le prophète. Pour grande que soit votre attente , elle sera toujours sur- [lassée. Les grandes choses ne manqueront point à votre [jénélration, mais votre pénétration manquera âUx grandes choses, c Les pensées de Dieu seront toujours au dessus de vos pensées, comme les cieux sont élevés par dessus la terre'. » D'abord un prophète semble ne présenter qu'un objet à l'esprit, et il en présente un grand nombre : vous croyez qu'il ne vous promet qu'un libérateur charnel, et il promet le Messie : vous rapportez ses discours au temps, et il a Télemité en vue. C'est donc à bon droit qu'il se promet tout de son sujet. < Écoutez, montagnes; écoutez, collines. Et vous les plus fermes fondements de la terre, écoutez. »

« Écoutez ce que dit T Éternel, » ajoute notre proph(îl(5. C'est l'Éternel qui parle par la bouche de ses serviteurs : il leur a confié ses trésors : il a mis eç eux le

' Ësaïe LV. 8, 9.

« ministère de réconciliation *. » Il est vrai que ces tré- « sors » sont dans < des vaisseaux de terre '; » mais ce sont les trésors du salut^ et tout ce qui regarde le salut vous intéresse. Il est vrai, ce sont des ministres faibles; mais ce sont des ministres du souverain, et tout ce qui vient de sa part vous doit être vénérable. Quand nous censurons le pécheur, quand nous faisons résonner dans ces auditoires nos « maranathas et nos anathèmés % » nous excitons les plaintes et les murmures; Mes frères, qu'on nous renvoie dans nos cabinets et dans nos écoles, si nous voulons mettre la main au gouvernail de l'Ëtat et pénétrer danë lefe secrets de votre politique ; qu'on nous note comme des hommes suspects et dangereux, si nous cherchons, sous prétexte de piété et de religion, à nous ingérer dans vos fkmilles. Mais quand nous sommes dans cette chaire, quand nous ne votis proposons d'autre parole que celle qui est émanée de la i)0uche de Dieu même; ni d'autres lois que celles qui viennent de son trône, ne Irouvei; point étrange si nous vous disons î Écoutez avec respect^ écoutez avec attention. Nous sommes les « ambassadeurs de Christ *. L'Étemel a parlé ». » Voilà notre commission, voilà nos titres, voilà nos patentes.

« Lève-toij plaide par-devant les montagnes, et que les collines entendent ta voix. Écoutez, montagnes; écoutez, collines; écoutée, fondements, même les plus fermes fcmdements de la terre, écoutez, ce que dit l'Éternel. % i}uand TÉtcrnel parle, tout doit faire silence. Il sait faire entendre sa voix aux créatures les plus insensibles, t La voix de l'Éternel est forte, la voix de l'Éternel est magnifique^ la voix de TÉternel brise

» t. Cor. r. 18. — * t. Gor, iV. T. — * 1 Ger. %ru 22.»-*< 2. Cor. T. 20. — * Eéâïe 1. 2.

les cèdres du Liban : elle fait sauler Scirjou comme un Taon de licorne : elle jette des éclats de flammes de feu : elle fait trembler le désert : elle découvre les forêts*. » Tout l'univers reconnaît celte voix, et tout Tunivers s*y soumet. Elle fait plus : elle commande au néant : elle « appelle les choses qui ne sont point comme si elles étaient '. Les cieux ont été faits par la parole de TÉternel, et retendue par le souffle de sa bouche. Il a dit, et la chose a eu son être : il a parlé, et elle a com- 4)aru *. »

11 n*y a qu'un être dans la nature qui soit sourd à la voix de Dieu, c'est le pécheur. Plus insensible que la i>ierre, plus dur que les rochers, il refuse d'être attentif. Il faut que le prophète s'adresse aux créatures inanimées ; il faut qu'il se tourne vers les coteaux, vers les montagnes, vers les fondements de la terre. « Écoutez, montagnes; écoutez, collines; écoutez, vous les plus fermes fondements de la terre, » et faites honte à mon peuple. « Le bœuf connaît son possesseur, l'âne connaît la crèche de son maître ; mais Israël n'a point de connaissance, mon peuple n'a point d'intelligence \ Israël a oublié le Dieu fort qui l'a formé, et le rocher qui l'a engendré \ »

Ah! que l'Israël d'aujourd'hui ressemble à l'Israël du temps de Michée ! Quand nous parlons de la part de Dieu, nous trouvons presque toujours des esprits absents, des yeux distraits, des cœurs msensibles. Nous avons beau dire : « L'Éternel a parlé; écoutez ce que dit l'Éternel*. » Peu s'en faut qu'on ne nous réponde: a Qui est l'Éternel, que j'obéisse à sa voix '? » Chacun voudrait un Évangile à sa mode. Chacun voudrait porter

' Ps. XXIX. 3 ctsaiv. — * Rom. iv. 17. — * P». xxxiii. 6, — < Esaïc i. a, 4. — ^ Dcut, xxxii. 18. — « Esaïe i. 2. — ' Exode v. 2.

la main à Tencensoir. Une morale rigide n*est point du goût de nos auditeurs. Chaque pécheur dit de celui qui la prêche, ce qu'un roi impie disait autrefois de Michée : « Je le hais, car il ne prophétise que du mal ' . » Il faudra désormais que nous nous adressions à ces voûtes, à ces piliers, à ces murs : notre auditoire est insensible.

« L'Éternel a un procès avec son peuple. » Quel procès , mes frères ! Jamais cause pareille ne fut plaidéc devant des juges ; jamais tribunal ne fut instruit d'une affaire si importante; et les parties de ce procès, et la manière dont il se plaide, et la matière dont il s'agit , tout y est digne d'attention.

Les parties de ce procès : d'un côté , c'est le maître du monde, c'est celui devant qui « toutes les nations de l'univers ne sont qu'une goutte d'eau, c'est celui qui est assis sur le globe de la terre, qui voit ses habitants comme des sauterelles, qui pèse les montagnes au crochet, et les coteaux à la balance ^ » D'un autre côté, c'est le peuple , c'est Israël, c'est l'Église. Ainsi c'est un époux qui plaide avec son épouse, c'est un père qui plaide avec ses enfants, c'est le Créateur qui plaide avec sa créature. Qui vit jamais un procès où les parties fussent plus dignes de considération ?

La manière dont se plaide cette cause est plus remarquable encore. « L'Éternel a un procès avec son peuple.» A ces mots, la conscience est bouleversée : le pécheur va chercher les fentes des rochers, et demande la chute des montagnes, pour se dérober au courroux de Dieu. Chacun va s'écrier avec un prophète : « Qui est-ce qui subsistera devant le feu dévorant ? Qui est-ce qui séjournera avec les flammes éternelles*? » Et comme

' I. Rois Mil. 8.-2 Ksaïc xl. !2, 15, 22. — * Esaïe xwiii, !4.

les anciens Israélites : « Que le Seigneur ne parle point à nous, de peur que nous ne mourions*. Ck)niment Thomme mortel se justifierait-il devant le Dieu fort ^ ? * Mais que vos consciences s'apaisent : Dieu ne tient point ici avec l'appareil redoutable de sa vengeance. S'il a pour but de confondre son peuple , ce n'est pas par les effets de sa colère , c'est par les reproches de son amour. « Mon peuple, que t'ai-je fait? Mon peuple, en quoi t'ai-je travaillé? Réponds-moi. » il sait bien qu'il n'a rien à lui alléguer ; mais il veut le toucher pat les plus nobles motifs : il veut exciter au dedans de lui cette « repentance dont on ne se repent jamais, cette tristess|B selon Dieu % ce cœur froissé et brisé S » qui est si cher à ses yeux. Ainsi, que tous ceux qui ont besoin de foudres et de tonnerres, que tous ceux à qui il faut ouvrir l'enfer sous leurs pieds ^ que tous ceux dont l'âme est inaccessible aux motifs d'équité et de justice, sortent de ce temple. Ce n'est point à eux que nous prêchons aujourd'hui. Nous parlons au peuple de Dieu. « L'Éternel a un procès avec son peuple, l'Étemel veut plaider avec Israël. » Nous parlons à ceux qui ont un cœur pour entendre ces tendres expressions, ces expressions si tendres, que, parmi tout ce qu'on voit en ce genre dans les poètes et les orateurs, on ne trouve rien qui approche de celles-ci : « Mon peuple, que t'ai-je fait? En quoi t'ai-je travaillé? Réponds-moi. 9

Enfin la matière de ce procès est remarquable; c'est toute la conduite de l'homme à l'égard de Dieu ; c'est toute la conduite de Dieu à l'yard de l'homme. Dieu veut bien porter sa patience jusques à écouter les

• Eiode XX. 19. — * Job ix. 2. — =» 2, Cor. vii. iO. — * Ps. ti. 19.

plaintes de son peuple ; mais il veut aussi que le peuple entende les siennes.

Voilà en général quel est le but de ce texte. Mais pas réflexions seraient-elles suffisantes sur un sujet digne de la méditation la plus profonde? Il faut le vcnr de plus près ; il faut instruire à fond ce procès , il faut écouter ces parties si peu proportionnées , et si peu propres en apparence à être confrontées ensemble ; il faut exami-» ner qui a tort, si c'est Dieu, si c'est l'homme. Pardonne, ô Dieu ! si des vers de terre osent agiter cette téméraire question, et plaider ainsi en ta présence. Ta condescendance ne servira qu'à relever ta gloire. « Tu seras trouvé juste dans tes discours, et pur dans tes jugements'. » ^Voyons donc premièrement quelles sont les plaintes de l'homme à l'égard de Dieu , et ce que Dieu peut y répondre. Après quoi ftous verrons quelles sont les plaintes de Dieu à l'égard de l'homme , et ce que l'homme alléguera pour sa justification. Mais, comme nous l'avons insinué, ne soyez pas surpris, mes frères, si nous oublions quelquefois que Michée parlait aux Juifs, et si nous considérons désormais ce texte, et par rapport aux chrétiens en général, et par rapport à ceux qui composent cet auditoire en particulier.

Que la créature se plaigne de son Créateur, c'est une de ces vérités qui tiennent du paradoxe. Elle lui doit « la vie, le mouvement et l'être *. » Cet air qu'elle respire, ce souffle qui l'anime, ce soleil qui l'éclairé, cette terre qui la porte, sont autant d'émanations de ses bontés. Cependant il est très-constant que l'homme se plaint contre Dieu. Outrager la Divinité, fouler sos ordres aux pieds, blasphémer contre son saint nom,

• Ps. Li. 6. — ' Actes XVII. Ï8.

être insensible aux marques les plus tendres de son amour, comme nous faisons tous les jours, n'est-ce pas murmurer, n'est-ce pas se plaindre ï

Écoutons ces plaintes. Vos vœux sont accomplis, mes frères, et tous vous trouvez aujourd'hui dans l'état où Job voulait être, lorsque dans l'excès de ses douleurs il prononçait ces paroles énei^iques : « Que je souhaiterais de savoir où je pourrais trouver Dieu ! J'irais jusques à son trône, je déduirais mon droit en sa présence, je remplirais ma bouche d'arguments, j'entendrais ce qu'il me dirait, et je saurais ce qu^il peut avoir à me répondre *. » Déduisez-le ce droit, mortels; préparez-les ces arguments; Dieu est prêt à vous écouter.

Quand on rentre dans soi-même, ou croit pouvoir se plaindre de Dieu à ces trois égards : on trouve ses lois trop sévères , ses jugements trop rigoureux , ses grâces temporelles trop peu abondantes. Suivons l'homme dans ces trois articles.

I. V Les lois de Dieu nous paraissent trop sévères. « Mon peuple, que t'ai-je fait? » A cela, la concupissence répond : J'aimerais à dominer dans le monde, ci Dieu veut que je sois humble , que je lave les pieds de mes disciples , et <c qu'estimant chacun plus excellent que moi % » je me place, s'il faut ainsi dire, au poste le plus bas de cet univers. J'aimerais à amasser des richesses , et Dieu veut que « mes mœurs soient sans avarice ^, que , regardant les lis des champs et contemplant les oiseaux des cieux S » j'apprenne par leur exemple à me reposer sur la Providence. J'aimerais à me nourrir délicieusement, à raffiner sur les plaisirs, et Dieu veut que je sois sobre, que je « traite durement

' Jobxx\iii. 2 elsuiv.— » Thil. ii. 3. - ' Hébr. xiii. !>. — < Mallh.

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