SUR LES HUMILIATIONS DE JÉSUS-GHRISÏ
(( cela, poursuit le texte de l'historien sacré, il tomba ma- « lade, et se sentit défaillir, et il vit sa mort assurée; et il « partagea ses États que la mort lui allait ravir, et ayant (( régné douze ans il mourut. » C'est à quoi aboutit toute cette gloire : là se termine l'histoire du grand Alexandre. L'histoire de Jésus-Christ ne commence pas à la vérité d'une manière si pompeuse ; mais elle ne fmit pas aussi par cette nécessaire décadence. Il est vrai qu'il y a des chutes. 11 est comme tombé du sein de son Père dans celui d'une femme mortelle, de là dans une étable, et de là encore par divers degrés de bassesse jusqu'à l'infamie de la croix jusqu'à l'obscurité du tombeau. J'avoue qu'on ne pouvait pas tomber plus bas : aussi n'est-ce pas là le terme où il aboutit ; mais celui d'où il commence à se relever. 11 r-essuscite, il monte aux cieux, il y entre en possession de «a gloire; et afin que cette gloire qu'il y possède soit déclarée à tout l'univers, il en viendra un jour en grande puissance juger les vivants et les morts.
C'est cette suite mystérieuse des bassesses et des grandeurs de Jésus-Christ, que l'Église a dessein de nous fau-e aujourd'hui remarquer, lorsque dans ce temps consacre a sa première venue dans l'infirmité de notre chair, elle nous fait lire d'abord l'Évangile de sa gloire et de son avènement ma-nifique ; afin que nous contemplions ces deux étals dissemblables dans lesquels il lui a plu de paraître au monde; premièrement le jouet, et ensuite la terreur de ses ennemis : là, jugé comme un criminel ; ici, juge souverain de ses juges mômes. Suivons, messieurs, les intentions de l'Église : avant que de contempler combien Jesus- Christ est venu faible, considérons aujourd'hui combien il apparaîtra redoutable ; et prions la divine Yierge, dans laquelle il s'est revêtu miséricordieusement de notre faiblesse, de vouloir nous manifester le mystère de sa grandeur, en lui disant avec range": Ave.
TROISIÈME SERMON
POUR
LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT '
Fondements de la vengeance divine. Le pécheur accablé par la puissance infinie contre laquelle il s'est soulevé, immolé à cette bonté étonnante qu'il a méprisée, dégradé et asservi à une dure et insupportable tyrannie, par cette majesté souveraine qu'il a outragée.
Justus es, Domine, et rectum judicium tuum.
Seigneur, vous êtes juste, ei votre Jugement est droit.
Ps. c.vviii, 137.
La crainte précède l'amour, et Dieu fait marcher devant sa face son esprit de terreur avant que de répandre dans les cœurs l'esprit de charité et de grâce. II faut que l'homme apprenne à trembler sous sa main suprême et à craindre ses jugements, avant que d'être porté à la confiance : autrement cette confiance pourrait dégénérer en témérité et de tourner en une audace inseiisée.
Le Sauveur paraîtra bientôt plein de vérité et de grâce. Il vient apporter la paix, il vient exciter l'amour, il vient établir la confiance. Mais l'Église, qui est occupée durant ce temps de l'Avent, à lui préparer ses voies, fait marcher
1 Prêché dans Tavent de 1G08, à Saint-Thomas du Louvre, selon M. Lâchât.
la crainte devant sa face, parce que toujours instruite par le Saint-Esprit et très-savante en ses voies, elle sait qu'il veut ébranler les âmes avant que de les rassurer, et donner de la terreur avant que d'inspirer de l'amour.
Entrons, chrétiens, dans ses conduites : regardons Jésus- Christ comme juge avant que de le regarder comme Sauveur, lovons-le descendre dans les nuées du ciel avec cette majesté redoutable, avant que de contempler cette douceur, ces condescendances, ces tendresses infimes pour le genre humain, qui nous paraîtront bientôt dans sa sainte et bienheureuse naissance.
Que si vous pensez peut-être que le jugement a deux parties, et que si les méchants y sont condamnés au feu éternel, les bons aussi y sont recueillis dans un éternel repos, écoutez ce que dit Jésus-Christ lui-même. « Celui « qui croit, dit-il, ne sera point jugé ^ : » il ne dit pas qu il ne sera point condamné, mais qu'il ne sera point juge ; atm (.ue nous entendions que ce qu'il veut nous faire comprendre principalement dans le jugement dernier, c est sa rigueur implacable, et cette terrible exécution de la dernière sentence qui sera prononcée contre les rebelles.
Qui me donnera, chrétiens, des paroles assez efhcaces pour pénétrer votre cœur, et percer vos chairs de la crainte de ce jugement? 0 Seigneur, parlez vous-même dans cette chaire : vous seul avez droit d'y parler, et jamais on n'y doit entendre que votre parole. Mais, mes frères, dans cette action où il s'agit de représenter ce que Dieu fera de plus grand et de plus terrible, je m'astrems plus que jamais à le faire parler tout seul par son Lcriture. Plaise à son saint et divin Esprit de parler au dedans des cœurs, pendant que je parlerai [aux oreilles du corps]. G est la grâce que je lui demande par, etc.
» Joan. 111, lî*.
Quod si nec sic volueritis disciplinam, sed amhulaveritis ex adverso ?nihi, ego quoque contra vos adversus incedam, et percutiam vos septies pr opter peccata vestra.... Et ego incedam. contra vos in furore conti^ario Et conteram su-
perbiam duritiœ vestrœ Et abominabitur vos anima mea * :
(( Que si, étant avertis, vous ne voulez pas encore vous « soumettre à la discipline, mais que vous marchiez di- « rectement contre moi, je marcherai aussi directement « contre vous ; je vous frapperai sept fois, c'est-à-dire, (( sans fm et sans nombre, pour vos péchés, et je briserai (( votre superbe et indomptable dureté, et mon âme vous « aura en exécration. » [Le texte du Deutéronome] est plus court mais non moins terrible : Sicut lœtatus est Dominus bene vobis faciens vosque multiplicans, sic lœtabitur subvertens atque disperdens ^ : a Comme le Seigneur s*est ré- (( joui en vous accroissant et en vous faisant du bien, (( ainsi il se réjouira en vous ravageant et en vous ren- « versant de fond en comble. » Mais voici une troisième menace qui met le comble aux maux des pécheurs : Eo quod non servieris Domino Deo tuo in gaudio cordisque lœtitia propter rerum omnium abundantiam, servies inimico tuo quem immittet tibi Dominus, in famé, et siti, et nuditate, et omni penuria ; et ponet jugum ferreum super cervicem tuam, ponec te conterat ^ : « Puisque vous n'avez pas voulu servir (( le Seigneur votre Dieu dans la joie et l'allégresse de « votre cœur au miUeu de l'abondance de toutes sortes « de biens, vous servirez à votre ennemi que le Seigneur (( enverra contre vous, dans la faim, dans la soif, dans la « nudité, et dans une extrême disette ; et cet ennemi cruel <( mettra sur vos épaules un joug de fer par lequel vous « serez brisés. »
[Je veux] suivre l'Écriture de mot à mot et de parole à
' Lev. XXVI, 23, 28,29, 30.
* Deut. XXVIII, GJ. — 3 Jhid. 47, 4S.
„g SUB LES FONDKMENTS
parole : il ne faut point que l'homme parle, et je ne veux pas ici contrefaire la voix de Dieu ni imiter le tonnerre. Pour joindre ces trois passages, [réunissons] trois caractères. Dans le premier, la puissance méprisée ; dans le second, la bonté aigrie par l'mgratitude ; dans le troisième, la majesté et la souveraineté violées: et voie, en tro = mots les trois fondements de la vengeance divine que le Saint-Esprit veut nous faire entendre. Vous vous êtes soulevés contre la puissance infinie, elle vous accablera. Vous avez méprisé la bonté, vous éprouverez les rigueurs. \ eus n'avez pas voulu vivre sous un empire doux et légitime, vous serez assujettis à une dure et insupportable tyrannie.
PREMIER POINT
Mais pour procéder avec ordre dans l'explication des paroles que j'ai rapportées, il les faut considérer dans leur suite. Voici la première qui se présente: Qmd si me m volueritis disciplmam : « Que si vous ne voulez pas vous sou- , :; mettre k la discipline. » 11 leur met devant les yeux avant toutes choses la liberté du choix, qui leur est donnée; sarce que c'est cette liberté qui nous rend coupables, et dont le mauvais usage donne une prise terrible sur nous a la justice divine.
Pour entendre cette vérité, il faut savoir que Dieu, qui est par nature notre souverain, a voulu l'être aussi par notre choix. 11 a cru qu'il manquerait quelque chose a la gloire de son empire, s'il n'avait des sujets volonla.ros ; et c'est pourquoi il a fait les créatures raisonnables et intelligentes, qui, étant déjà à lui par leur naissance, fussent capables encore de s'engager à lui olioir par leur volonté et de se soumettre îi son empire par un consentemen exprès. Cette vérité importante nous est magn.liquement exprimée dans le livre do Josué, oii nous voyons que ce fi-
DE LA VENGEANCE DIVINE. il^
dèle serviteur de Dieu ayant assemblé le peuple, leur dit ces paroles : « Si vous n'êtes pas contents de servir le Sei- (( gneur, l'option vous est déférée: » Optio vobis datur : ('. choisissez aujourd'hui ce qu^il vous plaira, à quel maître (( vous voulez servir, et déterminez à qui vous avez résolu « de vous soumettre : » eligite hodie quodplacet, eut pottssimum servire debeatis K Et tout le peuple répondit : « A (( Dieu ne plaise que nous quittions le Seigneur ; au con- (( traire, nous voulons le servir, parce que c'est lui en effet a qui est notre Dieu. » Josué ne se contente pas de cette première acceptation, et reprenant la parole, il dit au peuple : « Prenez garde à quoi vous vous engagez ; vous y( ne pourrez servir le Seigneur, ni subsister devant sa face : « parce que Dieu est fort, saint et jaloux, et il ne pardonce nera pas vos crimes et vos péchés : » Non poteritis servire Domino : Deus enim sanctus et fortis œmulator est 2. Et le peuple repartit : a Non, il ne sera pas comme vous le dites, « mais nous servirons le Seigneur et demeurerons ses « sujets. » Alors Josué leur dit: a Vous êtes donc au- « jourd'hui témoins que vous choisissez vous-mêmes le (( Seigneur pour être votre Dieu et le servir : Oui, nous en (( sommes témoins ^. »
Si j'entreprenais de raconter tout ce qui est à remarquer sur ces paroles, [il faudrait un] discours entier : mais [je me restreins à] ce qui importe à mon sujet. Vous jugez bien, messieurs, que Dieu en nous laissant l'option ne renonce pas au droit qui lui est acquis. Il ne prétend pas nous décharger de l'obligation primitive que nous avons d'être à lui, ni nous déférer tellement le choix, que nous puissions sans révolte et sans injustice nous soustraire à son empire. Mais il veut que nous soyons aussi volontai-
* Jos. XXIV, 15. ' ' •
2 Ihid. I G, 18, 19, 20.
' Ihid. 22.
,gO SUR LES FONDEMENTS
rement à lui, que nous y soir, mes déjà de droit naturel, et aue nous confirmions par un choix exprès notre dépendance nécessaire et inévitable. Pourquoi le veut-il amsi? Pour notre perfection et pour notre gloire. Celui a qui nous devons tout, veut pouvoir nous savoir gré de quelque chose • il veut nous donner un titre pour lui demander des récompenses. Que si nous refusons notre obéissance, nous lui donnons un titre pour exiger des supplices.
J'entends ici les pécheurs qui disent secrètement dans leurs cœurs, qu'ils se passeraient aisément de cette liberté malheureuse qui les expose au péché et ensuite a la damnation. Je suis ici pour exposer les vérités éternelles, et non pour répondre à tous les murmures de ceux qui s elèvent contre ces oracles ; et toutefois je dirai ce mot : 0 homme, qui que tu sois, qui te fâches de n être pas une bête brute, à qui la lumière de ta raison et 1 honneur de ta liberté est à charge, cesse de te plaindre de tes avantages et d'accuser témérairement ton bienfaiteur. Si tu étais 'indépendant par nature, et que Dieu néanmoins exigeât de toi que tu le rendisses dépendant par ta volonté peut-être aurais-tu raison de trouver ou l'obligation importune, ou la demande incivile. Mais puisque 1 usage qu'il prétend de ta liberté, c'est [de travailler à ton bonheur en t'assujettissant à son empire]; ce quil exige est trop aisé, trop naturel et trop juste. On peut sans grand effort se donner à qui on est. Ce.serait peut-être quelque violence, s'il fallait sortir de notre état et nous transporter à un domaine étranger. 11 ne sagit que d'y demeurer et d'v consentir. Enfin quand Dieu exige que nous consentions à être ses sujets, il veut que nous consentions a e ro ce que nous sommes, et que nous accommodions notre volonté au fond même de notre essence. Uicn nest plus naturel, rien n'est moins pénible, à moins que la volonté ne soit entièrement dépravée.
DE LA VENGEANCE DIVINE. \Si
Aussi faut-il avouer qu'elle l'est étrangement dans tous les pécheurs. Car dès qu'ils ne veulent pas dépendre de Dieu, ils ne veulent donc plus être ce qu'ils sont. Ils combattent en eux-mêmes les premiers principes et le fondement de leur être. Ils corrompent leur propre droiture. Ils se rendent contraires à Dieu, et Dieu par conséquent leur devient contraire. Ils sont soumis à Dieu comme juge. Il les juge, parce qu'il connaît ce dérèglement. Il les hait, parce que les règles de sa vérité répugnent à leur injustice.
Rien, disent-ils, n'est contraire à Dieu, rien ne lui répugne, rien ne l'offense, parce que rien ne lui nuit ni ne le trouble. Dites donc qu'il ne se fait rien au monde contre la raison: poussez jusque-là l'extravagance de votre sens dépravé. Votre bien vous est ôté, mais la raison subsiste toujours : si cette faible raison humaine, combien plus la divine et l'originale ! Il faut qu'elle subsiste éternelle et inviolable, afin que la justice soit exercée. Ft erit in tempore illo, visitaho super viros defixos in fœcibus suis, quidicunt in cordibus suis : Non faciet bene Dominus et non facielmale : et erit fortitudo eorum in direptionem * : « En ce temps-là je a visiterai dans ma colère ceux qui sont enfoncés dans « leurs ordures, qui disent en leur cœur : Le Seigneur ne « fera ni bien ni mal : et toutes leurs richesses seront pil- (( lées. » VidebUis quid sit inter justumetimpium, inter servientem Domino et non servientem ei^ : « Vous verrez quelle (( différence il y a entre le juste et l'impie, entre celui qui « sert Dieu et celui qui ne le sert point. »
Il faut donc ici vous faire entendre à quoi nous engage notre liberté, et combien elle nous rend responsable's de nos actions. Par cette liberté nous faisons la guerre à Dieu. Nous exerçons notre liberté par une audacieuse
• Soph. I, 12. 13.
transgression de toutes ses lois : nous transgressons l'une et l'autre table. « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu K » Ou lui rendons-nous cette adoration? Se confesse-t-on seulement d'avoir manqué à ce devoir? Gomme si ce premier de tous les préceptes n'était mis en tète du Décalogue que par honneur, et emportait le moins d'obligation ! Sanctifiez les fêtes. Croyez-vous en conscience avoir satisfait a l'intention de la loi par une messe qui dure moins d'une demi-heure, qui n'est jamais trop courte, où l'on est sans attention et sans respect même apparent ? Le jour a vingtquatre heures ; et le reste devrait un peu participer a cette sanctification. Il me vient dans la pensée d'apphquer ici ce reproche : « Ce peuple m'honore des lèvres ; mais son a cœur est loin de moi \ » Mais nous ne l'honorons pas môme des lèvres. Je ne sais qui je blâmerai davantage, ou ceux qui ne l'honorent que des lèvres, ou ceux qm ne l'honorent pas même des lèvres ; ou ceux qui ne composent que l'extérieur, ou ceux qui ne composent pas même l'extérieur. Si bien que les fêtes ne diffèrent des autres jours sinon en ce que les profanations et les irrévérences V sont plus publiques, plus scandaleuses, plus universelles. ' Et pour la seconde table qui regarde le procham, nous attaquons tous les jours son honneur par nos médisances, "son repos par nos vexations, son bien par nos rapmes, sa couche même par nos adultères. Disons après cela que nous ne marchons pas contre Dieu. Mais voici qu'il marche aussi directement contre nous. Voici Jésus qui descend de la nue pour détruire ses ennemis par le souffle de sa bouche, et les dissiper par la clarté de son avènement glo-
rieux. ^ , , i p -i i
Le faible s'élève contre le fort ; le fort accable le faible. Le fort a olfert la paix au faible; le faible a voulu com-
t Deuf. M, 13.
2 ïs. xxi\, 13.
battre : il n'y a qu'à voir qui l'emportera et à qui demeurera la victoire. Si résistant hautement à un souverain tel que Dieu, nous ne laissons pas toufois que de vivre heureux, il s'ensuit que Dieu n'est plus Dieu ; nous l'emportons contre lui, et sa volonté est vaincue par celle de la créature. Mais parce qu'elle est invincible, aucun ne peut être heureux que celui qui lui obéit ; et il faut nécessairement que quiconque se soulève contre lui soit accablé par sa puissance.
C'est encore pour cette raison qu'il ajoute dans les paroles que j'explique : « Et je briserai votre fière et indocile « dureté. » Vous vous endurcissez contre Dieu, il s'endurcit contre vous ; vous vous attachez contre lui, et lui s'attache contre vous ; vous, en homme, de toute la force de votre cœur ; lui, en Dieu, de toute la force du sien, s'il m'est permis de parler ainsi. Hélas ! il n'y a point de proportion, et la partie n'est pas égale : mais vous avez voulu le premier vous mesurer avec lui. Vous avez le premier rompu les mesures ; et vous avez rendu juste [le traitement que vous en avez éprouvé]. Vous persévérez, et il persévère. Vous persévérez à retenir ce bien mal acquis, et je vois toujours dans vos coffres, dit le saint prophète S cette flamme dévorante, ce trésor d'iniquité, ce bien mal acquis qui renversera peut-être votre maison, et sans doute donnera la mort à votre âme. Persévérance humaine, opiniâtre, ah ! Dieu vous opposera une persévérance divine, une fermeté immuable, un décret fixe et irrévocable, une résolution éternelle. [Ils sont] incorrigibles : de là il les aura en exécration, parce que, les regardant comme incorrigibles, il frappera sans pitié et n'écoutera plus les gémissements. [Ils ressentiront] une haine, une aversion du cœur de Dieu.
1 Mich. \i, 10.
Rentrez donc, pécheurs, en vous-mêmes, et regardez dans vos crimes ce que vous méritez que Dieu fasse de vous par sa vengeance. [Rien n'a pu vous toucher ; tous les efforts] ^ de la bonté de Dieu ont été vains. [Elle prenait plaisir à vous faire du bien, et vous, vous n'en avez trouvé qu'à l'outrager.] Peut elle souffrir [une si noire ingratitude ?] Écoutez cette bonté méprisée, et voyez comme elle vous parle.
DEUXIÈME POINT
Encore qu'un Dieu irrité ne paraisse jamais aux hommes qu'avec un appareil étonnant, toutefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état où je dois le représenter, non point, comme on pourrait croire, porté sur un nuage enflammé, ou sur un tourbillon foudroyant, [avec une voix] toujours menaçante, toujours foudroyante, et jetant de ses yeux un feu dévorant ; mais armé de ses bienfaits et assis sur un trône de grâce. Nolite contristare spiritum sanctum Dei in quo signati estis 2 : « N'attristez point l'esprit saint de Dieu (( dont vous avez été marqués comme d'un sceau. » Il se réjouit en faisant du bien, on l'afflige quand on le refuse. [Ce qui peut] affliger et contrister l'Esprit de Dieu, [c'est] non tant l'outrage qui est fait à sa sainteté, que la violence que souffre son amour méprisé et sa bonne volonté frustrée par notre opiniâtre résistance. C'est là, dit le saint Apôtre, ce qui afflige le Saint-Esprit, c'est-à-dire l'amour de Dieu agissant en nous pour gagner nos cœurs. Dieu est irrité contre les démons ; mais, comme il ne demande plus leur affection, il n'est plus affligé ni contristé par leur dé-
1 On trouve ici dans le inanusciit cette note : Un mot delà boute de Dieu. Nous avons tâché de suppléer par les paroles qui sont entre deux crochets, ce que l'auteur avait intention d'ajouter. {Edit. de Défor is .)
- Ëiihns. IV, ;]0.
DE LA VKNGEANCb: DIVIiNE. IS.Ï
sobéissance. C'est à un cœur chrétien qu'il veut faire sentir ses tendresses : [il doit y] trouver. la correspondance. De là naît le rebut qui l'afflige et qui le contriste, un dégoût des ingrats qui lui sont à charge.
Sicut lœtntus est Dominiis bene vubis faciens vosque multiplicans, siclœtahdiir subvertens atque disperdens^: a Comme <( le Seigneur >'est réjoui en vous faisant du bien, ainsi il <( se réjouira en vous ravageant et en vous renversant de « fond en comble. » L'amour rebuté, l'amour dédaigné, l'amour outragé par le plus injurieux mépris, l'amour épuisé par l'excès de son abondance fait tarir la source des grâces et ouvre celle des vengeances. Rien de plus furieux qu'un amour méprisé et outragé. Dieu a suivi, en nous bénissant, sa nature bienfaisante; m.iis nous l'avons contriste, mais nous avons affligé son Saint-Esprit; nous avons changé la joie de bien faire en une joie de punir; et il^ est juste qu'il répare la tristesse que nous avons causée à l'Esprit de grâce, par une joie efficace, par un triomphe de son cœur, par un zèle de sa justice à punir nos ingratitudes. Justice du Nouveau Testament qui s'applique par le sang, par la bonté même et par les grâces infinies d'un Dieu rédempteur.
Fcce Agms Dei^ : « Yoici l'Agneau de Dieu. » Jam enim securis ad radicem posita est ^ : « La cognée est déjà mise à u la racine. » La colère approche toujours avec la grâce ; la cognée s'applique toujours par le bienfait même ; et si la sainte inspiration ne nous vivifie, elle nous tue. Car d'où pensez-vous que sortent les flammes qui dévorent les chrétiens ingrats? De ses autels, de ses sacrements, de ses plaies, de ce côté ouvert sur la croix pour nous être une source d'amour mflni. C'est de là que sortira l'indignation de
' Dent. XXVIII. (13.
2 Joan. 1, 30.
^ M al th. m, 10,
186 SUK LES FONDEMENTS
la jusle fureur, et d'autant plus implacable qu'elle aura été détrempée dans la source même des grâces. Car il est juste et très-juste que tout, et les grâces mêmes, tournent à mal à un cœur ingrat. 0 poids des grâces rejetées î poids des bienfaits méprisés ! [Au contraire] tout tourne à bien à ceux qui aiment, même les péchés, dit saint Augustin ^ qui les abaissent, qui les humilient, qui les encouragent.
A facie irœ columhœ 2 : [Mettez-nous à couvert] « de la (( face irritée de la colombe. » Operite nos a facie.... Agni ^ : « Cachez-nous de devant la face de l'Agneau. )> Ce n'est pas tant la face du Père irrité ; c'est la face de cette colombe tendre et bienfaisante qui a gémi tant de fois pour eux, de cet Agneau qui s'est immolé pour eux. La croix, la rédemption aggrave la damnation et accumule les crimes ; elle y met le comble. Sol obscurabitur et lima non dabit lumen simm, et stellœ cadent de cœlo, et virtutes cœlorum commovebn.ntur ; et tune parebit signum Filii homi' 7ÎIS. Et tune plangent omnes tribus terrœ, et videbunt Filium Bominis venientem in nubibus cœli cum virtute mulfa et majestate * : u Le soleil s'obscurcira, et la lune ne donnera « plus sa lumière : les étoiles tomberont du ciel, et les (( puissances des cieux seront ébranlées. Mais alors le signe (( du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel, et tous les (( peuples de la terre seront dans les pleurs et dans les gé- (( missements, et ils verront le Fils de l'homme qui vien- « dra sur les nuées du ciel avec une grande puissance et {( une grande majesté. »
Méditons attentivement quelle prise nous donnons sur nous à la justice de Dieu par le mépris outrageux de ses
1 De Corrept. et Gral. n° 2i, t. \, col. 7G3.
2 Jerem. xxv, 08.
^ Apoc. VI, IC).
* Matt/i. XXIV, ^d, a».
bontés infinies. Qui donne a droit d'exiger : il exige des reconnaissances : s'il ne trouve pas des reconnaissances, il exigera des supplices : il ne perd pas ses droits. Les grâces que vous méprisez préparent une éternité bienheureuse. « La grâce, dit le Sauveur, est une fontaine d'eau (( jaillissante : » Fons aquœ salientis *. Quand donc vous êtes touchés, quand vous ressentez quelquefois un certain mépris de cette pompe du monde qui s'évanouit, « de sa « figure qui passe 2, » de ses fleurs qui se flétrissent du matin au soir; quand, dégoûté de vous-même et de votre vie déréglée, vous regardez avec complaisance les chastes attraits de la vertu; [vous vous écriez dans l'amertume de votre cœur] : 0 chasteté! ô modestie! ô pudeur passée! ô tendresse de conscience qui ne pouvait souffrir aucun crime ! 0 sainte timidité, gardienne de l'innocence ! Mais ô force à faillir! ô hardiesse pour s'excuser, ô lâche abandon d'un cœur corrompu et livré à ses désirs ! Que veut le Seigneur votre Dieu, sinon que vous vous attachiez fortement à lui, et qu'en vous y attachant vous viviez heureux? C'est pour cela que Jésus-Christ est venu au monde a plein (( de grâce et de vérité ^ . » C'est pour cela qu'il nous a donné tant de saintes instructions, qu'il ne cesse de renouveler par la bouche de ses ministres. C'est pour cela qu'il a rempli tous ses sacrements d'une influence de vie, afin qu'y participant nous vivions. Si nous savons profiter de tous ces bienfaits, nous acquerrons par sa grâce un droit oternel sur lui-même pour le posséder en paix. Que si nous les méprisons, qui ne voit que nous lui donnons réciproquement un titre très-juste pour nous châtier par des supplices autant inouïs que ses bontés étaient extraordinaires? (( Comme le Seigneur s'est réjoui en vous faisant
1 Joan. IV, 14.
2 I Cor. VII, 31.
3 Joan., I. 1 i.
(( du bien, ainsi il se réjouira en vous ravageant et en vous « renversant de fond en comble : » Sicut lœtatus est Dominus bene vobis faciens vosque multiplicans ; sic ketabitnr subvertens atque disperdens.
Et en effet il est juste qu'il mesure sa colère à ses bontés et à nos ingratitudes, et que sa fureur implacable perce d'autant de traits un cœur infidèle, que son amour bienfaisant avait employé d'attraits pour le gagner. C'est pourquoi il ne faut pas se persuader que les grâces de Dieu périssent : non, mes frères, ne le pensons pas. Ces grâces que nous rejetons, Dieu les rappelle à lui-même; Dieu les ramasse en son sein, où sa justice les change en traits pénétrants dont les ingrats seront percés. Ils connaîtront, les misérables, ce que c'est que d'abuser des bontés d'un Dieu, de forcer son inclination bienfaisante, de le contraindre à devenir cruel et inexorable, lui qui ne voulait être que libéral et bienfaisant. Dieu ne cessera de les frapper de cette «lain souveraine et victorieuse dont ils ontinjurieusement refusé les dons; et ses coups redoublés sans lin leur seront d'éternels reproches de ses grâces méprisées. Ainsi toujours vivants et toujours mourants, immortels pour leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour supporter, ils gémiront éternellement sur des lits de flammes, outrés de furieuses et irrémédiables douleurs. Et poussant parmi des blasphèmes exécrables mille plaintes désespérées, ils porteront à jamais le poids infini de tous les sacrements profanés, de toutes les grâces rejetées; non moins pressés, non moins accablés des miséricordes de Dieu, que de l'excès intolérable de ses vengeances.
Tremblez donc, tremblez, chrélicns, parmi ces grâces immenses, parmi ces bienfaits infinis qui vous environnent. Les saintes prédications sont un poids terrible : les saints sacrements, les inspirations, les exemples bons et
mauvais qui nous avertissent chacun à leur manière, le silence même d'un Dieu, sa patience, sa longanimité, son attente ; ô le poids terrible ! tous les mouvements de la grâce sont d'un poids terrible pour nous. Il n'y a rien à négliger dans notre vie. Notre destinée, notre état, notre vocation ne souffrent rien de médiocre. Tout nous sert ou nous nuit infmiment. Chaque moment de notre vie, chaque respiration, chaque battement de notre pouls, si je puis parier de la sorte, chaque éclair de notre pensée a des suites éternelles. L'éternité d'un côté, et l'éternité de l'autre. Si vous suivez fidèlement l'instinct de la grâce, l'éternité bienheureuse y est attachée. Si vous manquez à la grâce, une autre et rnité vous attend, et vous méritez un mal éternel, pour avoir perdu volontairement un bien qui le pouvait être.
TROISIEME rOINT.
11 reste à considérer la troisième peine dont Dieu menace son peuple rebelle, laquelle il a plu au Saint-Esprit de nous exprimer en ces paroles que je répète encore une fois : <( Puisque vous n'avez pas voulu servir le Seigneur (( votre Dieu dans la joie et l'allégresse de votre cœur, au (( milieu de l'abondance de toutes sortes de biens ; vous (( servirez à votre ennemi que le Seigneur enverra contre (( vous, dans la faim, dans la soif, dans la nudité, et dans (( un extrême besoin de toutes choses ; et cet ennemi u mettra sur vos épaules un joug de fer par lequel vous (( serez brisés K » G'est-à-du^e, comme nous l'avons déjà expliqué, vous n'avez pas voulu vivre sous un empire doux et légitime ; vous serez justement soumis à. une dure et insupportable tyrannie.
' Deut. xwiir, 47.
Deux conditions de l'empire de Dieu nous sont ici exprimées : il n'y en a point de plus légitime, il n'y en a point de plus doux. Vous n'avez pas voulu servir Dieu votre Seigneur ; et certes il n'y a point de seigneur dont le droit soit mieux établi, ni le titre plus légitime. Il nous a faits, il nous a rachetés : nous sommes par la création l'œuvre de ses mains, par la rédemption le prix de son sang ; par la création ses sujets, par la rédemption ses enfants. Nous sommes son bien, nous portons sa marque, créés à sa ressemblance, scellés de son Saint-Esprit ; et nous ne pouvons le désavouer sans que le fond de notre être ne nous désavoue; ni enfin le renoncer sans renoncer à nous-mêmes.
Si cet empire est le plus légitime, il est aussi le plus naturel ; étant le plus naturel, il est par conséquent aussi le plus doux. Ce n'est donc pas sans raison que la joie du cœur est promise à ceux qui servent le Seigneur leur Dieu. Car celui-là est content qui est dans l'état que la nature demande. La joie se trouve donc nécessairement, dans le service de Dieu ; l'abondance y est aussi et la plénitude. Nul ne sait mieux ce qui nous est propre que celui qui nous a faits. Nul ne peut mieux nous le donner, puisqu'il a tout en sa main. Nul ne le veut plus sincèrement, puisque rien ne convient mieux à celui qui a commencé l'ouvrage en nous donnant l'être, que d'y mettre la dernière main en nous donnant la félicité et le repos. Telle est la condition de la créature sous l'empire de son Dieu: elle est riche, elle est contente, elle est heureuse. Dieu, qui n'a besoin de rien pour lui-même, ne veut régner sur nous que pour notre bien, ni nous posséder que pour nous faire posséder en lui toutes choses .
Donc, ô créatures rebelles, ô pécheurs qui vaus soulevez contre Dieu, faites maintenant votre sentence. Dites, messieurs, ce que méritent ceux qui refusent de se soumettre
à un gouvernement si avantageux et si équitable. Hélas ! que méritent-ils, sinon de trouver, au lieu d'un joug agréable, un joug de fer ; au lieu d'un seigneur légitime, un usurpateur violent ; au lieu d'une puissance bienfaisante et amie, un ennemi insolent et outrageux ; au lieu d'un père, un tyran; au lieu de la joie des enfants, la contrainte et la terreur des esclaves; au lieu de l'allégresse et de l'abondance, la faim, la soif et la nudité, et une extrême disette ?
Il faut vous dire quel est cet ennemi que Dieu enverra contre vous. Celui qui s'est déclaré l'ennemi de Dieu, qui, ne pouvant rien contre lui, se venge contre son image; et la déchirant, la déshonore, remplissant son esprit envieux d'une vaine imagination de vengeance ; c'est Satan avec ses anges. Esprits noirs, esprits ténébreux, esprits furieux et désespérés; [qui affectent un] faste insolent, au lieu de leur grandeur naturelle ; [qui emploient] des finesses mahcieuses, au lieu d'une sagesse céleste ; [qui ne respirent que] la haine, la dissension et l'envie, au lieu de la charité et de la société fraternelle ; [qui] sont devenus superbes, trompeurs et jaloux ; qui, s'étant perdus sans espérance et abîmés sans ressource, ne sont plus désormais capables que de cette noire et maligne joie qui revient à des méchants d'avoir des complices, à des envieux d'avoir des compagnons, à des superbes renversés d'entraîner avec soi les autres. C'est cette rage, c'est cette fureur de Satan et de ses anges que le prophète Ézéchiel nous représente sous le nom et sous la figure de Pharaon, roi d'Egypte. Spectacle épouvantable ! Autour de lui sont des morts qu'il a percés par de cruelles blessures. Là gît Assur, dit le prophète, avec toute sa multitude : là est tombé Élam et tout le peuple qui Je.survait : là Mosoch et Thubal, et leurs princes et leurs capitaines, et tous les autres qui sont nommés : nombre innombra-
ble, troupe infinie, multitude immense : ils sont autour renversés par terre, nageant dans leur sang. Pharaon est au milieu, qui repaît ses yeux de la vue d'un si grand carnage, et qui se console de sa perte et de la ruine des siens ; Pharaon avec son armée, Satan avec ses anges : Vidit eos Pharao, et consolatus est super universa multitudine sua quœ interfecta est gladio : Pharao et omnis exercitus ejus 1. Enfin, semblent-ils dire, nous ne serons pas les seuls misérables. Dieu a voulu des supplices : en voilà assez ; voilà assez de sang, assez de carnage. On a voulu nous égaler les hommes : les voilà enfin nos égaux dans les tourments : cette égalité leur plaît. Ils savent que les hommes les doivent juger : quelle rage pour ces superbes ! Mais avant ce jour, disent-ils, combien en mourra-t-il de notre main I Ah ! que nous allons faire de sièges vacants, et qu'il y en aura parmi les criminels de ceux qui pouvaient s'asseoir parmi les juges I
Mais que fais-je, mes frères, de profaner si longtemps et ma bouche et vos oreilles, en faisant parler ces blasphémateurs ! C'est assez de vous avoir découvert leur haine. Elle est telle, remarquez ceci et étonnez-vous de cet excès, elle est telle, cette haine qu'ils ont contre nous, qu'ils se plaisent non-seulement à désoler, mais encore à souiller notre âme, à la dégrader. Oui, ils aiment encore mieux nous corrompre que nous lourmenler, nous ôter l'innocence que le repos, et nous rendre méchants que nous rendre malheureux : si bien que quand ces victorieux cruels se sont rendus les maîlres d'une àme, ils y entrent avec furie; ils la pillent, ils la ravagent, ils la violent. 0 àme blanchie au sang de l'Agneau, àme qui était sortie des eaux du baptême si pure, si pudique et si virginale ! Ces corrupteurs la violent, non tant pour se satisfaire que
1 Ezech. xxxif, 22, 24, 2G, 31.
DE LA VENGEANCE DIVINE. j93
pour la déshonorer et la ravilir. Ils la portent à s'abandonner à eux ; ils la souillent, et puis ils la méprisent : [ils la traitent comme ces] femmes qui deviennent le mépris de ceux à qui elles se sont lâchement et indignement prostituées.
Souvenez-vous de votre baptême. [11 a] détruit la puissance des ténèbres. [Rappelez-vous ces] exorcismes [qui ont été employés pour chasser Satan de votre âme. Retire-toi, lui a-t-on dit], « maudit, damné : » Maledicte, damnate. [Il a été forcé de céder àl l'empire de l'Église [qui lui a ordonné]- de « faire place au Dieu vivant et véri- « table : » da locum Deo vero et vivo i. [Alors vous avez pour toujours] renoncé à son empire. Chaque empire a ses pompes et ses ouvrages. Les pompes [doivent être] distinguées des œuvres. Les pompes du diable [sont] tout ce qui corrompt la modestie ; tout ce qui remplit l'esprit de fausses grandeurs; tout ce qui étale la gloire et la vanité; tout ce qui veut plaire et attirer les regards; tout ce qui enchante les yeux; tout ce qui sert à l'ostentation et au triomphe de la vanité du monde ; tout ce qui fait paraître grand ce qui ne l'est pas, et élève une autre grandeur que celle de Dieu. Maintenant il n'y a plus de pompe du monde : les spectacles sont devenus honnêtes, parce qu'on a ôté les excès grossiers, [pour insinuer plus sûrement dans les cœurs le poison] le plus délicat et le plus dangereux. On ne connaît plus de luxe. A la simplicité de cet habit blanc dont tu as été revêtu, [tu substitues des ornements tout profanes]? ah! tu reprends les marques et les enseignes du monde. Il faut retrancher du baptême cette cérémonie si sainte, si ancienne, si apostolique.
Les œuvres, c'est l'iniquité, u L'œuvre des esprits de ténèbres, (( c'est de renverser l'homme : » Opcratio corum est
i lUtuel.
i94 sua LES FONDEMENTS
hominis eversio ^ [Tu y contribues] toi qui corromps les principes de la religion et de la crainte de Dieu par ces dangereuses railleries : [toi qui nous] affranchis [de l'humble soumission aux objets de la foi, comme d'une] crédulité vaine : [toi qui] fortifies la pudeur contre la crainte du crime : [toi qui envenimes] ces reproches qui allument le feu de la vengeance : [vous y concourez] vous, qui n'étalez pas seulement avec vanité et ostentation, mais qui armez, pour ainsi dire, cette beauté corruptrice de l'innocence.
Ils nous dominent [ces esprits de malice] par les passions d'attache. L'avarice [fait qu'] on ne distingue plus ce bien mal acquis, confondu avec votre patrimoine. L'ambition, fatiguée des longueurs, [prend] les voies abrégées et qui sont le plus souvent criminelles. L'impudicité, ah ! qu'ils la poussent loin ! Et dans cet esprit [de libertinage on reconnaît] une force étrangère.
Ainsi nous avons relevé ce trône abattu et redressé cet empire d'iniquité, corrompu le baptême, effacé la croix de Jésus imprimée sur notre front, rejeté cette onction sainte, cette onction royale qui nous avait faits des rois, des christs et des oints de Dieu, [profané le corps et le sang de Jésus- Christ; nous peut-être, l'ordre et le sacerdoce. Enfin tous les mystères du christianisme sont devenus le jouet des démons. Nul christianisme en nos mœurs.
[Aussi] (( le Seigneur enverra-t-il Satan contre nous, » revêtu de tous les droits de Dieu contre les pécheurs : Quem immittet tibi Dominus ^ Dieu l'établit notre souverain ; il le met en sa place ; il lui donne, pour ainsi dire, toute sa puissance. Étranger, qui nous tirera de notre patrie; usurpateur, qui ne fera que ravager; esclave révolté, qui ne donnera point de bornes à son insolence. « Nous étions « nés pour être rois : » Fecisti nos Dca nostro rcges et sa-
1 Terf. Apol. \\° 22.
2 Deut. xwiii, i8.
cerdotes i [et nous préférons d'être assujettis au tyran le plus impitoyable].
Revenez, Jérémie, renouvelez vos gémissements. 0 saint prophète de Dieu! seul capable d'égaler les lamentations aux calamités, venez déplorer encore une fois le sanctuaire souillé, la maison de Dieu profanée. Hœreditas nostra versa est ad ahenos, domus nostrœ ad extraneos : a Notre héritage est passé à ceux d'un «autre pays et nos maisons à des « étrangers. )> Servi dominati sunt nostri : «Des esclaves « nous ont dominés. » Cecidit corona capitis nostri: vœ nobis quia peccavimus 2 ! «La couronne est tombée de notre « tête : malheur à nous, parce que nous avons péché ! » Aperuerunt super te os suum omnes inimicitui: sibilaverunt et fremuerunt dentibus suis, et dixerunt : Devorabimus : en ista est dm quam expectabamus ; invenimus, vidimus-^: «Tous « vos ennemis ont ouvert la bouche contre vous; ils ont (( siffle. Ils ont grincé les dents, et ils ont dit: Nous les dé- « vorerons ; voici le jour que nous attendions, nous l'avons « trouve, nous l'avons vu. ,) Fecit Dominus quœ cogitavit : lœtificavit super te ininvicum et exaltavit eornu hostium tuorum^ : «Le Seigneur a fait ce qu'il avait résolu; il « vous a rendu la joie de vos ennemis, et il a relevé la force « de ceux qui vous haïssaient. »
Nous ne rougirons pas de porter des fers, nous que Jesus-Ghrist a faits rois! Nous jetons aux pieds de Satan la couronne que le Sauveur a mise sur nos têtes. Vœ vobis quia peceavimus : « Malheur à nous, parce que nous avons a péché. » Disons-le du moins du fond de nos cœurs, ce Vœ, ce Malheur à nous. Renouvelons les vœux de notre baptême : Je renonce [à Satan, à ses pompes et à ses œu-
' Apoc. V. 10.
- Thren. \, 2, 8, 16.
^ Ibid. 11, k;.
* Thren. 11, 17.
196 SUR LES FONDEMENTS DE LA VENGEANCE DIVINE, vres]. [Femme mondaine, consentez h] plutôt choquer que de plaire trop ; [d'êtrel plutôt méprisée que vaine et superbe ; plutôt seule et abandonnée que trop chérie et trop poursuivie. Où est l'eau pour nous baptiser? Ah ! plongeonsnous dans l'eau de la pénitence, dans ce baptême de larmes, dans ce baptême de sang, dans ce baptême laborieux. Plongeons-nous-y, n'en sortons jamais, jusqu'à ce que Jésus nous appelle [à sa gloire], ou nous conduise, etc.
lOLTR
LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Caractères du Messie promis, opposés à ceux que les Juifs charnels s'étaient figuré. Jesus-Christ les réunit tous en sa personne.
Cœci vident, claiidi ambulant, ieprosi mundantur^surdi audiunt, mortui lesurgunt, paiiperes evangelizaiitur: et beatus est qui non fuerit scandalizutus in me !
Les aveugles voient, Ips boiteux marchent, tes lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts re^'suscitent, V Évangile est annoncé aux pauvres : et heureux celui qui ne sera pas sca)ïdalisé ii mon sujet! Malib. xi, 5, 6.
Si vous voyez aujourd'hui que saint Jean-Baptiste envoie ses disciples à notre Sauveur pour lui demander quel il est, ne vous persuadez pas pour cela que l'Élie du Nouveau Testament et le grand précurseur du Messie ait ignoré le Seigneur auquel il venait préparer les voies. Je sais qu'il y a eu quelques personnes très-doctes, et entre autres le grave Tertullien 2, qui ont cru que, dans le temps
* Le manuscrit porte écrit de la main de Bossiiet : « A Mo.lz contre les Juifs » vers 1657, selon M. Lâchât. Voir aussi M. Gandar' Bossuet orateur, p. 58. '
^ Adv. Marcion. Ijb. iv.
que saint Jean-Baptiste fit faire cette question au Sauveur, la lumière prophétique, qui l'avait jusqu'alors éclairé, avait été éteinte en son âme; mais je ne craindrai point de vous dire, avec le respect que je dois aux auteurs de ce sentiment, qu'il n'y a aucune vraisemblance dans cette pensée. « Abraham a vu le jour de Notre-Seigneur; Isaïe (c a vu sa gloire et nous en a parlé, wnous dit l'évangéliste (( saint Jean i; tous les prophètes l'ont connu en esprit, et le plus grand des prophètes l'aura ignoré? Celui qui a été envoyé pour rendre témoignage de la lumière, aura été lui-même dans les ténèbres ? Et après avoir tant de fois désigné au peuple cet agneau de Dieu qui purge les péchés du monde, après avoir vu le Saint-Esprit descendre sur lui lorsqu'il voulut être baptisé de sa main, tout d'un coup il aura oublié ce qu'il a fait connaître à tant de personnes? Vous voyez bien, fidèles, que cela n'a aucune apparence.
Mais pourquoi donc, direz-vous, pourquoi lui envoyer ses disciples pour s'informer de lui s'il est vrai qu'il soit le Messie? Qui interroge, il cherche; qui cherche, il ignore. S'il connaissait quel était Jésus-Christ, quelle raison peut-il avoir de lui faire ainsi demander? Ne craignait-il pas que son doute ébranlât la foi de plusieurs, et diminuât beaucoup de l'autorité du témoignage certain qu'il a si souvent rendu au Sauveur? C'est tout ce qu'on nous peut opposer. Mais cette objection ne m'étonne pas : au contraire, ce qu'on m'oppose, je veux le tirer à mon avantage. Je dis qu'il interroge, parce qu'il sait; il demande au Sauveur Jésus quel il est, parce qu'il connaît très-bien quel il est. Gomment cela? direz-vous. C'est ici, chrétiens, la vraie explication de notre évangile et le fondement nécessaire de tout ce discours. Saint Jean, qui
I Joan. MU, :i^\ XII, 'il
COMME OBJET DE SCANDALE. j90
connaissait le Sauveur qu'il avait prêché tant de fois savait bien qu'il n'appartenait qu'à lui seul de dire quel il e ait et de se manifester aux hommes desquels il venait e re le précepteur. C'est pourquoi il lui envoie ses disciples, afin qu'ils soient instruits par lui-même touchantsa venue que lui seul était capable de nous déclarer Ainsi n appréhendez pas, chrétiens, qu'il détruise le témoignage qu ,1 a donne de Notre-Seigneur, car lui faisant demander à lui-même ce qu'il faut croire de sa personne, il fait bien voir qu 11 reconnaît en lui une autorité infaillible, et qu'il ne lui envoie ses disciples que pour être formés de sa main et enseignés de sa propre bouche. xNe pouvant plus annoncer sa venue aux hommes, parce qu'il était retenu aux prisons d'Hérode, il prie Notre-Seigneur de se faire connaître lui-même; et lui faisant faire cette ambassade en présence de tout le peuple, il a dessein de tirer de lui quelque instruction mémorable pour les spectateurs, qui s imaginaient le Messie tout autre qu'il ne devait être
En effet, ,1 ne fut point trompé. Jésus, qui connaissait sa pensée et qui voulait récompenser son humilité, fait voir a ses disciples les effets de sa puissance infinie II gueri devant eux tous les malades qui se présentèrent • il leur découvre son cœur; il leur donne des avis imporants pour connaître parfaitement le secret de Dieu et démire une fausse idée du Messie qui avait préoccupé les Juifs trop charnels; et sachant que son bien-aimé précurseur ne pouvait avoir de plus grande joie que d'apprendre la gloire de son bon maître, il commande aux envoyés de saint Jean de lui en rapporter les nouvelles, lui voulant donner cette consolation dans une captivité qu'il souffrait pour 1 amour de lui. « Allez-vous-en, dit-il rapporter à Jean les merveilles que vous avez vues ; „ dites-lui que les sourds entendent, que les aveugles reçoivent la vue que la vie est rendue aux morts, q„e l'Évangile es't
200 SUR JÉSUS-CIIRISÏ
annoncé aux pauvres, et qu'heureux est celui qui n'est point scandalisé en moi. Comme s'il eût dit : Les Juifs, trompés par l'écorce de la lettre et par les sentiments de la chair, attendent le Messie comme un puissant roi qui, se mettant à la tôte de grandes armées, subjuguera tous leurs ennemis et qui se fera reconnaître par l'éclat d'une pompe mondaine et par une magnificence royale. Mais Jean, instruit des secrets de Dieu, sait qu'il doit être manifesté par des marques bien plus augustes, encore que selon le monde elles aient beaucoup moins d'apparent. Allez-vous-en donc, et lui racontez les guérisons admirables que vous avez vues de vos propres yeux. Dites-lui que l'auteur de tant de miracles ne dédaigne pas de converser parmi les pauvres ; au contraire, qu'il les assemble près de sa personne pour les entretenir familièrement des mystères du royaume de Dieu et des vérités éternelles ; et toutefois que nonobstant et le pouvoir par lequel je fais de si grandes choses, et l'incroyable douceur par laquelle je condescends à l'infirmité des plus pauvres et des plus abjects, bienheureux est celui à qui je ne donne point de scandale. Dites ceci à Jean ; à ces marques il connaîtra bien qui je suis.
Tel est le sens de tout ce discours, très-court en apparence et très-simple, mais plein d'un si grand sens et de tant de remarques illustres tirées des prophéties anciennes qui parlent de la grandeur du Messie, que toute l'éloquence humaine ne suffirait pas à vous en étaler les richesses. Totitefois j'ose entreprendre, fidèles, avec l'assistance divine, d'en découvrir aujourd'hui les secrets selon la mesure qui m'est donnée. Je suivrai pas à pas le texte de mon évangile, conférant les paroles de notre Sauveur avec les actions de sa vie et les prédictions des prophètes dont nous avons ici un tissu. Nous admirerons tous ensemble la profonde conduite de Dieu dans la manifesta-
tien de son Fils ; mais pour y procéder avec ordre, réduisons tout cet entretien à trois chefs tirés des propres paroles du Fils de Dieu. Je remarque trois choses dans son discours : qu'il guérit les malades, qu'il catéchise les pauvres, qu'il scandalise les infidèles. Dans ses miracles, je vois sa bonté, en ce qu'il a pitié de nos maux ; dans ses instructions, je vois sa simpHcité, en ce qu'il ne lie de société qu'avec les plus pauvres ; enfin, dans le scandale qu'il donne, je vois les furieuses oppositions que l'on fera à sa salutaire doctrine.
Viens, ô Juif incrédule ! viens considérer le Messie ; viens le reconnaître parles vraies marques que t'ont données tes propres prophètes. Tu crois qu'il manifestera son pouvoir, établissant en la terre un puissant empire auquel il joindra toutes les nations, ou par la réputation de sa grandeur, ou par ses armes victorieuses. Sache que sa . puissance n'éclatera que par sa bonté et par la tendre compassion qu'il aura de nos maladies. Tu te le représentes au milieu d'une cour superbe, environné de gloire et de majesté : apprends que sa simplicité ne lui permettra pas d'avoir d'autre compagnie que celle des pauvres. Enfin tu t'imagines voir couler sa vie dans un cours continuel de prospérités, au lieu qu'elle ne sera pas un seul moment sans être injustement traversée. En un mot le Messie promis par les oracles divins doit être un homme infiniment miséricordieux, dont le cœur s'attendrira à l'aspect des misères de notre nature, qui recevra les pauvres en sa plus intime familiarité et épandra sur eux les trésors de sa sagesse incompréhensible, en les catéchisant avec une affection paternelle; qui, nonobstant son inclination libérale, et la candeur de sa vie innocente, et sa naïve simplicité, recevra mille malédictions des hommes ingrats, sans que pour cela il cesse de leur bien faire. Voilà quel devait être le Sauveur du monde. 0 Dieu, qu'il
est bien autre que les Juifs ne se l'imaginent! S'il fût venu avec une pompe royale, les pauvres n'auraient pas osé approcher de lui, ni même le regarder; tout le monde lui eût fait la cour, bien loin de le charger d'imprécations. C'est pourquoi étant venu pour souffrir, il a pris une condition d'esclave ; étant venu pour les pauvres, il a voulu naître pauvre, afm de pouvoir être familier avec eux. C'est le véritable portrait du Messie, notre unique libéraleur, tel qu'il nous est désigné par les prophéties, tel qu'il nous est montré dans son Évangile . Considérons, en détail, chrétiens, cet adorable tableau ; mais admirons avant toutes choses le premier trait de cette salutaire peinture que notre évangéliste nous a tracée, et voyons paraître la toute-puissance du Sauveur Jésus par le remède qu'il apporte à nos maladies. C'est le premier point de mon discours.
PREMIER POINT
Pourrais-je bien vous dire, fidèles, combien de pauvres malades et combien de sortes de maladies a guéris notre miséricordieux médecin? Tous eussiez vu tous les jours à ses pieds les aveugles, les sourds, les fébricitants, les paralytiques, les possédés, en un mot et enfin tous les autres infirmes, qui, connaissant sa grande bonté, voyaient que c'était assez de lui exposer leurs misères pour obtenir de lui du soulagement. Encore ce médecin charitable leur épargnait souvent la peine de le chercher ; lui-même il parcourait la Judée, et comme dit l'apôtre saint Pierre, (( il passait bienfaisant et guérissant tous les oppressés : » Pertranslit benefaciendo, et sanando omnes oppressas a diabolo i. Dieu éternel! les aimables paroles, et qu'elles sont bien dignes de mon Sauveur ! La folle éloquence du siècle,
1 Ad. X, 38.
quand elle veut élever quelque généreux conquérant, dit qu'il (( a parcoui'u les provinces, moins par ses pas que « par ses victoires : » Non tam passibus quam victoriis peragravit i. Les panégyriques sont pleins de ces sortes d'exagérations. Et qu'est-ce à dire, parcourir les provinces par les victoires? N'est-ce pas porter partout le carnage, la désolation et la pillerie ? Telles sont les suites de nos victoires.
Ah I que mon Sauveur a parcouru la Judée d'une manière bien plus admirable ! Je puis dire véritablement qu'il l'a parcourue, moins par ses pas que par ses bienfaits. Pertransut benefaciendo. Il allait de tous côtés visitant ses malades, distribuant partout un baume céleste, je veux dire une miraculeuse vertu qui sortait de son divin corps, devant laquelle on voyait disparaître les fièvres les plus mortelles et les maladies les plus incurables : Pertramiit benfeaciendo . Et ce n'étaient pas seulement les lieux où il arrêtait quelque temps, qui se trouvaient mieux de sa présence. Il rendait remarquables les endroits dans lesquels il passait, par la profusion de ses grâces. En cette bourgade il n'y a plus d'aveugles ni d'estropiés: sans doute, disait-on, le bienfaisant Jésus a passé par là : Pertransiit. Et en effet, chrétiens, quelle contrée de la Palestine n'a pas expérimenté mille et mille fois combien était présent le remède que les infirmes et les languissants trouvaient dans le secours de sa main puissante? C'est aussi ce que le prophète Isaïe, que les Pères ont appelé l'évangéliste de la loi ancienne, tant ses prédictions sont précises ; c'est, dis-je, ce que le prophète Isaïe célèbre avec son élégance ordinaire, dans le chapitre trente-cinquième de
J Ces paroles renferment le sens de celles qu'on lit dans le pané, syiique de Tr.ijan, fait par Pline le Jeune, où il s'exprime ainsi : Qunm orhem terrarum non pedibus majis quam laudihus peragrares ? (Edit. de Déforis.)
sa prophétie : « Dites aux affligés, nous dit-il, à ceux qui « ont le cœur abattu par leurs longues calamités, dites- « leur qu'ils se fortifient. Voici venir notre Dieu qui les (( vengera : Dieu viendra lui-même et nous sauvera : » Deus ipse veniet et salvabit nos *. Quel est ce Dieu qui vient nous sauver, si ce n'est le Sauveur Jésus, duquel le même Isaïe a écrit qu'il serait appelé Emmanuel, Dieu avec nous? Un Dieu avec nous, n'est-ce pas à dire un Dieuhomme? Dieu donc viendra lui-même, dit Isaïe, Dieu viendra lui-même pour nous sauver. Vous voyez qu'il est parlé là du Messie. « Et alors, poursuit-il 2, c'est-à-dire, {( à la venue du Sauveur, les oreilles des sourds et les « yeux des aveugles seront ouverts ; alors celui qui était (( perclus sautera agilement comme un cerf, et la langue « des muets sera déliée. » Ne voyez-vous pas, chrétiens, que le discours de notre Sauveur, dans l'évangile que nous exposons, est tiré de celui du prophète ? « Les sourds (( entendent, dit le Fils de Dieu, les aveugles voient, les (( boiteux marchent. » Il se plaît de toucher, quoiqu'en peu de mots, les prophéties qui s'accomplissent en sa personne ; afin de nous faire comprendre ce que l'apôtre saint Paul nous a si évidemment démontré : qu'il est la fm de la loi 3, et l'unique sujet de tous les oracles divins.
Donc, mes frères, reconnaissons la puissance de notre Sauveur dans les remèdes qu'il nous apporte, touché de compassion de nos maux. Certes, je sais que, le Fils de Dieu venant enseigner sur la terre une doctrine si incroyable qu'était la sienne, il fallait qu'il la confirmât par miracles, et qu'il justifiât la dignité de sa mission par des effets d'une puissance surnaturelle. Mais cela n'empêche pas que je ne remarque la bonté qu'il a pour notre nature,
* Is. x\xv, 4.
2 Ibid. h, i.
3 Rom. \, \.
dans le plaisir singulier qu'il reçoit de donner la guérison a nos maladies. Oui, je soutiens que tous ses miracles viennent d'un sentiment de compassion. Plusieurs fois, considérant les misères qui agitent la vie humaine, il ne nous a pas pu refuser ses larmes. Jamais il ne vit un misérable qu'il n'en eût pitié; et je pense certainement qu'il eût été chercher les malheureux jusqu'au bout du monde, si les ordres de Dieu son Père et l'ouvrage de notre rédemption ne l'eussent arrêté en Judée. « J'ai, dit-il, com- « passion de ce peuple ^ ; » avant que de multiplier les cinq « pains. Il fut mû de miséricorde, dit l'évangéliste, et ren- (( dit l'enfant à la mère 2. » Dans toutes les grandes guérisons qu'il fait, il ne manque jamais de donner des mai-qucs qu'il déplore nos calamités; d'où je conclus très-certainement que sa compassion a fait presque tous ses miracles. La première grâce qu'il faisait aux infirmes, c'était de les plaindre avec l'affection d'un bon père. Son cœurécoutait la voix de la misère qui Tattendrissait, et en même temps il sollicitait son bras pour la soulager. Son amour ne se rebute pas par le miuvais traitement que nous lui faisons. En voulez-vous voir un exemple admirable? Un Juif le priant de guérir son fils effroyablement tourmenté : « Race «infidèle et maudite, dit-il, jusqu'à quand serai-je avec (( vous? et faudra-t-il toujours vous souffrir? Amenez ici « votre fils 3. » Quelle est la suite de ces paroles ? et qu'elles semblent mal digérées! Pourquoi dans un même discours assembler une juste indignation et un témoignage certain de tendresse? C'est qu'il se remit en l'esprit que c'était un homme, et un homme extrêmement misérable ; et cette seule considération lui fit perdre toute sa colère : elle tombe désarmée comme vous voyez, et vaincue par cet objet de pitié. En vérité, la malice des Juifs était montée
* Marc. viiF, 2. - 5 Luc. vri. 13, 15.-3 Matlh. xvir, Ifî ir. 1,
à un grand excès ; leurs mépris, leur ingratitude le dégoûtaient fort; il ne les pouvait presque plus souffrir : toutefois, dit-il : « Amenez votre fils, je le guérirai ! » Vous remarquez bien que sa naturelle bonté l'oblige presque par force à nous gratifier, et extorque de lui des bienfaits pour nous. Jugez combien était grande l'inclination qu'il avait de bien faire aux hommes, puisque ni la haine la plus furieuse, ni l'envie la plus envenimée ne pouvaient arrêter le cours de ses grâces. C'est qu'il était sincèrement bon, et qu'il avait pitié de nos maux. Et certes, puisqu'il n'y avait autre chose que notre extrême misère qui l'obligeât de venir à notre secours, il devait « descendre sur terre, (( comme dit l'apôtre saint Paul i, revêtu d'entrailles de (( miséricorde. » Car qu'y avait-il de plus convenable au Sauveur, que de plaindre ceux qui étaient perdus ; à celui qui devait nous guérir, que d'être touché de nos maladies; et à notre libérateur, que de déplorer notre servitude?
C'est ici le lieu, chrétiens, d'élever plus haut nos esprits, et après avoir considéré le Sauveur guérissant les maladies de la chair, il faut passer à une réilexion plus spirituelle, et parler de la guérison des esprits, dont celle des corps n'était que l'image. Car si \ous voyez son cœur tellement ému des maux que souffrent nos corps, avec quels gémissements pensez-vous qu'il pleure les calamités de nos âmes? Jugez-en vous-mêmes par ce raisonnement. Certes, ce n'est pas une chose fort étrange que notre corps souffre, puisqu'il est passible ; ni qu'il languisse, puisqu'il est infirme ; ni qu'il meure, puisqu'il est mortel : telle est sa qualité naturelle. Nous n'avons pas accoutumé de plaindre les bêtes de ce qu'elles n'ont pas de raison ; ni de déplorer la condition des créatures inanimées, de ce qu'elles sont sans sentiment et sans vie : c'est que ce sont des choses
1 Coloss. m, V2.
communes, trop dans l'ordre de la nature pour être un sujet de compassion. Toute compassion est une douleur : la douleur s'excite singulièrement par les accidents étrangers et inopinés. Et sachant de quelle matière nos corps ont été ramassés, à quoi ne devons-nous pas nous attendre? Mais qu'une âme d'une nature immortelle, animée de je ne sais quoi de divin, composée, si je puis parler de la sorte, de cette flamme toute pure et toute céleste dont les intelligences ont été formées; une âme de qui la raison est un éclat de la sagesse éternelle, et l'essence, une image de l'essence même de Dieu ; une âme qui, étant telle, ne peut être née que pour la souveraine félicité ; qu'elle soit précipitée dans un abîme de maux infmis ; qu'elle soit toujours aveugle, toujours languissante, et justement condamnée à souffrir la dernière et éternelle désolation : c'est pour cela, mes frères, que la plus tendre compassion ne saurait avoir, ni des plaintes assez lugubres, ni des larmes assez amères. Tu trouves cet homme bien misérable de ce qu'ayant perdu la vue corporelle, il ne peut plus jouir de cette lumière qui naît et qui périt tous les jours ; et tu penses que c'est un petit malheur que l'âme soit enveloppée d'épaisses ténèbres, qui lui cachent les vérités éternelles qui seules devraient luire à notre raison ! Ce pauvre corps perclus de ses membres te touche d'une sensible compassion; et tu ne plains pas cette àme, qui, par une brutale stupidité, a toutes ses fonctions interdites! Ce misérable hydropique te fait pitié, parce que tu le vois toujours boire sans que sa soif puisse être étanchée ; et tu regardes sans douleur cet avare, cet ambitieux, dont l'un hume sans cesse de la fumée, et l'autre emploie tout son âge à entasser des biens qu'il perdra tous en un seul moment, sans que ni l'un ni l'autre puisse jamais éteindre la soif de ses passions infinies ! N'est-ce pas être dépourvu de sens?
Aussi je ne doute pas que le Fils de Dieu n'ait jugé nos âmes d'autant plus dignes de sa pitié et miséricorde, que la dignité en est plus relevée, et les misères plus véritables. Et cela mèuie m'oblige de croire que, lorsque son cœur était attendri sur les maladies dont cette chair mortelle est si cruellement tourmentée, il n'arrêtait pas sa pensée au corps : sans doute qu'il allait bien plus haut; et qu'en voyant l'effet, aussitôt il remontait à la cause qui est le péché. S'il témoigne du déplaisir de voir les infirmités de la chair, et de la joie d'y apporter le remède ; c'est enfin de nous faire voir que tout l'homme lui est très-cher, et que s'il aime si tendrement la partie la plus abjecte, il a des transports incroyables pour la plus noble et la plus divine. Bien plus, remarquez, s'il vous plaît, ce raisonnement : c'est une chose constante qu'il ne plaignait le corps qu'à cause de l'àme ; que dans toutes les maladies corporelles il considérait le péché, qui en est la source. Quand il regardait cette pauvre chair exposée de toutes parts aux douleurs, dont les infirmités ne peuvent pas être comptées ; ah ! ne croyez pas qu'il arrêtât son esprit au corps. 0 Dieu tout-puissant I disait-il, permettez-moi, mon Sauveur Jésus, de pénétrer ici dans vos sentiments; sans doute qu'ils sont vôtres, puisqu'ils sont de vos Écritures : donc, ô Dieu ! disait-il, si les hommes fussent demeurés en l'heureux état où mon Père les avait mis en leur origine, ils n'auraient pas été ainsi misérables. Là, leur bonheur eût été la divinité, et leur vie l'immortalité.
Et en effet, chrétiens auditeurs, tant que cette innocence eût duré. Dieu, s'unissant intérieurement à nos âmes, y eût versé l'influence de vie avec une telle abondance, <iu'elle se fût débordée sur le corps : de sorte que l'homme vivant de Dieu n'aurait eu aucun trouble en l'esprit ni aucune infirmité en la chair. Le péché nous ayant retirés de Dieu, il a fallu nous faire voir combien nous perdions;
COMME OmET DE SCANDALE. 20!)
tellement que l'âme ne buvant plus à cette fontaine de vie éternelle, devenue elle-n^ême impuissante, elle a aussi laissé le corps sans vii^ueur. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si la mortalité s'en est emparée; et dès lors cette chair qui tend à la mort, a été découverte à toute sorte d^injures; et penchant continuellement à sa fosse, elle est devenue sujette nécessairement à de grandes vicissitudes, et par conséquent à de mortelles altérations. Et dans tous ces malheurs que voyons-nous autre chose, fidèles, car je vous en fais juges, qu'une juste punition de notre péché? d'autant qu'il était plus que juste que l'incorruptibihté abandonnât l'homme, puisqu'il ne voulait plus en jouir avec Dieu. Ce qui étant ainsi supposé, il est très-certain que le Fils de Dieu qui d'abord pénétrait toutes choses, quand il voyait les fièvres, les paralysies et les autres maladies corporelles, allait à la source du mal, je veux dire à cette première désobéissance. Dans la peine il ne considérait que le crime, et c'est ce qu'il déplorait davantage. Il savait bien que les aftlictions de la chair n'étant que la punition, elles ne pouvaient pas être le plus grand mal. Il n'est pas en la puissance même de Dieu qu'il y ait une misère plus grande que le péché. Je sais que cette vérité offense les sens humains : hélas ! mortels ignorants que nous sommes, nous ne comprenons pas quelle misère c'est que d'offenser Dieu!
Dites à un homme qui est sur la roue, s'il lui reste assez de sentiment pour vous écouter; dites-lui qu'il est malheureux, non pas tant de ce qu'il est puni, que de ce qu'il est coupable ; que sa plus grande misère est d'être homicide ; et non pas d'être rompu vif : quand est-ce qu'U entendra ce discours? Son âme, oppressée de tour^ ments, ne s'arrête qu'au plus sensible et non pas au plus raisonnable. Il s'irritera contre vous ; et une telle proposition lui augmenterait son supplice. Et toutefois est-il
rien de plus nécessairement véritable? Car c'est une chose certaine que la plus grande misère vient du plus grand mal; et je ne craindrai point d'assurer que la peine, au lieu d'être un mal, est un bien; d'autant que ce qui fait le mal, c'est l'opposition au souverain bien qui est Dieu. Or la peine n'est pas contre Dieu : au contraire elle s'accorde avec sa justice : est-il pas très-juste que le pécheur souffre, et que le crime ne demeure pas inipuni? Et la justice n'est-ce pas un grand bien? Par conséquent si la peine est un mal, ce n'est qu'à l'égard du particulier ; mais c'est un très-grand bien à l'égard de l'ordre commun. Et comment? C'est que le péché met le désordre dans l'univers. C'est un désordre visible que les commandements du souverain soient mal observés : donc le péché met le désordre au monde. Et toutefois le maître de l'univers ne peut souffrir de désordre dans son ouvrage. Que fait-il? 11 établit deux ordres : l'un, de ses règlements éternels sur lesquels les volontés droites sont composées ; l'autre, c'est l'ordre de la justice qui range les volontés déréglées. Ces deux ordres sont fondés tous deux sur cette loi immuable, qu'il faut que la volonté divine se fasse, ou dans l'obéissance des bons, ou dans le supplice des criminels. « Ceux qui ne veulent pas faire ce qu'il veut, lui-même il en fait ce qu'il veut, » dit saint Augustin : Cum faciunt quod non mit, hoc de eis facit quod ipse mit ^
Tu n'as pas voulu te mettre dans l'ordre, tu le souffriras : je veux dire, tu as voulu échapper, ô pécheur, de l'ordre des règles divines qui t'avaient été proposées ; tu retomberas dans l'ordre de sa justice. Et quel est l'ordre de la justice? C'est que c'est une chose très-bien ordonnée, que les volontés rebelles soient châtiées; que ceux qui ont méprisé la bonté de Dieu, éprouvent en eux-mêmes la
1 Serm. ccxiv, u" 3, t. v, col. <Jt4.
sévérité de sa rigoureuse justice ; qu'étant sortis autant qu'ils ont pu de son domaine par leur révolte, ils y soient ramenés par leur peine, afin que tout ploie sous la main de Dieu, ou par inclination, ou par force. Par conséquent la peine est dans l'ordre, parce qu'elle ramène dans l'ordre ceux qui s'en étaient dévoyés : et donc elle est trèsbonne à la conduite générale de l'univers, parce que l'ordre est le bien général ; et encore qu'elle fasse souffrir le particulier, il y a du bien dans ce mal qu'il souffre, parce qu'il y a de la règle et de la raison. Donc, pour aller plus loin, il se trouvera que le péché seul est le mal proprement dit et essentiel, qui n'a aucun mélange de bien. Il faut qu'il soit le souverain mal, parce qu'il est souverainement opposé au souverain bien. Donc il est vrai ce que je disais, que la plus grande misère c'est le péché ; parce que la plus grande misère c'est le plus grand mal. Donc si le péché et l'enfer pouvaient être des choses séparées, il faudrait conclure nécessairement que le péché serait un mal sans aucune comparaison plus grand que l'enfer ; et partant que les réprouvés seraient misérables, moins à cause qu'ils sont damnés, qu'à cause qu'ils sont pécheurs. Et encore que le sens humain y répugne, il faut que les vérités éternelles l'emportent, et qu'elles captivent nos entendements.
Et ainsi, pour revenir à notre discours, nous devons croire que tant de pécheurs ont excité dans le cœur de notre Sauveur une douleur qui ne peut être comprise. Ah ! si Notre-Seigneur Jésus-Christ a eu une douleur si sensible pour les moindres de tous les maux qui sont ceux qui travaillent ce corps mortel, il n'est pas imaginable combien ardemment il a désiré de donner le remède aux péchés qui abîmaient les âmes qu'il était venu racheter, dans la dernière extrémité de misères. C'est pourquoi, s'il a donné des Jarmes aux maux du corps, il a donné
aux maladies de nos âmes jusqu'à la dernière goutte de son divin sang. S'il a guéri les infirmités corporelles par la vertu de sa seule parole avec une incroyable facilité, il a voulu purger nos iniquités avec des douleurs incompréhensibles ; comme dit le prophète Isaïe \ que Dieu l'a frappé pour les péchés de son peuple, qu'il a porté nos péchés sur son dos, et que nous avons été guéris par ses plaies. C'est par ce sang et par ces souffrances qu'il a ouvert à la maison de David cette belle et admirable fontaine dont parle le prophète Zacharie en son treizième chapitre. « En ces jours-là, dit-il, jaillira une fontaine à (( la maison de David et aux habitants de Jérusalem, pour « la purification des pécheurs 2. » C'est à vous, c'est à vous, chrétiens, qu'est ouverte cette fontaine. Tous êtes les vrais habitants de Jérusalem, parce que vous êtes les enfants de l'ÉgUse, et les héritiers des promesses qui ont été faites à la synagogue. Tous êtes la maison de David, parce que vous êtes incorporés à Jésus le fils de David, et que sa chair et son sang on passé à vous. Accourez donc à cette miraculeuse fontaine ; venez y laver vos iniquités. On court avec tant d'empressement à ces bains que l'on s'imagine être salutaires au corps, et on néglige ces divines eaux 011 se fait la purgation de nos âmes. 0 stupidité ! ô aveuglement! Si vous avez bien compris, chrétiens, quel mal c'est que d'offenser Dieu, combien il est terrible et inconcevable; que ne courez vous au remède que le miséricordieux Jésus vous présente dans la pénitence? Ah ! lidèles, c'est par ce canal que coulent ces eaux saintes et purifiantes.
0 Dieu! que je m'estimerais bienheureux si j'avais pu servir à vous faire entendre que les plus cruelles maladies sont moins que rien, si nous les comparons au venin, à la
1 Is. i.iii, i, ô, 8.
8 Zach. xiii, l.
peste qu'un seul péché mortel porte dans nos âmes ! Prions donc le miséricordieux médecin qui a tant pitié de nos maux, qu'il fasse ce qu'il voudra de nos corps pourvu qu'il sauve les âmes. Quand nous sommes dans les douleurs violentes, répandons notre cœur devant lui, et disons avec une foi vive : Charitable et miséricordieux médecin, descendu du ciel pour me traiter de mes maladies qui sont innombrables; ou je suis bien malade en mon corps, si mes douleurs sont aussi grandes que je les ressens; ou je suis bien malade en mon âme, puisque je m'afflige si fort pour de petits maux: ou plutôt je suis bien malade en l'un et en l'autre, parce que et les douleurs que je sens sont très-aiguës, et que mon esprit s'abat trop pour des maux qui, tout cruels qu'ils sont, so.il aucunement supportables. J'avoue devant vous, ô mon Dieu, que la raison devrait tenir le dessus plus qu'elle ne fait : mais que ferai-je?Ma chair est inflrme ; et vous savez, Seigneur, combien elle pèse à l'esprit. Pourquoi est-ce, ô bon médecin, que vous ne me rendez pas la santé? Vos grands miracles me font bien connaître que la puissance de me soulager ne vous manque pas. Que vous ne soyez point touché de ce que j'endure, vous qui avez toujours eu une si grande compassion pour les misérables, vous que nos seules misères ont attiré en ce monde, afin de remédier à nos maux ; ah ! certainement je ne le puis croire, et sans doute cela n'est pas. Il faut donc dire nécessairement qu'il n'est pas expédient que je guérisse, et qu'il est expédient que je souffre; ainsi soit-il, puisqu'ainsi vous plaît. Cette médecine est amère ; mais elle me doit être très-douce d'une main si chère et si bienfaisante. Oui, je le reconnais, mon Sauveur, il n'est pas encore temps de guérir mon corps. Il viendra, il viendra, ce temps bienheureux où vous établirez dans une incorruptible santé cette chair que vous avez aimée, puisque vous en avez pris une de môme
nature. Alors ma chair se portera bien ; parce qu'elle sera faite semblable à la vôtre, à laquelle j'ai participé dans vos saints mystères. Souffrons en attendant, si vous le voulez. Mais, du moins, ô ma douce espérance, ô mon aimable consolateur, guérissez les maladies de mon âme. Modérez 'es empressements de mon avarice, et l'ardeur de mes folles amours, et la dangereuse précipitation de mes jugements téméraires, et l'indiscrète chaleur de mon ambition mal réglée. Je n'ignore pas que mes maladies sont de justes punitions de mes crimes : vous, ô mon unique libérateur, qui pour moi tournez en bien toutes choses, faites que les peines de mes péchés soient le sceau de votre miséricorde, l'exercice de ma patience, et l'épreuve de ma vertu.
En est-ce assez, fidèles, sur cette matière? Avez-vous pas connu Jésus-Christ comme médecin des infirmes? A'oulez-vous que nous parlions en un mot de Jésus compagnon et évangéliste des pauvres, afin de considérer un peu plus longtemps Jésus scandale des infidèles? Renouvelez, s'il vous plaît, vos attentions.
DEUXIÈME POINT
Ce sera le prophète Isaïe qui nous ayant fait voir Jésus- Christ donnant la guérison à nos maladies, nous dira aussi qu'il est envoyé pour être révangéliste des pauvres : où par le mot de pauvres, vous devez entendre généralement tous les affligés que Jésus devait évangéliser, c'est-à-dire, leur porter de bonnes nouvelles. Cela étant ainsi supposé, écoutez maintenant Isaïe en son chapitre soixante et unième, où il parle ainsi du Messie : « L'Esprit de Dieu, (c dit-il, est sur moi, à cause qu'il m'a oint K » Arrôtons-
î li.LW.
COMME OBJET DE SCANDALE. 21o
nous à ces mots, chrétiens, et pénétrons-en le sens. Je dis, avant toutes choses, que le prophète parle en la personne d'un autre, selon le style ordinaire d^ l'expression prophétique. Car nous ne lisons rien dans les Écritures de l'onction du prophète Isaïe. Mais qui serait celui qui, étant un peu instruit du christianisme, ne verrait pas que par ces paroles il a manifestement désigné le Sauveur du monde? L'Esprit de Dieu est sur moi, dit-il ; et lui-même n^a-t-il pas dit qu'il sortirait une fleur de la racine de Jessé, et que sur elle reposerait l'Esprit du Seigneur *? Vous savez que Jessé, c'est le père du roi David. Quelle est cette fleur de la racine de Jessé, sinon le Sauveur Jésus, qui est appelé par excellence le fils de David? Et n'est-ce pas sur lui que l'on a vu descendre le Saint-Esprit en la forme d'une colombe, quand il se fit baptiser par son précurseur? (( C'est pour cela que le Seigneur m\a oint, pouru suit Isaïe. » N'est-ce pas encore le Fils de Dieu que Dieu a oint de cette onction admirable, de laquelle même il tire son nom ? Il est appelé indifféremment, dans les saintes lettres, le Messie, le Christ de Dieu, l'Oint de Dieu ; et c'est dire la môme chose en divers langages. Car, comme dans la loi ancienne c'était par l'onction que les rois et les sacriflcateurs étaient établis ; le réparateur de notre nature devant être ensemble, et roi du vrai peuple, et l'unique sacrificateur du vrai Dieu, il est appelé oint de Dieu avec un titre de prérogative extraordinaire : d'autant que par la dignité de son onction il devait assembler en un la royauté et le sacerdoce, qui étaient séparés dans le premier peuple. Et n'entendez pas ici, chrétiens, quelque espèce d'onction corporelle : l'onction de notre pontife, c'est la divinité du Dieu-Verbe. Car de même que la propriété des huiles et des onctions, c'est de s'étendre pre-
Us
2|tj SUK JESUS-CHRIST
mièrement sur les choses auxquelles elles sont appliquées, et puis de les pénétrer autant qu'elles peuvent, de s'incorporer à elles en quelque façon, et d'y être si intimement attachées, qu'il ne s'en fasse qu'une même substance : ainsi la divinité du Verbe s'unissant à l'humanité de Jésus, elle s'est premièrement répandue sur elle en son tout et en ses parties ; elle l'a pénétrée si profondément, qu'elle s'y est effectivement incarnée : de sorte que de l'une et de l'autre il ne s'est fait plus qu'un seul tout ensuite de cette union ineffable. C'est pourquoi le Sauveur Jésus est appelé par excellence, oint et Christ, à cause de cette divine et miraculeuse onction.
Mais revenoiis au prophète ïsaïe. « L'esprit de Dieu est « sur moi, à cause que le Seigneur m'a oint. Il m'a en- (( voyé évangéUser les pauvres (remarquez les propres (( mots de notre Évangile), guérir les cœurs affligés, prê- (( cher la liberté aux captifs, annoncer l'an de pardon du (( Seigneur, consoler ceux qui pleurent, et changer en « joie la tristesse de ceux qui se lamentent en Sion : » jusqu'ici parle le prophète Isaïe. Et y a-t-il un seul mot dans tout ce discours, où vous ne voyiez clairement le Seigneur Jésus dans les effets de son Évangile? Aussi s'étant trouvé lui-même dans la synagogue, où il lut cette prophétie, il montre évidemment qu'elle s'est accomplie en ses jours ^ Mais voulez-vous, mes frères, que je vous en fasse voir en un mot l'accomplissement? Allons, allons ensemble sur cette mystérieuse montagne où Jésus commence à ouvrir sa bouche, après s'être contenté jusqu'alors d'ouvrir celle de ses prophètes : Apcriens os suu7n dixit ^ : allons à cette mystérieuse montagne; entendons-y la première prédication du Messie ; voyons lui faire l'ouverture de son Évangile, et jeter les fondements de la loi nouvelle : c'est là
' Luc. IV, 17.
2 Mail h. \, ?.
COMiME OBJET DE SCANDALE. 217
qu'il commence d'évangéliser. C'est pom-quoi s'étaut souvenu que son ordre portait très-expressément d'évangéliser les pauvres et les misérables, c'est-à-dire, comme je l'ai déjà expliqué, de leur porter de bonnes nouvelles, dans cet admirable discours il adresse d'abord la parole aux pauvres : a 0 pauvres, que vous êtes heureux ! car le « royaume céleste vous appartient i. )) Quelle consolation aux pauvres, que Jésus, si riche par sa nature et si pauvre par sa volonté, leur promette de si grandes richesses! Quelles meilleures nouvelles leur pouvait-il dire? N'est-ce pas s'acquitter de l'office auquel il était destiné parles prophéties, d'évangéliser les pauvres? Ah! que je reconnais ici clairement celui duquel le Psalmiste a dit : Honorahile nomea eorum coram illo 2 ! u Leur nom sera en honneur (( devant lui. » Mais il poursuit de la même force. Isaïe, s'il vous en souvient, dit qu'il doit annoncer la consolation à ceux qui pleurent 'K « Bienheureux ceux qui pleurent, (( dit Notre-Seigneur ^, car ils seront consolés. » Isaïe nous apprend que le lAIessie devait prêcher l'an de pardon du Seigneur ^ : c'est ce qui est appelé ailleurs le temps d'indulgence, le temps de miséricorde. Et n'est-ce pas ce que fait le Sauveur Jésus, nous annonçant la miséricorde en ces termes : a Bienheureux les miséricordieux, car on leur (( fera miséricorde 6? ,) isaïe assure qu'il doit annoncer à ceux qui se lamentent en Sion, que leur tristesse sera changée en joie 7. Sion, c'est le lieu du temple de Dieu; c'est la figure de son Église. Ceux qui se lamentent en Sion, ce sont ceux qui se plaignent de cet exil; qui>
2 Ps. LXXIi 14.
^ Is. Lxr, 2.
'♦ Mattli. V, 5.
^ h. LXi, 2.
« Mat th. V, 7.
' Is. LXI, 3.
éloignés de leur terre natale, souffrent ordinairement persécution dans ce triste pèlerinage. Jésus donc, pour leur annoncer le changement de leur état misérable en une condition toujours bienheureuse, parle ainsi en ce môme lieu : « Bienheureux ceux qui souff.ent persécution pour (( la justice, parce que le royaume des cieux est à eux ^ ! » C'est ainsi que Notre-Seigneur évangéUse les affligés, exécutant ponctuellement les prophéties anciennes.
Pourquoi ne m'écrierai-je pas en ce lieu avec le grave TertuUien, dont j'ai tiré presque toutes les remarques que je viens de faire en son quatrième livre contre Marcion 2 ; pourquoi , dis-je, ne m'écrierai-je pas avec lui: 0 Christiun et in novis velerem! « 0 que Jésus-Christ est ance cien dans la nouveauté de son Évangile! » Ce qu'il fait est nouveau, parce que personne ne l'avait fait avant lui: ce qu'il fait est ancien, parce qu'il ne fait qu'accomphr les choses que la fidèle antiquité avait attendues. Quel autre a jamais apporté de meilleures nouvelles aux pauvres que celles que le pauvre Jésus leur a annoncées, quand il leur a prêché sa venue î 0 pauvres, réjouissez-vous : voici un compagnon qui vous vient ; mais un compagnon si grand et si admirable, qu'il vaut mieux être pauvre en sa compagnie, que d'être le maître et le tout-puissant dans les assemblées des mondains. Ne vous étonnez pas si vous êtes le rebut du monde : tel était Jésus-Christ lorsqu'il a paru sur la terre, et a conversé parmi les hommes. Les pauvres, ses bons amis, apprirent les premiers sa venue, parce que c'était pour eux qu'il venait ; et il ne voulut être reconnu que par les marques de sa pauvreté. La suite de sa vie n'a pas démenti sa naissance. Plus il s'est avancé dans l'âge, plus il a mis les pauvres dans ses intérêts qui n'étaient autres que la gloire de Dieu. C'est eux ({u'il ad-
iMalth. V, 10.
« Adv. Marcion. lit), iv. n" VI.
met dans sa confidence; c'est à eux qu'il découvre tous ses mystères; c'est eux qui sont choisis pour les ministres de son royaume, et les coadjuteurs de son grand ouvrage. Courage donc, ô pauvres de Jésus-Christ; que toute la terre vous méprise; c'est assez que vous ayez Jésus- Christ pour vous. Vous n'avez point d'accès dans la cour des rois ; mais souvenez [-vous] que c^est là que règne la confusion et le trouble. Courez à Jésus-Christ, ô vous qui êtes oppressés, ô malades, nécessiteux, misérables, géné-^ ralement qui que vous soyez, vous y trouverez la paix de vos âmes. Écoutez la voix amoureuse qui vous appelle. Jetez- vous entre ses bras avec confiance, il les a toujours ouverts pour vous recevoir. Seulement souffrez votre pauvreté avec patience : ne murmurez ni contre Dieu ni con tre les hommes. Attendez doucement le temps de votre consolation : et souvenez-vous que, si le monde vous tourmente, vous servez un maître qui l'a surmonté, qui n'a pu plaire au monde, et à qui le monde aussi n'a pu plaire. C'est ce qu'annonce aux pauvres le Sauveur Jésus. Dites-moi, en vérité, chrétiens, pouvait-il leur dire de meilleures nouvelles? et nVons-nous pas raison d^assurer que c'est lui véritablement qui est envoyé pour être TévangéUste des pauvres.
TROISIEME roiNi:
Ce qui m'étonne, fidèles, c'est que le Sauveur du monde étant tel que nous le venons de dépeindre, on ait été offensé de sa vie. Repassons en peu de mots, je vous prie, sur les choses que nous avons chtes, et étonnons-nous devant Dieu, que l'on ait pu être scandahsé en notre Sauveur. Et premièrement, ses miracles devaient-ils pas faire taire les bouches les plus médisantes? Une mission si bien attestée devait-elle être jamais contestée? Encore s'il eût
220 SUR .lÉSUS-CHRlST
fait des miracles qui n'eussent de rien servi que pour faire éclater son pouvoir, peut-être aurait-on pu dire qu'il y avait de l'ambition dans ces grands ouvrages. Mais je vous ai montré que tous ses miracles ont pris leur naissance dans une tendre compassion de nos maux; et jamais il n'a fait un pas que pour le bien de ce peuple ingrat. Faisons néanmoins qu'une noire envie ait encore pu se persuader qu'il se servait du don de Dieu pour s'acquérir du crédit ; qu'avait-on à dire contre sa simplicité? L'a-t-on vu à la porte des grands pour mendier leur faveur? S'est-il intrigué dans les affaires du monde? A-t-il flatté l'ambition et l'arrogance des princes? Au contraire, n'a-t-il pas mené une vie non-seulement commune et privée, mais trèsabjecte et très-basse ; marchant en toute simplicité, vivant et conversant avec les pauvres, souffrant toujours injustice sans jamais se plaindre? Il est vrai qu'il était méprisé; mais il ne se souciait point des honneurs : pauvre; mais il ne demandait point de richesses, bien qu'il n'eût pas seulement un gîte assuré pour reposer sa tète. Pouvait-il s'acquitter plus dignement de sa charge de prédicateur? Il allait enseignant la parole de' vie éternelle que Dieu lui avait mise à la bouche. Il n'enflait pas son discours par de superbes pensées, ou par le faste d'une éloquence mondaine ; mais il le remplissait d'une doctrine céleste, de vérités divines, qui donnaient aux âmes une nourriture solide, et allaient jusqu'à la racine de nos maladies. Tantôt il attirait les peuples par la douceur, tantôt il les reprenait sans les épargner, jusqu'à les appeler les entants du diable ; leur prêchant les oracles divins, non point avec les lâches condescendances des scribes et des pharisiens, mais avec empire et autorité K avec une liberté et une assurance digne des vérités éter-
I Joan. Mii> ii.
COMME OBJET DE SCANDALE. ^if
nelles qu'il nous venait annoncer. Que pouvait-on trouver a dn-e eu une vie si réglée? Ne devait-on pas admirer ce courage également inflexible aux biens et aux maux; cette cgahte de mœurs qui le faisait vivre avec tout le monde •sans rigueur et sans flatterie, sans lâcheté et sans arrogance, cette pureté d'intention qui lui faisait toujours regarder les mtérôts de son Père? Et néanmoins dit-il, il faut que je donne du scandale ; et pour faire voir la difficulté qu 11 y a de n'être point offensé de sa vie : « Heureux « celui, dit-il, qui n'est point scandalisé en moi ! „ Bcati,^ qui non fuei-it scandalizatus in me ' !
0 Dieu! qui ne serait étonne des secrets terribles de la Providence? C'est ici que je dis du plus grand sentiment de mon ame avec le grave Tertullien : Mihi vindico Christum nnh défendu Jesmn;... quodcumque iUud cm-pmculmn ■';f '■ ^f ,'™°'^'^»^ co"t'-edit par toute la terre, c'est le Jesus-Christ que je cherche; je soutiens que ce Jésus est ;i moi, je proteste qu'il m'appartient : « S'il est désho- « nore, s il est abject, s'il est misérable ; j'ajouterai encore, «s 11 est le scandale des infidèles, c'est mon Jésusce tlirist : » Si mglonus, si ignohiUs, si inhonombUis, mens erit tlinstus. « Car, poursuit le même Tertullien, il m'a « été promis tel dans les prophéties : » Tnlis enim habitu H aspeetu mmuntiabatm- . Je reconnais celui duquel Isaïo a écrit, au chapitre vingt-huitième, que c'est « une pierre « élue, une pierre de salut = » pour son peuple; et au chapitre huitième, que c'est « une pierre d'achoppement (( [que] tous ceux qui s'y heurteront seront brisés « » jê reconnais celui duquel le Psalmiste a chanté : « La pierre « qu'ils ont rejetée en bâtissant, est devenue la pierre
^ Matth. XI, ().
^ Adv. Marc, lib, m, n"» lO et 17.
^ Is, xxvri, le.
'* Ibid. Mil, li.
« angulaire S » qui soutient tout le corps de l'édifice. Enfin je reconnais celui duquel Siméon a dit, le tenant entre ses bras dans le temple : « Celui-ci est établi pour la (( ruine et pour la résurrection de plusieurs, et pour un (( signe auquel on contredira ^ ; » celui enfin qui a dit de lui-même à l'aveugle qu'il avait éclairé bien plus en son esprit qu'en son corps : « Je suis venu en jugement en ce (( monde, afin que ceux qui ne voient pas commencent à «voir et que ceux qui voient soient aveuglés =^. » Chrétiens, ne tremblez-vous pas à ces paroles de notre Sauveur? Toutefois j'espère de la miséricorde de Dieu qu'elles ne sont pas dites pour vous. Tremblez, infidèles; tremblez, endurcis: c'est vous seuls que Jésus aveugle. Et vous, vrais fidèles de Jésus-Christ, vous qui avez sa crainte en vos cœurs, ouvrez, ouvrez vos yeux à cette lumière qui n'éblouit que les orgueilleux ; et comprenez avec foi et soumission les profonds conseils du Père éternel, dans l'envoi de son Fils Jésus-Christ. Pressons ici nos raisonnements, afin de laisser du temps à une briève réfiexion sur
nos mœurs.
Premièrement je pourrais vous dire, pour arrêter d'abord une curiosité peu respectueuse, que Dieu, qui modère comme il lui plaît l'ouvrage de notre salut, et qui sait ce qui nous est propre, n'a pas jugé à propos que nous eussions toutes les raisons du mystère. Quand le sage architecte commence de rebâtir un vieux édifice, l'ignorant spectateur s'imagine qu'il renverse tout. Sa faible imagination ne voit que désordre, ne pouvant supporter un dessein trop fort ; mais, quand il a mis la dernière main à l'ouvrage, alors on voit reluire de toutes parts l'art et la ronduit^^ de l'ouvrier. Eh î ne savez-vous pas, chrétiens,
1 Ps. cxvi, 21.
2 Luc. Il, 34.
3 Joati. IX, o9.
que dans les Écritures divines lout l'œuvre de notre salut est souvent comparé à un édifice soutenu « sur le fonde- « ment des apôtres, et sur la pierre angulaire qui est Jé- (( sus-Christ i ? » Dieu donc, dans le cours des siècles^ s'est proposé de rétablir l'homme comme un bâtiment ruineux. Il a posé le fondement de cette nouvelle structure en la vie de Notre-Seigneur. Les sens humains n'y comprennent rien ; tout les choque, tout les embarrasse : de là le scandale et le trouble. Mais à ce grand jugement oii Dieu couronnera l'édifice par la glorieuse immortalité de nos corps oii, toutes choses étant consommées, « il sera (( tout en tous, » comme dit l'Apôtre 2 ; alors la lumière éternelle venant à se découvrir à nos cœurs, quel ordre, quelle sagesse, quelle beauté ne verrons-nous pas dans ce qui paraissait à nos sens si confus et si mal digéré ! Par conséquent, ô homme, crois en attendant que tu voies. Sache que la guérison de tes maladies dépend absolument de la confiance que tu auras en ton médecin : Crois, et tu seras sauvé, nous dit-il ^ ; prends sans examiner l'infaillible remède qu'il te présente. S'il s'en réserve le secret pour un temps, dès à présent il t'en abandonne l'usage : et sa miséricordieuse bonté a tellement disposé toutes choses, qu'y croire c'est ta santé ; le reconnaître, ce sera ta félicité.
Est-il rien de plus convenable? D'autant plus que ce grand médecin qui entreprend de traiter tes plaies, connaissant parfaitement leur malignité et le vice de ta nature, a bien vu qu'il n'y avait rien qui te fût plus propre ni plus nécessaire que l'humilité. 0 homme, si tu l'entends, l'orgueil est ta maladie la plus dangereuse. C'est par l'orgueil que secouant le joug de l'autorité souveraine,
^ Èphes. Il, 20,
2 I. Cor. XV, 28.
3 Luc, VIII, 50.
22't SUR JÉSUS-CHRIST
par laquelle ton âme doit être régie, tu t'es fait toi-même ta loi : la conduite de ta raison, ç'ont été ses propres lumières; la règle de ta volonté, ç'ont été ses inclinations. C'est là ta blessure mortelle. 11 faut que ces deux facultés soient humiliées, afm qu'elles puissent être guéries. Gomme ta volonté s'abaisse par l'obéissance, ton entendement se soumet par la foi. Tu soumets ta volonté à ton Dieu, quand tu embrasses les choses, parce qu'il les veut : tu lui soumets ton entendement, quand tu les crois, parce qu'il les dit. Cette soumission te semble bien grande. Mais un Dieu homme pour Tamour de nous, un Dieu mort pour l'amour de nous, veut un sacrifice plus entier dans un abaissement plus profond. Car un Dieu homme et un Dieu mourant, n'est-ce pas un Dieu anéanti, comme dit l'Apôtre ^? Et quel doit être le sacrifice d'un Dieu anéanti pour l'amour de l'homme, sinon l'homme anéanti devant Dieu? Or, ce ne serait pas faire beaucoup pour lui que de pratiquer les choses aisées, et de croire celles qui sont plausibles; de sorte que, pour la perfection de ce sacrifice que nous devons ofi'rir au Dieu incarné, il fallait, et faire les choses qui sont pénibles, et croire les incroyables. Ainsi nous détruisons devant lui tout ce que nous sommes, afin que tout soit réparé de sa main. C'est pourquoi il était à propos, pour rétablir la raison humaine par l'humilité, que les vérités de Jésus fussent incroyables. Et tout ce qui est incroyable, est choquant; et tout ce qui est choquant, fait du trouble : de là le scandale des infidèles.
Davantage : la vérité la plus importante qu'il fallait nous faire connaître, était notre faiblesse et notre impuissance ; parce qu'en nous montrant clairement combien nous sommes impuissants par nous-mêmes, c'était l'uni-
1 P/iilip. II, n.
COMME OBJET DE SCANDALE. 22o
que moyen de nous faire recourir avec confiance au mérite du libérateur Jésus-Christ. Or quand je vois sa doctrine et sa vie si cruellement combattues, voici la réflexion que je fais : D'où vient cette résistance si furieuse que l'on apporte à l'œuvre de notre salut? N'est-ce pas ce que dit saint Paul": « L'homme animal ne comprend pas les secrets (( de Dieu^? » N'est-ce pas ce que dit Jésus-Christ : a Pour- (( quoi n'entendez- vous pas mes discours? Parce que vous « ne pouvez pas entendre mon langage 2? » d'oii vient qu'ils ne pouvaient pas entendre son langage ? C'est qu'ils le voulaient entendre par eux-mêmes; et il leur était impossible. N'entendant pas ce langage, ils ne pouvaient qu'être étourdis de la voix de Dieu : cet étourdissement les animait à la résistance. Plus les vérités étaient hautes, plus leur raison orgueilleuse était étourdie, et plus leur résistance était enflammée. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si le Fils de Dieu leur préchant ce qu'il avait vu dans le sein du Père, la résistance montant à l'extrême, se portât à la dernière fureur. De là vient qu'il leur dit en son Évangile : « Vous me voulez tuer méchamment, parce a que mon discours ne prend point en vous ^. » Superbes, ignorants, que ne recourez-vous à la grâce par l'humilité chrétienne? Et vous, ne reconnaissez-vous pas, chrétiens, que sans l'assistance de cette grâce vous n'auriez que de la résistance pour votre Sauveur? Ces perfides ont ouï ses paroles, et ils les ont méprisées : ils ont vu ses miracles, et ils n'ont pas cru : ils ont vu sa vie, et elle leur a été un scandale. Donc il est vrai, ô mon Sauveur Jésus, que si vous ne me parlez puissamment au cœur, si vous ne m'entraînez à vous par vos doux attraits, ni votre vie quoique très innocente, ni votre doctrine quoique très-
U. Cor. II, 14.
2 Joa7i. VIII, 43.
-^ Ibid, 37.
sainte, ni vos miracles quoique très-grands, ne dompteront pas mon opiniâtre rébellion. Les uns disent que vous êtes un grand prophète, les autres que vous êtes un séducteur ; les uns s'édifient en vous, les autres se scandalisent de vous. D'où vient cela, ô mon Maître, sinon que les uns sont humbles, et qae les autres sont orgueilleux; que les uns suivent la nature, et les autres suivent la grâce? Ainsi vos vérités aveuglent les uns pour illuminer d'autant plus les autres. Vous ctes une pierre de scandale aux superbes, afin que les humbles ressentent mieux ce que vous faites miséricordieusement en leurs cœurs, et qu'ils louent vos bontés avec une admiration profonde de vos jugements. C'est ici que les bons chrétiens sont incroyablement consolés. Si les vérités évangéliques entraient en nos âmes avec une apparence plausible, nous attribuerions leur victoire à la force de notre raison ; et devenant plus superbes, nous deviendrions par conséquent plus malades. Mais quand le vrai fidèle comprend la folie et l'extravagance du christianisme, c'est là que la grâce se fait sentir dans la répugnance de la nature; à cause qu'il reconnaît que ce n'est pas la chair qui le gagne, ni les intérêts mondains qui l'engagent, ni la philosophie humaine qui le persuade, mais la puissance divine qui le captive. C'est pourquoi dans la doctrine de l'Évangile il a plu h notre orand Dieu, qu'il y eût tant de choses étranges, dures, Tncroyables, extravagantes, selon la sagesse du monde; afin que la raison humaine étajit confondue, la seule grâce de Jésus-Christ triomphât des cœurs par l'humilité chrétienne.
Mais disons une dernière raison, qui fermera ce discours en nous donnant une instruction importante pour la conduite de notre vie. Certes, il est bien vrai, ô Dieu toutpuissant, ce que le bon Siméon a dit de votre Fils bienaimé, « qu'il sérail posé comme un signe auquel on cou-
a tredirait i. » Toutes ses actions et toutes ses paroles ont été méchamment contredites. Il guérit les paralytiques, les aveugles-nés, et d'autres maladies incurables ; et parce qu'il choisit le jour du sabbat pour faire cette bonne œuvre, on dit qu'il viole la loi de Dieu. Il chasse les démons ; on dit que c'est au nom de Béelzébulh, prince des démons. On l'appelle un fou, un séducteur, un impie, un démoniaque. Jamais les docteurs de la loi n'approchaient de lui, qu'afin de l'injurier ou de le surprendre. Enfin ils l'ont pendu à la croix ; et le Rédempteur d'Israël est devenu le scandale de ces infidèles. Les Gentils ont contredit sa parole par toutes sortes de cruautés qu'ils ont exercées sur ses serviteurs. Ils ont pris ses vérités et son Évangile pour la plus grande folie qui ait jamais paru sur la terre. Bien plus, parmi ceux qui se sont rangés sous sa disciphne, combien a-t-il été contredit ! Eh ! mes frères, quelle indignité ! tous les fondements de notre salut ont été attaqués par des gens qui faisaient profession du christianisme : le perfide arien a nié la divinité de Jésus ; l'insensé Marcion a nié son humanité ; le nestorien a divisé les personnes ; l'eutychien a confondu les natures : et sur la personne de Jésus-Christ, toutes les inventions diaboliques se sont tellement épuisées, qu'il est impossible de s'imaginer une erreur qui non-seulement n'ait été soutenue, mais même qui n'ait fait une secte sous le nom du christianisme. Combien d'hérésies se sont élevées contre les vérités de Jésus ! Toutes, elles ont heurté contre cette pierre ; et, sans venir au détail, ayant rompu sans aucun sujet la paix et l'unité chrétienne, ne se sont-elles pas scandalisées de Jésus, auteur de la paix et de la charité fraternelle?
Mais allons encore plus avant. Que les Gentils, que les Juifs, que les hérétiques se soient scandalisés du Seigneur
1 Luc. II, 3i.
Jésus, cela est supportable ; on souffre facilement les injures de ses ennemis. Mais, ô douleur ! que les catholiques, que les enfants de sa sainte Église, que les vrais sectateurs de sa foi vivent de telle sorte en ce monde, que l'on ne peut nier que Jésus-Christ ne les choque et que son Évangile ne leur soit un scandale; c'est, mes frères, ce qui est déplorable beaucoup plus que je ne puis vous le dire. Quand l'humilité, quand l'intégrité, quand le mépris des honneurs de la terre, bref quand l'innocence te choque, chrétien, oserais-tu dire que tu n'es pas choqué du Sanveur ? Ignores-tu que sa doctrine n'est pas seulement la lumière de nos esprits, mais qu'elle est le modèle de notre vie ? Si Jésus est le scandale de ceux qui errent dans la doctrine, parce qu'ils n'écoutent pas Jésus-Christ comme notre infaillible docteur ; ne l'est-il pas aussi de ceux qui sont dépravés dans leurs mœurs, puisqu'ils ne veulent pas le connaître comme l'exemplaire de notre vie ? Et qui trouverai-je donc dans le monde, qui ne soit pas scanda- Usé en notre Sauveur? Nous aimons les richesses, et Jésus les a méprisées : nous courons après les plaisirs, et Jésus les a condamnés : nous sommes fous du monde, et Jésus l'a surmonté. Et comment pouvons-nous dire que nous aimons Jésus, nous qui n'aimons rien de ce que nous voyons en sa personne, et qui aimons tout ce que nous n'y voyons pas ? En vivant de la sorte, peux-tu nier que tu ne sois choqué de Jésus ? Tu n'en hais pas le nom ; mais la chose t'est un scandale. Oui, Jésus t'est un scandale, ô vindicatif, parce qu'il a pardonné les injures. Jésus t'est un scandale, ô usurier, parce qu'il est le père et le protecteur des pauvres, auxquels ton impitoyable avarice arrache tous les jours les entrailles. Jésus t'est un scandale, hypocrite, parce que tu fais servir sa doctrine (le couverture à tes mœurs corrompues. Jésus t'est un scandale, o misérable superstitieux, qui pour des fan-
COMME ORIET DR SCANDALE. 221i
laisies particulières abandonnes la piété solide et la dévotion essentielle du christianisme, qui est la croix du Seigneur Jésus. Jésus t'est un scandale, à toi qui traites la simplicité de sottise, et la sincère piété de bigoterie ; à toi enfin qui par ta vie déréglée fais blasphémer son saint nom par ses ennemis. Gela étant ainsi, chrétiens, à qui estce que Jésus n'est pas un scandale ? a Tous cherchent leurs (( intérêts et non pas ceux de notre Sauveur, » disait autrefois l'apôtre saint Paul 1 : ô Dieu, que dirait-il, s'il revenait maintenant sur la terre ? Voyant la licence qui règne au milieu de nous, y voyant triompher le vice, nous prendrait-il pour des chrétiens, ou plutôt ne nous rangerait-il pas au nombre des infidèles?
Eh ! d'oii vient, ô Dieu tout-puissant, d^oii vient que vous permettez que votre Fils ait tant d'adversaires, et si peu de vrais serviteurs? J'entends votre dessein, ô grand Dieu : vous voulez que, dans cette confusion infinie de ceux qui contredisent notre Sauveur, ceux qui l'honorent sincèrement tiennent cette grâce plus chère : vous voulez que leur foi soit plus ferme, et leur charité plus ardente parmi les oppositions de tant d'ennemis; et que Jésus retrouve dans le zèle du petit nombre, ce qu'il semble perdre dans la multitude innombrable des ingrats et des dévoyés. Par conséquent, mes frères, augmentons notre zèle pour son service. D'autant plus que nous voyons tous les jours augmenter le nombre de ceux qui blasphèment son Évangile, ou par leurs erreurs, ou par leur mauvaise vie ; efforçons-nous d'autant plus à lui plaire et à étendre la gloire de son saint nom : tâchons.de lui rendre l'honneur que ses ennemis lui ravissent. Disons-lui de toute l'affection de nos cœurs : Quoique le Juif enrage, que le Gentil raille, que l'hérétique s'écarte, que le mauvais ca-
' Philip. i[, 24.
230 SrR JÉSUS-CHRIST COMME OBJET DE SCANDALE. Iholique se joigne au parti de vos ennemis ; nous confessons, ô Seigneur Jésus, que vous êtes celui qui devez venir : vous êtes ce grand Sauveur qui nous est promis depuis l'origine du monde : vous êtes le médecin des malades, vous êtes l'évangéliste des pauvres : et en cela que vous paraissez comme le scandale des orgueilleux, vous êtes ramour des simples et la consolation des fidèles. Vous êtes celui qui devez venir ; nous n'en connaissons point d'autre que vous, nous n'en attendons point d'autre que vous : « Il n'y a point d'autre nom sous le ciel par le- ' ({ quel nous devions être sauvés K » Par conséquent, fidèles, puisque nous n'en attendons point d'autre que lui, mettons notre espérance en lui seul. S'il est vrai que nous n'attendions plus un autre maître que lui pour nous enseigner, observons fidèlement ses préceptes. Si nous n'attendons point un autre pontife qui vienne purger nos iniquités, gardons soigneusement l'innocence. Et d'autant que le môme Jésus, qui est venu en l'infirmité de la chair, viendra encore une fois glorieux pour juger les vivants et les morts; « vivons justement et sobrement en « ce monde, attendant la bienheureuse espérance, et la (( triomphante arrivée de notre grand Dieu et rédempteur (( Jésus-Glirist "^ » qui détruisant la mort pour jamais nous rendra compagnons de son règne et de sa bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.
i AcL IV, t?.
2 Tif.u, 12, 13.
EX OR DE
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