II
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approcliail-il, direz-vous, puisque la distance était infinie? Ah ! c'est que la bonté descendait à lui et l'introduisait près du trône. Maintenant cette bonté étant offensée, elle se retire elle-même. Que fera-t-il, et où ira-t-il? 11 ne voit plus ce qui l'approchait ; il découvre seulement de loin une lumière qui l'éblouit et une majesté qui l'étonné. Bonté, où êtes-vous? qu'êtes-vous devenue ? Ah ! son crime l'a éloignée. Sa vue se perd dans l'espace immense par lequel il se sent séparé de Dieu; et dans l'étomiement où il est, en voyant cette hauteur sans mesure il croit qu'il est perdu s'il approche, il croit que sa petitesse sera accablée par le poids de cette majesté infinie. Yoilà quelle est la première cause qui nous empêche d'approcher de Dieu : c'est la grandeur et la majesté. C'est pourquoi les philosophes platoniciens, comme remarque saint Augustin, disaient que la nature divine n'était pas accessible aux hommes, et que nos vœux ne pénétraient pas jusqu'à elle. Je ne m'en étonne pas, chrétiens ; je ne m'étonne pas que les philosophes désespèrent d'approcher de Dieu; ils n'ont pas un Sauveur qui les y appelle, ils n'ont pas un Jésus qui les introduise. Ils ne regardent que la majesté dont ils ne peuvent supporter l'éclat, et ils sont contraints de se retirer en tremblant.
Mais si la splendeur et la gloire de cette divine face nous inspire tant de terreur, que sera-ce de la colère ? Si les hommes ne peuvent s'approcher de Dieu seulement parce qu'il est grand, comment pourront-ils soutenir l'aspect d'un Dieu justement irrité contre eux? Car si la grandeur de Dieu nous éloigne, la justice va bien plus loin ; elle nous repousse avec violence. C'est le second sujet de nos craintes, sur lequel je n'ai qu'un mot à vous dire, parce que la chose n'est pas difficile. Représentez-vous vivement quelle fut l'horreur de cette journée en laquelle Dieu maudit nos parents rebelles, en laquelle le chérubin exécu-
SUR LA NATIVITÉ DE NOTUE-SlilGNEUH. 327
leur de la vengeance les chassa du paradis de délices qu'ils avaient déshonoré par leur crime, les menaçant avec cette cpée de flamme lorsqu'ils osaient seulement y tourner la vue. Quels furent les sentiments de ces misérables bannis? Combien étaient-ils éperdus ! Ne leur semblait-il pas, en quelque lieu qu'ils puissent fuir, qu'ils voyaient toujours briller à leurs yeux cette épée terrible, et que cette voix tonnante, devant laquelle ils avaient été contraints de se cacher, retentissait continuellement à leurs oreilles? Après les menaces, après les terreurs de ce triste et funeste jour, ne vous étonnez pas, chrétiens, si les Écritures nous disent que les hommes appréhendent naturellement que la présence de Dieu ne les tue. C'est que, depuis cette première malédiction, il s'est répandu par toute la nature une certaine impression secrète, que Dieu est justement offensé contre elle : si bien que vouloir mener les hommes à Dieu, c'est conduire les criminels à leur juge, et à leur juge irrité ; et leur dire que Dieu vient à eux, c'est rappeler en quelque sorte à leur mémoire le supplice qui leur est dû, la vengeance qui les poursuit et la mort qu'ils ont méritée. C'est pourquoi ils s'écrient : u Nous mourrons de mort, si Dieu se présente seulement à nous. »
Yous voyez par là, chrétiens, quelle est l'extrémité de notre misère, puisque nous sommes éloignés de Dieu et que les entrées nous sont défendues. Venez maintenant, ô Sauveur Jésus, et ayez pitié de nos maux ; couvrez la majesté qui nous étonne, désarmez la colère qui nous épouvante : Redde mild lœliliam salutcuis lui i. Rendez-nous l'accès près de votre Père, duquel dépend tout notre bonheur ; rendez-nous cette bonté qui s'est irritée, ne pouvant souffrir nos péchés, afin que nous puissions approcher de Dieu. Ne craignons plus, nous sommes exaucés;
' PsaL L, 14.
je la vois paraître : Et lioc vobis signum ; « voilà le signe qu'on nous en donne ; » je la vois dans la erèche de Jésus- Christ, je la vois en cet enfant nouvellement né. Dieu n'est plus éloigné de nous, puisqu'il se fait homme ; Dieu n'est plus irrité contre nous, puisqu'il s'unit à notre nature par une étroite alliance. La bonté, que notre crime avait éloignée, revient à nous. Écoutez l'Apôtre qui nous la montre : Appariât grotia et henignitas Salvatoris nostri Dei ^ : « La grâce et la bénignité de Dieu notre Sauveur nous est apparue. » 0 paroles de consolation! Remettez, messieurs, en votre pensée ce que nous avons expliqué, que la grandeur de Dieu l'éloigné de nous, et que sa justice repousse bien loin les pécheurs ; il n'y a que sa bonté qui l'approche et le rend accessible aux hommes. Que fait ce grand Dieu pour nous attirer? Il nous cache tout ce qui l'éloigné de nous, et il ne nous montre que ce qui l'approche. Car, mes frères, que voyons-nous en la personne du Dieu incarné? que voyons-nous en ce Dieu enfant que nous sommes venus adorer? Sa gloire se tempère, sa majesté se couvre, sa grandeur s'abaisse, cette justice rigoureuse ne se montre pas ; il n'y a que la bonté qui paraisse, afin de nous inviter avec plus d'amour : Appariât grafia et henignitas Salvatoris Jioslri Dei.
"Voyez cette majesté souveraine devant laquelle tous les anges tombent et toute la nature est émue : elle descend^ elle se rabaisse, elle traite d'égal avec nous. Et ce qui est bien plus admirable, c'est afin, dit Tertullicn, que nous puissions traiter d'égal avec elle : Fjc œquo agebat Dem cum honiine, ut liomo vel ex œquo agere cuiu Deo posset ^ . Traiter d'égal avec Dieu ! Peut-on relever plus la nature humaine ? Peut-on nous donner plus de confiance? Que les anciens aient été effrayés de Dieu, il y avait sujet de
^Advers. Marcion., lib. II, n^ 27.
trembler; Isaïe l'a vu en sa gloire, et la crainte l'a saisi; Adam l'a vu en sa colère, et il a fui devant sa face. Mais pour nous, pourquoi craindrions-nous, puisque ce n'est pas cette majesté qui étonne, ni cette justice rigoureuse qui se présente à nous aujourd'hui; mais que la grâce, la bénignité, la douceur de Dieu notre Sauveur nous est apparue? Apparuit gratta.
Approchons donc, mes frères, par ce grand et par cet illustre Médiateur, approchons avec confiance : Ff hoc vobis signum : a Yoilà le signe que l'on vous en donne. » Qu'on ne m'objecte plus mes faiblesses, mon imperfection, mon néant. Tout néant que je suis, je suis homme ; et mon Dieu qui est tout, il est homme. Je viens hardiment au nom de Jésus, je soutiens que Dieu est à moi par Jésus-Christ. Car « ce Fils nous est donné; c'est pour nous qu'est né ce petit enfiuit i; » et je sais qu'un Dieu incarné, c'est un Dieu se donnant à nous. Je m'attache à Jésus en ce qu'il a de semblable à moi, c'est-à-dire la nature humaine ; et par là je me mets en possession de ce qu'il a d'égal à son Père, c'est-à-dire de la divinité même. Chrétien, élève tes espérances; eh Dieu! qu'ont de commun avec toi ces passions brutales qui régnent dans les animaux ? Qu'ont de commun avec toi les choses mortelles depuis que tu es si cher à ton Dieu, qu'en prenant miséricordieusement ce que tu es, il te donne si libéralement, si abondamment ce qu'il est lui-même? Dieu veut agir en homme, dit Tertullien, « afin que l'homme apprenne à agir en Dieu: » Ut homu divine agere doceretur 2. Et cet homme, que Jésus enseigne à prendre des sentiments tout divins, attache tous ses désirs à la terre, comme s'il devait mourir ainsi que les botes. Ah ! portons plus haut nos pensées; considérons la gloire de notre nature si heureu-
* ha., IX, G.
2 Tertull., ubi suprà.
sèment rétablie. Si la nature est relevée, il faut que les actions soient plus nobles. Rendons grâces au Père éternel par notre Seigneur Jésus-Christ, de ce que, parmi les moyens par lesquels il aurait pu nous sauver, il a voulu choisir celui qui nous assure le plus sa miséricorde, qui appuie le mieux notre espérance, qui enllamme le plus fortement notre amour.
Quand j'entends les hbertins qui nous disent que tout ce qu'on raconte du Yerbe incarné, c'est une histoire indigne d'un Dieu, que je déplore leur.ignorance ! Toutefois, que cela soit indigne d'un Dieu, je ne le veux pas contredire; mais que Tertullien répond à propos : a Tout ce qui est indigne de Dieu est utile pour mon salut! » Quodcumque Deo indignum est, mihi expedit ^, Et dès là qu'il est utile pour mon salut, il devient digne même de Dieu, parce qu'il n'est rien plus digne de Dieu que d'être libéral à sa créature ; « il n'est rien plus digne de Dieu que de sauver l'homme : » Ni/ni enim tam dîgnum Deo quùm sahts hominis -. Et que l'on peut facilement renverser toutes leurs vaines oppositions ! Car enfm, quelque indignité que l'on s'imagine dans le mystère du Yerbe fait chair, Dieu n'en est pas moins grand, et il nous relève ; Dieu ne s'épuise pas, et il nous enrichit; quand il se fait homme, il ne perd pas ce qu'il est, et il nous le communique ; il demeure ce qu'il est, et il nous le donne : par là il témoigne son amour, et il conserve sa dignité. Voyez donc que si Dieu prend notre nature pour la relever, rien n'est plus digne de Dieu qu'un si grand ouvrage. Mais je n'ai pas entrepris, messieurs, de combattre les libertins; il faut édifier les fidèles : revenons à notre dessein ; et après que nous avons vu la nature si glorieusement relevée, voyons encore guérir ses iniirmités
1 De Ciirn. C/n'isti, u. ."). ^ A'icers. Marciou., li!.. Il, n
par celles qu'a prises le Fils de Dieu, et que nous remarquons dans SCS langes. C'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Si je vous donne les langes du Fils de Dieu comme un signe pour reconnaître les infirmités qu'il a prises avec la nature, je ne le fais pas de moi-même, mais je l'ai appris de Tertullien, qui nous l'explique très-éloquemment par une pensée qui mérite bien nos attentions. 11 dit que a les langes du Fils de Dieu sont le commencement de sa sépulture : » Pannis jam sepidturœ involucrum initiatm ^ En effet ne paraît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts, un berceau a quelque idée d'un sépulcre, et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant. C'est pourquoi Tertullien voyant le Sauveur couvert de ses langes, il se le représente déjà comme enseveli; il reconnaît en sa naissance le commencement de sa mort : Pannis jam sepulturœ involucrum iniiiatus. Suivons l'exemple de ce grand homme ; et, après avoir vu en notre Sauveur la nature humaine par le mot d'enfant, considérons la mortalité dans ses langes, et avec la mortalité toutes les infirmités qui la suivent. C'est la seconde partie de mon texte, qui est enchaînée avec la première par une liaison néces^ saire. Car après que le Fils de Dieu s'était revêtu de notre nature, c'était une suite infaillible qu'il en prendrait aussi les infirmités. Ce ne sera pas moi, chrétiens, qui vous expliquerai un si grand mystère ; il faut que je vous fasse entendre en ce heu le plus grand théologien de l'Église ; c'est l'incomparable saint Augustin. J'ai choisi ce qu'il en
* Advers. Marcion.^ lih, IV^, n. 21.
a dit dans cette épître admirable à Volusien *, parce que dans mon sentiment l'antiquité n'a rien de si beau ni de si pieux tout ensemble sur cette matière que nous traitons. Puisque Dieu avait bien voulu se faire homme, il était juste qu'il n'oubliât rien pour nous faire sentir cette grâce; et pour cela, dit saint Augustin, il fallait qu'il prît les infirmités par lesquelles la vérité de sa chair est si clairement confirmée, et il nous va éclaircir ce qu'il vient de dire par cette belle réflexion. Toutes les Écritures nous prêchent, dit-il, que le Fils de Dieu n'a pas dédaigné la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni toutes les autres incommodités d'une chair mortelle. Et néanmoins, remar quez ceci, un nombre infini d'hérétiques qui faisaient profession de l'adorer, mais qui rougissaient en leurs cœurs de son Évangile, n'ont pas voulu reconnaître en lui la nature humaine. Les uns disaient que son corps était un fantôme ; d'autres, qu'il était composé d'une matière céleste; et tous s'accordaient à nier qu'il eût pris effectivement la nature humaine. D'oii vient cela, chrétiens? C'est qu'il paraît incroyable qu'un Dieu se fasse homme ; et plutôt que de croire une chose si difficile, ils trouvaient le chemin plus court de dire qu'en eflet il ne l'était pas, et qu'il n'en avait que les apparences. Suivez, s'il vous plaît, avec attention; ceci mérite d'être écouté. Que serait-ce donc, dit saint Augustin, s'il fût tout à coup descendu des cieux, s'il n'eût pas suivi les progrès de l'âge, s'il eût rejeté le sommeil et la nourriture? N'aurait-il pas lui-même confirmé l'erreur? N'aurait-il pas semblé qu'il eût en quelque sorte rougi de s'être fait homme, puisqu'il ne le paraissait qu'à demi? N'aurait-il pas effacé dans tous les esprits la créance de sa bienheureuse incarnation, qui fait toute notre espérance? Et ainsi, dit saint Augustin
1 Fpisf. r.wwii, n. 8 et 9.
SUR Lk NATIVITE DE NOTRE-SKIGNEUR. 333
(que ces paroles sont belles !), « en faisant toutes choses miraculeusement, il aurait lui-même détruit ce qu'il a fait miséricordieusement : » Ft dlim omnia mirahiliter farit, auferret qnod misericorditer fecit ^.
En effet, puisque mon Sauveur était Dieu, il fallait certainement qu'il fit des miracles; mais puisque mon Sauveur était homme, il ne devait pas avoir honte de montrer de l'infirmité, et l'ouvrage de la puissance ne devait pas renverser le témoignage de la miséricorde. C'est pourquoi, dit saint Augustin, il fait de grandes choses, il en fait de basses ; mais il modère tellement toute sa conduite, a qu'il relève les choses basses parles extraordinaires, et tempère les extraordinaires par les communes : » Ut soUta sublimaret in solîtis, et insolita solitis temperaret 2. Confessez que tout cela est bien soutenu ; je ne sais si je le fais bien entendre. Il naît, mais il naît d'une vierge; il mange, mais quand il lui plaît il commande aux anges de servir sa table ; il dort, mais pendant son sommeil il empêche la barque d'être submergée ; il marche, mais quand il l'ordonne l'eau devient ferme sous ses pieds ; il meurt, mais en mourant il met en crainte toute la nature. Voyez qu'il tient partout un milieu si juste, qu'où il paraît en homme, il nous sait bien montrer qu'il est Dieu : où il se déclare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme. L'économie est si sage, la dispensation si prudente, c'est-à-dire toutes choses sont tellement ménagées, que la Divinité paraît tout entière, et l'infirmité tout entière. Cela est admirable.
Mais il me semble que vous m'arrêtez pour me dire : Il est vrai, nous le voyons bien; Jésus a ressenti nos infirmités, mais nous attendons autre chose ; vous nous avez promis de nous faire voir que ses faiblesses guérissent les nôtres, c'est ce qu'il faut que vous expliquiez. — Et n'en
* Episl, cxxxvii, n. 9. — ^ Ibid.
êtes-vous pas encore convaincus ? Ne suffit-il pas, chrétiens, d'avoir remarqué nos infirmités en la personne du Fils de Dieu, pour en espérer de lui le remède ? Et hoc vohis signum: (( Yoilà le signe que l'on vous en donne. » L'Apôtre avait bien entendu ce signe, lorsque, voyant les infirmités de son Maître, aussitôt il paraît consolé des siennes. Ah ! dit-il, « nous n'avons pas un pontife qui soit insensible à nos maux ^ ; » il compatit aux infirmités de notre nature, il y apportera du soulagement. Et quel signe nous en donnez-vous, saint Apôtre ? Et hoc vobis signum. « C'est qu'il les a, dit-il, éprouvées : » Tentatum per omnia l Je vous prie, entendez ce signe, rien n'est plus plein de consolation. N'est-il pas vrai, fidèles ? de tous ceux dont vous plaignez les disgrâces, il n'y en a point pour lesquels votre compassion soit plus tendre que pour ceux que vous voyez dans les mêmes afflictions que vous avez autrefois senties. Vous avez perdu un ami, j'en ai perdu un autrefois ; dans cette rencontre de douleurs, ma pitié en sera plus grande, parce que je sens par expérience combien il est dur de perdre un ami. Et de là quel soulagement je vois naître pour les misérables î Ah ! consolezvous, chrétiens, qui languissez parmi les douleurs ; mon Sauveur n'a épargné à son corps, ni la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni les infirmités ni la mort. Il n'a épargné à son âme, ni la tristesse ni l'inquiétude, ni les longs ennuis ni les plus cruelles appréhensions. 0 Dieu, qu'il aura d'inclination de nous soulager, nous qu'il voit du plus haut des cieux battus des mêmes orages dont il a été attaqué sur la terre ! C'est pourquoi l'Apôtre se glorifie des infirmités de notre pontife. Ah! « nous n'avons pas un pontife qui ne sente pas nos infirmités : il les sent, il en est touché, il en a pitié, » dit saint Paul. Et pourquoi?
1 Holn., IV, 15. — 2 ïbid.
SUR LA NATIVITE DE NOTKE-SEIGNEUR. 33a
(( C'est qu'il a passé comme nous, répond-il, par toutes sortes d'épreuves : » Tentatum per omnia absque peccato ^ . 11 a tout pris, à l'exception du péché. Il sait, il sait par expérience combien est grande la faiblesse de notre nature. Et quoi donc ! le Fils de Dieu, direz-vous, qui est la sagesse du Père, ne saurait-il pas nos infirmités, s'il ne les avait expérimentées ? — Ah ! ce n'est pas le sens de l'Apôtre, vous ne prenez pas sa pensée; entendons cette doctrine tout apostolique. Je l'avoue, cette société de malheurs ne lui ajoute rien pour la connaissance, mais elle ajoute beaucoup pour la tendresse. Car Jésus n'a pas oublié ni les longs travaux, ni les autres difficultés de son pénible pèlerinage; cela est encore présent à son esprit: de sorte qu'il ne nous plaint pas seulement comme ceux qui sont dans le port plaignent les autres qu'ils voient sur la mer agités d'une furieuse tempête ; mais il nous plaint à peu près comme ceux qui courent le même péril se plaignent les uns les autres par une expérience sensible de leurs communes disgrâces. Il nous plaint, si je l'ose dire, comme ses compagnons de fortune, comme ayant eu à passer parles mêmes misères que nous, ayant eu tout ainsi que nous une chair sensible aux douleurs et un sang capable de s'altérer, et une température de corps sujette comme la nôtre à toutes les incommodités de la vie et à la nécessité de la mort. Quiconque après cela cherche d'autres joies et d'autres consolations que Jésus, il ne mérite ni joie ni consolation. Qui peut douter, fidèles, de la guérison de nos maladies, après ce signe que l'on nous donne? Car, pour recueiUir mon raisonnement, la compassion du Sauveur n'est pas une affection inutile; si elle émeut le cœur, elle sollicite le bras. Ce médecin est tout-puissant ; tout ce qui lui fait pitié, il le sauve; tout ce qu'il plaint,
1 Hebr.
il le guérit. Or nous avons appris de l'Apôtre qu'il plaint tous les maux qu'il a éprouvés. Et quels maux n'a-t-il pas voulu éprouver ? Il a senti les infirmités, il les guérira; les appréhensions, il les guérira; les ennuis, les langueurs, il les guérira ; la mortalité, il la guérira ; tous les maux, il guérira tout. Par conséquent, mes frères, espérons bien des faiblesses de notre nature ; disons tous ensemble avec le Psalmiste : Secundwn multitudinem dolorum meorum in corde meo, comolaliones tnœ lœtificaverunt animam meam * : (( Selon la multitude de mes douleurs, vos consolations, ô mon Dieu, se sont répandues abondamment en mon âme. » Autant que je vois d'infirmités en Notre-Seigneur, autant je me promets de grandeur pour moi ; et ainsi n'ai-je pas raison de vous dire que, s'il a pris nos infirmités, c'est pour les guérir? C'était ma seconde partie: Dieu nous fera la grâce d'établir en peu de mots la troisième sur des raisons aussi convaincantes.
TROISIÈME POINT
Achevez votre ouvrage, ô divin Sauveur ; mettez la dernière main au salut des hommes par votre crèche, par votre étable, par votre misère, par votre indigence. Le Fils de Dieu, messieurs, en se faisant homme et nous rendant la Hberté d'approcher de Dieu, nous montrait où il fallait tendre; en se soumettant aux faiblesses de la nature, il nous confirmait tout ensemble et la vérité de sa chair et la grandeur de nos espérances. Maintenant pour accomplir son ouvrage, il faut qu'il éloigne tous les obstacles qui nous empêchent de parvenir à la fin qu'il nous a proposée ; c'est ce qu'il fait admirablement par sa crèche, et vous le pouvez aisément comprendre, si vous suivez ce raisonne-
1 Psal. xciii, 19.
ment facile et moral. Ce qui nous empêche d'aller au souverain bien, c'est l'illusion des biens apparents; c'est la folle et ridicule créance qui s'est répandue dans tous les esprits, que tout le bonheur de la vie consiste dans ces biens externes que nous appelons les honneurs, les richesses et les plaisirs. Étrange et pitoyable ignorance !
C'est pourquoi le Fils de Dieu vient au monde comme un réformateur du genre humain, pour désabuser tous les hommes de leurs erreurs etleur donner la vraie science des biens et^'des maux; et voici l'ordre qu'il y tient. Le monde a deux moyens d'abuser les hommes : il a premièrement de fausses douceurs qui surprennent notre crédulité trop facile; il a secondement de vaines terreurs qui abattent notre courage trop lâche. Il est des hommes si délicats qu'ils ne peuvent vivre, s'ils ne sont toujours dans la volupté, dans le luxe, dans l'abondance. Il en est d'autres qui vous diront : Je ne demande pas de grandes richesses, mais la pauvreté m'est insupportable ; je n'envie pas le crédit de ceux qui sont dans les grandes intrigues du monde, mais il est dur de demeurer dans l'obscurité ; je me défendrai bien des plaisirs, mais je ne puis souffrir les douleurs. Le monde gagne les uns, et il épouvante les autres. Tous deux s'écartent de la droite voie ; et tous deux enfin viennent à ce point, que celui-ci pour obtenir les plaisirs sans lesquels il s'imagine qu'il ne peut pas vivre, et l'autre pour éviter les malheurs qu'il croit qu'il ne pourra jamais supporter, s'engagent entièrement dans l'amour du monde.
Mon Sauveur, faites tomber ce masque hideux par lequel le monde se rend si terrible; faites tomber ce masque agréable par lequel il semble si doux ; désabusez-nous. Premièrement faites voir quelle est la vanité des biens périssables : Et hoc vobis signiim : « Voilà le signe que l'on vous en donne. » Venez à l'étable, à la crèche, à la misère, à la pauvreté de ce Dieu naissant. Si les plaisirs que vous
recherchez, si les grandeurs que vous admirez étaient véritables, quel autre les aurait mieux méritées qu'un Dieu ? qui les aurait plus facilement obtenues, ou avec une pareille magnificence ? Quelle troupe de gardas l'environnerait! quelle serait la beauté de sa cour! quelle pourpre éclaterait sur ses épaules ! quel or reluirait sur sa tête ! quelles délices lui préparerait toute la nature, qui obéit si • ponctuellement à ses ordres! Mais « il a jugé, dit Tertullien 1, que ces biens, ces contentements, cette gloire étaient indignes de lui et des siens : » Indignam sibi et suis judicavit. Il a cru que cette grandeur étant fausse et imaginaire, elle ferait tort à sa véritable excellence. Et ainsi, dit le même auteur, « en ne la voulant pas, il l'a rejetée : ce n'est pas assez; en la rejetant, il l'a condaamée : il va bien plus loin, en la condamnant, le dirai-je ? oui, chrétiens, ne craignons pas de le dire, il l'a mise parmi les pompes du diable auxquelles nous renonçons par le saint baptême : » Quam Jioluit, rejecit; qnam rejecit, damnavit ; quam damnamt, in pompa diaboli deputavit '^. C'est la sentence que prononce le Sauveur naissant contre toutes les vanités des enfants des hommes. Yoilà la gloire du monde bien traitée : il faut voir qui se trompe, de lui ou de nous. Ce sont les paroles de Tertullien, qui sont fondées sur cette raison. Il est indubitable que le Fils de Dieu pouvait naître dans la grandeur et dans l'opulence ; par conséquent, s'il ne les veut pas, ce n'est point par nécessité, mais par choix ; et Tertullien a raison de dire qu'il les a formellement rejetées : Quam noluit, rejecit . Mais tout choix vient du jugement : il y a donc un jugement souverain par lequel Jésus-Christ naissant a donné cette décision importante, que les grandeurs du siècle n'étaient pas pour lui, qu'il les devait rejeter bien loin. Et ce jugement du Sau-
' Terfull., De hlololatr., n° IS.
2 Ibul.
veur, n'est-ce pas la condamnation de toutes les pompes du monde ? Quam rejecit, damnavit. Le Fils de Dieu les méprise : quel crime de leur donner notre estime ! quel malheur de leur donner notre amour I Est-il rien de plus nécessaire que d'en détacher nos affections ? Et c'est pourquoi Tertullien dit que nous les devons renoncer par l'obligation de notre baptême : Et hoc vohissignum; c'est la crèche, c'est la misère, c'est la pauvreté de ce Dieu enfant, qui nous montrent qu'il n'est rien de plus méprisable que ce que les hommes admirent si fort.
Ah ! que la superbe philosophie cherche de tous côtés des raisonnements contre l'amour désordonné des richesses, qu'elle les étale avec grande emphase; combien tous ses arguments sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : Jésus-Christ est pauvre I un Dieu est pauvre ! Et que nous sommes bien insensés de refuser notre créance à un Dieu qui nous enseigne par ses paroles et confirme les vérités qu'il nous proche par l'autorité infaillible de ses exemples! Après cela je ne puis plus écouter ces vaines objections que nous fait la sagesse humaine : Un Dieu ne devait se montrer aux hommes qu'avec une gloire et un appareil qui fût digne de sa majesté. Certes notre jugement, chrétiens, est étrangement confondu par les apparences et par la tyrannie de l'opinion, si nous croyons que l'éclat du monde ait quelque chose digne d'un Dieu qui possède en lui-même la souveraine grandeur. Mais voulezvous que je vous dise au contraire ce que je trouve de grand, d'admirable, ce qui me paraît digne véritablement d'un Dieu conversant avec les hommes ? C'est qu'il semble n'être paru sur la terre que pour fouler aux pieds toute cette vaine pompe et braver pour ainsi dire par la pauvreté de sa crèche notre faste ridicule et nos vanités extravagantes. Car voyez où va son mépris : non-seulement il ne veut point de grandeurs humaines; mais pour montrer le
peu d'état qu'il en fait, il se jette aux extrémités opposées. Il a peine à trouver un lieu assez bas par où il fasse son entrée au monde ; il rencontre une é table à demi ruinée, c'est là qu'il descend. Il prend tout ce que les hommes évitent, tout ce qu'ils craignent, tout ce qu'ils méprisent, tout ce qui fait horreur à leurs sens, pour faire voir combien les grandeurs du siècle lui semblent vaines et imaginaires : si bien que je me représente sa crèche, non point comme un berceau indigne d'un Dieu, mais comme un chariot de triomphe où il traîne après lui le monde vaincu. Là sont les terreurs surmontées, et là les douceurs méprisées; là les plaisirs rejetés, et ici les tourments soufferts. Et il me semble qu'au milieu d'un si beau triomphe, il nous dit avec une contenance assurée : « Prenez courage, j'ai vaincu le monde : » Confidite, ego vici mundum *, parce que par la bassesse de sa naissance, par l'obscurité de sa vie, par l'ignominie de sa mort, il a effacé tout ce que les hommes estiment et désarmé tout ce qu'ils redoutent : Et hoc vobis signum : a Yoilà le signe que l'on nous donne. »
Accourez de tontes parts, chrétiens, et venez connaître à ces belles marques le Sauveur qui vous est promis. Oui, mon Dieu, je vous reconnais; vous êtes le libérateur que j'attends. Les Juifs espèrent un autre Messie qui leur donnera l'empire du monde, qui les rendra contents sur la terre. Ah! combien de Juifs parmi nous! combien de chrétiens qui désireraient un Sauveur qui les enrichît, un Sauveur qui contentât leur ambition ou qui voulût flatter leur délicatesse ! Ce n'est pas là notre Jésus-Christ. A quoi le pourrons-nous reconnaître? Écoutez ; je vous le dirai par de belles paroles d'un ancien Père : Si ignobilis, si inglorinfi^ si inlwnoraOilis, me^s crit Christus ^ : a S'il est
1 Ji>an., wi, 3;5. — ^TerUill., Advers. Marcion., lib. III, 11° 17.
SUR LA NATIVITE DE NOTRE^SEIGiNEUR. 341
méprisable, s'il est sans éclat, s'il est bas aux yeux des mortels; c'est le Jésus-Christ que je cherche. » Il me faut un Sauveur qui fasse honte aux superbes, qui fasse peur aux délicats de la terre, que le monde ne puisse goûler, qui ne puisse être connu que des humbles de cœur. Il me faut un Sauveur qui m'apprenne par exemple que tout ce que je vois n'est qu'un songe, qu'il n'y a rien de grand que de suivre Dieu et tenir tout le reste au-dessous de nous, qu'il y a d'autres maux que je dois craindre, et d'autres biens que je dois attendre. Le voilà, je l'ai rencontré, je le reconnais h ces signes ; vous le voyez aussi, chrétiens. Reste à considérer maintenant si nous le croirons.
Il y a deux partis formés : le monde d'un côté, Jésus- Christ del'autre. On va en foule du côté du monde, on s'y presse, on y court, on croit qu'on n'y sera jamais assez tôt. Là les déhces, les réjouissances, l'applaudissement, la faveur; vous pourrez vous venger de vos ennemis; vous pourrez posséder ce que vous aimez ; votre amitié sera recherchée; vous aurez de l'autorité, du crédit; vous trouverez partout un visage gai et un accueil agréable ; il n'est rien tel, il faut prendre parti de ce côté-là. D'autre part Jésus-Christ se montre avec un visage sévère, il est pauvre et abandonné. L'un lui dit : Vous seriez mon Sauveur, si vous vouliez me tirer de la pauvreté : — Je ne vous le promets pas. — Que je puisse contenter ma passion : — Je ne le veux pas. — Que je puisse seulement venger cette injure : — Je vous le défends. ~ Le bien de cet homme m'accommoderait; je n'y ai point de droit, mais j'ai du crédit : — N'y touchez pas, ou vous êtes perdu. — Qui pourrait souffrir un maître si rude ? Retirons-nous, on n'y peut pas vivre. Mais du moins que promettez-vous? De grands biens? — Oui; mais pour une autre vie. — Je le prévois, mon Sauveur, vous n'aurez pas la multitude
pour VOUS ; vous serez condamné, car le monde gagnera sa cause. On nous donne un signe pour vous connaître, mais c'est un signe de contradiction. 11 s'en trouvera, même dans l'Église, qui seront assez malheureux de le contredire ouvertement par des paroles et des sentiments infidèles, mais presque tous le contrediront par leurs œuvres. Et ne le condamnons-nous pas tous les jours? Quand nous prenons des routes opposées aux siennes, c'est lui dire secrètement qu'il a tort et qu'il devait venir comme les Juifs l'attendent encore. S'il est votre Sauveur, de quel mal voulez-vous qu'il vous sauve? Si votre plus grand mal c'est le péché, Jésus-Christ est votre Sauveur; mais s'il était ainsi, vous n'y tomberiez pas si facilement. Quel est don€ votre plus grand mal? C'est la pauvreté, c'est la misère? Jésus-Christ n'est plus votre Sauveur; il n'est pas venu pour cela. Voilà comme l'on condamne le Sauveur Jésus. Oii irons -nous, mes frères, et où tournerons-nous nos désirs ? Jusqu'ici tout favorise le monde, le concours, la commodité, les douceurs présentes. Jésus-Christ va être condamné : on ne veut point d'un Sauveur si pauvre et si nu. Irons-nous ? Prendrons-nous parti ? Attendons encore : peut-être que le temps changera les choses. Peutêtre ! 11 nW a point de peut-être : c'est une certitude infaillible. Il viendra, il viendra ce terrible jour où toute la gloire du monde se dissipera en fumée ; et alors on verra paraître dans sa majesté ce Jésus autrefois né dans une crèche, ce Jésus autrefois le mépris des hommes, ce pauvre, ce misérable, cet imposteur, ce Samaritain, ce pendu. La fortune de ce Jésus est changée. Vous l'avez méprisé dans ses disgrâces ; vous n'aurez pas de part i\ sa gloire. Que cet avénemeut changera les choses! Là ces heureux du siècle n'oseront paraître, parce que, se souvenant delà pauvreté passée du Sauveur, et voyant sa grandeur présente, la première sera la conviction de leur folie, et la
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seconde en sera la condamnation. Cependant ce même Sauveur laissant ces heureux et ces fortunés, auxquels on applaudissait sur la terre, dans la foule des malheureux, il tournera sa divine face au petit nombre de ceux qui n'auront pas rougi de sa pauvreté, ni refusé de porter sa croix. 'Venez, dira-t-il, mes chers compagnons, entrez en la société de ma gloire, jouissez de mon banquet éternel.
Apprenons donc, mes frères, à aimer la pauvreté de Jésus; soyons tous pauvres avec Jésus-Christ. Qui est-ce qui n'est pas pauvre en ce monde, l'un en santé, Tautre en biens; l'un en honneur, et l'autre en esprit? C'est pourquoi tout le monde désire, et tous ceux qui désirent sont pauvres et dans le besoin. Aimez cette partie de la pauvreté qui vous est échue en partage, pour vous rendre semblables à Jésus-Christ ; et pour ces richesses que vous possédez, partagez-les avec Jésus-Christ. Compatissez aux pauvres, soulagez les pauvres; et vous participerez aux bénédictions que Jésus a données à la pauvreté. Chrétiens, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, « qui étant si riche par sa nature, s'est fait pauvre pour l'amour de nous, pour nous enrichir par sa pauvreté ', » détrompons-nous des faux biens du monde ; comprenons que la crèche de notre Sauveur a rendu pour jamais toutes nos vanités ridicules. Oui certainement, ô nion Seigneur Jésus- Christ, tant que je concevrai bien votre crèche, les apparences du siècle ne me surprendront point par leurs charmes, elles ne m'éblouiront point par leur vain éclat; et mon cœur ne sera touché que de ces richesses inestimables que votre glorieuse pauvreté nous a préparées dans la félicité éternelle. Amen.
1 II Cr/r., vin, 9.
DEUXIÈME SERMOX
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