‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 28 sur 76 · LE JOUR DE NOËL · texte numérisé non relu

LE JOUR DE NOËL

Et /loc vobis signum : lavenietis infantem paunis ùwoiutum, et posiium in prœsepio.

Le Sauveur du monde est né aujourd'tiui, et voici le signe que je vous en donne: Vous trouverez un enfant enveloppé delanges, posé dans une crèche. Luc. ,n, 12.

Vous savez assez, chré liens, que le mystère que nous honorons, c'est l'anéantissement du Verbe incarné, et que nous sommes ici assemblés pour jouir du pieux spectacle d'un Dieu descendu pour nous relever, abaissé pour nous agrandir, appauvri volontairement pour répandre sur nous

1 A l'occasion des deux premiers sermons pour le jour de Noël, Déforis et après lui les éditeurs de Versailles ont dépassé leur droit. <( De ces deux sermons, dit Déforis, le dernier, prêché chez les Carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris, repète en beaucoup d'endroits des morceaux entiers du premier, et n'est quant au fond que le même sermon. Pour éviter les répétition.-, nous avons pris de ce second sermon ce qu'il y avait de neuf, et ce qui pouvait être regardé comme une révision, une extension de preuves, et nous l'avons incorporé au premier sermon, lorsque cela a pu se faire sans rien gâter Nous avor;s renvoyé en notes deux courts passages qui méritent d'être conservés. Un seul morceau n'a pu trouver place dans ces arrangements, parce qu'il est trop considérable ; et comme il forme un tout, nous le donnerons à la suite du premier sermon. » M. Lâchât s'est élevé avec raison contre cet amalgame informe et a rétabli in extenso le texte des deux sermons, dont le dernier, morcelé par Déforis, était le plus parfait. Nous faisons comme lui celte séparation nécessaire.

- Prêche devant la Cour en lG(j5, selon M. Lâchât.

les trésors célestes. C'est ce que vous devez méditer, c'est ce qu'il faut que je vous explique ; et Dieu veuille que je traite si heureusement un sujet de cette importance, que vos dévotions en soient échauffées. Attendons tout du ciel dans une entreprise si sainte ; et, pour y procéder avec ordre, considérons comme trois degrés par lesquels le Fils de Dieu a voulu descendre de la souveraine grandeur jusqu'à la dernière bassesse. Premièrement il s'est fait homme, et il s'est revêtu de notre nature; secondement il s'est fait passible, et il a pris nos infirmités ; troisièmement il s'est fait pauvre, et il s'est chargé de tous les outrages de la fortune la plus méprisable. Et ne croyez pas, chrétiens, qu'il nous faille rechercher bien loin ces trois abaissements du Dieu-homme ; je vous les rapporte dans la même suite et dans la même simplicité qu'ils sont proposés dans mon évangile, a Vous trouverez, dit-il, un (( enfant, » c'est le commencement d'une vie humaine ; « enveloppé de langes, » c'est pour défendre l'infirmité contre les injures de l'air ; (i posé dans une crèche, )> c'est la dernière extrémité d'indigence : tellement que vous voyez dans le môme texte la nature par le mot d'enfant, la faiblesse et l'infirmité par les langes, la misère et la pauvreté par la crèche.

Mais mettons ces vérités dans un plus grand jour, et arrêtons-nous un peu sur tous les degrés de cette descente mystérieuse, tels qu'ils sont représentés dans notre évangile. Et premièrement il est clair que le Fils de Dieu, en se faisant homme, pouvait prendre la nature humaine avec les mômes prérogatives qu'elle avait dans son innocence, la santé, la force, l'immortaUté ; ainsi le Verbe divin serait homme, sans être travaillé des infirmités que le péché seul nous a méritées. 11 ne l'a pas fait, chrétiens; il a voulu prendre avec la nature les faiblesses qui l'accompagnent Mais, en prenant ces faiblesses, il pouvait ou les

couvrir, ou les relever par la pompe, par l'abondance, par tous les aulres biens que le monde admire ; qui doute qu'il ne le pût? Il ne le veut pas; il joint aux infirmités naturelles toutes les misères, toutes les disgrâces, tout ce que nous appelons mauvaise fortune, et par là ne voyezvous pas quel est l'ordre de sa descente ? Son premier pas est de se faire homme; et il se met au-dessous des anges, puisqu'il prend une nature moins noble, selon ce que dit l'Écriture sainte : Minuisti eum paulo minus ab angelis ^ (( Vous l'avez abaissé au-dessous des anges. » Ce n'est pas assez : mon Sauveur descend le second degré. S'il s'est rabaissé par son premier pas au-dessous de la nature angélique; il fait une seconde démarche qui le rend égal aux pécheurs. Et comment? Il ne prend pas la nature humaine telle qu'elle était dans son innocence, saine, incorruptible, immortelle ; mais il la prend en l'état malheureux où le péché l'a réduite, exposée de toutes parts aux douleurs, à la corruption, à la mort. Mais mon Sauveur n'est pns encore assez bas. Yousle voyez déjà, chrétiens, au-dessous des anges par notre nature, égalé aux pécheurs par Tinfirmité ; maintenant, faisant son troisième pas, il se va pour ainsi dire mettre sous leurs pieds, en s'abandonnant au mépris par la condition misérable de sa vie et de sa naissance. Voilà, mes frères, quels sont les degrés par lesquels le Dieu incarné descend de son trône. Il vient premièrement à notre nature, par la nature à l'infirmité, de l'infirmité aux disgrâces et aux injures de la fortune : c'est ce que vous avez remarqué par ordre dans les paroles de mon évangile.

Mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus important, ni ce qui m'étonne le plus. Je confesse que je ne puis assez admirer cet abaissement de mon Maître; mais j'admire

> Psal. vii[, G.

encore beaucoup davantage qu'on me donne cet abaissement comme un signe pour reconnaître en lui le Sauveur du monde : Et hoc vohis signum, nous dit l'ange. Votre Sauveur est né aujourd'hui, et voici la marque que je vous en donne : un enfant revêtu de langes, couché dans la crèche; c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà expliqué, courez à cet enfant nouvellement né, vous y trouverez : qu'y trouverons-nous? Une nature semblable à la vôtre, des infirmités telles que les vôtres, des misères au-dessous des vôtres. Fl hoc vobis signum. Reconnaissez à ces belles marques qu'il est le Sauveur qui vous est promis.

Est-il bien vrai? le pouvons-nous croire? Quoi! les bassesses du Dieu incarné, sont-ce des marques certaines qu'il est mon Sauveur? Oui, fidèle, n'en doute pas ; et en voici les raisons solides qui feront le sujet de cet entretien. Ta nature était tombée par ton crime, ton Dieu l'a prise pour la relever; tu languis au milieu des infirmités, il s'y est assujetti pour les guérir ; les misères du monde t'effraient, il s'y est soumis pour les surmonter et rendre toutes ses terreurs inutiles. Divines marques, sacrés caractères par lesquels je connais mon Sauveur, que ne puisje vous expliquer à cette audience avec les sentiments que vous méritez ! Du moins efforçons-nous de le faire, et commençons à montrer dans ce premier point que Dieu prend notre nature pour la relever.

PBEMIER rOINT.

Pour comprendre solidement de quelle chute le Fils de Dieu nous a relevés, je vous prie de considérer cette proposition que j'avance, qu'en prenant la nature humaine, il nous rend la liberté d'approcher de Dieu, que le péché nous avait ôtée. C'est là le fondement du christianisme, qu'il est nécessaire que vous entendiez, et que je me pro-

pose aussi de vous expliquer. Pour cela, remarquez, fidèles, une suite étrange de notre chute : c'est que, depuis cette malédiction qui fut prononcée contre nous après le péché, il est demeuré dans l'esprit des hommes une certaine frayeur des choses divines, qui non-seulement ne leur permet pas d'approcher avec confiance de Dieu, de cette majesté souveraine, mais encore qui les épouvante devant tout qui ce paraît de surnaturel. Les exemples en sont communs dans les saintes Lettres. Le peuple dans le désert appréhende d'approcher de Dieu, de peur qu'il ne meure *. Les parents de Samson disent : a Nous mourrons de mort, (( car nous avons vu le Seigneur 2. » Jacob, après cette vision admirable, crie toutreffrayé : « Que ce heu est ter- « rible ! vraiment c'est ici la maison de Dieu ^\n « Malheur (( à moi ! dit le prophète Isaïe, car j'ai vu le Seigneur des a armées ^. » Tout est plein de pareils exemples. Quel est, fidèles, ce nouveau malheur qui fait trembler un si grand prophète? Quel malheur, d'avoir vu Dieu ? Et que veulent dire tous ces témoignages, et tant d'autres que nous lisons dans les Écritures? C'est qu'elles veulent nous exprimer la terreur qui saisit naturellement tous les hommes en la présence de Dieu, depuis que le péché est entré au monde. Quand je recherche les causes d'un effet si extraordinaire, et que je me demande à moi-même : D'où vient que les hommes s'effraient de Dieu ? il s'en présente à mon esprit deux raisons qui vont apporter de grandes lumières au mystère de cette journée. La première cause, c'est l'éloignement ; la seconde, c'est la colère. Expliquons ceci. Dieu est infiniment éloigné de nous, Dieu est irrité contre nous. 11 est infiniment éloigné de nous par la grandeur de sa nature ; il est irrité contre nous par la rigueur de sa

' Exod.^ XX, ly.

^ Judic, XIII, it?.

^ Gènes., x.\vm, H. — * Iso , vi, 5.

justice, parce que nous sommes pécheurs. Cela produit deux sortes de craintes : la première vient de Tétonnement, elle naît de l'éclat de la majesté; Tautre des menaces. Ah ! je vois trop de grandeur, trop de majesté ; une crainte d'étonnement me saisit, il est impossible que j'en approche. Ah ! je vois cette colère qui me poursuit; ses menaces me font trembler, je ne puis supporter l'aspect de cette majesté irritée, si j'approche je suis perdu. Voil5 les deux craintes : la première causée par l'étonnement de la majesté, la seconde par les menaces de la justice et de la colère divine. C'est pourquoi le Fils de Dieu fait deux choses ; chrétiens, voici le mystère. En se revêtant de notre nature, premièrement il couvre la majesté et il ôte la crainte d'étonnement ; en second heu il nous fait voir qu'il nous aime par le désir qu'il a de nous ressembler, et il fait cesser les menaces. C'est tout le mystère de cette journée, c'est ce que j'avais promis de vous expliquer. Vous voyez par quel excès de miséricorde le Fils unique du Père éternel nous rend la liberté d'approcher de Dieu et relève notre nature abattue. Mais ces choses ont besoin d'être méditées ; ne passons pas si légèrement par-dessus, tâchons de les rendre sensibles en les étendant davantage.

Et premièrement, chrétiens, il est bien aisé de comprendre que Dieu est inliniment éloigné de nous. Car il n'est rien de plus éloigné que la souveraineté et la servitude, que la toute-puissance et une extrême faiblesse, que l'éternité toujours immuable et notre continuelle agitation. En un mot tous ses attributs l'éloignent de nous ; son immensité, son infinité, son indépendance, tout cela l'éloigné ; et il n'y en a qu'un seul qui l'approche, vous jugez bien que c'est la bonté. Sa grandeur l'élève au-dessus de nous, sa bonté l'approche de nous et le rend accessible aux hommes ; et cela est clair dans les saintes Lettres. « Cachez-

SUR LA iNATlVITÉ DE NOTRE-SKIGNEUR. 325

VOUS, dit le prophète ïsaïe * ; entrez bien avant dans la terre ; jetez-vous d^ns les cavernes les plus profondes : )> Ingredere in petram et abscondere in fossâ humo. Et pourquoi? Cachez-vous, dit-il encore une fois, « devant la face terrible de Dieu et devant la gloire de sa majesté : « à fade timoris Domini et â gloriâ majestatis ejus. Voyez comme sa grandeur l'éloigné des hommes. La miséricorde, au contraire, « elle vient à nous, » dit David : Veniat super me misericordia tua ^. Non-seulement elle vient à nous, mais, « elle nous suit : » misericordia tua subsequetur me ^. Non seulement elle nous suit, mais a elle nous environne : » sperantem autem in Domino misericordia circumdabit '\ Tellement qu'il n'est rien de plus véritable, qu'autant que la grandeur de Dieu l'éloigné de nous, autant sa bonté l'en approche.

Mais elle exige une condition nécessaire, c'est que nous soyons innocents. Sommes-nous abandonnés au péché, aussitôt elle se retire, et voyez un effet étrange. La bonté s'étant retirée, je ne vois plus ce qui m'approche de Dieu ; je ne vois que ce qui m'éloigne ; la crainte et l'étonnement me saisissent, et je ne sais plus par où approcher. Gomme un homme de condition médiocre qui avait accès à la Cour par une personne de crédit qui le lui donnait; il parlait et était écouté, et les entrées lui étaient ouvertes. Tout d'un coup son protecteur se retire, et on ne le connaît plus ; tous les passages sont inaccessibles ; et de sa bonne fortune passée il ne lui reste que l'étonnement de se voir si fort éloigné. Il en est ainsi arrivé à l'homme. Tant qu'il conserva Tinnocence, Dieu lui parlait, il parlait à Dieu avec une sainte familiarité. Mais comment s'en

1 Isa., II, 10,

2 Psal. cxvm, 4.

3 Psal, XXII, G.

» Psal. XXXI, 10.

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