LXXXIV
Sun LE ftAViBSBMENt DE SAtNT PAUL. 3ll
Mon Dieu, que n'avons-nous de pareils privilèges aujourd'hui, afin d'avoir aussi de pareils sentiments! Abîmes impénétrables qui sépareE le ciel d'avec la terre, que n'ètes-vous comblés pendant quelque temps pour BOUS, comme vous le fûtes pour cet apôtre! Torrents de délices éternelles, que ne faites-vous cou 1er jusqu'à nous quelques-^uns de vos ruisseaux pour nous faire mépriser œs délices trompeuses, qui nous fascinent et qui ilous «nchantent !
Mes frères, si, cessant de désirer les secours que nous n'avons pas, nous voulions seulement nous prévaloir de ceux qu'il ^a plu à Dieu de nous accorder! si nous voulions seulement écouter ce que l'Écriture nous en^fieigne touchant la félicité céleste! si nous voulions examiner les preuves, les démonstrations que nous avons d'un bonheur éternel! si nous voulions nouis nourrir de ces idées, et les opposer souvent à ces vides, à ces riens qui font l'objet de nos désirs! si nous voulions les comparer avec l'excellence de nos âmes et la noblesse de notre origine! alors nous devl^drîons comme saint Paul; rien n'arrêterait notre aèle. La fin de la course occuperait tous nos vœux; alors on n'au^ rait plus besoin de détour pour nous parler de la mort; alors nous nous réjouirions à cause de ceux qui nous diraient : « Nous monterons à* Jérusalem; » alors nous dirions : < Nos pieds s'arrêteront dans tes portes, ô Jéru^ salem, dans tes portes, ô Jérusalem * ! » alors nous verrions que la ferveur, que le zèle, que les transports sont des vertus des mourants!
Vous voudriez èUre ravi comme saint Paul au troisième ciel ; mais si ce bien vous est refusé quant à tous
> Ps. cxxii. 1 et »uiv.
ses degrés, rien ne vous empêche d'aspirer à une de ses parties. Quand est-ce que saint Paul fut ravi jusqu'au paradis? Vous l'avez entendu, c'était pendant la prière : < Je priais, dit-il, et je fus ravi en extase*. » Le mot extase est vague. Un homme en extase est celui dont l'âme est si fort attachée à un objet, qu'il est en quelque façon hors de son propre corps, et qu'il n'aperçoit plus ce qui s'y passe. On a vu des gens attachés aux sciences tendre si fort leur méditation que durant ces moments ils étaient comme insensibles. Vextase dans la religion est cette forte contention qui nous applique aux objets célestes. Si quelque chose peut produire cet effet, c'est la prière. 11 n'est pas étonnant qu'un homme qui < ferme la porte de son cabinet % » qui perd le monde de vue, qui écarte toutes les idées terrestres, qui se concentre, qui se perd en Dieu, si j'ose ainsi dire, soit si pénétré d'admiration, d'amour, d'espérance, qu'il en devienne comme « ravi en extase. »
11 y a plus. C'est dans l'exercice de la prière que Dieu se communique à nous de la façon la plus intime; c'est dans l'exercice de la prière qu'il s'unit à nous de la façon la plus tendre; c'est dans l'exercice de la prière que les grands saints ont eu ces faveurs signalées, qui sont l'objet de nos déSirs. Un homme qui prie; un homme dont la prière roule sur le détachement des choses sensibles; un homme qui rougit de ce qu'il est si attaché à ces choses sensibles, et si peu frappé des beautés divines ; un homme qui demande à Dieu de lui montrer quelque rayon de sa gloire, de faire sentir à son âme quelque portion de la félicité qu'il nous pré-
I Act. XXII. 17. — 2 Matth. vi. 6.
pare et de l'animer contre les difficultés qu'il rencontre dans sa carrière; un tel homme peut attendre d'être comme « ravi en extase, » ou par l'eflet naturel de la prière, ou par les secours extraordinaires que Dieu accorde à ceux qui prient. De là ce zèle de déloger semblable à celui de saint Paul ; de là ce souvenir des douceurs que l'on a goûtées dans ces exercices, douceurs qui rendent insensibles aux plaisirs du monde; de là ridée de ces moments heureux qui roule dans l'esprit des « quatorze ans entiers, » et qui produit à l'heure de la mort une ferveur non suspecte : car, mes frères, il y a une ferveur suspecte. J'avoue que quand je vois un homme qui a croupi toute sa vie dans le monde revêtir à l'heure de la mort les sentiments des grands saints, dire : « Mon désir tend à quitter ce corps, mon âme a soif du Dieu fort et vivant, » devenir tout à jDoup un Séraphin brûlant de zèle, j'avoue que je crains toujours que ce zèle ne doive sa naissance au jeu de la machine, ou à ce bizarre devoir que s'imposent les malades, même ceux qui sont les plus attachés à la terre, de dire qu'ils sont pénétrés du désir de la quitter. Mais un homme qui pendant sa vie a pensé à l'éternité, qui s'est proposé l'éternité pour but, qui a comme anticipé par sa prière sur les plaisirs de l'éternité; un homme qui a été occupé, nourri de ces idées, un homme qui, ayant passé sa vie dans ces saints exercices, voit venir la mort avec joie, témoigne de la ferveur, montre du zèle, des transports : un tel homme n'a rien de suspect.
Et voilà un état digne d'envie ; voilà le genre de mort que je te demande, mon Dieu, lorsque après t' avoir servi dans le sanctuaire, comme autrefois le sacrifica* teur, tu voudras par tes grandes miséricordes m'ad-
314 SERMON BOR il RÀYISgRinillT M tAtNT PAUL.
mettre dand le lieu trèt-saint; voilà la mort que je tous souhaite à tous, mes ohers auditeurs. Dieu veuille que chacun de vous inculque fortement dans son esprit ce grand principe de la religion, qu*il y a un c troisième ciel, un paradis, 9 un monde de félicité sur nos tètes 1 Dieu veuille que chacun de vous se persuade vivement que cette félicité est la seule désirable, la seule digne de I>ieu, la seule digne de Thommel Dieu veuille que chacun de vous dans ses méditations, dans ses prières, dans ces moments heureux de la vie du chrétien, où Dieu se communique si intimement à sa créature, sente les avant-goûts de cette félicité; et qu*ainsi, au lieu de craindre cette mort, qui va vous mettre en possession de tant de biens, vous la voyief avee joie, vous disies : Voici le moment heureux que j'ai souhaité, après lequel J*ai soupiré, que j*ai anticipé par mes voeux : « 8ei^ gneur, l^u laisses maintenant aller ton serviteur en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut '. » Dieu nous en fasse la grâce. A lui soit honneur et gloire à jamais. Amen.
* Luc II. 29, 30.
Stft LÈS FRATEtJRS DE U MOUt.
Pais <Uoo que las eoftats jiarticipfliit à U dudr M •« sang, il Y a aussi de même participé, ain qaa par ta mort il détruisit celai qui avait l^empire de la mort, c'estr l-dire lé diakU; et qu'il en délitfêt tons eenx ^ui, pa^ la rrainie de la mort^ étaient toute leur fie uai^tia k li servitude.
HÉBA. II. 14, li.
Connaitre la mort saiis la craindre, c'est le plus bnut degré de perfection où Tesprit humain soit capable de parvenir; c'est le plus haut point de félicité où il puisse arriver dans cette vallée de misère. Je dis connaître la mort sans la craindre, et c'est dans l'ut^ion d^ ces deux choses que se trouve cet effort de génie si digne d'émulation, et cette perfection de félicité si capable d'embraser nos désirs; car, braver la mort sans la connaitre, fermer les yeux à ce qu'elle a de hideux pour la combattre avec succès, bien loin que ce soit une disposition éminente, c'est un dérèglement d'esprit; bien loin que ce soit le plus haut point du bonheur, c^est le. comble de la misère : on a vu des philosophes s'affranchir (si tant est qu'ils l'aient fait véritablement, et si cet extérieur intrépide ne cachait up cœur chancelant) ; on a vu des philosophes s'afiir an-
chir des frayeurs de la mort, mais ils ne la connaissaient point : ils ne l'envisageaient que sous des idées empruntées; ils se la figuraient, ou anéantissant la nature de Thomme, ou le faisant comparaître devant des tribunaux chimériques, ou suivie de quelque félicité imaginaire; on a vu des héros du siècle braver les frayeurs de la mort, mais ils ne la connaissaient point; ils se la représentaient couronnée de lauriers, illustrée de trophées, célébrée dans l'histoire ; on a vu, et l'on voit encore tous les jours des libertins braver les frayeurs de la mort; mais ils ne la connaissent point. Leur indolence est la cause de leur fermeté, et ils ne goûtent de tranquillité qu'en éloignant l'idée d'un période dont ils ne sauraient vaincre l'horreur. Mais ne pas se déguiser la mort, l'envisager dans son véritable point de vue, fixer les yeux sur tous ses traits, soutenir toutes ses frayeurs; en un mot, connaître la mort sans la craindre, disons-le encore une fois, c'est le plus haut degré de perfection où l'esprit humain soit capable de parvenir, c'est le plus haut point de félicité dont il puisse jouir, dans cette vallée de misère.
La souveraine sapience, mes frères, forme ses enfants au véritable héroïsme : elle fait ce que ni les philosophes par leurs fausses maximes, ni les héros du siècle par leur courage affecté, ni le libertin par son endurcissement et son indolence; elle fait ce que l'univers entier n'aurait pu produire, et donne seule au chrétien de connaître la mort sans la craindre : tout cela est renfermé dans le texte que vous venez d'entendre : « Par la crainte de la mort, les hommes étaient toute leur vie assujettis à la servitude, j» Voilà la puissance de la mort; voilà son empire, voilà son triomphe, a Jésus-Christ, par sa mort, a détruit celui qui avait l'em*
pire de la mort, c'est-à-dire le diable, afln qu'il en délivrât tous ceux qui par la crainte de la mort étaient toute leur vie assujettis à la servitude ; » voilà la mort vaincue, voilà ses dépouilles, voilà sa défaite. Idées salutaires qui s'offriront tour à tour dans notre esprit dans la suite de ce discours : « Puis donc que les enfants participent à la chair et au sang, il y a aussi de même participé, afln que par sa mort il détruisît celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable, et qu'il en délivrât tous ceux qui par la crainte de la mort étaient toute leur vie assujettis à la servitude. »
Sur ces premières paroles, « comme les enfants ont participé à la chair et au sang, il a fallu aussi qu'il y participât, » nous remarquerons seulement que par *ces < enfants » il faut entendre en général les hommes, et les fldèles en particulier; par cette « chair et ce sang » il faut entendre, non la corruption, comme dans quelques autres passages de l'Écriture, mais la nature humaine; ce qui est dit que « Jésus-Christ a participé comme les enfants à la chair et au sang, » indique qu'il a eu un corps comme le nôtre. Après avoir fait ce peu de remarques sur ces premières paroles, nous nous bornons aux deux idées que nous avons indiquées, et nous allons nous employer à prouver cette vérité capitale, que « Jésus-Christ par sa mort a détruit celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable, afln qu'il en délivrât tous ceux qui par la crainte de la mort étaient toute leur vie assujettis à la servitude. »
Les frayeurs de la mort sont exprimées d'une façon bien énergique dans les paroles de ce texte : il nous représente un tyran faisant marcher la mort à son commandement, et soumettant l'univers entier à sa
servitude : ce tyran, c*esl le démon; c*eit lui dont il s*agit ici, et qui c par la crainte de la mort Assujettit les hommes à la servitude. »
Vous êtes épouvantés peut-être de voir toiit le genre humain asservi à un maître si odieux. On ne saurait pourtant le révoquer en doute r oet dnnemi de notre salut a je ne sais quel ompire sur runivêrs. Quoique TËcriture nous parle peu de la nature et des fonctions de cet esprit malheureux, elle nouÉ en dit assez pour nous donner une grande idée de sa puissanee, et pour nous le rendre formidable. L'Écriture nous dit !• qu'il sollicite les hommes au crime, témoin ses démarches auprès de nos premiers père* • \ témoin ce que dit saint Paul dans le chapitre \\ do TÉpitre ans Éphésiens» « qu'il agit » avec oHleace sur « les enfant* de rébellion ; té-' moin le nom de « tentateur % qui lui est donné. 3" Elle nous dit qu'il accuse les hommes devant Dieu de ces mêmes crimes qu'il les a sollicités à commettre, témoin le prophète Zacharie, qui vit « Jehosçua le grand sacrilicatcur se tenant devant rÉterncl, et Satan debout à sa droite pour s'opposer \x lui ' ; » témoin le nom c d'aocusatcur ]> que lui donne saint Jean dans l'Apocalypse : rÉoriluro nous dit qu'il tourmente quelquefois les hommes; témoin l'iristoire de Job; témoin ce que dit saint Paul, qu'il a « livré à Satan ' » l'incestueux de Corinlhe. Cette puissance de livrer à Satan, pour le dire en passant, élait une portion des dons miraculeux qui étaient donnés aux apôtres, dons qui s'étaient perpétués jusques aux siècles suivants, du moins si nous en croyons Paulin*, qui raconte qu'un scélérat fui livré par saint Ambroise au démon qui le déchira. Enfin
< Matth. IV. 3. — 2 zach. m. 2.— -^ j, c^r. v. 5. — < Paulin, àt Vil, Amhr.
VOUS Yoyes que le démon est appelé dam rÉcritare c le . ]>ieu du siècle ', le prince de Fair % » tous voyeï Sdim qu*il y est représenté comme émouvant la mer^ exci-> tant des tempêtes, frappant les hommes de divers genres de plaies.
Mais si le démon est l'eprésenté emnme ayant in- Aliénée sur nos maux , il nous est représenté suiiout eomioe en ayant sur notre mort, qui est le dernier el le plus formidable de tous^ ]..e& Juifs avaient ces idées : ils ne se contentaient pas n>êine d'une notion générale sur cet article, ils entraient dans le détail (car, mes frères , ç'^ été la maladie de tous le» sièeles de parler affumativemcnt sur les choses les plus cachées), ils disaient que le démon qu'ils nommaient Samael t avait Tempire de la mort * ; » que sa puissance s'étendait jusqu'à empêcher la résurrection des méchants, ^inl Paul dans notre iejLie adopte leur style, selon sa coutume, en rejetant leur erreur; il qualiOe le démon c celui qui a Tempire de la mort^ et qui, par la crainte de la mort, assujettit les hommes pendant toute leur vie à la servitude. »
Mais que celte image ne vous épouvante point, chrétiens : « Il n'y a point d'enchantement contre Jacob, et ces devins ne peuvent rien contre Israël ^ Maintenant est le salut, la force, le règne de notre Dieu, et la puissance de scni Christ, car l'accusateur de nos frères, qui les accusait jour et nuit devant Dieu, a été précipité» et il a été vaincu par le sang de l'agneau ^. » Déve^ loppons nos réflexions : trois idées rendent la mort redoutable à l'homme; trois idées la désarment aux yeux du chrétien ; les voiles qui couvrant au mourant
• î. Cor. IV. 4. — ' Ephét. ii. 1. — ' Thalm. in lîbr. Capht. — * Nom- Iw. xtui. 2a. — ^ Apoc. XH. ta.
réconomie où il va rentrer, les remords qu*excitent dans sa conscience le souvenir de ses crimes, la perte de ses titres, de ses honneurs, de tout ce qu*il possédait sur la terre ; voilà principalement en quoi « celui qui a Tempire de la mort assujettit les hommes à la servitude ; voilà ce qui rend la mort formidable. La mort de Jésus-Christ lève le voile qui nous cachait l'avenir, et c'est une preuve authentique de l'immortalité de l'âme : la mort de Jésus-Christ est un sacrifice présenté pour nos péchés à la justice divine ; la mort de Jésus- Christ nous assure une éternité bienheureuse; voilà trois idées qui désarment la mort aux yeux du mourant, et voilà en abrégé le commentaire de ce texte. Le démon nous faisait craindre la mort par Tincertitude touchant la nature de nos âmes; la mort de Jésus- Christ nous rassure, parce qu'elle nous prouve que nos âmes sont immortelles. Le démon nous faisait craindre la mort par le souvenir de nos crimes; la mort de Jésus- Christ nous rassure, parce qu'elle expie nos crimes. Le démon nous faisait craindre la mort en nous rendant sensibles à la perte des biens que la mort nous va enlever; la mort de Jésus-Christ nous rassure, parce qu'elle nous est un gage d'une félicité éternelle : la première de ces idées nous représente Jésus -Christ comme un martyr qui a scellé de son sang une doctrine toute fondée sur l'immortalité de l'âme; la seconde nous le représente comme une victime qui s'offre pour nous à la justice divine; et la troisième comme un conquérant qui nous a acquis par sa mort un royaume bienheureux. Si nous n'avions d'autre but que de vous donner des idées générales de la pensée des auteurs sacrés , nous mettrions ici des bornes à ce discours ; mais ces vérités, envisagées de cette manière, feraient
peu d'impression sur vous ; il faut les presser, et, opposant à chaque article de l'empire du démon celui du triomphe de Jésus-Christ, mettre ainsi dans le plus beau jour qu'il sera possible cette vérité de notre texte, que « Jésus-Christ par sa mort a détruit celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable, afin qu'il en délivrât tous ceux qui, par la crainte de la mort, étaient toute leur vie assujettis à la servitude. ^
Première idée qui rend la mort redoutable, premier joug auquel le prince de la mort asservit les hommes : la crainte du néant qu'il offre à leurs yeux; le plus grand de nos avantages , celui qui est le fondement de tous les autres , c'est l'existence : aussi voyons-nous que les vieillards, quoique usés dans toutes leurs facultés, ont toujours je ne sais quelle supériorité sur les jeunes gens. Cette pensée qu'il fut un temps où ils existaient, tandis que les jeunes gens n'existaient point, cause cette supériorité, et les jeunes gens à leur tour sentent une supériorité qui leur vient de ce qu'un temps se prépare où ils existeront, tandis que les autres ne seront plus. La mort termine en apparence un avantage qui est le fondement de tous les autres : est-il étonnant qu'elle nous épouvante par cette idée ?
En vain nous alléguera-t-on, pour nous rassurer, les arguments que fournit une raison , même une raison bien dirigée ; s'ils sont convaincants en eux-mêmes , et capables de frapper un esprit philosophe, ils sont au-dessus des esprits vulgaires, à qui les termes seuls de spiritualité, d'existence sont entièrement barbares: en vain nous alléguera-t-on ce qu'ont dit les plus sensés d'entre les païens sur cette matière, et ce que Tacite rapporte que Sénèque, entrant dans ce bain qui devait
recueillir le saQg qui allait sortir de ses veine», jeta de l'eau sur ses serviteurs qui étai^t autour de lui, ajoutant ces belles paroles, qu'il offrait cette eau en forme de sacrifice à Jupiter libérateur*. Pour nous rassurer oontre une si grande frayeur, il nous faut des guides plus fidèles que notre raison; pour nous persuader l'immortalité de nos âmes^ il faut des garants plus fidèles que les Socrate et que tes Platon. Or ce guide, mes frères, c'est la croix de Jésus-Christ; ce garant, c'est Jésus-Christ mourant : deux principes démontrent cette vérité :
1. La doctrine de Jésus-Christ établit l'immortalité de l'âme.
2. La mort de Jésus-Christ est une preuve invincible de la vérité de sa doctrine.
1 . Que la doctrine de Jésus^hrist établisse l'immortalité de l'âme, c'est ce que personne ne nous conteste; il ne faut qu'avoir des yeux pour s'en convaincre; aussi ne ferons-nous qu'une remarque sur cet article, c'est que le dogme de l'immortalité ne doit pas être considéré dans la doctrine de Jésus-Christ comme un de ces points sans lequel elle peut demeurer dans son entier; c'est un point sans lequel il n'y a point de christianisme , et hors duquel la religion chrétienne , cette religion la plus pleine et 4a plus complète, devient la plus imparfaite et la plus vide. Toute la doctrine de Jésus-Christ roule sur ce principe, que nos âmes sont immortelles : pourquoi Jésus-Christ, le maître de la nature, n'a- 1 -il qu'une crèche pour berceau et qu'une établo pour palais? C'est que « son règne n'est point de ce monde ' : » cela suppose l'intmorlalité,
' Annal, liv. %\. — ^ jeau ijt m. 8Ç.
Pourquoi ne faut-il pas craindre les tyrans qui nous traînent dans les prisons et dans les cachots, qui nous attachent à dos croix, qui nous étendent sur des roues? C'est qu'ils ne peuvent que « tuer le corps ', » et qu'ils ne peuvent rien sur rame : cela suppose Timmortalité. Pourquoi les chrétiens s'estimeraient-ils malheureux, si, aux dépens de leur conscience , ils parvenaient à la conquête de l'univers? C'est < qu'il ne sert de rien à l'homme de gagner tout le monde, s'il perdait son âme ' : » cela suppose l'immortalité. Pourquoi ne sommes-nous pas les plus misérables des créatures? C'est que nous n'espérons pas « en Christ pour cette vie seulement * : » cela suppose l'immortalité. La doc* trine de Jésus-Christ établit donc le dogme de l'immortalité de Tâme.
â. Mais nous avons dit aussi que la mort de Jésus» Christ est une preuve de sa doctrine. Il avait proposé sa mort» comme un signe auquel on pourrait reconnaître s'il était venu de Dieu. C'était là où il renvoyait les incrédules ; ni la pureté de sa vie, ni la sainteté de sa morale, ni l'éclat de ses miracles n'avaient encore pu les convaincre de la vérité de sa mission; ils voulaient signes sur signes, et prodiges sur prodiges. Jé« sus-Christ se retranche à un seul : «Abattez ce temple, je le rebâtirai dans trois jours ^ La race méchante et adultère demande un miracle, mais il ne lui en sera accordé aucun autre que celui du prophète Jonas \ » Ce miracle ne pouvait être équivoque, et ce miracle a été accompli. Il n'y a plus de lieu de douter d'une vérité prouvée d'une manière si éclatante.
Nos Itères avaient inventé, sans doute avec plus do
» Matth. X. 28. — » Matth. xvi. Î6. — • l. Cor. xv. 19. — < !, Jean 11. 19. — ^ Matth. XII 39.
simplicité que de raison, une épreuve bien singulière pour s'assurer de la sincérité des accusés ' ; ils leur présentaient un fer chaud : si le criminel avait la constance de Tempoigner, s'il n'était point endommagé par l'action de ce métal embrasé, il était renvoyé absous. Cette épreuve était, comme. nous avons dit, inventée avec plus de simplicité que de raison, personne n'étant en droit de supposer que Dieu fera un miracle pour justifier son innocence aux yeux de ses juges. Cependant j'avoue que si j'avais vu de mes yeux une pareille épreuve, si j'avais vu cet élément qui dissout et qui dévore les corps les plus durs respecter la main d'un homme accusé, je serais frappé d'un pareil spectacle.
Mais que dirons-nous de Jésus-Christ après l'épreuve qu'il a faite? Il a passé « par le feu » et il n'en a point été « consumé '. » Il est allé jusque dans le sein du sépulcre, le sépulcre l'a respecté, et ces antres insatiables qui ne disent jamais < c'est assez » se sont ouverts pour le laisser revenir à la lumière. Vous sentez la force de cet argument. Jésus*Christ étant mort pour soutenir la vérité d'une doctrine toute fondée sur le dogme de l'immortalité de l'àme, il n'y a plus à douter que rame ne soit immortelle.
Arrêtons-nous ici un moment, et avant que d'aller plus loin, considérons combien ce dogme si bien prouvé, si bien établi, est propre à nous rassurer contre les frayeurs de la mort. Supposez pour un instant que nous ne sussions rien sur l'état des âmes après la vie, et sur Tcconomie dans laquelle nous devons entrer; supposez que Dieu ne nous eût rien révélé sur cet ar-
' Pasquicr, Recherch. tur la France ^ liv. IV, ii. — ' Biaie xliii. Î.
ticlc, si ce n*est que nos âmes sont immortelles, un peu de méditation dans ce cas même devrait nous porter plutôt à désirer la mort qu*à la craindre ; il est probable que Tâme, dégagée de ses sens, dans lesquels elle est enveloppée, subsistera d'une manière infiniment plus noble qu'elle ne faisait ici-bas, durant son union avec la matière. Nous sommes très-convaincus que notre corps contribuera un jour à notre félicité; c'est une partie essentielle de notre être, sans laquelle notre bonbeur est imparfait. Mais cette nécessité, qui attache les fonctions de l'âme sur la terre aux mouvements irréguliers d'une matière déréglée, est un véritable escla* vage : l'âme est prisonnière dans ce corps. Un prisonnier est un bomme susceptible de mille plaisirs, mais qui ne jouit pourtant que des biens compatibles avec le lieu qui le renferme : il ne parcourt que l'espace de ce cachot qui le retient; il ne voit la lumière que par l'ouverture de ce cachot; il n'a de commerce qu'avec ceux qui s'approchent de ce cachot : qu'on lui ouvre les portes de sa prison, le voilà par cela même dans un état plus heureux ; dès lors il peut discourir avec tous les hommes du monde, dès lors il peut regarder tout le corps de la lumière ; dès lors il peut parcourir l'univers entier.
Voilà le portrait de l'âme : prisonnière de ses sens, elle ne jouit que des biens qui ont du rapport à ses sens; elle ne voit que par les peaux et par les fibres de ses yeux; elle n'entend que par l'action des nerfs et du tympan de ses oreilles; elle ne pense que selon que son cerveau est différemment modifié. L'âme est susceptible de mille plaisirs, dont elle n'a pas même d'idée. Un aveugle a une âme capable d'avoir la sensation de la lumière ; s'il en est privé, c'est que ses sens sont
mal disposés. Nos âmes sont ausceptibles de mille sen-> salions; si elles ne les reçoivent point dans cette économie d'imperfections et de misères, c'est parce que Dieu veut qu'elles ne sentent qu'à l'occasion des mouvements de sea organes, et que ces organes étant bornés, elles ne peuvent avoir que des sensations bofkiées : mais qu'on donne l'essor à sa nature; qu'on rompe cette prison; voilà l'âme susceptible de mille plaisirs nouveaux. Pourquoi me montrez-vous ce cadavre? Pourquoi déplorez-vous ces yeux fermés à la lumière, ces esprits dissipés, ce sang glacé dans ces veines, cette masse sans mouvement et sans vie? pourquoi ditesvous : Mon ami, mon père, mon époux n'est plus, il ne voit plus, il n'entend plus, il n'agit plus. Il ne voit plus, dites-vous? il ne voit plus, je l'avoue, par ces rayons visuels qui se formaient dans sa rétine, mais il voit comme ces pures intelligences qui ne furent jamais revêtues de chair mortelle ; il n'entend plus par l'action de la matière éthérée, mais il entend comme un esprit pur; il ne pense plus par l'intervention des fibres de son cerveau, mais il pense par sa propre essence, parce qu'ayant un esprit, la faculté de penser lui est essentielle et inséparable de sa nature.
Mais en vain serions-nous rassurés contre la crainte de n'être plus, si nous ne Tétions contre la crainte d'être misérables : en vain aurions-nous prouvé que nos âmes sont immortelles, si nous avions lieu de nous persuader qu'elles tomberont entre les mains d'un Dieu vengeur : en ce cas, ce qui fait la grandeur de l'homme •ferait sa misère. Dissipons cette crainte; après avoir envisagé Jésus-Christ comme un martyr qui scelle de son propre sang la doctrine qu'il a prèchée, et sa mort comme un argument pour l'immortalité de l'âme eu-
seignée dans cette doctrine, envisageons ce divin Sau-r veur comme une victime que Dieu a substituée à notre place, et sa mort comme un sacrifice offert à la justice divine, pour l'expiation de nos crimes.
Un des principaux écueils qu'il faut éviter dans les controverses, et particulièrement dans celle-ci, c'est de se persuader que les arguments ont tous une force égale. Il faut bien prendre garde de marquer à chacun ses véritables limites, et dire : Cet argument prouve jusque-là, cet autre prouve jusque-là. Il faut aller ainsi de degré en degré jusqu'à la vérité, et faire de ces arguments réunis une démonstration d'autant plus forte, qu'on aura accordé à ceux qui la contestent tout ce qu'ils pouvaient avoir quelque droit de demander. Sur ce principe, nous divisons nos arguments en deux classes; nous ne proposons les premiers que comme des préjugés enjaveur du dogme de la satisfaction ; nous érigeons les autres en démonstrations. Voici la première classe.
1. Nous alléguons la raison humaine : nous ne di>sons pas que la raison humaine puise dans ses propres lumières la vérité de ce dogme. Bien loin de là, nous soutenons que c'est là un de ces mystères qui sont inflniment au-dessus de sa portée; « ce sont des choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont point venues dans l'esprit de l'homme \» Mais nous disons que ce mystère n'a rien qui choque la raison humaine, et qu'il ne renferme aucune ombre de contradiction. Que croyons-nous? Que Dieu a uni la nature humaine à la nature divine dans la personne de Jésus-Christ, à peu près comme il a uni le corps avec
* I. Cor. n. 9.
l'esprit dans la personne de l'homme; nous disons que ce composé (passez-nous celte expression) d'humanité et de divinité a souffert dans ce qu'il a eu d'humain; que ce qu'il y avait de divin a donné du prix aux souffrances de l'homme, à peu près comme nous respectons un corps humain, non pas comme corps matériel, mais comme uni à une âme intelligente : voilà dans quels termes nous proposons notre mystère. 11 n'y a rien là qui renferme de la contradiction. Si nous disions que la divinité et l'humanité ont été confondues ou communes; si nous disions que la divinité qui est impassible a souffert ; si nous disions que Jésus^hrist comme Dieu a satisfait à Jésus-Christ comme Dieu, la raison aurait lieu de se récrier; mais nous disons que Jésus- Christ a souffert comme homme ; nous disons que les deux natures ont été distinctes; nous disons que Jésus- Christ souffrant comme homm^ a satisfait à Dieu soutenant les droits de la Divinité. Voilà le premier pas que nous faisons dans cette carrière; ce premier argument nous ne le portons que jusque-là.
2. Notre second argument est pris de la justice divine. Nous disons que la justice divine n'a rien qui doive nous éloigner de ce dogme, et qui ne soit même très-propre à nous y conduire. La justice divine serait opposée à notre dogme si nous disions que Jésus-Christ innocent a souffert comme innocent ; mais nous disons qu'il a soufiert comme chargé des péchés de tout le genre humain. La justice divine serait opposée à notre dogme, si nous disions que Jésus-Christ a été chargé de nos péchés malgré lui; mais nous disons que c'a été volontairement. La justice divine serait opposée à notre dogme , si nous disions que Jésus-Christ s'est chargé des crimes des hommes pour les y affermir ; mais
sua LES FUAYEUKS I)Ë LA MORT. 329
nous disons qu'il s'en est chargé afin de les sanctifier en les pardonnant. La justice divine serait opposée à notre dogme, si nous disions que Jésus-Christ en se chargeant de nos crimes a succombé sous leur poids, en sorte que l'univers a été privé en faveur de quelques coupables de l'être le plus éminent qui pût jamais subsister; mais nous disons que Jésus-Christ en mourant pour nous est sorti vainqueur de la mort et du tombeau. Ainsi la justicedivinen*arienquis'opposeànotre dogme.
Bien plus, elle nous y conduit directement. La satisfaction convient à ses droits. Nous ne déciderons point ici la question, si Dieu peut , sans renier ses perfections, pardonner des péchés, et ne pas exiger de salisfaction. Quelque avantage que nous eussions contre ceux qui nous nient cette thèse, nous ne voulons pas la presser ici. Mais toujours on sera contraint de nous accorder, que si la sagesse de Dieu trouve un moyen de satisfaire avec éclat à la justice, lors même qu'elle répand ses bontés avec largesse ; si elle peut donner à l'univers ime preuve authentique de l'horreur qu'elle u pour le crime, lors même qu'elle pardonne au criminel ; s'il y a une voie pour retenir les pécheurs dans la crainte , lors même qu'on leur fait miséricorde, il est plus à propos d'employer ce moyen que de ne pas le faire. C'est le second pas que nous faisons dans cette camère; nous ne portons ce second argument que jusque-là.
3. Notre troisième considération est prise des sentiments de la conscience et de la pratique de tous les peuples. Voyez les peuples les plus polis, et les peuples les plus barbares, les nations les plus idolâtres, et celles qui ont eu les plus saines idées de la religion ; consultez les auteurs les plus anciens et les auteui*s les plus récents, transportez-vous chez les Égyptiens, chez
les Phéniciens, chez les anciens Gaiilois, chez les Carthaginois, TOUS verrez que dans tous les temps, et dans tous les lieux, les hommes ont cru que la Divinité voulait qu'on lui offrit des sacrifices; des sacrifices même qui eussent, autant qu'il était possible, de la proportion avec sa grandeur. De là ces temples, de là ces hécatombes, de là ces victimes humaines, de là ce sang qui ruisselait sur les autels, et tant d'autres pratiques dont personne ne nous conteste la vérité. Quelle conséquence tirons-nous de cet article? La vérité de la satisfaction? Non, nous ne portons pas jusque-là notre conclusion; nous concluons seulement qu'on n'a pas lieu de se récrier contre la religion chrétienne, si elle nous apprend que Dieu a voulu que sa justice fût satisfaite par un sacrifice expiatoire, avant que de donner un libre cours à sa bonté; ce troisième argument pous le portons jusque-là.
4. Une quatrième réflexion roule sur l'accord de notre foi sur cet article, avec celle de tous les siècles qui se sont écoulés depuis Jésus-Christ jusqu'à nous. Tous les siècles du christianisme ont parlé comme nous sur ce sacrifice. Abrégeons, ceux qui voudront s'instruire à fond sur cet article trouveront un recueil exact des témoignages des Pères, à la fin du traité de la satisfaction composé par le fameux Grotius. Ainsi le dogme de la satisfaction n'est pas un dogme nouveau ; il est venu de siècle en siècle depuis Jésus-Christ jusqu'à nous; nous ne portons cet argument que jusque-là.
Voilà une classe d'arguments que nous ne voulons yous faire envisager encore que comme des préjugés en faveur du dogme de la satisfaction, et voici, ce me semble du moms, ce que nous sommes en droit d'en
conclure : un dogme dans lequel la raison humaine ne trouve aucune contradiction; un dogme qui n'a rien d'opposé aux attributs de Dieu et auquel les attributs de Dieu semblent même nous conduire ; un dogme conforme aux sentiments de la conscience» et à la pratique des hommes dans tous les temps et dans tous les lieux ; un dogme reçu dans tous les siècles de l'Église chrétienne; un dogme qui dans toutes ses parties ne nous paraît avoir rien que de très-digne de Di^, quand nous Texaminons au tribunal de notre méditation propre*, un tel dogme n'a rien contre quoi nous devions nous effaroucher, et que nous ne devions être portés à recevoir , si nous le trouvons dans nos Écritures.
Or, mes frères, jl n'y a qu'à ouvrir l'Évangile pour y rencontrer des témoignages exprès sur cette matière, et il y a non-seulement un nombre infini de passages, mais une multitude de classes de ces passages.
Dans une première classe, il faut mettre tous ces passages qui disent que Jésus-Christ est mort pour nous; i\ serait difficile de les compter : « J'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné, » dit saint Paul aux Gorinthienç, « <5'est que Jésus-Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures \ Jésus-Christ a souffert une fois lui juste, pour nous injustes, aOn qu'il nous amenât à Dieu '.... >
Dans une seconde classe, il faut mettre ces passages qni disent que Jésus-Christ a porté la peine que nous avions méritée : le chapitre lui d'Esaîe roule tout entier sur cette matière ; les apôtres ont tenu un même langage. Ils ont dit qu'il a a été fait péché, qu'il a été
' 1. Cor. XV. 3. — * 1. Pierre m. 18 et suiv,
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fait malédiction pour nous, qu'il a porté nos lâchés en son corps sur le bois ^ . »
Dans une troisième classe, il faut mettre tous ces passages où notre salut est envisagé comme étant le fruit de la mort du Christ. Ceux que nous combattons se fondent sur ce que nous avons établi, dans notre première partie, que la mort de Jésus-Christ a été une preuve de la vérité de sa doctrine; ils disent que c'est la raison pour laquelle notre salut est regardé comme l'effet de cette mort. Mais si la mort de Jésus-Christ ne nous sauve que parce qu'elle a scellé une doctrine qui nous conduit au salut, d'où vient donc que notre salut n'est jamais attribué à ces autres parties de son ministère, qui n'ont pas moins contribué que sa mort à confirmer cette doctrine? Les miracles de Jésus-Christ, par exemple, n'ont-ils pas été des preuves aussi authentiques de sa doctrine que sa mort? D'où vient que notre salut ne leur est point attribué? C'est cela même que nous disions : Tascension, la résurrection, les miracles, étaient bien nécessaires pour nous persuader que la colère de Dieu était apaisée, mais sa mort seule était capable de l'apaiser : vous sentirez mieux la force de cet argument, si vous considérez la liaison de notre texte avec ce qui le suit : « Il fallait qu'il fût semblable en toutes choses à ses frères , afin qu'il fût un souverain sacrificateur, fidèle dans tout ce qu'il fallait faire auprès de Dieu pour expier les péchés du peuple. » Si la mort de Jésus-Christ ne nous sauve que parce qu'elle a scellé la vérité de sa doctrine, pourquoi était-il nécessaire qu'il revêtit notre chair? S'il fût descendu du ciel avec l'appareil de sa gloire, si on l'eût vu sur Sion tel
' Gai. m, 13. 2. Cor. v. 21. 1. Pierre, ii. 2i.
qu'on le vit sur Sinaï, avec le feu des éclairs, avec le son du tonnerre, avec le cortège des anges, l'Évangile n'eût-il pas été infiniment mieux confirmé que par la mort d'un homme? Pourquoi donc Jésus-Christ est-il mort? C'est qu'il fallait que la victime de nos péchés mourût : c'est le raisonnement de saint Paul. Et c'est pour cela que jamais notre salut n'est attribué à la mort des martyrs, quoique la mort des martyrs ait été, comme celle de Jésus-Christ, une preuve de la vérité de l'Évangile.
Dans une quatrième classe, il faut mettre tous ces passages qui nous font envisager la mort de Christ comme le corps et la réalité , dont tous les sacrifices n'étaient que la figure et que l'ombre : nous en choisissons un seul dans la foule; c'est la plus grande partie de l'Épître aux Hébreux. Il est clair que le but de l'auteur est d'engager les chrétiens à chercher dans le sacrifice de Jésus-Christ ce que les Juifs cherchaient vainement dans les autres. Or, que cherchaient les Juifs dans leurs sacrifices? N'étaitrce pas d'apaiser la Divinité? Si donc les sacrifices des Juifs n'expiaient les péchés qu'en figure et qu'en ombre , si le sacrifice de Jésus-Christ en est la réalité et le corps, ne suit-il pas que Jésus-Christ a expié nos péchés réellement et à la lettre? Dire que les sacrifices lévitiques n'étaient pas offerts pour les grands crimes, mais seulement pour certains péchés externes qui souillaient plutôt la chair qu'ils ne portaient atteinte à la conscience, c'est vouloir soutenir une erreur par une autre erreur, car il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour voir que les sacrifices lévitiques étaient offerts pour les péchés les plus atroces : n'y en eût-il pour témoin que le sacrifice anniversaire, dans l'oblation duquel Aaron <e mettait les deux mains
sur la tète du bouc vivant, confessant sur lui toutes les iniquités des enfants d*lsraêl, et tous leurs forfaits, et le bouc portait sur soi toutes les iniquités \ ]i> Ce sont les paroles du Lévitique.
Dans une cinquième classe, il faut mettre les circonstances de la passion de Jésus-Christ et de son agonie ; cette tristesse, ces craintes, ces agitations, ces cris, ces larmes, ces sueurs comme de sang, ces plaintes amères : c Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné^?» L'argument que nous en dirons vous paraîtra plus pressant encore, si vous faites cette réflexion, qu'il n'y a jamais eu d'homme dans l'univers qui ait dû mourir avec tant de joie que Jésus-Christ, s'il n'a souffert qu'une mort ordinaire. Jésus-Christ mourait avec une parfaite soumission pour son père, et avec un amour fervent pour le genre humain; Jésus-Christ mourait avec une parfaite assurance de la justice de sa cause et de l'innocence de sa vie; Jésus-Christ mourait parfaitement persuadé de l'immortalité de l'âme et de la certitude d'une autre vie; Jésus-Christ mourait avec l'assurance du bonheur dont il allait jouir après sa mort. Il était venu de Dieu , il allait y retourner : il devait même y avoir quelque chose de plus particulier dans son triomphe que dans celui du commun des fidèles. Parce qu'il « s'était anéanti souverainement, Dieu allait lui donner un nom par-dessus tout nom '. » Une nuée devait lui servir de char de triomphe, et l'Église triomphante allait s'écrier en le recevant : « Portes, élevez vos têtes; portes éternelles, haussez-vous *. » Que fera donc Jésus-Christ? Ira-t-il à la mort avec joie? Dira-t-il comme saint Paul : « Mon désir tend à délo-
• Uv. xTi. «1, îî. — > Matth. «vu. 46. - » Phil. u. 7, 9. — * Pi. XXV. 7.
ger! V S'écriera-t-il : « On distribue aujourd'hui des couronnes, et je vais pour y avoir part?» Non, Jésus- Christ tremble, il pâlit, il craint, il sue des grumeaux de sang, pendant que les martyrs, avec de moindres lumières, avec de moindres motifs, ont bravé la mort, ont affronté les plus cruels supplices, ont étonné leurs bourreaux : d'où vient cette diflérence? De cela même que nous soutenons; la mort de Jésus-Christ était bien différente de celle des martyrs; les martyrs trouvaient la mort désarmée, Jésus-Christ mourait pour la désarmer; les martyrs allaient au tribunal de la grâce, Jésus- Christ allait au tribunal de la justice; les martyrs plaidaient pour Jésus-Christ., Jésus-Christ plaidait pour les martyrs. Que le démon vienne donc m'épouvanter avec rimage de mes crimes, qu'il les trace devant mes yeux avec les plus noires couleurs, qu'il réunisse dans un point tout ce qu'il y eut de noir et de hideux dans ma vie; qu'il veuille m'épouvanler par l'idée de ce tribunal redoutable, où toutes les actions des hommes doivent être examinées; que, tel que le sacrificateur Jéhosçua, je me trouve même devant Dieu , revêtu « d'habillements sales, » et ayant autour de moi Satan pour découvrir ma turpitude ; j'entends aussi quelqu'un qui plaide pour moi; j'entends une voix qui crie : « Celui-ci n'est-il pas un tison retiré du feu? Qu'on lui ôte ses habits sales, qu'une tiare éclatante soit posée sur sa têle, qu'il soit revêtu d'habits neufs '. »
Envisageons maintenant la mort ccnnme un naufrage universel , où sont enveloppés tous nos biens ; envisageons Jésus-Chrisl comme un conquérant , et sa mort conune un gage d'un bonheur immense, dont la certi-
' Zachar. m. 3. et suit.
tude nous console de la perle de ces biens que la mort va nous enlever.
Quand nous voulons bégayer dans cette chaire sur la félicité que Dieu nous prépare dans un autre monde, nous empruntons des images de tout ce qui est capable de vous toucher et de vous plaire : nous appelons à notre secours votre esprit avec ses perfections, votre corps avec ses beautés, la nature avec ses trésors, la société avec ses charmes, l'Église avec ses triomphes, l'éternité avec ses abîmes : de tous ces traits réunis, nous composons ce tableau de la félicité céleste.
L'esprit de l'homme nous fournit un trait, et nous disons : Dans le ciel, votre esprit sera élevé au plus haut degré de perfection auquel il soit capable d'atteindre; il aura de grandes lumières, il aura de grandes vertus, il sera « transformé de gloire en gloire '. »
Votre corps nous fournit un deuxième trait , et nous disons : Dans le ciel , votre corps sera exempt de ces défauts qui le défigurent, de ces maladies qui le minent, de cette mort qui le renverse.
La nature nous fournit un troisième trait, et nous disons : Dans le ciel , seront déployées toutes les richesses de la nature; <e les fondements de la sainte cité sont de jaspe, ses portes sont des perles, ses murailles sont d'or pur ^ »
La société nous fournit un quatrième trait, et nous disons : Dans le ciel, il y a un choix des esprits les plus nobles, des âmes les plus épurées, des cœurs les plus généreux.
L'Église nous fournit un cinquième trait, et nous disons : Dans le ciel, les tyrans seront confondus, les
' 2. Cor. III. 18. — - Apoc. xti. 2 et suW,
saints seront sur le trône, les martyrs auront des palmes à la main, et des couronnes sur leurs têtes.
L'éternité nous fournit un sixième trait, et nous disons : Dans le ciel, il y aura un bonheur infini dans sa durée, et immense dans son degré; les années accumu* lées, les siècles amoncelés, n'en diminueront pas la longueur, et ainsi du reste.
Aujourd'hui, chrétiens, que nous vous présentons la mort comme un naufrage universel, où sont enveloppés vos biens, vos titres, vos grandeurs, vos richesses, vos sociétés, tout ce que vous étiez, et tout ce que vous espériez d'être; aujourd'hui qu'il s'agit de vous donner une idée de la félicité céleste, qui puisse vous faire voir sans frémir ce naufrage universel , où vous allez être enveloppés; aujourd'hui nous voulons que vous conceviez le ciel , et le bonheur que Dieu vous y prépare, sous une autre idée : nous en traçons un nouveau trait dont l'éclat eflace celui de tous les autres. Nous édifions sur le fondement de saint Paul : « Celui qui n'a point épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous à la moit, ne nous donnera-t-il pas toutes choses avec lui ' ? » Le bonheur céleste est le prix de la mort de Jésus-Christ. Réunissez ici, mes frères, tout ce qui est capable de relever dans vos esprits ce que cette mort a de grand.
£nvisagez-la, cette mort, par rapport aux types qui l'ont figurée, par rapport aux ombres qui l'ont tracée, par rapport aux cérémonies qui l'ont représentée, par rapport aux oracles qui l'ont prédite.
Envisagez-la, cette mort, par rapport aux foudres et aux carreaux qui ont été lancés sur la tête de Jésus-
* Rom, Tiii. 3t,
Christ : voyez cette âme accablée de tristesse, ce satrig découlant en terre, cette coupe d'amertume dont votre Sauveur est atnreuvé; écoutez ces insultes, ces calomnies, ces accusations, ces sentences d'iniquité; regardez ses peds et ses mains cloués, ce corps qui n'est bientôt qu'une plaie, cette populace effrénée acharnée à sa croix, et augmentant l'horreur de son supplice; allez jusque dans le ciel même, voyez le Père étemel abandonnant son Fils à tant de maux, voyez l'enfer de concert avec le ciel, et le ciel avec la terre.
Ënvisag^-la, cette mort, par rapport aux signes terribles qui l'ont accompagnée, par rapport à cette terre qui tremble, à ce soleil qui s'obscurcit, à ces pierres qui se fendent, à ces sépulcres qui s'ouvrent, à ces morts qui retournent à la lumière.
Envisagez-la, cette mort, par rapport h la grandeur de Dieu , et à la petitesse de l'homme, pour qui toute cette sanglante scène se passe.
Réunissez tous ces traits, et dites-vous encore, la mort de Jésus-Christ est tout cela : la mort de Jésus- Christ est le corps des figures, l'original des types, la réalité des ombres, l'accomplissement des oracles : la mort de Jésus-Christ est ce grand événement qui a obscurci le soleil, qui a ouvert les tombeaux, qui a fendu les pierres, qui a fait trembler la terre, qui a bouleversé la nature et les éléments. Suivez ces réflexions, arrêtez là votre imagination.
La mort de Jésus-Christ ainsi conçue, appliquez-la au sujet que nous traitons; la mort de Jésus-Christ ainsi conçue, qu'elle vous serve à vous former une idée de la félicité céleste; bâtissez encore sur le fondement de saint Paul ; dites avec cet apôtre : < Celui qui n'a point épargné son propre fils, mais qui l'a livré pour
BOUS à la mort, ne nous donnera- t-il pas toutes choses ^vec lui? I» Vous regrettez le inonde, vous qui devez aller au ciel ! Et qu'est-ce que le ciel? C'est le prix de cette mort, n Celui qui n*a point épargné son propre fils, mais qui l'a livré pour nous à la mort, ne nous don* nera^-t-il pas toutes choses avec lui? » Si le moyen est si grand, quelle doit être la fin? Si les préparatifs sont si riches, quel sera l'événement? Si le comliat est si rude, quelle sera la victoire? Si le prix est si {Hrécieux, quel, quel sera le bien acquis à ce prix?
Après cela, revenez au monde, mes frères; que re^ grettez-vous? Vous, r^rettez-vous des palais, des sceptres et des couronnes? Vous, regrettez* vous une houlette que vous portez, une cabane qui vous loge? Vous, regrettez-vous uoe société, une société dont les défauts ou les perfections sont souvent pour vous une source égale de misères? Ah! fantôme de notre cupidité, paraitrez-vous encore à nos yeux, et tiendrez- vous bon encore contre ces biens réels que la mort de Jésus- Christ nous acquiert? Ah ! « citernes crevassées, » l'emporterez-vous encore dans nos esprits sur les « fontaines vives des eaux * ?» Ah! sacrificateur de la nouvelle alliance, aurons-nous encore de la peine à te suivre, lorsque tu nous conduis dans les lieux saints, à la trace sanglante de ta croix et de ton martyre? Jésus-Christ est un conquérant qui nous a acquis un royaume de félicité et de gloire , sa mort est un gage précieux d'une éternité triomphante.
La mort n'a donc plus rien de redoutable pour le chrétien ; dan$ le tombeau de Jésus-Christ sont dissipa toutes les frayeurs qui sa trouvaient dans le ftom-
< 1. Jéréin. II. 13.
beau de la nature : dans le tombeau de la nature , je vois une sombre nuit, à travers laquelle je ne puis per* cer ; dans le tombeau de Jésus-Christ, je vois la lumière et la vie : dans le tombeau de la nature , je vois les peines de mes crimes; dans le tombeau de Jésus-Christ, je vois mes crimes expiés; dans le tombeau de la nature, je vois la triste destination d'Adam et de sa malheureuse postérité : « Tu es poudre, et tu retourneras en poudre '. » Dans le tombeau de Jésus-Christ, j*éclate en actions de grâces, c Où est, ô mort, ton aiguillon? Où est, ô sépulcre, ta victoire? Grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par Noire-Seigneur Jésus-Christ. II a détruit par sa mort celui qui avait Tempire de la mort, c'est-à-dire le diable, afin qu'il en déli^Tât tous ceux qui, par la crainte de la mort, étaient toute leur vie assujettis à la servitude'. »
APPLICATION
Mais si ce sont là nos privilèges, n'est-ce pas un opprobre pour nous, mes frères, qu'élevés dans une religion qui nous fournit des armes si puissantes contre les frayeurs de la mort, nous ne l'envisagions pour la plupart qu'avec frayeur? Le fait n'est que trop avéré : pour l>eu qu'on étudie le plus grand nombre des chrétiens, on voit bien qu'ils regardent la mort comme le plus grand de tous les maux; et pour peu qu'on assiste de mourants, on voit qu'il y en a très-peu, très-peu qui meurent sans regret, et qui n'aient besoin de toute leur soumission, dans un temps où il semble qu'il faudrait s'abandonner aux transports et à l'allégresse. Une va-
* Gcnès. 111. 19, — - 1. Cor. xv. 35,
peur dans la tête nous dérange, un degré de chaleur de plus dans le battement de nos artères nous alarme, la moindre idée de la mort nous inspire je ne sais quel sérieux sombre et mélancolique.
Mais ces craintes et ces terreurs, mes frères, toutes surprenantes qu'elles nous paraissent , n'ont pourtant rien qui doive nous surprendre véritablement. Si s'appliquer les fruits de la mort de Christ était une simple action de l'esprit, un simple mouvement du cœur, un simple aveu de la bouche; si s'appliquer les fruits de la mort de Christ n'était que ce que se figure un pécheur endurci, ou c^ que lui prescrit un casuiste commode, vous ne verriez pas un chrétien qui craignit la mort; mais vous le savez, TÉvangile vous l'apprend, vos consciences vous le dictent, s'appliquer les fruits de la mort de Christ, c'est une complication de devoirs qui demande du soin, du temps, du travail, de la peine, et presque toute la vie : la plupart des chrétiens négligent cet ouvrage pendant leur santé; est-il étonnant qu'ils tr^nblent à l'heure de la mort?
Rappelez à votre mémoire les trois manières dont Jésus-Christ a désarmé la mort; il l'a désarmée, en nous prouvant l'immortalité de nos âmes, en faisant l'expiation de nos crimes, en nous acquérant une félicité éternelle.
Mais quelle efficace aura sur nous la mort de Christ, comme preuve de la vérité d'une doctrine qui établit l'immortalité de l'âme, si nous n'étudions ces preuves, si nous ne les ruminons dans notre esprit, si nous ne travaillons à en sentir la force, si nous ne nous mu« nissons contre les difficultés que ce siècle malheureux oppose à ces grands principes?
Quelle efficace aura sur nous la mort de Christ,
eomme sacrifice ofieri à s^ justice divine pour nos péchés, si nous ne sentons la plénitude de ce sacrifioe» si nous ne rappliquons à notre conscience, si nous ne le présentons à Dieu par Jes mouvements de notre foi ; surtout si par une étude continuelle de nous-mêmes, si par un travail obstiné nous ne nous mettons dan^ les termes, et si nous ne revêtons les caractères de ceux qui ont droit de s^approprier les fruits de ee sao-ilipe?
Quelle efficace aura sur nous l^, mort de Christ, considérée comme gage d*une éternité bienhaireuse, si nous ne remplissons notre àme de cette éternité, si nous n'en pénétrons notre cceiir, si nous sommes industrieux à effacer les impressions que ces grands objets peuvent faire sur nous ; si, Tàme à peine ébranlée de ces vérités qui devraient Toccuper toujours, nous rentrons incontinent dans le tourbillon des choses du monde, sans nous donner le temps de nous prévaloir de cette heureuse situation, et comme pour nous dérober aux mouvements de la grâce qui semblaient nous avoir touchés. Âh ! mes frères, puisque c'est là la conduite de la plupart des chrétiens, comme Ton ne peut pa$ s*empècher de s'en convaincre, quand on ne se cantente pas de les regarder dans ce temple, et de cette diaire, mais quand on les suit dans la vie, et quand on perce ces faibles voiles de piété et de dévotion, qui les rouvrent pendantunehcuredansuneassemblée; puisque c'est là, disr-je, la conduite de la plupart des chrétiens, leurs craintes n'ont plus rien qui doive nous étonner.
La grande conclusion que nous devons tirer de toutes ces réflexions, mes frères, n'est pas une conclusion abstraite et difficile à comprendre; c'est une conclusion aisée, naturelle, et qui s'offrirait d'elle-même à nos , esprits, si nous n'étions pas si portés à nous aveugler;
la grande conclusion que qous devons tirer de c^ réflexions, c'est que si nous voulons mourir en chrétiens, il faut que nous vivions en chrétiens : si nous voulons voir avec fermeté la dissolution de ce corps, il faut étudier c^ preuves qui établissent Timmortalité de Tâme, et pouvoir dire avec saint Paul : a )e sais à qui j*ai cru, et je suis persuadé qu'il a la puissance de garder mon dépôt jusqu'à ce jour-là \ » Si nous vouions ne pas craindre ce tribunal redoutable, devant lequel fipus devons être jugés, il faut entrer dans les conditions de l'alliance de grâce, afin de pouvoir dire avec le même saint Paul : « Je suis le plus grand de tous les pécheurs, mais j'ai obtenu miséricorde ^ » Si nous voulons quitter sans frémir tous ces objets qui nous envi- . ronnent, et auxquels nous sommes si étroitement unis, il faut s'en détache^ de bonne heure, placer de bonne heure « notre cœur là oii est notre trésor *, i» et pouvoir dire avec le prophète : < Quel autre que toi ai*je dans le ciel? Je n'ai pris plaisir sur h terre qu'en toi% »
lorsque après avoir fait ce$ efforts, nous entendons notre chair se plaindre à la vue de sa prochaine destruction, si notre coeur frémit encore de la nécessité qui nous est imposée de mourir, travaillons à nous rassurer non-seulement contre cette crainte, mais même . contre les soupçons qu'elle pourrait nous inspirer sur notre salut : cette crainte de la mort n'est plus un . crime alors, ce n'est pins qu'une faiblesse ; c'est bien une marque que nous ne sommes pas parfaits, mais ce n'çst pas nne tach^ qui efface notre christianisme ; c'est une timidité, ce n'est pas une défiance : p'est bien un pialh^ur qui nou^ empêche de sentir toutes les «donçeurs
' Tim. 1. 12. — * 1. Tira. I. 13.— 3 Matth. Ti. 21.— < PS.LXXX1II. 25.
d'une bonne mort, mais ce n*est pas un obstacle qui nous empêche de bien mourir. Fortifions-nous; que craignons-nous? Dieu est un bon ami qui ne nous abandonnera pas dans l'adversité; Dieu n'est pas un être cruel qui se plaise à nous rendre misérables; c'est un Dieu dont la bonté et la miséricorde sont les grands caractères: il s'est engagé à nous rendre heureux; ne doutons pas de sa promesse; elle a été marquée du plus digne sceau que nous puissions demander, du sang de l'agneau sans tache, qui est, non sur le seuil de nos portes, mais dans l'intérieur de nos consciences; l'ange exterminateur respectera ce sang, et ne saurait porter ses coups contre des âmes qui en sont marquées.
Après tout, mes chers frères, si les meilleurs chrétiens, à la première idée de la mort, et dans les premiers moments d'une maladie mortelle, ne peuvent s'empêcher de craindre, si la chair murmure, si la nature se plaint, si la foi même semble chanceler ; la raison, la religion, mais surtout les secours de l'esprit de Dieu, accordés aux prières et aux élans que pousse vers le ciel un pareil chrétien, dissipent toutes ces craintes. I.^ Dieu fort se laisse vaincre, quand on le combat par des larmes et par des prières : Dieu ne résiste pas aux soupirs d'un tidèle, qui du fond de son lit d'infirmité lui tend les bras, qui le conjure de sanctifier ses maux, qui le prie de le fortifier dans son agonie, qui lui crie du centre d'une âme pénétrée : « 0 Éternel, je remets mon âme entre tes mains*, » reçois-la, mon Dieu. Éloigne de moi ces fantômes qui me troublent ; enlève-moi à toi. « Dresse mes mains pour le combat, et mes doigts pour la bataille \ Tire-moi, afin
' Ts. XXXI. 6. — - Fs. CLXiv. 1.
SUR LES FHAYtXRS DE LA MORT. 345
que je coure après toi '. Enflamme ma dévotion, et que mes élans embrasés soient comme un chariot de feu qui me porte dans ton ciel : les nuages que formait c celui qui avait l'empire de la mort » s'évanouissent, les voiles qui couvraient Téternité se lèvent insensiblement, l'esprit se convainc, le cœur s'attendrit, les désirs s'enflamment, certains retours des saintes pensées qui avaient roulé dans nos âmes nous font entrer dans le grand but de la religion, et le lit d'inOrmilé devient un champ.de triomphe. Il n'y a aucun de vos pasteurs qui n'ait vu de pareils exemples.
Puissent tous ceux qui nous écoutent goûter ces consolations ! Puisse ce précieux sacrifice que Jésus- Christ a oflcrt pour nous à son Père, en puriflant tous nos crimes, calmer toutes nos frayeurs ! Puisse ce grand sacrificateur de la nouvelle alliance porter gravés sur sa poitrine tous ces Israélites mystiques, aujourd'hui qu'il est entré dans les lieux saints! Et quand ces fondements de poussière sur lesquels cette maison d'argile est appuyée viendront à crouler sous nos pieds, puissions-nous tous élever nos âmes sur les ruines du monde, et les placer dans le séjour de l'immortalité ! Heureux, heureux mille fois de mourir dans ces sentiments! Dieu nous en fasse la grâce. Â lui soit honneur et gloire à jamais ! Amen.
' CaDl. I. 4.
Un pluirisien ayant prié Jésas de manger cbcx loi, il entra dans la maison du pharisien, et il se mita table. Et une femme de la fille qui ayait été de mauvaise yie, ayant sv qn^il était à table dans la maiao» du pbarisiea, elle apporta un yase d'albfttre plein d'une huile odorii^ rante. Et se tenant derrière aux pieds de Jésus, elle te mit à plevrer ; elle toi arroaait les pieds de aes larme», et le* essuyait avec ses chevemi ; elle lui baisait les pieds^ et elle les oignait avec cette huile. Le pharisien qui Pavait cenvié, voyant cela, dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait sans doute qui est cette femmtf qui le touche, et qu'elle est de mauvaise vie. Alors Jésus prenant la parole, lui dit : Simon, j'ai quelque chose à te dire; et il dit : Maître, dis-le : Un créancier avait de«s débiteurt, dont l'un lui devait oinq cent» deniers, et l'autre cinquante. Et comme- ils n'avaient pas de quoi payer, il leur quitta à tous deux leur dette *, dis-moi donc lequel des dieux l'aimera le plnsf Simon fui répondit : J'estima que c'est celui à qui il a le plus quitté. Jésus l«t dit : Tu as fort bien jugé. Alors se tournant ver» la femme, il dit à Simon : Tois-tu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et ta m m'as point donné d'eau pour me laver les pieds; mais eUe a arrosé mes pieds d« ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis qu'elle est entrée, aile n'a cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point oint ma tête d'huile ; mab elle a oint mes pieda d'une huile odoriférante. C'est pourquoi je te dis que ses péchés, qui sont en grand nombre, hri sont pardonnes, car elle a beaucoup aimé ; or celui à qui on pardonne moins aime moins. Puis il dit à la femme : Tes péchés
te sont pardonnas. Et ceax qui ^ient avec lui k table se mirent à dire entre eux : Qui est celui-ci qui même pardonne les p^cbés? Mais il dit à la femme : Ta foi t'a sauTée, ya-t*en en paix.
Luc Vil. 86-50.
« Je le prie que je tombe entre les mains de rÉternel, parce que ses compassions sont en grand nombre ; mais que je ne tombe point entre les mains des hommes \ » Ce fut le vœu que forma David dans la plus funeste circonstance de sa vie. Un prophète, émissaire du Dieu des vengeances , vient lui ap}X)rter ce sinistre choix : « Je te propose trois choses; choisis Tune d'elles, afin qu'elle t'arrive : ou la famine durant l'espace de trois ans ; ou d'être consumé durant trois mois, en sorte que l'épée de tes ennemis ^atteigne ; ou que l'épée même de l'Éternel soit durant trois jours dans le pays, et que l'ange de l'Éternel fasse le dégât dans toutes les contrées d'Israël. Regarde ce que j'aurai à répondre à celui qui m'a envoyé ^ »
Quelle proposition pour un homme accoutumé à regarder le ciel comme la source des bénédictions et des grâces , et qui ne le voit désormais que comme le séjour des foudres et des carreaux prêts à être lancés sur sa tête? Pour lequel de ces deux fléaux penchera-t-il ? Quel d'entre eux pourra-t-il choisir qui ne lui donne sujet de se reprocher qu'il s'est déterminé pour le plus funeste? Et qu'eussiez -vous choisi à sa place, mes frères? Vous fussiez-vous déterminés pour la guerre? Auriez -vous pu seulement soutenir cette idée? Les armées d'Israël jadis voyant la victoire constamment attachée à leurs pas, elles-mêmes menées en triomphe, l'arche de l'Éternel captive, un soldat cruel et barbare
• ;. Sam. XXIV. «4. — * 2. Sam. xiii.
mettant le royaume en cendres, rasant ses forteresses, ravageant la moisson et enlevant dans un moment l'espérance de toute une année? Vous fussiez -vous déterminés pour la famine? Eussiez- vous choisi c les cieux devenus d'airain, la terre rendue de fer\ » les champs dévorant le grain qui leur avait été confié, les « sauterelles broutant les restes du hurbec, et le hanneton le reste des sauterelles ' ; » les hommes s'arra* chant le pain des mains, ne pouvant ni vivre ni mourir, et devenus hors d'état de se nourrir pour avoir été trop longtemps sans prendre de nourriture? Vous fussiezvous déterminés pour la mortalité? Ëussiez-vous choisi ces affreux temps où la contagion, comme sur les ailes du vent, porte son venin mortel avec la rapidité de réclair d'une ville dans une autre ville , d'une maison dans une autre maison ; temps où l'on vit sans secours; où chacun, occupé à se garantir soi-même du péril, ne peut s'employer à garantir les autres; où le père fuit l'entretien du fils, le fils celui du père, l'épouse celui de l'époux, l'époux celui de l'épouse; où l'on se redoute, lors même que l'on s'aime tendrement, et où l'on se communique mutuellement des souffles mortels et em* poisonnés ? Ce sont les funestes fléaux que Dieu met au choix de David coupable, afin qu'il les pèse à la balance, et qu'il agite la triste question, quel des trois sera son partage ? Il se détermine pourtant : « Que je tombe, je te prie, entre les mains de l'Étemel, parce que ses compassions sont en grand nombre, plutôt qu'entre les mains des hommes. » Il lui semble que les coups partant immédiatement de la main d'un Dieu miséricordieux, quoique irrité, seront les plus faciles à arrêter.
» Lévil. xxvu 19. — 2 Joël i. 4.
11 ne conçoit rien de plus aflreui que de voir entre Difen et lui des hommes qui lui interceptent ses regards, et qui lui ferment l'accès au trône de la grâce.
Mes frères, le souhait de David consterné doit réglet le nôtre à Fégard de chacune des taches dont notre vie a été souillée : il est vrai que les yeux de Dieu scml infiniment plus purs que les yeux des hommes ; it est vrai qu'il découvre dans notre vie des faibles qui nous avaient échappé , et que c si notre cœur nous con-^ damne, Dieu est plus grand que noCre cœur \ s II est vrai qu'il a des fléaux pour nous punir, infiniment plus redoutables que ceux des hommes , et qu'au lieu que les hommœ ne peuvent « tuer que le corps, Dieu peut jeter l'âme dans la géhenne ^ » Mais pourtant ce Dieu fort, ce Dieu vengair, ce Dieu terrible est un Dieu miséricordieux; c ses compassions sont en grand nombre*, b au lieu que les hommes sont cruels : oui, ces hommes qui se donnent eux-mêmes les licences les plus criantes, ces hommes qui ont tant besoin de support, ces hommes qui méritent eux-mêmes les châtiments les plus rigoureux, ces hommes sont pour l'ordinaire sans miséricorde pour leurs semblables; en voici un fameux exemple : la pécheresse de l'Évangile fait l'expérience de l'un et de Tautre de ces deux états ; elle éprouve tour à tour le jugement de Dieu et le jugement des hommes; mais elle y trouve un traitement bien diffé^ rent : entre les mains de Jésus-Christ, elle voit à la vérité un législateur sévère qui la laisse pendant quelque temps verser des larmes, et des larmes très-amères; un législateur qui l'abandonne quelque temps à la douleur dont elle est pénétrée, qui peut voir ses cheveux éimrs,
> 1 Jean m. 20. -> ^ Mallh. s. 28. — ' Pt. csix. 156.
son maintien troublé, mais qui bientôt prend soin d'essuyer lui-même ses larmes, et qui lui fait entendre cette douce voix : « Ma fille , va-t'en en paix. » Entre les mains des hommes , au contraire , elle ne trouve que cruauté et que barbarie : elle entend un pharisien orgueilleux qui voudrait armer contre elle , même le Rédempteur du genre humain; lui faire eni^dre un arrêt de mort, même dans l'exercice de la pénitence, exciter éL faire sourdre la condamnation du sein même de la grâce et de la miséricorde.
C'est cette instructive, c'e^ cette consolante histoire que nous rappelons aujourd'hui, et qui offre à notre méditation trois objets bien ditïérents : la conduite de lai pécheresse, celle du pharisien ei celle de lésus- Christ, Dans la conduite de la pécheresse prosternée aux pieds du Sauveur, vous verrez les principaux caractères de la pénitence ; dans celle du pharisien, vous verrez tout le venin qui empoisonne si souvent les jugements que nous portons sur la conduite des hommes, et dans celle de Jésus-Christ, vous verrez ouvertes les sources de la pitié, de la miséricorde, de la compassion. Entrons en matière.
I. La pécheresse pénitente est le premier objet sur lequel nous devons fixer nos yeux. La question sur laquelle il y a eu plus de débats à cette occasion parmi les interprètes et le plus de variété dans les sentiments , mais celle cpii nous arrêtera le moins, comme à notre avis la moins importante , c'est qui était cette femme ? Non qu'une connaissance exacte de sa personne et de 6a vie ne fût très-propre, en nous explicpiant la nature de ses péchés , à nous donner un^ juste idée de ss> pénitence , et ne contribuât par cela même à l'éclaircissement de notre texte ; mais parce que quelque secours
que nous ayons emprunté de toutes parts, nous n'avons rien trouvé qui fût digne d'être proposé sur cet article à des auditeurs sévères , qui veulent être traités en hommes raisonnables, et qui refusent de se déterminer sans de bonnes preuves.
Je sais que des interprètes, trompés par quelque ressemblance qui se trouve entre l'onction répandue sur Jésus-Christ dans ce repas et celle dont il est parlé au chapitre XI de saint Jean, dans le repas que donna Lazare au Sauveur, ont cru que la pécheresse dont il est ici parlé était cette même Marie , sœur de Lazare , qui recueillait avec une si profonde attention les oracles qui émanaient de la bouche de Jésus-Christ, et qui, au rapport de l'Évangile, « versa sur ses pieds une boîte d'un parfum exquis, et les essuya de ses cheveux ^ » Et comme il est parlé dans d'autres endroits de rÉvangile, d'une autre « Marie surnommée Magdeleine % » on a cru que Marie, sœur de Lazare, que Marie Magdeleine, de laquelle il est dit que Jésus-Christ avait « chassé sept démons*, » et la pécheresse de notre texte étaient une même personne.
Nous n'avons point dessein d'entrer dans ces discussions; voici ce qu'il suffit de savoir sur ce sujet : la femme dont il est ici question demeurait dans la ville de Naïm, ce qui la distingue assez de Marie, sœur de Lazare, qui était de Béthanie, et de Marie Magdeleine, qui probablement est ainsi nommée, parce qu'elle naquit à Magdala^ petite ville de la tribu de Manassé. C'était une femme de mauvaise vie, c'est-à-dire coupable d'impureté : le mot de l'original signifie pécheresse; ce terme marque quelquefois dans nos Écritures
• Jean XI. 2. — ^ Luc vin. 2. — •» Marc xri. 9.
SLR LÀ PEiNITËNGB DE LÀ PÉCHERESSE. 35S
réUit de ceux qui vivaient hors de Talliance; c*est dans ce sens qu*il est pris dans TÉpitre aux Galates, où saint Paul donne aux païens le nom de pécheurs * ; mais ce nom est affecté, chez les auteurs grecs, à ces femmes qui sont telles que toutes les circonstances de notre histoire nous engagent à nous représenter celle-ci : que s*il est aisé de marquer le genre de son crime, il n*est pas également facile d*en déterminer l'espèce; si ce fut l'adultère, si ce fut la prostitution, si ce fut seulement quelque intrigue criminelle. Nos réflexions tomberont quelquefois sur ces divers ordres de vices ; du reste, Ton peut présumer, et par les discours du pharisien, et par le parfum que la pécheresse répandit sur les pieds do Jésus-Christ, que cette femme avait quelque fortune : voilà tout ce que nous savons sur ces sortes de questions. Si quelqu'un en demande davantage, nous n'aurons point de honte de reconnaître notre ignorance, de le renvoyer à ceux qui auront trouvé des guides plus sûrs que les nôtres, ou à ceux qui possèdent celui de tous les talents, qui dans les sciences nous parait moins digne d'envie, je veux dire celui d'avoir un sentiment fixe sur des sujets incertains, et qui ne sont susceptibles d'aucun. argument solide.
Arrêtons-nous à la principale des circonstances de la vie de cette pécheresse, et pour ranger nos réflexions sous quelques chefs généraux, examinons dans sa conduite : 1* la douleur qui la déchire; 2"" le sauveur auquel elle a recours; 3® l'amour dont elle est embrasée; 4<' le courage qui l'anime. Remarquons, dans ces quatre circonstances, quatre grands caractères de la pénitence : l"" elle doit être vive dans ses remords : notre pécheresse
< Gai. 11. is.
3ô4 SEftMON
verse des larmes, et ses yeux sont les interprètes de son cœur; T la pénitence doit être sage dans son recours : notre pécheresse s'humilie aux pieds de celui qui a fait l'expiation de nos pédiés, et de < ceux de tout le monde ' ; d S"" la pénitence doit être tendre dans son exercice, et nous faire réparer, par des actes d'amour divin, l'amour que nous avons eu pour le crime; 4<> la pénitence doit être courageuse dans son exercice. Notre pécheresse surmonte tous les scrupules qu'un faux hon* neur pouvait lui dicter; elle va dans la maison du pharisien, en la présence de tous les invités, reconnaître son crime; et puisqu'elle n'a point eu de honte de le commettre, elle n'a point de honte de l'avouer.
\9 Nous considérons, dans la pénitence de cette femme, la douleur qui la déchire : la pénitence doit être vive dans ses remords; c'est son premier caractère : dans quelque classe d'impureté que la pécheresse doive être placée, soit qu'elle ait été coupable de prostitution, soit qu'elle le fût d'adultère, soit que, n'ayant pas été liée par les nœuds sacrés du mariage, elle se soit abandonnée à des voluptés criminelles, elle est trop fondée encore à donner cours à ses larmes et à sa douleur : pouvait-elle en verser de trop amère3, si elle avait été coupable de prostitution? Y a-t-il des couleurs qui dépeignent trop vivement une femme qui est parvenue à un assez haut degré d'impureté, pour arracher jnsqu aux dernières racines de la pudeur; une femme qui met ses infamies à prix, qui se livre au plus offrant, qui se voue publiquement aux plus grands excès, dont la maison est une école d'abomination d'où l'on voit sourdre ces maximes détestables qui empoisonnent les
> 1. Jean II. 2.
àmcs, et ces débauches infâmes qui empoisonnent le corps, et qui portent leur venin mortel dans les familles? C'est peu de dire que cette femme doit verser des larmes amères au souvenir d'une vie si scandaleuse et si débordée. Sacrificateurs, magistrats, peuple de Naïm, vous deviez vous-mêmes vou9 couvrir de sac et de cendre pour avoir toléré une maison de ce genre, pour n'avoir pas eu quelque étincelle du zèle de c Phinées, fils d'^léazar *, » pour avoir pu laisser pierre sur pierre dans le monument de la honte de votre ville, et pour n'avoir pas porté la hache et la coignée jusqu'aux fondements d'une telle maison ; eussent dû ceux qui se seraient employés à 1^ raser être écrasés sous ses ruines : une pareille maison soufTcrte dans une ville est capable d'attirer la malédiction du ciel sur toute une province, sur tout un royaume.
Rome, quelle occasion ne me serait point ici offerte do pQ confondre? Ne pourraisrje pas produire aux yeux de tout Tunivers ta honte et ton infamie ; la prostitution mise parmi tes revenus; les prostituées et les prostitués te servant de nourrissons et de nourrices, et le saint* siège entretenu en partie par le c prix des chiens et le salaire des prostituées', » pour me servir d'une expression de l'Écriture! Mais je te laisserais trop de lieu à la rétorsion ; j'aurais trop de sujet d'attendre que tu opposasses excès à excès : je craindrais le même trait qui t'aurait été décoché. Je tremblerais que tu ne tirasses ce trait fumant de tes entrailles impures, et que tu n'en perçasses les nôtres. G Dieu! c dresse aujourd'hui ces mains au combat, et ces doigts à la bataille'. » Mes frères, dût Taccès à cette chaire nous ètrp interdit
• Xombr. xxv. li. — » Dealer, xxiii. 18. — * Ps. cxlit. I.
pour jamais, dût-on taxer ce discours d'être une torché de sédition destinée à mettre la flamme dans ces provinces, et dût une partie des fléaux que méritent ceux qui fomentent le crime tomber sur la tête de celui-là même qui aura le courage de le reprendre, nous le déclarerons ; jamais, jamais la prospérité de ces provinces ne sera bien aflermie, tandis qu'elles soufiriront des outrages faits si publiquement à la majesté de ce Dieu, c qui a les yeux trop purs pour voir le mal \ » Ne publiez point déjeunes, ne convoquez point d'assemblées solennelles, n'ordonnez point des prières publiques pour détourner les coups du ciel ; que les prêtres et les sacrificateurs ne «( pleurent point entre le portique et Tautel ; » qu'ils ne disent point : « Éternel, pardonne à ton peuple, et n'expose point ton héritage à l'opprobre '. » Tout cet appareil de dévotion sera inutile, tandis qu'il y aura au milieu de nous des lieux publiquement voués à l'impureté : la puante vapeur qui en sortira montera jusqu'au ciel ; elle formera un nuage entre nous et la grâce, nuage que les prières les plus ardentes ne sauraient l)ercer.
Peut-être notre pénitente était-elle coupable d'adultère. Quelle idée doit se former d'elle-même une femme qui a commis ce crime, si elle se considère dans son véritable point de vue, si elle porte des regards atten* tifs sur tous les précipices dans lesquels elle se jette, et sur tous ceux auxquels elle s'expose : elle a pris pour son modèle cette femme que Salomon a dépeinte dans le livre de ses Proverbes, et qui a eu tant d'imitatrices de ses déLK)rdements dans la suite des siècles : « Cette femme, qui se tient dans le grand chemin, parée, pleine
1 Uabac. i. 13.— ' Joël ii. 17.
SLR LA PÉNITENCE DE LA PÉCHEUESSE. 357
de ruse, bruyante, eflroniée, qui ne reste point dans la maison, qui se met aux aguets dans les coins des rues, et qui dit aux insensés d*entre les jeunes gens : J'ai chez moi des sacrifices de prospérité, aujourd'hui je me suis acquittée de mes vœux ; j*ai couvert mon lit d'un magnifique tapis de fm lin d'Egypte; j'ai parfumé ma couche avec de la myrrhe, de l'aloès et du cinnamome; venez et enivrons-nous de délices, car mon mari n'est point à la maison; il est parti pour un long voyage ; il ne reviendra pas de longtemps * . » Et vous sémble-t^il, mes frères, qu'il fallût changer beaucoup de ces traits, pour rapprocher ce tableau des mœurs de notre siècle? Que sont ces dissipations éternelles, si ce ne sont des traits de cette femme < qui se tient sur les grands chemins, qui s'arrête au coin des rues, et dont les pieds ne restent point dans la maison? Que sont ces ajustements recherchés, si ce ne sont des traits de « cette femme parée? » Que sont ces déguisements continuels, ces mensonges entassés dont on se sert pour couvrir les desseins que l'on trame, ou ceux que l'on a déjà exécutés, si ce ne sont des traits de cette < femme rusée? » Que sont ces soins de former certaines sociétés de plaisir, si ce ne sont des traits de cette femme qui crie : « J'ai chez moi des sacrinces de prospérité, je me suis acquittée aujourd'hui de mes vœux, venez, enivronsnous de délices? Que sont certains moments attendus avec impatience, ménagés avec industrie, et employés avec avidité, que des traits de cette femme qui dit < aux insensés d'entre les jeunes gens : Mon mari n'est point à la maison, il ne reviendra pas de longtemps? » Je m'arrête : si la pécheresse est coupable d'adultère, elle
' ProY. vu. 10 et suit.
a souillé l'état le plus inviolable et le plus sacré; elle a porté la discorde dans la maison de celui qui a été l'objet de son amour criminel : elle s*est donnée en spectacle d'impureté et de perfidie à des enfants, à des do^ mestiques, au monde, à l'Église. Elle a fait à celui auquel elle devait l'attachement le plus tendre et le respect le plus profond, l'outrage le plus sanglant et ic plus funeste. Elle a couvert d'ignominie ceux qui lui ont donné le jour, et porté ceux qui ont appris ses excès à rechercher de quels ancêtres elle a reçu un sang si impur et si corrompu : elle a partagé son cœur et son lit avec l'ennemi le plus implacable de sa famille : elle a risqué de confondre le fils de l'impureté avec l'héritier légitime. V a-t-il des larmes trop amères pour exr pier une complication de crimes si odieux? Y en a-t-il de trop abondantes pour les lav^ et pour les couvrir? Mais ne soyons pas industrieux à noircir la réputar tion de la pénitente; supposons-la impure, puisque l'évangéliste nous y conduit, sans la supposer adultère et prostituée. Son crime doit lui ouvrir une source éternelle de larmes, mille et mille sinistres réflexions doivent percer son coeur ; sont-ce donc là les fruits de cette éducation qu'on m'a donnée? Est-ce là ce que j'ai rapporté des leçons qu'on m'a faites dès le berceau, et qui semblaient si propres à me munir à jamais contre ces écueils, où ma faible vertu s'est venue briser? J'ai renoncé à la bienséance de mon sexe, dont l'apanage fut toujours la pureté, le scrupule, la délicatesse, la pudeur. J'ai commis un de ces crimes que, soit justice, soit cruauté, les hommes ne pardonnent point. Je me suis livrée aux mépris et aux froideurs de ceux mêmes à qui j'ai fait le honteux sacrifice de mon honneur. J'ai porté le poignard dans le sein de ceux qui m'ont mise
au monde, j*ai fait attribuer à leur négligence ce qui n'a eu pour cause que ma faiblesse et ma corruption. Je me suis bannie à jamais de la société des personnes sages. Comment soutiendrais-je leurs regards? Où trouverais-^ une nuit assez sombre pour me eouirrir à leurs yeux?
Mais c'est outrager la pénitence de notre pécheresse, de rapporter sa douleur à des motifs de ce genre ; elle en a de plus dignes d'une pénitente. Ce cœm* que mon Dieu m'avait demandé avec tant d'amour, je l'ai donné à la volupté; ce corps, qui devait être le < temple du SaintrEsprit ', » est devenu celui d'une passion impure. Ces soins qui devaient avoir mon salut pour objet, je. les ai employés à arracher des conquêtes à Jésus-Christ. J'ai disputé avec mon Sauveur l'âme de ses rachetés, et ceux qu'il était venu sauver, je me »iis employée à les perdre ; je suis devenue la cause des remords ducompUce de mes crimes; il me regarde avec horreur, il me reproche ces tentations mêmes auxquelles il m'a exposée ; et quand il rencontre mes regards dans une assemblée pieuse , dans une cérémonie de religion, il me dit tacitement que j'ai contribué à l'en rendre ii^ digne. Je serai son bourreau dans son lit de mort ; peut-' être le serai-je dans l'éternité. Je me suis exposée à mille périls dont la seule grâce de Dieu m'a retirée, à^ des périls dont les suites font horreur, et dont trop, d'exemples sinistres ont ensanglanté l'histoire; telle estla cause des larmes de la pénitente : c Elle était aux pieds de Jésus-Christ, elle les arrosait de ses larmes. » C'est le premier caractère de la pénitence; elle est vive dans ses remords.
' 1. Cor. VI. 19.
300 SRI\MON
2" Mais elle doit être sage dans son recours. Noire pécheresse ne va pas au pied de Sinaï chercher son absolution dans le sentiment de ses justices, et demander sa justification comme une récompense due à ses œuvres ; elle craindrait d'être percée de quelqu'un de ces affreux traits que la justice divine décocha de ce formidable mont. Elle ne cherche point dans les moyens que la superstition a inventés un bouclier pour parer les coups qui partent du tribunal de la justice. Elle ne s'écrie pas comme cette femme dont parle un prophète : « Avec quoi préviendrai -je l'Éternel? Avec quoi me prostemerai-je devant le Dieu souverain? Le préviendrai-je avec des holocaustes et avec des veaux d'un an? Offrirai-je mon premier-né pour mon forfait, ou le fruit de mon ventre pour le péché de mon âme? L'Étemel prendra-t-il plaisir au sacrifice de mille béliers, ou à dix mille torrents d'huile * ? » Elle ne demande pas même aux sacrificateurs et aux lévites d'offrir pour elle des sacrifices d'expiation. Elle démêle les sophismes de l'erreur, elle reconnaît le Rédempteur du genre humain à travers ces voiles d'infirmité et de misère qui le couvrent. Elle sait que « le sang des taureaux et des boucs ne saurait purifier la conscience ' ; » elle sait que ce Jésus, qui est assis à table chez le pharisien, est la seule offrande, la seule victime, assez noble pour être offerte à un Dieu outragé , et pour satisfaire à sa justice. Elle sait qu'il nous « a été fait de par Dieu justice, sanctification et rédemption ^ ; » que son nom a été le seul « qui a été donne aux hommes pour être sauvés *.^» C'est à Jésus-Christ qu'elle a recours ; elle arrose de ses larmes les pieds de celui qui va bientôt verser son sang pour
' Michée ri. 6, 7. — ' Hébr. n. 13. — * Eph. i. 7. I. Cor. i. 30, — < Art. IV. 12.
elle, et embrassant par une foi anticipée les mérites de la mort qu'il doit souffrir un jour, elle ne veut ni d'autre justice, ni d'autre satisfaction, que la sienne.
3"" Nous avons marqué l'amour de la pécheresse pour le troisième caractère de sa pénitence. 11 semble même que Jésus-Christ nous fait envisager toutes ses démarches comme des marques d'amour plutôt que comme des marques de repentance : c Elle a beaucoup aimé. » Ces choses ne sont pas incompatibles. Si « la parfaite charité bannit la crainte ', » elle ne bannit pas la douleur; et bien loin que le pardon qu'une âme élue a déjà reçu pour ses crimes diminue le regret qu'elle sent de l'avoir commis, il contribue à l'augmenter. Plus on aime Dieu, plus est amère la douleur qu'on a de l'avoir offensé. Oui, cet amour qui fait le bonheur des anges, cet amour qui embrase les séraphins , cet amour qui soutient le fidèle dans ses plus cruels tourments, cet amour fait le plus grand supplice du pénitent. Avoir offensé un Dieu que l on aime, un Dieu que tant de motifs rendent aimable, un. Dieu qui est assez tendre, assez compatissant pour pardonner ces mêmes excès que l'on pleure, cet amour excite dans une âme des mouvements de pénitence que nous ferions en vain des efforts pour exprimer, si votre cœur, de concert avec notre bouche, ne les sentait à mesure que nous nous emploie* rions à les dépeindre.
4» Le courage qui anime la pécheresse est le quatrième caractère de sa repentance ou de son amour. Elle ne dit pas : « Que dira-t-on de moi! » Ah! mes frères, que cette seule considération, « que dira-t-on de moi, » a souvent éié un obstacle à la pénitence! qu'elle
' Jean iv . IS.
a arrêté de pénitents! et pour tout dire, en un mot, qu'elle a plongé d'âmes dans la perdition ! Tel qui était pressé par sa conscience de renoncer au monde et à ses plaisirs, n'a pu soutenir l'idée des jugements que les hommes porteraient sur sa conversion. Est-on persuadé qu'il serait nécessaire de vivre dans le recueillement et dans la retraite, cette considération, « que dira-t^n de moi», effraie. On dira que j'aime la singularité, on dira que j'affecte de me distinguer du genre humain, on dira que je suis un ennemi de la société. Veut-on être exact au service divin, cette seule considération, « que dirat-on de moi, » effraie. On dira que j'affecte de me donner en spectacle de religion et de piété, on dira que je veux en imposer à l'Église par de beaux dehors, on dira que je suis un esprit faible, qui se fait des fantômes et des chimères. La pénitente s'élève au-dessus de tous ces égards mondains : « Elle va , dit un auteur moderne, dans une maison étrangère sans y être appelée, troubler la joie d'un festin par une importune tristesse, se jeter aux pieds du Sauveur, sans craindre ce que Ton dira ou de sa vie passée , ou de sa hardiesse présente , faire par cette action extraordinaire comme i^ne confession publique de ses désordres, et souffrir, pour première peine de ses péchés, et pour preuve de sa conversion, rinsulte que l'orgueil des pharisiens et sa mauvaise réputation attireront sans doute sur elle *. » Nous avons vu les démarches de la pénitente, voyons le jugement qu'en fait le pharisien : « Si celui-ci était prophète , il saurait qui est cette femme qui le touche, et que c'est une femme de mauvaise vie. » H. Le pharisien qui porte ce jugement était celui-là
• Fléchier, Panégyrique de la Madeleine ^ page lOî deréditionin-4.
même chez qui Jésus^hrist mangeait. L'évangélisie le dit expressément : s'il était disciple de Jésus-Christ, comme la chose est probable, et comme semble le déterminer le titre de maître qu'il lui donne, ou s'il Tavait inyité par des raisons d'un autre genre, c!est ce qui nous importe peu, et ce que nous n'entreprendons pas d'examiner^ Il est certain que Jésus-Christ a mangé plusieurs fois chez les pharisiens qui, bien loin d'être ses disciples, étaient les ennemis les plus implacables de sa doctrine et de sa personne. Les pensées de celui-ci, qui révoque en doute la divinité de la mission de Jésus- Christ, et lui refuse même intérieurement la qualité de prophète , ne sont guère celles d'un disciple de Jésus- Christ. Ce pharisien s'appelait Simon. Rien ne nous ^ oblige pourtant à confondre ce Simon pharisien avec ce Simon le lépreux, dont il est parlé dans le chapitre 26 de saint Matthieu, et chez qui Jésus-Christ s'était retiré, ni de confondre l'histoire de notre texte avec celle qui est rapportée dans cet endroitrlà, et dont les circonstances sont très-différentes, comme il serait aisé de le prouver, si nous n'avions des choses plus importantes à vous proposer. Mais quel que soit ce pharisien, il dit en lui-même : « Si celui-ci était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche , etc. » Il y a quatre défauts dans ce jugement, une indolence criminelle, une té-* mérité outrée, un orgueil insupportable, et une cruauté antichrétienne; quatre défauts qui doivent nous faire condamner la pensée du pharisien, et qui empoisonnent la plupart des jugements que nous formons sur la conduite de nos prochains.
1. Une indolence criminelle. C'est une disposition d'esprit bien condamnable, je l'avoue, que celle qui inspire une attention perpétuelle aux démarches du
prochain; le motif qui la produit suffit pour en faire sentir le venin. On croit avoir lieu d'être convaincu que plus on examinera la vie des hommes, et plus on y trouvera de quoi satisfaire le barbare plaisir que Ton a de les décrier. Mais c'est une disposition plus condamnable encore que d'être toujours prêt à former un juge* ment de rigueur sur les premières apparences du vice, et sans vouloir se donner le soin de rechercher si dans une conduite criminelle il ne se trouve pas quelque circonstance qui en diminue l'atrocité et qui la rende plus digne de support. Ce n'est point à nous à nous ériger en juges des actions de nos frères, à faire des perquisitions sur leurs mœurs, et à vouloir comme distribuer par nos jugements les peines que mérita le crime, ou les récompenses qui sont dues à la vertu. Mais du moins quand nous usurpons ce droit, n'aggravons pas notre conduite par la manière dont nous exercerons un empire que nous avons eu l'audace d'usurper. Ne prononçons pas en juges iniques sur les actions de ces pécheurs auxquels la nature, la société et la religion, nous unissent d'une manière si tendre. Faisons des informations exactes sur les causes de ces criminels que nous interpellons devant notre propre tribunal, et ne prononçons nos sentences qu'après avoir pesé également dans une balance de justice ce qui les rend dignes de condamnation ou d'absolution. Mais ce serait donner un frein à notre malignité : nous serions contraints de suspendre trop longtemps l'avidité qui nous porte à solliciter et à avancer la mort du pécheur. Le plaisir que nous prenons à le déclarer coupable serait troublé par la peine que nous aurions à instruire son procès. Le pharisien se donnerait-il des mouvements pour examiner toutes les démarches de la pécheresse? Entrerait-il dans toutes
suit LA PÉNITENCE DE LA PÉCHERESSE. 365
les discussions nécessaires pour connaître si elle est pécheresse repentante ou pécheresse obstinée , si elle est réconciliée par son retour ou réprouvée par son endurcissement dans le crime? Non, sans doute. A la vue de cette femme , il ne se rappelle que les crimes dont elle est coupable ; il ne Tenvisage et il n*aime à l'envisager que sous ce point de vue ; il se précipite de prononcer, et il voudrait que Jésus-Christ se précipitât de prononcer comme lui : « C'est une femme de mauvaise vie. » Ne sentez-vous pas, mes frères, l'indolence criminelle qui anime ce juge inique, et qui empoisonne ce jugement? 2. Le pharisien pèche par témérité. Voyez comment il juge de la conduite de Jésus-Christ à l'égard de cette femme, et de ce que cette femme devait attendre de Jésus-Christ, supposé que sa mission eût été divine: « Si celui-ci était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et que c'est une femme de mauvaise vie; » jugement qui suppose qu'un prophète, dans aucun cas, ne devait avoir de support pour une femme de cet ordre ; comme s'il impliquait contradiction qu'un prophète eût quelque vue secrète, impénétrable, à la vue d'un pharisien; comme si quelqu'un était en droit de prononcer sur la conduite d'un homme que l'esprit infini dirige. El c'est parce que celui-ci est prophète, c'est parce qu'il est plus que prophète, c'est parce qu'il est le fonds, l'océan d'où tous les prophètes ont puisé ces lumières surnaturelles par lesquelles ils ont dévoilé les mystères les plus couverts, prédit les événements les moins vraisemblables, fouillé dans l'avenir le plus reculé et le plus impénétrable ; c'est à cause de cela qu'il est capable de former un jugement de vérité sur le caractère d'un pécheur et sur la nature d'un péché. Oui, il n'y a que Dieu qui puisse porter un pareil jugement :
c Qui es-tu, toi qui juges les autres*? » Ce jugemeut dépend de tant de combinaisons si difficiles, qu'il n'y a qu'une intelligence infinie qui soit capable de la faire avec exactitude. Pour bien juger d'un crime et d'un criminel, il faut examiner la force des tentations auxquelles il a été exposé, les occasions où il s'est trouvé, la puissance du tempérament qu'il a reçu de la nature, les motifs qui l'ont animé, la résistance qu'il a faite, les vertus qu'il a pratiquées, les talents que Dieu lui a confiés, l'éducation qu'il a reçue, les lumières dont il était éclairé, les combats qu'il a éprouvés, les reproches qui l'ont déchiré. 11 faut faire une exacte comparaison de ses crimes avec ses vertus pour connaître si c'est le crime qui l'emporte sur la vertu, si c'est la vertu qui l'emporte sur le crime, et régler sur cette confrontation l'idée qu'on doit se former de celui dont il est question. Il faut examiner si c'est l'ignorance qui l'a séduit, si c'est l'exemple qui l'a entraîné, si c'est la faiblesse qai Ta fait succomber, si c'est la distraction ou l'obstination, la malice, le mépris de Dieu et de sa loi qui l'ont confirmé dans son crime. De l'examen de tous ces articles dépend le jugement que l'on doit porter sur Thomme que ces articles concernent. 11 ne faut qu'une circonstance, il ne faut qu'un degré de plus ou de moins dans une action morale 'pour eu changer la nature, pour la rendre pardonnable ou irrémissible, digne de compassion ou d'horreur. Or qui est-ce, qui est-ce qui peut suffire à cette combinaison? Aussi rien ne pèche plus directement contre les lois de la charité et de la justice, que certains jugements décisifs que nous aimons à porter sur le caractère du pro-
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chain. Il est bien de Toffice des juges de punir certains crimes qui troublent Tordre de la société. Nous pouvons bien dire à nos frères : Voilà le chemin de la vertu, voilà le chemin du vice. Nous avons bien l'autorité de leur représenter que < ni les impurs , ni les idolâtres , ni les adultères n'hériteront point le royaume des cieux '. » Nous devons bien les avertir des périls où ils se trouvent, et les faire trembler à la vue de Tabime vers lequel ils avancent à grands pas. Mais faire cette combinaison telle que nous Tavons marquée, mais prononcer sur la réprobation de tels et tels , c'est une té< mérité, c'est un attentat contre l'autorité du souverain législateur.
3. Il y a dans la pensée du pharisien une orgueQleuse préférence. Qu'est-ce donc qui rend cette femme si digne de son indignation? A quel tribunal a-t-elle été jugé^ plus odieuse que tant d'autres pécheurs qui lèvent insolemment la tète dans la société et dans l'église? C'est, au tribunal de l'orgueil. Ouvre les yeux, pharisien superbe; vois, cherche, examine, il y a dans l'enceinte même de ces murs, où ton repas est préparé, il y a à ta table même un beaucoup plus grand pécheur que cette femme, et ce pécheur, c'est toi-même. Le péché dont tu es coupable, et qui est plus abominable que l'impureté, plus abominable que l'adultère, plus abominable que la prostitution même, c'est l'orgueil, et surtout l'orgueil pharisaîque. Il est toujours odieux à Dieu le crime de l'orgueil, soit que ce soit la grandeur, soit que ce soit la fortune, soit que ce soit la puissance qui le produise. Mais l'orgueil que cause la pensée de notre justice est un crime direct contre la màjes^
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divine. Sur quels principes, bon Dieu, un pareil orgueil est-il fondé? Avec quelle insolence celui qui en est animé seprésente-t-il devant Dieu? Il paraît sans crainte et sans terreur devant ce trône redoutable, en la présence duquel les séraphins baissent les yeux, et les cieux se trouvent sans pureté. Il ose se dire à lui-mênje : J*ai satisfait à mes devoirs, moi. Moi, j'ai eu pour la majesté divine autant de respect qu'elle en mérite; moi, j'ai eu autant de zèle et autant d'ardeur dans la prière que l'exige un si digne exercice. J'ai su assez refréner ma langue pour n'avoir aucune parole, assez mon esprit pour n'avoir aucune pensée, assez mon cœur pour n'avoir aucun mouvement criminel à me reprocher; et si j'ai eu quelque faiblesse, je l'ai si bien réparée par mes vertus, que j'ai suffisamment satisfait aux droits de Dieu. Je ne demande point de grâce ; je n'ai besoin que de justice. Qu'il m'appelle devant lui, ce juge du monde! qu'ils brillent en ma présence, ces feux dévorants et ces ilammes éternelles! qu'il soit dressé devant moi, ce tribunal de vengeance! c'est mon bras qui me sauvera ; c'est ma justice qui me fera soutenir la vue de tous ces objets. Vous sentez assez, mes frères, ce que cette disposition d'esprit a d'odieux sans que nous nous arrêtions à le retracer. L'humilité est le supplément des vertus des plus grands saints. Quelque application que nous ayons apportée à nos devoirs, nous sommes toujours au dessous de nos engagements. Nous devons cet hommage k la Divinité, de reconnaître que nous ne pourrions subsister en sa présence si nous n'étions l'objet de sa charité. Et un crime humblement reconnu est plus supportable à ses yeux qu'une vertu étalée avec lîerté et avec faste.